DEUXIÈME PARTIE
Avant de partir pour Ensisheim, Doliingue eut une entrevue avec Lory.
* Ma fille, dit-il, Lénz est parti pour Mulhouse. Moi, je vais te quitter pendant une année. Grois-tu pouvoir rester dans la maison de refuge de Mme Ehr ?
— Non, mon père, répondit Lory. On veut m’éloigner de Strasbourg; on veut m’envoyer dans un couvent du midi, et j’ai promis ma foi à Lénz.
* — Eh bien, alors tu quitteras la maison. Il faut toujours, pour vaincre les obstacles, les attaquer de front.
— Et où m’en irai je?
— Lénz m’a prêté cinquante francs que je te donne. Je n’ai besoin de rien en prison. Tu iras à Paris chez mou ami Lasé. Il t’aidera ù entrer dans une bonne
maison, soit comme femme de chambre, soit comme ouvrière. Lénz travaille. Pour devenir sa femme, il faut que tu te résignes à travailler à ton tour.
— Je ne demande pas mieux.
— D’ailleurs, cela ne durera qu’une année. Dès que ; je serai libre, je me charge de ton avenir. En quittant Slrabourg, tu t’arrêteras à Marmoutier, où tu demanderas l’adresse de Lévi Moïse. C’est un juif très-riche qui a trois jolies fdles, auxquelles je raconte mes histoires quand je passe dans le village, et qui te recevront • comme une sœur. Moïse est le propriétaire d’une voiture qui va de Saverne à Nancy. Il t’y donnera une place de bon cœur. De Nancy à Paris, tes cinquante franc suffisent. Va, ma fille, conduis-toi bien et ne t’inquiète pas de l’opinion des sots et , des malveillants. Veille toi-même sur ta vertu, la seule force d’une femme. Je ne peux plus te servir de protecteur. D’ailleurs, une vertu qui a besoin d’une sentinelle ne vaut pas la guérite. Si tu dois mal tourner, ton père ne peut plus t’en empêcher ; mais n’oublie pas qu’une pauvre fille comme toi est trop heureuse de trouver un mari comme Lénz. Ne songe qu’à lui. Le bonheur d’une femme est dans l’amour et dans l’estime de son mari. Le. reste n’est que chimère. Dès que tu seras arrivée à Paris, tu m’écriras, ainsi qu’à Lénz. Moi de mon côté, j’écrirai à Lasé. »
Lory embrassa son père en sanglotant.
« Courage, ma fille, dit Dollingue en s’arrachant à ses étreintes; Diêu protège les orphelins qui ont confiance en lui. Adieu, Lory. Je vais en prison pour toi; je ne m’y ennuierai pas ; je te sacrifie de bon cœur ma liberté, mais à condition que tu n’abuseras pas de la tienne. Adieu, ma obère fille ; ton père priera pour toi! » \
LÉNZ Et LORY.
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Deux mois plus tard, Lénz reçut la lettre suivante, datée de Paris :
« Mon unique et doux ami !
a Je t écris de Paris ôù je me trouve présentement, câr j’ai quitté Strasbourg d’après la volonté de mon père et k l’insu de mes nobles protectrices : je savais que je devais échanger la maison des orphelines contre un asile dans le midi de la France. J’aurais consenti à tout, mais je n’avais pas assez de force pour renoncer à ton amour. On m’a dit que, pour ma punition, tu m’oublierais et que tu renoncerais à moi. Si c’est là ma destinéê, je m’y soumettrai en bonne chrétienne. Mais si l’un de « nous deux doit devenir parjure à sa parole , j’aime > mieux que ce ne soit pas moi !
« Tu le vois, cher Lénz, je sais écrire. C’est là la seule chose que j’aie apprise à Strasbourg, et c’est pourquoi j’ai quitté le village. Jour et nuit j’ai griffonné en allemand et en français. Je suis très-forte en allemand, car ma mère parlait très-bien cette langue. Le français va moins bien, mais l’on m’assure qu’ici je perdrai mon accent en peu de temps. J’espère que tu me pardonneras mes fautes de langue, car je sais que tu étais le meilleur élève du vieux Balthazar.
« Mais j’oublie l’essentiel. Sachant donc qu’on allait me séparer de toi pour toujours, j’ai pris la fuite ; je
n’ai rien emporté que deux robes et un chapeau. Mon père m'a donné les cinquante francs qui lui venaient de toi. J’ai écrit h Mme Ehr et k la Sœur une lettre de remercîments dans laquelle je leur ai demandé pardon de mon ingratitude, car je suis une ingrate.
