‹ Histoires de villageChapitre 12 sur 16 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Le marquis de Morencourt était un vieux garçon de cinquante- cinq ans, mangeant bien, buvant mieux et se battant de même. A le voir si frais, si coquet, on ne lui eût donné que quarante ans. C’est que jamais son cœur ne fut sillonné ni même ridé par une de ces tempêtes de l’ame qu’on appelle passion. Aimable, généreux et indifférent pour le beau sexe, il avait toujours été d’une humeur pour ainsi dire parlementaire pour ses semblables. II. n’eut dans toute sa vie qu’une seule et véritable affection. Ce fut son attachement pour François, à la fois son valet de chambre, son intendant et son maître d’hôtel. François avait douze ans de plus que sou maître ; il ne l’avait pas quitté depuis bientôt quarante-cinq ans, et, durant ce long espace de temps, chaque fois que le maître daignait montrer de l’affection

pour son serviteur, celui-ci y répondait par un acte soit * do dévouement, soit de haute probité.

Depuis quelque temps, François était souffrant et alité. Ce fut là le premier véritable chagrin du marquis. Non-seulement il était forcé de s’occuper de ses propres affaires, ce qui ne lui était jamais arrivé, mais encore, poussé par un mouvement du cœur, il avait fait placer le lit de François dans sa propre chambre à coucher pour le soigner lui-même et causer quelquefois avec lui pendant la nuit. Le vieux domestique, touché de tant de bonté , pleura des larmes de joie ; mais, son état empirant toujours, il pria le marquis de choisir un serviteur jeune et fidèle à sa place et de le lui présenter avant de le choisir.- « Car, ajouta-t-il à part lui, je sens . que je m’en vais. J’aime trop mon maître pour lui causer des tracas, pour le charger du rôle de gardemalade; je ne crains pas la mort, mais je ne mourrai pas tranquille avec l’idée d’abandonner la vieillesse de M. le marquis aux soins de mercenaires comme le sont aujourd’hui la plupart des serviteurs. »

« Sais-tu, François, le drôle d’accident qui m’est arrivé aujourd’hui? dit le marquis en fouillant dant un tiroir de son bureau.

— Un accident! s’écria François en se soulevant un peu; il vous est arrivé un accident! On voit bien que je suis malade et que je ne puis plus m’occuper de vos affaires.

— Pourvu que tu guérisses, je m’en moque, poursuivit le marquis. Je viens de perdre le bordereau de mon agent de change.

— Le bordereau de votre agent de change? fit François en regardant fixement son maître. Vous alliez lever des titres, car, hélas ! je suis devenu impotent, il y avait de l’argent avec?

LÉNZ ET I,ORY.

— Oui, mon ami, quelque chose comme vingt mille francs. J’avais tout mis dans mon étui h cigares, et, ■ comme d’ordinaire, j’ai mis l’étui dans la poche de côté de mon paletot; mais, au lieu d'endosser le paletot, je l’ai porté sur le bras, et,’ arrivé dans la Ghaussée-d’Antin, je n’avais plus mon portefeuille; heureusement le paletot m’est resté, ajouta-t-il en s'efforçant de sourire.

— Il est temps que je meure, répondit François d'un ton plus gai qu’à l’ordinaire.

— Et pourquoi donc ? demanda le marquis.

— Parce que ma fortune particulière se monte juste à vingt mille francs.

— Il ne manquerait plus que cela, mon ami, repartit le marquis un peu fâché, tu payerais de ta fortune les pèrtes que je fais par ma gaucherie et par mon imprudence.

— Et à qui voulez-vous que je la laisse? demanda François; à mon frère l’ivrogne, ou bien à mon mauvais sujet de neveu, qui bénira le jour de mon trépas?

— Tu peux la laisser au diable ; tu l’as diablement bien gagnée.

— Mon testament est irrévocable.

— Tu as donc fait ton testament?

— Il y a de cela cinq ans. Je vous le répète, il est autographe et irrévocable. Le chicaneur le plus retors n’y trouvera pas de quoi intenter un procès en faveur de mes gueux d’héritiers.

— Et où l’as-tu mis, ce testament?

— Il est dans votre propre bureau , dans ce même tiroir que vous venez d’ouvrir.

— Par exemple! Je suis curieux de connaître ta dernière volonté : sans doute un dernier acte de dévouement pour ton maître.... »

François ne répondit pas. •

« Est-ce cela? demanda le marquis en ôtant du tiroir un petit paquet carré Lien ficelé et Lien cacheté.

— C’est cela même; ouvrez et lisez. »

Le marquis fit sauter le cachet, coupa la ficelle, arracha une ou deux enveloppes et déplia la première feuille de papier.

« Comment! s’écria-t-il, un testament imprimé!

— Lisez, lisez, dit François; c-’est le préambule. »

Le marquis lut à haute voix : *

« Aujourd’hui, une jeune fille d’une grande beauté œ s’est jetée dans le Rhin, entre Stollhofen et Drusen- « heim. Heureusement, un pêcheur alsacien, ayant jeté « son filet à cet endroit, l’a retirée de l’eau et l’a rappeléeà « la vie. On dit que celte jeune personne a attenté à ses « jours pour échapper à la honte et au remords. D’au- « cuns assurent qu’elle est. la victime d’un certain mar- « quis français, fort beau et fort riche, qui tous les ans « quitte les bords de la Seine pour pêcher en eau trouble « aux bords du Rhin. »

* Cela date de 1829, ajouta le marquis. Comment se fait-il que cette feuille se trouve en tes mains? Et voici une lettre en allemand que je n'ai jamais vue. Elle est datée d’un village alsacien. »

Puis, après avoir parcouru la lettre, le marquis visiblement ému, arpentala chambre en long et en large. Pendant ce temps, François avait observé un silence religieux.

« Te rappelles-tu, François?... demanda le marquis en s’arrêtant devant le lit de son serviteur. Mais non, ( ajouta-t-il; c’est un rêve.

— Je me la rappelle parfaitement, répondit François.

LÉNZ ET LORY.

C’était une pauvre mais ravissante créature, qui a voulu se tuer par amour pour vous, et jenvers laquelle vous n’wez pas agi avec votre bonté ordinaire.

— Une petite juive.

— Un ange de beauté et de douoeur, que vous avez repoussée avec dureté après l’avoir aimée, après l’avoir séduite !

— Séduite ! s’écria le marquis ; mais tu bats la campagne! J’ai toujours été la dupe des femmes.

— Relisez cette lettre , répondit François; j’en possède la traduction. Cette pauvre Elly était enceinte de vous; car celle-là vous a aimé de toute son âme. La dernière fois quelle est venue, elle m’a remis cette lettre. « François, me dit-elle, je vais mourir de honte et de « misère. Vous m’avez toujours paru un homme de « coeur. Si vous croyez en Dieu, dites à votre maître que « l’enfant que je porte dans mon sein, si jamais il voit « le jour, est à lui. Et voilà une lettre qui en fera foi. # On ne ment pas au moment où l’on doit paraître de- « vant Dieu. » Le lendemain, elle fut retirée des flots du Rhin. Je vous l’avais remise, cette lettre. Vous m’ordonnâtes de la brûler; mais une fois n’est pas coutume : je n’ai point obéi à vos ordres, et tôt ou tard vous bénirez ma désobéissance. Maintenant, lisez le testament.

— Comment ! s’écria le marquis, tu laisses ta fortune à l’enfant de cette malheureuse Elly !

— A votre enfant, répondit François, car s’il existe, c’est bien le vôtre. Les enfants des pauvres ont la vie dure. Cette malheureuse jeune personne, votre victime, s’était réfugiée dans un village alsacien dont j’ai conservé le nom. J’ai même appris qu’elle avait une jeune fille qui lui ressemble. Je suis trbp vieux pour faire des recherches ; mais, après ma mort, vous les ferez bien

vous-même* car vous âvez une fille, monsieur le marquis, et puisque vous la reniez, c’est votre vieil ami qui l’adopte et qui lui laisse un morceau de pain.

— Mon ami ! s’écria le marquis en pressant la tête de François contre son cœur , mon boii , mon excellent ami! Si la justice régnait sur cette terre, c’est moi qui serais ton serviteur, et c’est toi qui devrais être mon maître 1 »

Cette scène d'attendrissement fut interrompue par Marguerite, la vieille bonne, annonçant qu’un jeune homme désirâit parler h M. le niarquis.

« C’est probablement, répondit celui-ci, un domestique qu’on doit m’envoyer pour soigner François. Faites eütrer.

— C’est ici le marquis de Morencourt? » demanda une voix presque tremblante avec un accent alsacien fortement prononcé.

C’était' Lénz, mais ce n’était plus le Lénz du village. Son séjour h Mulhouse l’avait complètement métamorphosé, avait fait de lui un jeune homme, d’adolescent qu’il était. Sa taille un peu roide s’était assouplie, il avait une raie dans les cheveux et une moustache sur sa lèvre supérieure. Sans son paletot marron, qui sentait le tailleur de province, et son accent, qui trahissait son origine allemande, on l’eut pris pour un jeune premier, en vacances h la recherche d’un nouvel engagement.

LÉNZ ET LORY.

« G’est moi-même, répondit le marquis.

— G’est vous, poursuivit Lénz, pâle et défait, en avançant d’un pas et en tirant de sa poche un étui à cigares qu’il présenta au marquis, c'est vous, monsieur , 'qui avez perdu cet étui. Votre nom et votre adresse s’y trouvent. Je vous le rapporte.

I — Jeune homme ! s’écria le marquis en prenant l’étui, savez-vous ce.qu’il contient?

— Vingt mille francs en billets de banque, répondit Lénz, en appuyant son bras sur le dossier d’un siège.

, — Savez-vous, noble' jeune homme, poursuivit le

marquis en jetant l’étui sur le bureau et s’approchant de Lénz, savez-vous que ce que vous venez de faire-là est une action héroïque, une action qui part d’un grand cœur?... »

II s’arrêta, car Lénz, pâlissant, frissonnant et ne pouvant plus se tenir debout, s’affaissa malgré lui sur le siège contre lequel il s’était appuyé. Des gouttes de sueur froide ruisselaient sur son front. Il allait s’évanouir.

« Au secours! s’écria le marquis. François, Marguerite! De l’eau, de l’éther! »

A ces cris, François , malgré ses douleurs, sauta de dessus son lit. Marguerite, tout effarée, accourut avec une carafe d’eau. Mais Lénz, sous une pression de main du marquis, revint à lui et dit avec un sourire de satis- • faction :

« Monsieur le marquis, je ne suis pas un héros. Je sais ce que j’ai fait. »

Gelui-ci fit un signe à Marguerite qui révint bientôt avec une bouteille d’excellent bordeaux.

« Avant de vous témoigner mes sentiments de reconnaissance, poursuivit le marquis, je vous prie d’accepter

un bon verre de vin. Je suis heureux de pouvoir vous l’offrir à la place de l’éther. Car vous alliez vous trouver mal.

Voilà trois jours, répondit Lénz, que je n’ai ni bu ni mangé. »

A ces mots , M. de Morencourt, confondu d 'étonnement et d’admiration, recula d’un pas, dévorant de ses regards les nobles traits de Lénz. Puis, lui saisissant la main et la serrant convulsivement :

« Et vous me rapportez vingt mille francs sans y toucher !

— Ah! monsieur le marquis, reprit Lénz, ce n’est pas l’argent qui me manque. Je possède encore cinquante francs.

— Cinquante francs pour toute fortune ! s’écria François. Et il pouvait garder vingt mille francs! Ah! pourquoi ce jeune homme n’est-il pas mon neveu! Car je sens que j’eusse pu, que j’eusse dû avoir un neveu aussi honnête, aussi probe, aussi noble quecelui-là. »

Puis, faisant un signe au marquis, il lui dit à voix basse :

« Il ne faut pas que ce jeune homme quitte l’hôtel. Voilà mon remplaçant que Dieu vous envoie! Je peux mourir tranquille.

— Gomment vous appelez-vous? demanda le marquis au jeune homme, en lui versant un second verre et en trinquant avec lui.

— Lénz Furrer.

— V ous êtes allemand ? t .

— Alsacien. Je suis né dans un village alsacien aux bords du Rhin sur les frontières de la France.

— Et vous l’aimez bien, ce village, vous désirez peutêtre y retourner?

LÉNZ ET LORY.

— Je l’exècre, je le maudis, répartit Lénz.

— A merveille , pensait le marquis. Vous n’y avez plus de parents? ,

— Non, monsieur.

— Puisque vous êtes né dans un village français, aux bords du Rhin, interrompit François, vous devez connaître le village alsacien près de Drusenheiin qui s’appelle Schirein ?

— J’y suis né. »

A cette réponse, François fit un nouveau signe à son maître et lui montra le nom de ce village inscrit par lui sur la lettre d’Elly.

« Jeune homme, dit le marquis à Lénz, cet hôtel vous plaît-il ?

—r Rien ne me plaît plus, répondit Lénz en soupirant.

— Comment ! si jeune, si noble et déjà si malheureux ! Voyons, racontez-moi cela. Epanchez votre cœur dans le mien, car je vous aime, je veux être votre ami et je vous le prouverai. Quelque chagrin d’aiûour! Des folies de jeunesse ! Dites, dites !

— Ah ! monsieur le marquis, repartit Lénz, voilà huit jours que je suis à Paris, pour la première fois de ma vie. Une seule fois, durant ces huit jours, je suis' entré dans un café, et voilà les paroles que j’ai lues dans un journal :

« Quand Dieu veut encourager un homme, il met « sur son chemin une femme qui lui dit: « Je t’aime. »

« et qui est fidèle à sa foi. Mais quand Dieu veut dé- • oc courager un homme et paralyser toutes ses forces,

« il le fait rencontrer une femme qu’il aime et qui le oc trahit. »

— Je m’en doutais, fit le marquis. Voyons, mon ami, racontez-moi tout. Ou bien, auriez-vous quelque répugnance à divulguer vos peines de cœur ?

— Hélas ! monsieur le marquis, je ne fais que cela

depuis trois jours. J’ai envie d’arrêter lès passants dans la rue pour leur en parler. ,

— Mais dites-nous vite pourquoi vous souffrez. En écoutant l’histoire de vos douleurs, nous tâcherons d’en prendre pour le moins la moitié.

— Je suis le fils unique d’un .paysan alsacien qui, après la mort de ma lionne et excellente mère, a épousé en secondes noces une femme indigne de lui. Cette femme, à laquelle je pardonne, et qui du reste a expié ses péchés, a quitté le village avec un misérable qui s’est pendu, à ce qu’on m’a dit.

— Ce n’est pas mal débuté ! Mais ce n’est pas là la cause de votre malheur.

— Vous avez raison, je conte mal. Dans mon village,

il y avait un pauvre diable, joueur de clarinette, conteur d’histoires, un homme que tout le monde dédaignait, bien qu’il n’èût jamais fait de mal à personne. * Cet homme avait une fille. . .

— Ah ! nous y voilà-.

— ■ Une fille aussi pauvre que lui, mais jolie, mais intelligente, mais sage, mais pure, mais..,.

— Un auge enfin. Elles le sont toutes.

— Entre elle et moi il y avait un abîme, car j’étais le plus riche garçon et elle la plus pauvre fille du village. Eh bien ! c’est à elle que j’ai sacrifié et mon père et ma fortune et mon avenir.

— Et où est-elle ?

• — Elle était d’abord entrée dans un couvent de Strasbourg, car elle n’a qu’à demander, personne ne saurait lui refuser. Puis, elle s’est rendue à Paris. J’allais la rejoindre; mais, à moitié chemin, ma mauvaise étoile m’a cloué pendant trois mois sur un lit de douleur, malade d’une fièvre typhoïde. Ep relevant de ma-

LÉNZ ET LORY.

ladie, j’ai vendu à vil prix l'héritage qui me revenait de ma mère pour payer le médecin et le pharmacien. Il ne me restait qu'une centaine de francs. J’arrive enfin à Paris. Jour et nuit je parcours les rues, les hôtels, je frappe à toutes les portes pour apprendre l’adresse de Lory et de son père....

— Ah ! ah ! elle s’appelle Lory.

— Son père, que j’aimais comme le mien propre et pour lequel j’aurais donné ma vie. En vain ! Personne ne connaît ni Lory ni Dollingue. Enfin je trouve l’adresse d’un juif, ami de Dollingue, qui m’apprend (pie Lory avait quitté Paris, qu’elle était allée à Bade accompagnée d’une dame âgée. Comprenez-vous maintenant ma douleur, mon désespoir? Non-seulement elle m’a oublié, non-seulement elle m’a trahi, mais elle s’est rendue à Bade avec une vieille femme. »

Il y eut un silence général.

a Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! cria Léuz en poussant des sanglots et en tirant son mouchoir pour essuyer ses larmes ; si vous saviez combien je souffre !

— Et ce juif, n’a-t-il pas pu vous donner d’autres renseignements ?

— Si fait. Il m’a fait entendre qu’elle était devenue riche et qu’il fallait renoncer à elle.

— Oh ! le gueux ! s’écria François - .

— Voilà trois jours et trois nuits que j’erre dans Paris au hasard , poussé par une douleur fébrile , qui seule me met en mouvement. Voilà trois jours que je lutte contre l’idée de me tuer, de me jeter dans la Seine. J’allais exécuter mon projet', et c’est en dirigeant mes pas vers le, fleuve que j’ai trouvé votre étui. Vous le voyez, mon action est moins méritoire que vous ne croyez. Que voulez-vous que je fasse de votre argent ?

— Mais trouver une autre Lory, mon garçon ! et je vous la trouverai.

— Jamais ! Voilà quatre ans que je l’aime. Avant de l’aimer, je ne savais pas que j’existais; et depuis que je sais qu’elle nç m’aime plus, je ne sens plus que j’existe. Je suis un homme perdu.

— Allons donc ! répondit François. Et d’abord, si votre Lory est telle que vous la dépeignez, elle n’a jamais dû cesser de vous aimer. .

— Et si elle ne vous aime plus, ajouta, le marquis, il faut vous venger.

. — Me venger ! Et comment ?

— Aller à Bade et la confondre !...

— Ah ! s’écria Lénz, si vous pouviez me promettre....

— Mais, mon ami, j’y vais. Je compte partir pour l’Allemagne et je «l’arrêterai à Bade. Vous m’accompagnerez, car dès ce moment vous êtes mon ami ; vous , ne me quitterez .plus ; vous remplacerez auprès de moi mon vieil ami François, qui restera ici ; voilà quarantecinq ans qu’il est mon ami.

— Monsieur le marquis, s’écria Lénz, vous êtes un gentilhomme dans toute la force du terme. Je veux bien vous suivre à Bade, mais à une condition...,

— Laquelle !

— Que jamais je ne porterai livrée.

— Vous serez mon secrétaire pour le monde, mon égal pour moi tout seul.

— Et quand partirons-nous ?

— Dès demain. Plus tard, vous me conduirez dans votre village, car je désire voir l’endroit où vous êtes né.

— Mais d’abord nous irons !i Bade ?

— Oui, mon ami. Et si elle vous aime encore, je serai votre garçon d’honneur. Je me charge de la dot !

LÉNZ ET LORY.

— Jamais ! monsieur le marquis. Je la méprise !

— Vous la méprisez, vous la haïsse*, vous la poursuivez, vous voulez vous venger. Mon pauvre garçon, permets-moi de te tutoyer, tu es amoureux à la folie. Mais n’importe ! Si tu dois être malheureux en amour, tu seras heureux en amitié. Ta main, Lénz ! Entre nous, c’est pour l’éternité !

— Ta main, Lénz ! s’écria François. Et puisses-tu aimer mon maître comme je l’ai aimé ! Va, tu n’as pas affaire à un ingrat ! »

En 1848, le duché de Bade était en pleine révolution, et la jolie ville de. Bade ressemblait à un camp plutôt qu’à un lieu de plaisance. Les joueurs, les bai-, gneurs y manquaient tout à fait, et le voyageur qui descendait dans un hôtel était reçu avec des égards qui allaient parfois jusqu ’àri’adulation. Lory et Catherine étaient descendues à , l’hôtel de Hollande. En tout autre temps, la fortune de Jjory aurait à peine suffi pour y rester un mois ; .mais, en 1848, le maître de l’hôtel de Hollande s’engagea à lui livrer le logement et la nourriture pour elle et sa femme de chambre à raison de cent cinquante florins par mois.

A peine arrivé , Lory s’informa auprès du maître d’hôtel des voies et moyens à employer pour trouver une liste des baigneurs qui s’étaient arrêtés à Bade dans les années 1828 et 1829. Celui-ci l’engagea à aller voir le docteur Marx de Carlsruhe , qui depuis des années 327 13

réside à. Bade avec sa famille, et qui seul a le privilège de tenir un cabirtet de lectuVe. Le docteur Marx, ajouta le maître d’hôtel, connaît tous les voyageurs de Bade depuis la création du monde.

Lory fut agréablement surprise de trouver chez le docteur Marx trois charmantes jeunes personnes pariant plusieurs langues, et qui la reçurent comme une amie. Elle leur fit part de la cause de sa présence à Bade, et apprit avec plaisir que les listes des étrangers étaient religieusement conservées dans lès archives de l’imprimerie. • ...

Pendant qu’elle causait avec ces demoiselles, le père Marx, tenant un journal à la main, rentra tout essoufllé en annonçant la grande nouvelle de Paris. Il avait à peine fini son récit, qu’apercevant Lory, il demanda à sa fille aînée, à part,' si elle connaissait cette personne.

« Non, mon père, répondit celle-ci. C’est une Alsacienne qui vient d’arriver de Paris pour faire des recherches sur un parent.

— Ne vois-tu pas qu’elle est juive? répondit le docteur.

— Elle en a l’air. D’ailleurs, ajouta la fille, j’ai rare* ment vu unè plus jolie personne.

— C’est, poursuivit M. Marx, c’est qu’elle me rappelle une pauvre juive qui, il y a une vingtaine d’années, s’est jetée dans le Rhin à quatre lieues d’ici. Elles se ressemblent comme deux gouttes d’eau. »

Lory, qui avait l’oreille fine et qui avait entendu cettd conversation, bondit de son siège comme une gazelle effrayée, et, s’adressant à M. Marx, elle s’écria :

« Qu’entends-je! Vous avez connu ma pauvre mère, une jeune fille de Carlsruhe qui s’appelait Elly?

— Précisément, répondit M. Marx. Mais elle n’avait pas de fille» Elle s’est suicidée.

LÉNZ ET LORY.

— C’est ma mère, repartit Lory toute frémissante. Elle s’ést bien jetée dans les flots du Rhin, mais mon père l’a sauvée et l’a épousée. »

Puis, prenant le bras de M. Marx, elle l’entraîna à

• la promenade devant le Cursaal, et lui raconta la véritable histoire d’Elly.

« Mon enfant, dit celui-ci après avoir écouté Lory jusqu’au bout, je ne vous engage pas à aller à Carlsruhe. Vos grands parents sont morts il y a longtemps; votre oncle qui existe^mcore est un avare qui ne reconnaîtra jamais une nièce. 11 ne vous reste que moi et mes filles. L’essentiel pour vous, c’est de retrouver le nom de ce

• marquis. Je savais bien que votre mère avait manqué à ses devoirs, mais je ne connaissais pas l’histoire de son expiation. Je vais de ce pas aux archives de l’imprimerie chercher les listes des années que vous m’indiquez. Il doit y avoir plusieurs marquis; mais n’importe, en cherchant bien nous trouverons le vrai. Et si, par malheur, nos recherches restent infructueuses, n’oubliez pas que vous trouverez toujours dans ma maison un dîner et un gîte, et de plus trois bonnes amies qui vous chériront comme une sœur. *

Lory rentra le cœur joyeux. Elle écrivit à Paris une lettre adressée à Lasé, destinée à être remise à Dollin-* gue ; mais le facteur ne trouva plus ni l’un ni l’autre.