« J’aurais pu me rendre auprès de toi mais je ne veux pas que l’on dise que Lory court après son prétendu. D’ailleurs, mon père désire que je me crée une position digne de toi. On m’a toujours dit qu’une femme honnête et intelligente pouvait gagner beaucoup d’argent k Paris. Je ne suis pas sotte, et je resterai toujours honnête : je compte donc un peu sur ma ferme volonté de travailler, et beaucoup sur la bonté de Dieu qui, jusqu’k présent, ne m’a pas abandonnée. Je désire que tu restes auprès de mon père jusqu’k ce que je t’écrive: « Lory gagne sa vie ; viens partager et son travail et son « bonheur. » Avec l’aide de Dieu ce sera bientôt.
« Maintenant, je vais te dire comment et par quels moyens je suis venue k Paris. Ce voyage ressemble presque k un conte de mon père.
« En quittant le couvent, je xne dirigeai k grand pas vers la porte de Paris, où je trouvai un chariot de paysan, qüi pour trente sous, me conduisit k Vasselone. Sur la route de Vasselone h Marmoutier, je fus rejointe par un juif, qui, après m’avoir bien regardée, me demanda d’où je venais et où j’allais.
« Je viens de Strasbourg, lui répondis-je, et je compte « m’arrêter k Marmoutier.
« — Vous êtes juive, me dit-il, je le vois k vos * traits.
« — Ma mère était israéfite.
« — Et que pensez-vous faire k Marmoutier Y
* — M’y arrêter un ou deux jours chez un ami de « mon père qui s’appelle Lévi Moïse.
LfiNZ ET LORY.
« C’est moi-même, dit-il. Vous êtes la fille de Dol- « lingue, car sa femme était juive. Soyez la bienvenue.
« Votre père est un brave et honnête homme. C’est par « son entremise et d’après ses conseils que j’ai marié ma « fille aînée, qui lui doit son bonheur. Dans un quart « d’heiïre, nous serons h Marmoutier. Vous resterez « chez moi tant qu’il vous plaira. »
« Tu le vois, Dieu était avec moi ; il conduisait mes pas : qu’il en soit toujours ainsi !
« Nous arrivâmes à Marmoutier. C’était un vendredi. M. Moïse a encore trois filles plus belles l’une que l’autre. Il me présenta à sa famille, et je fus reçue comme une enfant de la maison.
« Tu sais que le? juifs commencent à fêter le samedi, dès le vendredi soir. Une heure avant la chute du jour, toute la maison avait pris un air de fête ; les trois sœurs avajent mis leurs robes de dimanche, c’est-à-dire de samedi, et me forcèrent d’accepter une robe d’indienne toute neuve appartenant à Gudeî, l’aînée qui est de ma taille et qui est devenue mon amie. La mère, en robe de soie, alluma une lampe à sept becs et prononça une bénédiction sur la lumière en tenant ses mains étendues vers le quinquet. Une nappe blanche fut mise sur la table, et deux pains tendres, surmontés de tresses en pâte encore plus .tendres, et qu’on appelle des pains de samedi ou de présentation, furent couverts de serviettes damassées et posés devant la place du maître de la mal- # son. . ' i
«. M. Moïse, son chapeau sur la tête, après avoir chanté quelques psaumes à haute voix, remplit une coupe de vin, la posa à côté de ces pains, la souleva, prononça une bénédiction, rompit autant de petits morceaux de pain qu’il y avait de convives, moi comprise, et les fit circuler avec la coupe bénite. Chacun, après
avoir humé une goutte de ce vin, avala le petit pain en marmottant une prière. Mais ce qui me toûcha réellement, ce fût de voir tous les enfants aller au-devant de leurs parents sortant du temple, fléchir un genou devant eux et présenter leurs têtes, sur lesquelles le père et la mère imposaient religieusement les mains en demandant à Dieu de les bénir. A ce moment, je pensai k ma pauvre mère, et mes yeux se remplirent de larmes.
« Non-seulement M. Moïse m’a donné dans sa voiture une place jusqu’à Nancy, mais encore il m’a re-commandée au directeur d’une voiture de Nancy à Paris. Ses filles m’ont bourrée de provisions de toutes sortes. Gudel m’a confié en secret qu’elle aimait un catholique de Saverne.