Trois semaines plus tard, au mois de juillet, le marquis de Morencourt et Lénz descendirent à Bade à l’hôtel d’Angleterre.

Durant ces trois semaines, Lory, aidée par les demoiselles Marx, avait religieusement épluché tous les noms de marquis qui s’étaient arrêtés à Bade dans l’année 1829. Le marquis de Morencourt était du nombre, mais rien n’indiquait que ce fût lui plutôt qu’un autre.

Toutefois M. Marx, ayant appris l’arrivée du marquis à Bade, se rendit à l’hôtel d’Angleterre, et, après l’avoir observé en silence, il sq présenta chez Lory et lui dit :

« Ma fdle, un de vos marquis se trouve actuellement à Bade. C’est un bel homme d’une cinquantaine d’années, il se pourrait bien que ce fût lui, car il a l’air d’un mauvais sujet. En tout cas, on pourrait chez lui obtenir des renseignements sur les deux autres. Je m’en chargerais bien, mais outre que ce sont des questions très-délicates entre hommes, je pense que vous feriez mieux de vous présenter vous-même. Car je voudrais bien voir d’homme, surtout un galant gentilhomme, eût-il soixante ans, qui vous refuserait un service.

« D’ailleurs, si c’est le marquis que nous cherchons, et e’est possible, il vous reconnaîtra k votre ressemblance frappante avec Elly, et alors je m’en rapporte à votre éloquence.

LÉNZ ET LORY.

— J’irai moi-môme, » répondit Lory.

Pendant ce .colloque à l’hôtel de Hollande, une scène plus violente se passait dans l’hôtel d’Angleterre.

Lénz, à peine arrivé à Bade, demanda à son tour la liste des étrangers, et le premier nom sur lequel il tomba fut celui de Lory Dollingue.

« Elle est ici, elle est ici ! s’écria-t-il à haute voix, en se précipitant comme un fou dans le cabinet du marquis. '• •

— Du calme, mon garçon, répondit celui-ci, tu es hors de toi. Voyons, ta Lory est-elle réellement aussi belle que tu le dis ?

— Monsieur le marquis , répondit Lénz , vous avez dû être un bien bel homme , et , malgré vos cinquante ans, je vous trouve encore bien séduisant. Il est vrai qu’ûn ne vous en donnerait que quarante.

— Tu me flattes. ,

— Supposé que vous eussiez épousé une reine, une de ces beautés bibliques, une Rachel, une Bethsabée, et qu’elle vous eût donné une fille.... .

— Tu extravagues.

— Eh bien! elle ne serait pas plus belle que Lory.

— Si elle t’écoutait, elle le sauterait au cou !

— Oui, pour m’étrangler, peut-être.

— Allons donc ! Veux-tu savoir mon opinion ? Lory t’aime. Elle est allée à Bade, parce que probablement elle y a une parente et qu’elle ne trouvait pas h gagner sâ vie à Paris. Je gage qu’il y a dix lettres pour toi, rue Jean-Jacques Rousseau.

— Alors pourquoi est-elle descendue à l’hôtel de Hollande? D’ailleurs elle n’est pas seule. Le journal l’annonce avec une domestique, une suivante. Ah ! ah ! ah ! Lory, la fille de Dollingue, avoir une suivante !

— Tais-toi. 'Si cette jeune personne avait de mau-

vaises intentions, elle ne serait pas allée à Bade où il n’y a, à l’heure qu’il est, que des Corps francs. Je te répète, que Lory me. paraît une honnête personne. Veux-tU que je ’t’ea donné la preuve, car je vois bien qu’il faut que je m’occupe de toi avant de songer à moi.

— Je ne demande pas mieux.

— Va parler à la suivante , dont tu viens de m’étourdir les oreilles. Prie-la de m’accorder un entretien d’une heure avec sa maîtresse.

— Ah ! monsieur, s’écria Lénz en pâlissant et en chancelant.

— Tu l’aimes donc bien, Lénz?

— Plus que ma vie !

— Et si elle acceptait ?

— Je la tuerais à vos pieds !

— Ah ! mon pauvre François, s’écria h part le marquis, je ne te remplacerai jamais ! »

Puis se tournant vers Lénz :

« Tu es fou, dit-il, tu es malade. »

Ces dernières paroles furent entendues de Catherine qu’un domestique introduisit en annonçant au marquis qu’elle avait quelque chose de très-pressant à lui communiquer.

« Approchez, madame, dit le marquis. Je vous écoute. »

Catherine regardait Lénz du . coin de l’œil et ne répondit pas.

« Vous pouvez tout dire devant monsieur, reprit le marquis', c’est un de mes bons amis.

— J’ài l’honneur de parler à monsieur le marquis de Morencourt? demanda enfin Catherine.

— Oui, madame, répondit celui-ci. Qu’y-a-t-il pour votre service?

LÉNZ ET LORY.

— Je viens de la part de ma maîtresse* Mlle Lory Dollingue.... »

Lénz tressaillit. •

« Que vous ne connaissez probablement pas , poursuivit Catherine, et qui vous prie de lui accorder dix minutes d’entretien pour un renseignement qu’elle a b vous demander.

— Tu mens ! hurla Lénz en bondissant comme un tigre et en saisissant tette femme par la gorge.

— Au secours ! s’écria la pauvre femme. Il m’étrangle. »> • •

. A ces cris, deux garçons de l’hôtel accoururent et parvinrent, non sans peine, à dégager Catherine de l’étreinte de Lénz.

«Messieurs, dit le marquis d’un air décidé aux deux garçons, ce jeune homme que voici est sujet à des attaques de fqlie furieuse, qui, il est vrai, ne durent pas longtemps, mais qui ne laissent pas d’être gênantes. Emparez-vous de lui, et enfermfcz-le dans mon salon ; surtout, qu’il ne sorte pas d’ici à demain !

— Monsieur ! dit Lénz un peu plus calme.

— Ne l’écoutez pas. S’il ne s’y rend pas de gré, vous

emploierez la force. Vous fermerez toutes les portes il double tour, puis vous irez quérir un médecin. S’il résiste, vous chercherez du renfort et vous lui mettrez la oamisole de force. Il y aura pour chacun de vous un louis de pourboire. » A

A ces dernières paroles, les garçons s’emparèrent de Lénz, qui, triste et abattu, se laissa conduire au salon sans opposer la moindre résistance.

En le voyant partir, Catherine, remise de sa frayeur, s’écria : « Quel dommage ! Un si beau jeune homme!

— Dites à votre maîtresse, reprit le marquis, que je me mets à ses pieds et que non- seulement je suis prêt

200 HISTOIRES DÉ VlLLACE.

à la recevoir, mais que je me rendrai chez elle, si elle le désire, trop heureux d’être reçu.

— Vous êtes vraiment trop 'bon, monsieur le marquis, répondit Catherine. Mais ma maîtresse ne reçoit personne chez elle, excepté le docteur Marx. Je m’en vais lui communiquer votre gracieuse réponse, et dans dix minutes elle aura l’honneur de se présenter chez vous.

— Je l’attends. »

Catherine lit sa révérence et s’en alla en s’écriaut: « Oh! le pauvre jeune homme! »

, « Lénz, mon garçon, s’écria le marquis à travers la porte après le départ de Catherine, tu t’es oublié en ma présence ; ta conduite n’était pas d’un homme comme il faut. Le loup change bien de poil, mais jamais d’instinct. C’est pour ton salut que je t’ai fait enfermer ici, à côté de mon cabinet. Lory va venir; de ta prison, tu peux entendre notre conversation; cbnduis-toi en homme, sois fort et calme. Je ne demande que ton bonheur, et je m’en charge. Que si tu fais l’entêté, le violent, l’homme des bois, je t’ enverrai dans la maison des fous. »

Lénz ne répondit pas. Malgré son calme apparent, résultat d’un profond abattement, d’une détension complète des nerfs, et nonobstant la certitude que son protecteur lui voulait du bien et que ses conseils

LÉNZ ET LORY. 201

étaient d’un ami bienveillant, il fte put songer à la démarche de Lory auprès du marquis sans bondir d’indignation, et l’indignation, en ce cas, pour Lénz s’appelait vengeance.

Et puis, se dit-il, « en entrant au service du marquis, ne lui ai-je pas imposé la condition de me venger? je savais que j’étais trahi, et si je me suis donné un maître, ce n’est point pour être traité en enfant, mais pour trouver un frère. »

Grâce à ces réflexions dans lesquelles son âme endolorie s’était plongée, Lénz n’entendit pas un niot du petit discours que venait de lui adresser le marquis.

Celui-ci, content du calme de son protégé, quitta la porte en se disant : il ne répond pas, tant mieux; il sent qu’il a tort !

« Ingrat! murmura Lénz dans le même moment.

J’eusse donné ma vie pour lui. Mais il aime mieux me faire passer pour fou, pour avoir le plaisir de regarder Lory à son aise. Il ne sera pas dit, poursuivit-il en se levant brusquement, il ne sera pas dit que Lénz souffrira un pareil affront. Ah! marquis, vous dites que je deviendrai fou. J’en accepte l’augure ! '» Puis, essayant les serrures des portes et apercevant un levier de fer, il ajouta : « C’est tout ce qu’il me faut pour soulever la maison ! »

Dans ce moment, Lory tenant son voile baissé sur sa figure, fut introduite dans le cabinet du marquis.

En entrant dans la chambre, elle regardait à droite et à gauche , pour s’assurer qu’elle était seule avec le marquis.

« Ne craignez rien, mademoiselle, dit celui-ci. Ce jeune homme, dont votre femme de chambre vous a probablement parlé , est en sûreté. Nous sommes seuls. Veuillez vous asseoir sur ce sofa et

me dire ce qui me vaut l’honneur de vous voir chez moi. »

Lory s’assit en relevant son voile.

A sa vue, le marquis tressaillit de tous ses membres. Ces traits si ressemblants à ceux d’Elly, ce regard limpide et pourtant si brûlant faisaient trembler son Ame dans son corps. Jusqu’alors, le marquis ne s’était jamais douté qu’il eût un cœur. Dès ce moment, et voyant passer devant lui', comme dans un rêve, toute une partie de sa vie de jeunesse, il sentit qu’il avait aimé et qu’il avait aimé avec passion sans en avoir eu la conscience.

Pourtant, secouant ce rêve par un mouvement de tête, il s’assit à côté de Lory en lui disant:

« Mademoiselle, .en quoi Jmis-je vous être agréable?

— Monsieur, dit Lory d’une voix lente et accentuée, j’ai l’honneur de parler au marquis de Morencourt, le même, qui était ici, à Bade, en 1829?

— Oui, mademoiselle, , répondit celui-ci machinalement.

— Et sans doute, monsieur le marquis, vous avez connu les marquis de Péchenville et de Rochemur, qui se trouvaient ici dans la même année ?

— Oui, mademoiselle, répondit eneore lè marquis après quelques moments d’hésitation.

— Serait-il à votre connaissance, poursuivit Lory, qu’un de vos compatriotes, peut-être de vos amis, eût eu des relations d’amour avec une jeune et belle juive de Garlsruhe ?»

A cette question, le marquis de Morencourt se leva en sursaut et essuya la sueur qui ruisselait de son front. Puis, se tournant vers Lory et la dévorant du regard, il se dit à part lui : « C’est sa fille, c’est ma fille. »

« Vous ne répondez pas à ma question, » dit Lory en lissant ses cheveux avec sa belle main, à laquelle elle portait la bague de sa mère.

« Plus de doute, » pensa le marquis en voyant et en reconnaissant la bague qu’il avait donnée à Elly, et, faisant un effort, il répondit

« Je recueille mes souvenirs, mademoiselle. Mais pour vous donner les renseignements les plus exacts, car je me rappelle vaguement une histoire de ce genre, permettez-moi de consulter mes papiers. Je dois posséder des lettres d’un de ces messieurs que vous cherchez, et qui en effet étaient mes amis.

— -Oh ! monsieur, dit Lory, je vous en serai bien reconnaissante. »

Le marquis profita de ce prétexte pour s’éloigner un instant dans une pièce contiguë, non sans avoir demandé pardon à Lory.

« C'est ma fille, s’écria-t-il dès qu’il fut seul. Elle es.t venue ici pour chercher son père, comme moi je suis venu pour chercher mon enfant. Mais est-elle digne de s’appeler ma fille? Elle est l’amie de Lénz. Elle a traîné sa misère à Paris. Lénz l’accuse d’infidélité. Soyons prudent. En aucun cas je ne reconnaîtrai une fille indigne de porter mon nom. »

Puis, rentrant dans la chambre où se trouvait Lory et s’asseyant lestement à côté d’elle, il dit :

« Mademoiselle, les renseignements que je puis vous donner sur cette affaire ne sont pas très-satisfaisants, quoiqu’ils soient d’une scrupuleuse exactitude. Oui, je me souviens que le marquis de Rochemur a eu eu 1829 une intrigue d’amour avec une jeune fille de Carlsruhe, qui s’appelait Elly de son petit nom. C’était une bien jolie personne que j’ai souvent vue chez lui. »

Lory tressaillit en disant: « C’était là son nom. »

« Ge marquis était un fier mauvais sujet ; il en a fait bien d’autres. Il vient de mourir dans le plus profond dénûment, ne laissant à ses héritiers que des dettes. Vous êtes probablement la fille de cette malheureuse Elly, poursuivit le marquis après une pause, car vous lui ressemblez. »

Lory fit un signe de la tête, en essuyant une larme.

« Que cela ne vous attriste pas, ma fille, reprit lé marquis en saisissant la main de Lory. J’ai été l’ami du marquis de Rochemur, et si je puis faire quelque chose pour sa fille, je m’en estimerai heureux. »

En ce moment on entendit des craquements dans le salon où se trouvait Lénz.

« Je vous remercie, monsieur le marquis, répondit Lory en se levant.

— Vous vous appelez Lory, mon enfant? dit le marquis en la retenant par la main.

— Oui, monsieur, répondit froidement Lory en dégageant sa main de celle de son interlocuteur.

— Mademoiselle Lory, reprit celui-ci, j’ai répondu à vos questions, veuillez répondre aux miennes; car sachez que les amis de votre père ne vous ont pas perdue de vue.

— Je suis prête à vous répondre, monsieur, et je ne doute pas de vos bonnes intentions.

— Vous aimez un jeunehomme qui s’appelle Lénz? » •

A cette question, Lory, interdite, baissa les yeux.

« Ce jeune homme, poursuivit le marquis, vous a abandonnée probablement pour une autre?

— Monsieur le marquis, reprit la jeune fille tout en rougissant, puisque vous connaissez les secrets de mon cœur, apprenez que jamais Lénz n’abandonnera , Lory.

LÉNZ ET TORY.

— Soit, mou enfant, reprit le marquis ; mais veuillez vous asseoir et répondre avec votre franchise habituelle.

« En promettant votre foi à Lénz, saviez-vous que vous étiez la fille d’un marquis ?

— Non, monsieur.

— Et maintenant?

— £ory ne manquera pas à sa foi !

— Mais vous êtes pauvre, Lénz n’a pas le sou.

— Vous savez donc où il est?

— Je sais qu’il est plus pauvre que jamais.

— Qu’importe ! nous travaillerons.

— Avec ces belles mains de marquise? Allons donc! D’ailleurs je ne le permettrai pas : je suis l’unique ami de votre père. Quinze jours avant sa mort, il m’a fait jurer de m’occuper de votre bonheur, et puisqu’il faut tout vous dire, je lui ai promis de vous restituer votre rang, et de faire de vous une vraie marquise. Cette promesse, je l’ai faite avant de vous avojr connue ; maintenant que je vous ai vue, je croirais offenser la Providence si je ne vous offrais pas mon cœur et ma main. Je suis garçon, je n’ai jamais été marié, je possède une fortune considérable et je serai un mari très-inoffensif, très-complaisant. Vous le voyez, la fortune, le bouhenr vous tendent la main. Mademoiselle de Rochemur, vous serez marquise de Morencourt ! »

Un nouveau craquement se fit entendre dans le salon', suivi d’un silence profond.

« Quant à Lénz, poursuivit le marquis, je me charge de son avenir. R ne vous oubliera que trop tôt, car je ne vous défends pas de continuer à le voir, si tant est qu’il y tienne.

— Monsieur le marquis, répondit Lory d’un ton ému, vous connaissez bien mon nom et le nom de celui

que j’ai choisi pour compagnon de ma vie, mais vous ne connaissez pas Lory Dollingue ; autrement vous vous seriez épargné ie regret de l’avoir fait rougir. Regardez cette cicatrice, dit-elle en se levant de nouveau et en ôtant le ruban de son col, elle me vient d’une blessure que je me suis faite en me trouvant seule et prisonnière en face d’un misérable qui me poursuivait déjà au village et qui, aprèà s’être emparé de moi à Paris par une ruse infernale, ne me laissait que l’alternative entre la mort et le déshonneur. J’ai choisi la mort. Il m’est resté une cicatrice sur le cœur, mais il n’y a point, il n’y aura jamais de tache ! Je refuse donc votre proposition. Que mon père soit mort ou vivant, Lory Dollingue a juré de rester fidèle à Lénz, et la fille du marquis de Rochemùr tiendra le serment de Lory Dollingue !

— Lory ! s’écria Lénz en faisant sauter la serrure et en se précipitant à ses pieds, Lory, pardonne à un malheureux, à Un homme indigne de tpi. Oh ! oui, poursuivit-il en couvrant la main de la jeune fille Stupéfaite de larmes et de baisers, j’ai besoin de pardon, car j ai douté de toi 1

— Lénz ici ! soupira Lory.

— Oui, ma fille, s’écria enfin le marquis dont les yeux se remplirent de larmes. Lénz est mon ami ; c’est lui qui m’a confié ses secrets et les tiens. Je te tutoie, Lory, car tu ne t’appelles pas de Rochemùr, mais bien Mlle de Morencourt. Viens sur le cœur de ton père, car tu es digne d’être ma fille ! »

Lénz et Lory sautèrent au cou du marquis, puis se mirent à genoux pour rendre grâces à Dieu de leur bonheur. /

LÉNZ ET LORY.

YI

Par une belle matinée d’aout, une voiture élégante, traînée par deux cliévaux de race, et venant 1 du côté du Rhin , s’avança vers le village natal de Lénz, où elle s’arrêta devant l’auberge du lioi de trèfle.

Depuis bien longtemps les habitants du village n’avaient pas vu un si bel équipage. Aussi lè marquis, Lénz et Lory, à peine descendus de voiture, furent-ils entourés d’une troupe de curieux demandant l’aumône, et qui tous s’en allèrent les mains pleines de monnaie, là bouche pleine de bénédictions.

Personne ne reconnut ni Lénz ni Lory. L’auberge avait été achetée par un habitant d’un autre village et les paysans qui eussent pu les reconnanre étaient occupés dans les champs. -, •

Lory, à peine descendue, prit le bras de son père et le conduisit dans la maisonnette qu’avaient habitée Dollingue et Elly. En y entrant , Lory faillit se trouver mal. La maison était complètement abandonnée. Dans le toit de tuiles en briques il y avait des crevasses à travers lesquelles la pluie et la neige avaient détrempé le 6ol battu de terre glaise, car il n’y avait ni plancher ni carrelage."

Le marquis, voyant sangloter Lory, lui dit :

« Quittons cette masure, ihes enfants. J’espère que votre appartement à Paris me fera pardonner celui-ci

que cette pauvre Elly a habité durant seize années. Mais où est-elle, enterrée ?

— Pas loin d’ici, répondit Lénz, dans l’ancien cimetière près de l’église.

— Allons-y ! » dit le marquis.

Lory embrassa son père et l’entraîna vers le cimetière. Elle n’avait pas oublié l’endroit où reposait sa mère. Elle l’avait souvent arrosé de ses larmes et jamais elle né le quittait sans y déposer une fleur. Mais, à peine arrivée, elle découvrit un homme assis sur la tombe de sa mère et, derrière lui, Lasé qu’elle reconnut et qui avait accompagné Dollingue jusqu’au village.

« Jésus Seigneur ! s’écria-t-elle, mon père !

— Dollingue ! » s’écria Lénz à son tour en s’approchant de lui et en essayant de le soulever.

Celui-ci, impassible et pâle comme la mort, écarquillait ses yeux tout ébahis et ne répondait pas.'

« Mon père, s’écria de nouveau Lory en se jetant à son cou. Toi ici ! et dans quel état !

— Ne nous reconnais-tu pas? lui disait Lénz, nous, tes enfants ! ’ •

— Oui, répondit enfin Dollingne, je vous reconnais ; mais que m’importe !

— Gomment ! Dollingue, reprit Lénz , tu ne nous aimes plus ? Lory a retrouvé son père. Le voilà. Nous sommes mariés et riches. Tu seras riche comme nous. Viens.

— Puisque Lory a retrouvé son père, je ne le suis plus.

— Tu le seras toujours, répondit Lory. Viens ! viens avec nous à Paris.

— A Paris ! fit Dollingue, jamais. J’en viens. » Et ouvrant sa jaquette qui laissait voir une large blessure

LËNZ ET LORY.

de juin mal cicatrisée , il ajouta : « Je suis venu ici pour mourir à côté de mon Elly.

— Non, non, tu vivras avec nous.

— Et pourquoi faire ? j’ai aimé Elly , elle est morte.... J’ai eu, une fille, elle est morte pour moi. Il ne me reste plus qu’à mourir, comme tout ce que j’ai aimé.

— Mais non , Dollingue , dit enfin le marquis, tu viendras avec nous et tu vivras. »

Mais Dollingue, se soulevant et s’appuyant sur Lasé, lui dit :

« Vivre avec vous ! avec vous, le bourreau d’Elly !• Jamais! Je ne veux pas vous dire des injures, car je sens que je vais mourir, j’ai moi-même grand besoin de pardon ; mais Dollingue mourra conlme il a vécu. Allez, je ne vous connais plus. Vous êtes riches, je suis un mendiant; vous êtes des marquis, je ne suis qu’un manant. Tous mes rêves sont brisés, enterrés.... Allez, et laissez-moi mourir en paix sur la tombe de mon Elly qui m’attend ! »

Gela dit, il s’affaissa et tomba tout de son long aux pieds de Lasé.

Il fut relevé et transporté dans l’auberge du Roi de trèfle, où il mourut le lendemain.

Lénz et Lory l’enterrèrent à côté d’Elly, et firent placer sur ces tombes jumelles deux croix de pierre avec les noms d’Elly et de Dollingue.

BRAENDEL.

Braendel était une jeune juive née et élevée dans un village alsacien près de Strasbourg.

Sa grand’mère était arrière-petite-fille d’un rabbin de Mayence qui, dans une émeute populaire, fut broyé sous un pressoir, pour n’avoir pas voulu adorer l’image de la vierge.