« L’homme auquel M. Moïse m’avait recommandée me reçut très-bien. Il me demanda, en allemand, ce que je comptais faire à Paris. •
« Y gagner honnêtement ma, vie, lui répondis-je.
» De question en question, et de réponse en réponse, je lui ai tout dit, car tu sais que je ne sais pas mentir. '
« Il me trouva bien courageuse, pour ne pas dire téméraire. Il me fit de Paris un tableau horrible : mais voyant ma ferme résolution de partir, il me remit une lettre en me disant :
a S’il est vrai, mademoiselle, que vous désiriez ga- * gner honnêtement votre vie k Paris, voici une lettre « pour une de mes nièces qui tient un magasin de mo- « des dans la rue Neuve-Saint-Augustin. Gomme vous,
« elle a quitté sa province pour faire fortune à Paris.
« Mais, sans son oncle, je doute qu’elle eût atteint son « but. En tout cas, je vous engage k vous présenter
« chez elle, et pour peu que- vous soyez honnête et la- « borieuse, vous trouverez en elle une maîtresse sévère « mais juste. »
a Ce brave homme ne ma pris que vingt francs pour ma place de Nancy à Paris.
« Mon père m’a souvent parlé de la méchanceté des hommes, mais vraiment jusqu'à présent je n’ai qu’à me louer de leur bonté. Il faut croire que le bon Dieu fait pencher leur cœur en ma faveur.
* Dans la rotonde où j’étais, se trouvait une bonne grand’mère de Béfort avec trois petits garçons dont le plus jeune n’avait que quelques mois. Cette pauvre femme avait perdu, en huit jours de temps, sa fille et son gendre, et ces pauvres petites créatures n’avaient plus ni père ni mère. Un oncle, qui est maître de poste à Jackson Mississipi, en Amérique, les fait venir chez lui, et c’est sa vieille mère qui leslui amène. Elle n’avait pas doçmi depuis deux nuits. J’ai pris soin de ses pauvres enfants. J’ai réchauffé le plus petit contre mon coèür, le second m’a prise pour son oreiller et l’aîné s’est endormi sur mes pieds. Te l’avouerai-je, mon cher Léuz, j’ai quitté ces enfants avec un serrement de cœur, surtout le petit mioche qui me faisait des risettes et qui n’a pas quitté mon bras depuis Nancy jusqu’à Paris. Il fallait entendre les cris qu’il poussait quand sa grand’mère me le reprit.
« Cette femme, qui est très-sensée, m’a proposé de l’accompagner en Amérique chez son fils. Elle m’offrait même les frais de voyage. Je ne saurais te répéter les bonnes paroles, les tendresses quelle m’a adressées. En me quittant elle m’a dit :
« Mademoiselle, si jamais vous vous trouvez dans a l’embarras, adressez-vous soit à moi, soit à mon fils.
« Nous ne sommes pas pauvres. Et si jamais vous dé-
« sirez vous établir en Amérique,, écrivez-nous. Nous « nous chargerons de votre avenir. »
<t En me disant cela., elle avait les larmes aux yeux. ' ' - , ,
« D’ici à quelques jours, je me présenterai rue Neuve-Saint-Augustin, et si dans un an nous voulons émigrer en Amérique, nous saurons où aller, car j’ai précieusement gardé l’adresse de cette femme et de son fils.
« En attendant, je loge chez l’ami Lasé. Sa maison est un véritable hôtel des Alsaciens. On n’y parle pas un mot de français. Je ne compte pas y rester longtemps.
« C’est Lasé qui m’a appris la mort de ton pauvre père. J’ai su par lui /que ta belle-mère demeurait assez près de la rue Rambuteau. Le frère d’Edwig a fait faillite. Il est parti pour la Californie.
« Envoie ma lettre à mon père. Quand tu le verras, tu l’embrasséras pour moi trois fois. J’espère te voir bientôt arriver ici avec lui. 1
« Ne viens pas à Paris avant d’avoir reçu une seconde lettre de moi. Reste chez mon père. Quand il sera libre, vous viendrez ensemble. Quel bonheur ce sera pour ta Lory , qui t’aimera jusqu’au delà de la tombe ! »
A peine Lénz eut-il pris connaissance de cette lettre, qu’oubliant Dollingue, son père et son protecteur, il se mit en route pour Paris, bien que Lory ne lui. eût même pas indiqué son adresse.
Quinze jours plus tard, Dollingue, mis en liberté, grâce à sa bonne conduite , grâce aussi à la révolution de février, se dirigea également vers la capitale.
LÉNZ ET J.ORY.