Son père était écrivain sacré. Les juifs donnent ce nom à l’homme qui sait écrire sur des rouleaux de parchemin le Pentateuque en caractères carrés ; car les israélites n’admettent dans leurs sanctuaires que des bibles écrites à la main et selon l’antique tradition ésotérique. En outre , il copiait et vendait certains extraits des cinq livres de Moïse, que les juifs clouent devant leurs portes, ou qu’ils entourent de nœuds de parchemin pour les attacher, au moyen de courroies étroites.

soit sur le front, soit sur Je bras gauche près du cœur, pendant la prière du matin. ,

, D’écrivain sacré qu’il était, le père de Braendel devint, en 1793, secrétaire du fameux commissaire Euloge Schneider, envoyé en Alsace par Robespierre, puis dénoncé par Saint-Just et guillotiné ; le juif n’eut pas l’honneur de la guillotine, il mourut en prison.

La mère de Braendel, jadis appelée la belle Gudelle, s’éteignit à l’âge de trente ans.

Il ne restait à Braendel que sa grand'mère , femme pieuse qui gagnait sa vie à filer des zizilh. Le zizith est une fraDge de laine qui rappelle aux juifs les glands sacrés jadis suspendus à la bannière de Zébaoth.

La laine doit être prise sur le dos d’un bélier premier-né ; mais à défaut d’un premier-né, on se contente d’une brebis appartenant à un fidèle. Les juifs attachent ces glands avec mille nœuds mystérieux et cabalistiques à une espèce de chasuble double qu’ils portent sur la chemise, en guise de gilet de flanelle, et qui s’appelle arbah kanfoth (quatre coins). Ils les baisent plusieurs fois pendant la prière du matin. Ils mettent également des zitzith au taleth, espèce de châle de laine blanc dont ils s’affublent pendant la prière, et qui est devenu le surplis du prêtre catholique.

La vente des zizith pouvait rapporter environ un franc cinquante centimes par semaine , Braendêl de son côté allait régulièrement dans la forêt, pour y rassembler des branches de bois mort et des brandes qu’elle vendait au village à raison de vingt centimes le fagot. Elle’ faisait ce voyage jusqu’à trois fois par jour, le vendredi et le samedi exceptés", car le vendredi n’est pour les juifs. qu’une demi-journée, le sabbat commençant dès la veille du samedi. Mais d’ordinaire le gain des deux femmes ne dépassait pas cinquante centimes par jour.

BRAENDEL.

Et pourtant jamais ni Braendel ni sa grand’mère ne demandaient l’aumône. La petite-fille du rabbin de Mayence serait plutôt morte de faim. C’est que chez les juifs religieux, depuis Moïse jusqu’à nos jours, il n’existe qu’une seule noblesse, celle de la science sacrée et de la vertu.

La grand’mère de Braendel , malgré sa pauvreté, regardait avec un souverain mépris tous les maquignons, merciers et industriels enrichis. C’étaient pour elle des am haarazim, c’est-à-dire des ignorants, des gens du commun. Leurs femmes savaient à peine lire, et toutes elles venaient dans la synagogue la consulter sur les rites dç la religion et sur les innombrables prières à prononcer. Quand elle était de bonne humeur, elle traduisait ces mêmes prières en allemand, et récitait des thinolh (prières improvisées) que personne ne connaissait.

C’était elle que l’on appelait la première au lit d’une israélite malade ou mourante, car les juifs se confessent avant leur mort, en présence d’une dizaine de fidèles, qui à haute voix récitent avec le mourant les formules sacramentelles. Connaissant les détails de toutes les cérémonies, elle donnait des ordres aux juives les plus riches , soit quand il s'agissait de laver et d’habiller les morts , soit quand il fallait soigner un malade ou une nouvelle accouchée. En sa qualité d’ordonnatrice des cérémonies religieuses (et chez les talmudistes tout à peu près jusqu’au dîner, est considéré comme un • acte religieux), elle était de toutes les fêtes, de tous les repas de circoncision, de première communion , de fiançailles et de noces.

Grâce à ces privilèges, Braendel et sa grand’mère ne manquaient jamais de rien. Tous les bons morceaux de la commune étaient pour elles et leur revenaient de

dfoit, sans compter que la grand’mère était un vrai cordon bleu de la cuisine juive, qui, dans l’art culinaire, tient un rang assez distingué.

Braendel était aussi savante que sa grand ’mè^e, et beaucoup plus fanatique qu’elle. Elle priait régulièrement trois fois par jour, et ne manquait pas de lire, le soir, soit un chapitre de la Bible, soit une histoire dans Josephe. Les juifs alsaciens lisent la Bible et Josrphe dans une traduction allemande , imprimée en petits caractères hébraïques.

Braendel, grâce à la traduction du Pentatcuque et de ses livres de prières , avait appris l'hébreu , et tous les jours elle regrettait de n’étre qu’une femme et d’être exclue de l’étude sacrée du Talmud. Elle ne trouvait de consolation à ces regrets qif’en lisant les histoires héroïques et merveilleuses de Miriam, de Déborah, d’Esther et de la mère des sept Machabées , brûlant ' d’envie de pouvoir ressembler à ces nobles femmes , de se sacrifier pour le bien de son peuple et de se dévouer à la gloire du dieu d’Israël.

Braendel avait quinze aus. Sa ligure pâle, d’un ovale parfait, était ombragée par des cheveux d’un noir de corbeau qui tombaient en tresses' épaisses le long de ses hanches, et dont elle se servait, en guise de coussinet sur la tête , pour porter ses fagots.

Elle était vêtue d’une robe de bure très-courte, montant jusqu’au cou et se fermant par deux cordons en . coulisse. Comme la pauvre îîlle marchait presque toute la journée, force lui fut de couper ses robes à la hauteur des mollets. Elle était presque toujours jambes nues et pieds nus. Parfois elle portait des sabots , mais elle ne tardait pas à les suspendre a son fagot pour cheminer plus librement. Sa démarche était vive et gra- » cieuse. Pas une fille du village ne pouvait suivre

BRAENDEL.

son pas.- Les fagots se tenaient tout seuls en équilibre sur le milieu de sa tête exhaussée' par l’épaisse natte de ses cheyeux noirs ; quelquefois même , par un mouvement naturel de coquetterie, elle appuyait en marchant son bras dr,oit sur sa hanche.

Le samedi, c’est-à-dire dès le vendredi soir, ses cheveux étaient nattés sous son bonnet, car les juives ne se coiffent même pas le samedi ; la robe de bure était remplacée par une robe d’indienne assez propre, qui descendait jusqu’à la Cheville ; et son petit pied, chaussé de bas blancs tricotés par la grând’mère, se perdait dans des souliers de maroquin noir ornés d’un nœud de rubans sur l’empeigne.

Au village, pour être proclamée une beauté, il faut des joues roses, un corsage arrondi et une forte constitution. Aussi, Braendel, à cause de sa pâleur, ne futelle d’abord remarquée que pour sa piété, et, comme elle ne prenait jamais part aux jeux et aux plaisirs des autres jeunes filles de son âge , on, l’appelait la sombre, la fière, parfois la sainte avec une intonation malicieuse. Jamais non plus Braendel ne se décolleta comme le font les paysannes pendant les fortes chaleurs. Hiver et été sa robe était serrée autour du cou , et tombait en plis drapés autour de sa taille. Les fdles du village se baignaient quelquefois, après le coucher du soleil, dans la rivière qui borde le bois ; Braendel les accompagnait, mais ne se baignait jamais avec elles. On avait beau la railler et dire qu’elle était mal faite : « Qu’importe ? répondait-elle, l’essentiel c’est de bien faire. ® Mais, en réalité , Braendel avait un corps blanc comme marbre, et déjà, à quatorze ans, son buste pouvait rivaliser avec celui de Diane chasseresse. Sa grand’mère le savait bien; aussi, un soir, lui dit-elle en se couchant :

« Ma fille, nous sommes bien pauvres, mais aucun

am haarez, fût-il millionnaire, n’est digne de te posséder. Il te faut un saint, un rabbi. Il n’y a qu’une âme sanctifiée par l’étude de la loi qui sache apprécier la beauté d’une femme vertueuse. J’aimerais mieux, Braendel, te voir mourir jeune que de te savoir l’épouse d’uu maquignon, d’un marchand de veaux, d’argent ou de calicot.

— Ma mère, répondit Braendel, as-tu remarqué le jeune Joël, le fds de Gidel?

— Oui, ma fille. Il est riche ce jeune homme. Prends garde; crains surtout les jeunes gens riches, ils manquent souvent de foi.

— Mais, grand’mère, Joël étudie la sainte doctrine. • Il est le premier bnchor (étudiant ou élu). Il n’a que dix-sept ans et déjà il a le titre de rabbi.

— Eh bien, ma fille, il t’aime peut-être ?

— Non, ma mère, mais moi, je l'aime. »

"Braendel prononça ces paroles d’un ton si calme,

qu’on, eut dit qu’il s’agissait d’une chose indifférente.

« Grand Dieu, Seigneur du ciel ! s’écria la vieille. Que faut-il que j’entende ! Ma fille n’a que quinze ans et elle aime un homme ! O grand aïeul, martyr de la thorah (sainte doctrine), remue-toi dans la tombe, car la honte est sur le seuil de la porte de ta famille ! Cette fille, que je croyais une sainte, va nous déshonorer.

— Grand’mère , répondit Braendel , voilà de bien gros mots/ Sache “que Braendel restera toujours une honnête fille. Mais est-ce un crime que d’aimer un jeune étudiant de la loi ? Si Joël m'aime de retour, je serai sa femme ; sinon, je resterai Braendel comme devant.

— Tu lui as donc parlé ?

— Oui, dernièrement. Tu connais Grandjean, ce

BRAEXDEL. 217

soldat goï (terme collectif pour tout ce qui n’est pas juif), revenu de l’armée. Un mauvais sujet, un ivrogne, qui rôde toujours dans le bois. Eli bien ! dernièrement, Grandjean m’aborda dans la forêt ; et, tout en m’appelant maudite juive, il allait me toucher de sa main impure, quand survint Joël qui aime à se promener , un livre à la main , dans les profondeurs du bois. .

— Et qu’est-ce qûe Joël t’a dit? Ma fille, Joël est bien plus dangereux pour toi que Grandjean.

— Il m’a dit que je ne devais pas aller toute seule dans le bois, que j’étais trop grande et....

— Trop belle, interrompit la vieille. Alors qu’il te donne des rentes. Voyons, il t’a fait la cour ?

— Bonté de Dieu ! s’il pense seulement à cela ! Il a bien d’autres soucis. Songe, grand’mère, qu’il faut qu’il quitte ses études et ses livres. Son père l’arrache h l’école, de peur qu’il n’abandonne la religion et qu’il ne succombe aux tentations des livres idolâtres et pernicieux. Il paraît que le jeune A,bram, qui vient de se convertir, à Metz, au catholicisme, effraye les parents de tous les jeunes étudiants juifs. Dès demain, m’à-t-on dit, Joël cessera d’être bachor et endossera la blouse du maquignon. Quel sacrilège ! Lui si pieux et si savant ! Et comme il chante les prières, et comme il récite les Haphtorahs (chapitres extraits des Prophètes). Va, grand’mère, tu diras ce que tu voudras; si Joël persiste dans la voie sacrée, Braendel n’aura rien à lui refuser. Et s’il fallait sacrifier ma jeunesse et ma beauté pour l’arracher au commerce mondain et le ramener à la source de la Thorali , je n’hésiterais pas un instant. Et s’il veut ma vie, je suis prête à la lui donner.

— Malheur ! s’écria la grand’mère ; est-ce là le lan-

gage d'une fille d’Israël que je croyais la digne sœur de Sarah et de Rachel !

— Rachel a bien aimé Jacob ; les juives, bonne grand mère, montrent leur vertu dans l’amour qu’elles éprouvent pour un époux digne d’elles. Ya, ne crains rien ; j’aime bien Joël, et je serais heureuse do devenir sa femme ; mais jamais Braendel ne donnera beau jeu aux ennemis de notre religion,. Je suis juive, manière, cela suffit : et, loin d’en être honteuse, comme tant de jeunes filles de la ville, moi, j’en suis fière, et l’on me tuerait cinquante fois plutôt que de me faire adorer un autre Dieu que celui d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ! »

Le père de Joël avait fait fortune sous l’Empire, en fournissant des chevaux à l’armée. Il avait perdu la moitié de cette fortune pendant les Cent-Jours ; mais, malgré cette demi-ruine, il tenait à conserver sa réputation d’homme riche, surtout vis-à-vis de ses coreligion- . naires. Bien qu’il eût des rapports fréquents/ avec les officiers de l’armée et des relations journalières avec les paysans catholiques du village, il ne se relâchait pas un instant des préceptes sévères de la religion talmudique, qu’il observait avec une scrupuleuse exactitude. Il était même dévot et fanatique. Or, un juif fa- ' natique n’est dangereux que pour ses coreligionnaires; il donnerait son dernier sou à un catholique ami, mais pas un morceau de pain à un juif qui violerait un des

BRAENDÈL.

613 commandements affirmatifs, sans compter les défenses, qui sont innombrables. Il avait voué son fils à l'état de rabbin. De bonne heure, le jeune Joël avait appris l’hébreu et la dispute talmudique. Joël avait de l’esprit et de l’imagination. De plus il avait la voix très-haute, et dans ces sortes de discussions religieuses, celui qui crie le plus fort est un saint aux yeux des dévots. À l’âge de d;x ans il apprit la grammaire française, et bientôt, à côté de la Bible et du Talmud, on lui permit la lecture de Télémaque et d’un Abrégé français sur les devoirs des juifs, par Lambert. A treize ans, âge de la première communion d’un juif (les juives ne font point de première communion), Joël remplit lui-même les fonctions de chantre et de lecteur dans la synagogue. Puis, le soir, au repas, devant tous les juifs établis, mariés et conviés, le jeune Bar- Mitzvah (fils de la loi) prononça un discours moitié hébraïque, moitié allemand, qui dura deux heures, sur un 1 sujet tiré du Talmud, et auquel pas un assistant ne comprit mot. Aussi fut-il grandement admiré. Après ce discours, le rabbi du village lui donna l’accolade et lui conféra le titre de habar (confrère).

Le soir même, Joël fut fiancé avec la fille d’un riche israélite ayant vingt mille francs de dot. Le père dé cette jeune fille (elle n’avait que onze ans) avait eu le malheur de perdre plusieurs fils, et il avait voué sa fille . dès sa naissance , à un homme de la loi , c’est-à-dire à un rabbi. Le jeune Joël n’était pas pou fier de ce titre , et il ne l’aurait pas troqué contre celui de roi de France.

Pourtant, la lecture de Télémaque , sans ébranler ses croyances-, l’avait fait réfléchir. Jusqu’alors il n’avait connu en fait de belles femmes que Sarah , Rébecca , Rachel et Thamar. Il n’avait jamais regardé sa jeune

fiancée ; elle était juive et orthodoxe, cela suffisait. A quoi bon admirer la belle chevelure d’une fille d’Israël, puisque le jour de ses noces on la lui coupe, et qu’elle est forcée, de par laTalmud, de couvrir sa tête, été et hiver, jour et nuit, jusque par-dessus la naissance des cheveux ? Une juive mariée ne doit jamais se décolleter, et elle ne danse qu’avec son mari. Quant à commettre le crime d’adultère, autant vaudrait pour une israélite talmudique se jeter à l’eau, car jamais honnête coreligionnaire ne lui adresserait plus la parole.

Joël n’avait donc jamais eu une mauvaise pensée. Mais malgré sa ferme volonté de ne chercher à plaire qu’à Dieu, il ne put s’empêcher d’admirer Eucharis, et de se dire que Perle (tel était le nom de sa fiancée) , ne serait jamais une Eucharis.

Tout à coup une nouvelle foudroyante parcourut les synagogues de l’Alsace. Plusieurs étudiants juifs de Saverne et de Strasbourg venaient d’embrasser le catholicisme à Metz. En pareil cas, les parents des convertis prennent le deuil comme si ces derniers étaient morts. Us se mettent par terre, sans souliers, pendant sept jours, le sabbat excepté, déchirent un pan de leur habit, laissent pousser leur barbe , mangent des œufs et des lentilles, et reçoivent des visites de condoléance de tous les membres de la communauté. C’est d’ailleurs pour ces derniers une loi d’aller tous les jours faire acte de présence dans la maison du deuil, sans toutefois y prononcer un mot. Le père de Joël était l’oncle d’un de ces oonvertis qui promettait naguère encore de devenir une lumière et une gloire pour Israël ; aussi prit-il le deuil pendant une heure pour ce mcschumct de neveu (converti). *

Ce jour-là, il eut la conversation suivante avec sa femme :

' BRAENDEL.

« J’aimerais mieux, mère^ que notre fils mourût d’une apoplexie foudroyante que de le voir renier notre Dieu.

— C’est aussi mon avis , répondit la mère. Dieu le sait, ajouta-t-elle en levant ses yeux vers le plafond; comme Hanna, je puis dire que j’ai conçu mon fils en toute pureté. Pendant ma grossesse, je n’ai pas manqué une prière, je n’ai pas offensé un être humain. Humiliée devant le Créateur, je l’ai prié de donner à sa servante un fils qui puisse glorifier de siècle en siècle le nom d’Israël, dût-il mourir martyr de la. foi. Dieu m’a exaucée. Joël est un enfant élu. C'est notre fils. Tous les jours , je prie pour lui. Quand je le vois dans la synagogue chanter avec ferveur et se courber devant Dieu, mon cœur se dilate et voudrait crier de joie. Mais si jamais Joël devait changer, ce- serait ma mort.

— J’ai eu tort, reprit le père, de lui faire apprendre le français. On m’a dit que la lecture du français était du poison pour un juif.

— L’allemand, répliqua la mère, je le tiens de notre saint rabbi, est bien plus dangereux encore. En Allemagne, les juifs vivent presque tous comme des goims. Ils n’observent pluè rien. Mieux vaut se faire franchement catholique.

— Ne blasphème pas, ma femme; écoute ce que j’ai résolu. Joël est notre fils unique. Je me fais vieux ; je ne puis plus vaquer à mon commerce comme autrefois. Joël me remplacera. Mieux vaut un maquignon religieux qu’un savant félon et traître à la foi de ses pères. Je crois plaire à Dieu en prenant cette résolution. Je ne veux pas que Joël aille ni à Metz ni à Francfort, où les catholiques et les protestants lui dresseraient des embûches. Qu’il soit marchand de chevaux et qu’il reste juif 1 »

La pauvre mère secoua la tête en disant :

« Pourtant il n’y a pas un brin de péché dans le corps de mon fils. Il sera une des gloires du monde, mon cœur me le dit!

— Il y a une chose v qui m’arrête ; c’est que le père de Perle ne voudrait pas donner sa fille à un maquignon. Il reprendrait sa parole.

— Qu’à cela ne tienne : Perle est riche , mais le grand-père de sa mère a séduit une jeune fille sans l’épouser. Ce sont de ces crimes qui appellent tôt ou tard la vengeance d’en haut.

— Je me moque de ton grand-père séducteur. Seulement, veux-tu que je te dise toute ma pensée ? Perle sera laide. Ah ! si elle ressemblait à Braendel ! Cette fille n’a pas le sou • mais voilà une véritable perle de beauté et de vertu ! Il est vrai que Joël ne sait pas ce que c’est qu’une belle femme. Ce pauvfe enfant ne pense qu’à son salut.

— Attends, dit la mère. Au lieu de le faire partir maintenant , gardons-le encore une année ou deux. Le temps porte conseil. «

Mais quelques mois après, une nouvelle fournée de bachorims s’étant convertis, soit à Metz, soit en Allemagne , le père de Joël, malgré les protestations de sa femme, et, au risque de rompre les fiançailles de son fils, ordonna à ce dernier deile suivre au marché , lui défendit de fréquenter les cours talmudiques de l’endroit , et lui déclara qu’il ne payerait plus uu sou pour son éducation.

Joël, quoique à regret, obéit, endossa la blouse, et suivit son père à cheval, en faisant claquer son fouet comme un vrai maquignon. Par le commerce des chevaux, le jeune Joël, qui n’avait jamais connu la valeur d’un sou , se trouva subitement en possession de queL

BRAENDEL. 223

ques écus de pourboire. Il se lia avec les lurons du villagë, et dépensa son argent en buvant avec eux.

Pourtant sa mère ne le voyait jamais à cheval sans soupirer, et depuis plus d’un mois, elle songeait aux moyens de faire partir son fils pour Metz , même à l’insu de son père.

ün était en plein été. Dans cette saison, tous les possesseurs de chevaux du village les envoient paître, depuis minuit jusqu’à cinq heures du matin, dans la forêt royale j où l’herbe pousse drue et haute comme des épis de seigle , car l’administration des eaux et forêts ne la fait jamais couper, pour conserver au sol son engrais naturel. De temps en temps le garde champêtre dresse un procès-verbal qui revient chargé d’une amende ; mais cette amende est payée par tout le monde, et s’il y a prison pour un des délinquants, il la subit en qualité de martyr. D’ailleurs les gardiens {les • chevaux sont toujours des enfants mineurs, qdi sont rarement condamnés. >

Le jeune Joël avait déjà passé plus d’une nuit dans la forêt, en compagnie de quelques autres garçons, qui connaissaient toutes les clairières , toiis les gués, et, en cas de surprise, tous les chemins de traverse pour s’em fuir au galop et rentrer dans le village sans être reconnus.

Rien de plus saisissant que la forêt, quelques moments avant la pointe du jour. On dirait la nature endormie qui

s’éveille, et qui s’éveille membre par membre, morceau par morceau. Peu de minutes avant l’aube, leg hiboux poussent des cris perçants qui ressemblent, à s’y méprendre, à ceux des voleurs ; tels les ennemis des lumières vocifèrent et se démènent dès qu'ils sentent un rayon éclaircir les ténèbres de leurs nids. Par-ci par-là un chevreuil bondit au galop ; les feuilles mortes se soulèvent par de petits soubresauts. Kalouette, dès que le hibou sè tait, essaye des sons saccadés. Tout à coup les arbres font entendre un susurrement, un chuchotement continu. Un dernier voile d’obscurité couvre tout pendant une seconde ou deux. Dans cet intervalle , toute la vie semble se retirer ; on dirait que la nature retient son haleine. Mais voilà que l’aube perce à l’autre bout de l’horizon ; la nuit est vaincue ; l’ombre des cimes fuit devant le jour pâle d’abord, puis rougi par l’aurore. Toute la nature semble chanter un hymne en l’honneur de la lumière. Les oiseaux gazouillent , les arbres agitent leurs branches ; les arbrisseaux frissonnent de joie et de bonheur ; le cheval hennit, le chien remue la queue et aboie de satisfac- . tion ; et l’homme s’incline , ou bien lève la tête vers les cieux et admire le Créateur de toutes ces merveilles.

Joël était poète. Le Talmud lui avait appris que toute plante chante la gloire de Dieu. De temps en temps il penchait l’oreille vers un bouton d’or, une marguerite, ou un genêt fleuri, comme s’il avait voulu, nouveau Salomon, pénétrer leur langage. Car, selon le même Talmud, chaque plante chante un hymne à part. Loin donc de s’ennuyer dans la forêt, il regardait oomme une bonne fortune d’obtenir de sa mère la permission d’y passer la nuit avec d’autres adolescents, soit juifs, soit catholiques , car lorsquil s’agis-

BRAENDEL.

sait de frustrer le gouvernement, il n’y avait plus de différence de religion.

Ce fut pendant une de ces nuits d’été qu’ayant attaché le licou au pied gauche de sa bête, Joël se coucha sur l’accotement fleuri du fossé qui bordait le bois et s’endormit.

Durant son sommeil, il vit une figure de feu, tenant une faux à la main, qui lui dit :

« Joël ! Joël ! pourquoi as-tu quitté l’étude des saints livres pour le lucre et la matière ? Ne sais-tu pas que tu étais un élu de Dieu destiné à combattre les Amalècites 1 d’éternité en éternité ?

« Lève-toi, Joël, ceins tes reins et pars. Va dans un endroit où la sainte doctrine est étudiée jour et nuit ; quitte tes parents et ce village; va, le Seigneur m’a envoyé ! il sera avec toi. Mais partout où tu seras, n’oublie pas cette parole : Guerre aux Amalécites d’éternité en éternité ! »

Joël, qui pendant ce rêve s’agitait en tous sens et poussait des gémissements comme un homme qui veut répondre et qui ne peut pas, se sentit tout à coup tiré par le bras. Il s’éveilla, se leva d’un bond, et se trouva devant une jeune fille tenant dans sa main une longue perche avec une serpe au bout, destinée à couper les branches mortes des arbres.

« Qui es-tu, s’écria Joël, et que me veux-tu?

— Tu ne reconnais donc pas Braendel, répondit la jeune fille; je vais dans les bois ramasser les branches tombées cette nuit. Je t’ai rencontré sur mon chemin. Il parait que tu as fait un mauvais rêve. Tes compagnons sont partis; l’aube parait aux cimes des arbres.

1. Amalécites est un terme collectif pour désigner les peuplés idolâtres.

— Oui, j’ai fait un rêve ; j’ai vu un ange face à face. x>

Puis regardant Braendel , dont les cheveux épars flottaient au gré du vent et lui fouettaient les épaules, Joël ajouta :

« Par la vie étemelle de Dieu, Braendel, tu ressembles h cet ange. Il avait ton front, tes yeux, ta bouche et ta taille. Ta serpe me rappelle la faux dont il était armé !

— Et veux-tu que je te répète ce qu’il t’a dit ?

— Par exemple ! Tu es donc une prophétesse, une Miriam ou une Déborah.

— Je ne suis rien. Pourtant je vais te répéter les paroles de ton ange. Qu’est-ce que peut te dire un messager de Dieu, sinon de t’en aller, de ne pas écouter ton père, de ne pas sacrifier la doctrine et l’étude de la sainte loi à de misérables calculs de maquignon? Qu’est ce qu’un marchand de bêtes? un am haarez , une âme grossière qui ne sent rien, qui n’est rien. Comment, toi que Dieu avait destiné à devenir un hazid, un zadig (juste, saint), un des premiers fils d'Israël, peux-tu ainsi t’avilir et te suicider dans ton esprit et dans ton âme ? Ya, Joël, je ne suis qu’une pauvre fille ; mais si j’étais un garçon comme toi, il y a longtemps que je serais célèbre dans toute la France. »

Jamais Joël n’avait entendu un pareil langage, surtout dans la bouche d’une jeune fille. Braendel, tenant toujours sa perche dans la main gauche, avait vraiment l’air d’un ange missionnaire. Ses cheveux flottants représentaient facilement des ailes, sa robe sans ceinture paraissait copiée sur une image que Joël avait vue dans une Bible. Il ne pouvait se lasser de la regarder et de l’admirer.

Dans ce moment, un rayon de l’aurore illumina lq

BRAENDEL.

figure de Braendel, et Joël, saisi d’un saint frisson et * croyant toujours rêver, tomba aux genoux de la jeune fdle en s’écriant :

« Adonaï Elohim, ton commandement sera suivi, ta volonté sera faite, je quitterai ces lieux, et toute ma vie sera consacrée à ta gloire. »

Braendel, heureuse de l’exaltation de Joël, jeta sa perche, et le releva en lui disant :

« Mais, Joël, c’est moi , je ne suis que la fille de Gudelle, Braendel,. la marchande de fagots ; si j’étais un ange, je me vouerais à ton bonheur, car je t’aime, Joël, et si j’étais reine, tu serais roi.

— O Braendel, s’écria Joël en se pressant contre ejle comme un enfant qui a peur, tu es mon ange tutélaire ; et maintenant en te regardant, en t’écoutant, je comprends seulement certains récits de la Bible. Telle devait être la belle Esther ou bien Rachel quand Jacob la vit pour la première fois. En te regardant, Braendel, je sens seulement que Perle est laide. Mais je ne t’ai donc jamais vue ?

— Tu m’as pourtant déjà rencontrée dans les bois; et tu m’as sauvée des mains d’un misérable, qui me disait que j’étais jolie, tout en m’appelant maudite juive. Tiens, Joël, ma grand’mère, qui sait bien des choses, me dit souvent que ma beauté fera mon malheur ; elle voudrait m’enlaidir. Moi, je ne me suis jamais mirée dans aucune glace; mais si pour ‘te faire quitter le village il fallait être belle, rien au monde ne m’empêcherait de l’être.

— Eh bien, sois belle, car c’est Dieu qui t’envoie. Je dois t’aimer, je t’aime et je t’aimerai.

— Mais je suis pauvre, Joël.

— Je serai pauvre comme toi,

— Mais Perle t’attend.

— Je ne l’aime pas, je ne l’épouserai pas. Toi, tu seras ma femme.

— Écoute, Joël , je t’aime bien, mais je t’aime en Dieu. Je veux que ton âme s’élève vers lui, je veux que tu ne songes qu’à lui et à ses commandements. Ce n’est pas parce que ton père est riche que je t’aime , mais parce que tu as un grand esprit, Une âme pieuse et dévouée. Sois rabbi et je serai à toi. Reste maquignon et j’étoufferai mon amour avec ma vie.

• — Braendel , s’écria Joël, tu es vraiment l’ange qui m’est apparu cette nuit. Par toi, je retournerai vers Dieu et l’étude. Viens, reçois ma foi !

— Non, Joël, ce serait de ma part de l’égoïsme. Promets-moi seulement de partir, et vois-tu , tu resterais cinquante ans , et cinquante ans Braendel t’attendrait. Mais tu oublieras la pauvre fille.

— Moi , Braendel , quand j’aurai juré sur la Bible, on me brûlera plutôt que de me faire violer mon serment.

— Mais il faut obéir à ses parents, Dieu l’ordonne.

• — Dieu fait pencher les âmes vers le bien. N’es-tu pas d’une famille vraiment noble ! Ton grand-père fut martyr. Ton père était un saint homme. Braendel , tu seras ma femme, je le jure sur le schemah. C’est Dieu qui le veut !

— Quel bonheur ! s’écria la jeune fille. Nous sommes fiancés devant Dieu, je te donne mon âme , tu me donnes la tienne ; maintenant, si jamais tu me trahissais, mon âme en toi te tourmenterait comme un démon, et il faudrait t’exorciser. Tu deviendrais fou. Quant à moi , je m’appellerai la femme de Joël ; je ne craindrai ni les Sisra ni les Goliath. Tout ennemi des Juifs est mon ennemi ; je mourrais de joie s’il fallait mourir pour notre foi. Que tu es grand, mon Dieu, et que tu

BRAENDEL. 229

es beau, mon cher Joël, mon rabbi, mon maître, mon seigneur ! »

En disant ces paroles, elle se prosterna devant lui.

Février touchait à sa fin, et Joël n’était pas encore parti ; ce n’était pourtant pas sa faute. D’abord le maire lui refusa obstinément un passe-port, sous prétexte qu’il n’avait pas le consentement de son père. Joël serait peut-être parti sans passe-port, mais du moins lui fallait-il quelque argent pour se mettre en route. Il avait proposé à Braendel de lui permettre de prendre à son père une somme de cinquante francs , s’engageant à les lui rendre plus tard ; mais Braendel s’y était formellement opposée.

« Il t’est permis, dit-elle, de quitter la maison paternelle pour le service de Dieu, sans le consentement de ton père, mais il ne t’est pas permis de le voler. » Tout le monde , dans le village , connaissait l’adoration de Braendel pour Joël; mais comme elle était trèspieuse et qu’elle ne se gênait pas pour avouer son amour, on ne lui en fit jamais le moindre reproche. La mère de Joël disait souvent :

« Quel dommage que cette fille de Dieu soit si pauvre ; comme elle aime mon fils ! »

On approchait de la fête de Pourim ; c’est l’anniversaire du jour où Eslher a sauvé les juifs des griffes d’Aman. La veille et le matin de cette fête, on lit dans

la synagogue l’histoire d’Esther, histoire écrite sur des rouleaux de parchemin. Tous les enfants ont h la main, soit une machine à double marteau, soit une crecelle, et chaque fois que le lecteur prononce le nom d’Aman , ils frappent à coups redoublés et font un bruit du diable pendant dix minutes, chaque coup étant censé porter sur Aman, ou du moins sur son nom. La présence à cette lecture est obligatoire, et il est défendu* le matin de manger quoi que ce soit avant d’y avoir assisté ; sans compter que la veille de Ponrim est un jour de jeûne général, parce qu’Esther a jeûné avant de se rendre auprès du roi Ahasuérus. Vers midi, les juifs se font mutuellement des cadeaux consistant en gâteaux, viandes fumées, confiseries, et le soir, toute la jeunesse , du village va d’une maison à l’autre boire, manger, chanter et danser. Sur chaque table chargée de mets figurent toujours un morceau de viande fumée et un gros gâteau qui s’appellent Aman , et les assistants sont forcés d’en goûter. En outre, les juifs, si sobres en fait de boisson, s’enivrent ce soir-là de par la loi, qui prescrit de boire jusqu’à ce qu’on ne connaisse plus la différence entre les noms de Mardochée et d’Aman.

Un mois avant la fête de Pourim, Joël, en traversant un village des environs, avait marché’ sur un tas d’épines. Une de ces épines avait pénétré dans la plante du pied, à travers la semelle. En rentrant, il se rendit tout d’abord dans la maison de Braendel, qui filait des zizith pour sa grand’mère. La jeune fille, après avoir arraché l’épine et pansé le pied, lui dit :

« Joël, nous péchons tous les jours. Voilà déjà six bons mois de perdus: tu achètes toujours des chevaux; tu semblés même être fier quand tu montes un animal beau et fringant : et puis tu m’embrasses quelquefois.

BRAENDEL.

As-tu jamais demandé au rabbi s’il est permis de donner un baiser à une jeune fille qui vous aime, sans qu’elle soit votre femme? n’est-ce pas une impureté ?

— Chère Braendel, répondit Joël, ne crains rien de ce côté. Le Talmud, que je connais, ne défend nulle part d’embrasser sa fiancée. La loi de Moïse oblige seulement un jeune homme qui a déshonoré une jeune fille à l’épouser.

— Alors tu comptes toujours m’épouser? Pourquoi donc ne tiens-tu pas ta parole envers Dieu?

— Veux-tu que je te dise toute ma pensée, Braendel? je t’aime trop pour te quitter; il me sera impossible d’étudier sans te voir; je ne pourrai vivre sans toi.

— En ce cas, répondit Braendel, je suis une fille perdue; je t’ai promis à Dieu, c’est à cette condition seule que je t’appartiendrai : car j’ai fait un vœu, j’ai dit à Dieu dans une de mes prières où je sentais visiblement sa présence :

« Seigneur, si tu veux tourner le cœur de Joël vers moi; si tu lui inspires de l’amour pour ta servante, je te le voue et je te promets de l’arracher au monde matériel pour ta gloire et ta splendeur. ®

« Tu le vois, je serai une parjure. D’ailleurs si tu restes, tu ne m’épouseras pas, et pourtant je no pourrai pas ne pas t’aimer. Pars donc, au risque de m’oublier, sois à Dieu. Qu’importe ma vie, pourvu que nous nous revoyions dans le Gan Eden (paradis), où mon âme t’attendra.

— Partir! s’écria Joël en serrant Braendel dans ses bras ; partir, embrasser de gros bouquins à la place de ces lèvres roses et fraîches, étudier des traités sur les femmes en général, quand on aime la plus belle créa-

ture de Dieu ; aller à la recherche de la science, quand on tient la félicité !

— Joël, Joël, qu’entends-je ! quel langage dans la Louche d’un rabbi ! Tu m’aimes donc parce que je suis belle? Malheur! je n’estime en moi que mon âme. Rappelle-toi le proverbe de Salomon : Mensongère est la grâce, vaine la beauté : seule la femme craignant Dieu mérite des éloges. Mais si tu m'aimes pour ma beauté, tu ne m’aimeras plus quand la beauté m’aura quittée ; car nos sages ont dit : Tout amour qui est l’effet d'une cause, disparaît dès que la cause n'est plus. Et moi qui t’aime d’un amour si pur, Joël, Joël, je t’en supplie, quitte-moi.

— Est-ce ma faute, s’écria le jeune homme en là tenant toujours sur son cœur, est-ce ma faute si je t’aime plus que Dieu? Vois-tu, ou tu seras ma femme, ou je me tuerai à tes pieds.

— Grand Dieu ! s’écria Braendel, qu’ai-je fait? N’y aura-t-il pas un seul homme pieux et craignant Dieu sur la terre? Tu sais, Joël, que je t’aime plus que ma vie. Je suis à toi corps et âme : mais respecte ma grand’mère qui en mourrait de chagrin. Attends qu’elle soit morte, bien que je sente qu’en te donnant mon honneur je te donne ma vie. »

Puis s’arrachant subitement des bras de Joël et prêtant l’oreille, comme si elle écoutait une voix d’en haut : « Entends-tu, s’écria Braendel, c’est un bath kol (voix du ciel) qui t’ordonne de t’en aller. Dieu soit loué ! Dieu nous aime. »

Le jeune homme, croyant avoir également entendu cette voix, s’enfuit comme un criminel, et revint le lendemain demander pardon à Braendel.

« Va, dit celle-ci, frappe-toi la poitrine, demande pardon à Dieu, prépare-toi à partir.

BRAENDEL.

— Après Pâques, mon trésor, je partirai. Dieu veuille que je ne meure pas du mal du pays!

— Ton pays, Joël, est là où est Dieu!

— Mon pays, dit-il, est là où est Braendel. »

Le lendemain de cette conversation, Braendel se présenta chez le rabbi de la commune.

« Rabbi, dit-elle, j’ai commis un grand péché. J’ai allumé une lumière le jour de sabbat.

— • En effet, paon enfant, répondit celui-ci, c’est un péché ; et toi qui connais la Bible, tu sais que Moïse a dit': Fous n’allumerez aucun feu dans vos demeures le samedi. Mais ayant égard à ta jeunesse et à ta piété, je ne t’impose qu’un demi-jour de jeûne pour expiation.

— Et si je n’étais ni jeune ni pieuse?

— Tu jeûnerais depuis le lever jusqu’au coucher du soleil.

— Hélas! reprit Braendel, mon péché est bien plus grand. J’ai allumé un feu que je ne puis plus éteindre, et l’incendie menace mon honneur et ma vie.

— Tu as une grande réputation dans le village, dit le rabbi Lazarus. On dit que tu es la fille la plus savante, la plus pieuse et la plus courageuse. J’ai pensé à toi pour mon fils Aron qui bientôt aura vingt ans.

— Mais votre fils Aron est mercier. Il n’étudie pas la loi.

— Chez nous on ne destine pas l’aîné ou le cadet h l’étude. Il faut la vocation. Mon dernier fils a un grand esprit : c’est lui que je voue à l’étude.

— Et ne craignez-vous pas, comme tant d’autres pères, que votre fils ne tourne au christianisme?

— Je ferai mon devoir. Le reste est à Dieu.

— Vous êtes plus sage que le père de Joël qui préfère destiner son fils au commerce des chevaux.

— A propos, mon enfant, on m’a dit .que tu fais des folies pour mon ancien élève. Cela ne me regarde pas : mais comme ami de ta grand’mère, il m’est permis de t’en parler. Tu aimes Joël? »

Braendel baissa les yeux.

« Et lui? Pourrait-il t’épouser? Son père qui vise bien haut ne mettra jamais en balance ta beauté ni ta sagesse.

— Est-ce un crime d’aimer? demanda Braendel en relevant la tête.

— Non, ma lille.

— Et si l’on aime pour l’amour de Dieu, n’est-ce pas un fait méritoire aux yeux de celui qui nous juge tous?

— Où veux-tu en venir?

— Je n’ai aimé Joël, et je n'ai cherché à lui inspirer de l’amour que pour l’arracher à son ignoble métier et pour le ramener k Dieu. Il m’avait promis de quitter le village et de se rendre dans une ville où il y a un grand bclh hamèdrasch (maison d’étude). A cette condition je lui ai donné ma foi. Mais, hélas! Joël est déjà attaqué de la maladie du siècle. Il oublie Dieu pour l’amour de ma beauté. Il prétend ne pouvoir me quitter, et il a des accès de violence qui m’effrayent. Oh ! je suis bien malheureuse, car je l’aime bien, ce jeune homme. Je le croyais au-dessus de tous les jeunes juifs, mais il a

BRAENDËL.

lu des livres profanes, et je ne sais si son père n’a pas raison de l’empêcher de continuer ses études dans une grande ville où, dit-on, il est bien d’autres livres pernicieux.

— Viens, ma fille, dit le rabbi, que je te donne ma bénédiction. Tu es une vaillante fille d’Israël. »

Et Braendel mit son tablier sur sa tête en guise de voile, et se tint à demi penchée devant le rabbi. Celui-ci, imposant sa main, dit à haute voix :

« Que Dieu, le Dieu d’Abraham, d’Isaacet de Jacob, le Dieu de la vertu et de la force te bénisse, comme il a béni Sarah, Rébecca et Racliel; qu’il te soutienne dans la sainte voie, qu’il te comble de ses grâces, jusqu’à la millième génération, comme il l’a promis à tous ses fidèles serviteurs par la bouche de notre seigneur Moïse, ainsi que par tous les autres saints prophètes! » Braendel essuyant ses larmes, qui coulaient en abondance, dit à haute voix : * Amen. ® Puis en prenant congé elle ajouta :

« Hélas! mon cher rabbi, quelque chose, là dedans, me dit que ce jeune homme n’est pas digne de moi et que je me sacrifie à une vaine idole ! *

Pendant huit jours Joël fut forcé de garder la chambre. Sou pied, au lieu de guérir, se tuméfiait. Toutes ses connaissances allaient le voir, excepté Braendel. Quand par hasard quelqu’un osait demander à Joël

pourquoi Braendel le boudait, un autre répondait : « Ah bah ! l’amour vit de brouilleries : c’est un proverbe alsacien. Mais Joël ne disait mot.

Enfin, au bout de dix jours, il apprit qu’on n’avait pas vu Braendel depuis deux fois vingt-quatre heures, et que sa grand ’mère paraissait bien triste.

Le jeune homme, qui se faisait d’amers reproches, résolut d’aller la voir malgré l’état de son pied. Il trouva Braendel couchée sur le lit de sa grand’mère, pâle, défigurée et à peine reconnaissable.

a Qu’as-tu? s’écria-t-il; es-tu malade?

— Regarde-moi bien, dit la jeune fille en se soulevant avec peine. Suis-je encore belle?

— Tu es pâle comme une mourante, reprit Joël; tu m’effrayes.

— Eh bien, voilà la beauté : deux jours de jeûne m’ont mise dans cet état. Tu ne voudrais pas m’embrasser, je sens la tombe.

— Bon Dieu! et quelle idée de jeûner pendant deux jours?

— Attends^ mon expiation n’est pas complète. C’est un jeûne tierce, c’est-à-dire de trois jours et de trois nuits, que le rabbi m’a imposé pour avoir violé la pudeur divine, pour t’avoir permis de m’aimer.

— C’est impossible, cria Joël; le rabbi n’a pas ce droit. C’est un assassinat.

— Tu blasphèmes, Joël;, ta piété est entachée d’hérésie ; le rabbi a raison. Et d’ailleurs c’est moi qui l’ai voulu : c’est pour te montrer la vanité de la beauté et de la jeunesse. J’avais songé à me couper les cheveux.

— Tes cheveux! s’écria Joël en se précipitant sur sa chevelure et en la mesurant pour s’assurer de sa longueur, tes cheveux? pas pour cinquante rabbis, pas pour toute la loi !

BRAENDEL.

— Malheur! malheur! dit Braendel; l’amour terrestre t’a perdu. Mais puisqu’il faudrait les couper le jour de notre mariage.... Tiens, je ne sais pas si je t’aime encore. Tu le vois, je ne suis point une femme faible. Encore un mot pareil, et tu ne m’es plus rien.

— Pardon, pardon! s’écria Joël en s’agenouillant devant le lit. Il est vrai que j’ai blasphémé. Que veuxtu? je t’aime à la folie. Je ne rêve que de toi, je ne pense qu’à toi !

— Et pourtant il faut m’oublier, comme je tâcherai de t’oublier. Folle que j’étais ! je croyais faire une bonne action en te ramenant à Dieu, et il se trouve que moimême je suis un obstacle à ta conversion.

— Mais non, ma chère Braendel, Pâques révolues, je pars.

— Mais si tu pars, non-seulement, tu m’oublieras, ce n’est rien, j’y suis résignée d’avance, je connais la douleur, la pauvreté et la privation ; mais encore tu oublieras ton Dieu. Tu es trop mondain. Veux-tu que je te dise toute ma pensée? tu es plus fier de ta jeune figure que de ton esprit. Va, tu es perdu pour moi. De deux choses l’une : ou tu deviendras un grand rabbi, et alors tu épouseras une riche juive de Strasbourg ou de Nancy, ou tu renieras ta foi et tu tomberas dans les bras d’une femme profane. J’ai bien réfléchi depuis huit jours. Joël, laisse-moi finir mon expiation, oublie-moi. Pars ou reste , Braendel n’est pas destinée à devenir ta femme, et Braendel , sache-le bien , ne sera jamais ta maîtresse. »

Elle eut à peine achevé ces derniers mots, qu’elle tomba sur le chevet du lit et perdit connaissance. Joël chercha d’abord à la ranimer par ses baisers; mais, voyant Braendel, même évanouie, lui refuser ses lèvres, il appela du secours.

On força la jeune fille à prendre quelques aliments. Elle revint à elle. Alors on pria Joël de la quitter pour la laisser dormir.

La fête de Pourim était un mardi, jour de marché aux bestiaux à Haguenau pour les paysans et les juifs des environs. Or, ce jour-là, comme il fallait entendre le récit d’Esther à l’aube, force fut aux marchands juifs des villages éloignés de partir à une heure du matin pour ne manquer ni la synagogue ni le marché. Quoique encore malade, Joël partit avec son père pour Haguenau h deux heures du matin. Ils étaient à cheval, et ils avaient trois bonnes lieues à parcourir, sans compter les détours forcés à cause d’une inondation de la plaine. Du village à Haguenau , on traverse une épaisse forêt de pins ; à un quart de lieue seulement de la ville, sur la lisière du bois , on rencontre des cultures de garance, et de petits déserts de sables, servant de manège h la cavalerie.

Joël était décidé à ne pas vendre tous ses chevaux; mais, comme il savait que son père était pressé pour retourner au village, à cause de la fête, il se hâta de faire ses emplettes et s’éloigna du marché. Outre des amandes, des pralines et de la viande kascher, c’est-àdire du bœuf abattu et visité par un juif, il avait résolu d’acheter à Braendel une robe neuve. Un pareil cadeau ne pouvant se cacher est regardé comme un cadeau de fiançailles, IJ espérait par ce moyen se raccommoder

BRAENDEL.

avec Braendel et obtenir son pardon ; car, depuis leur dernière entrevue, la jeune fdle ne lui avait plus adressé la parole, et il était question de la fiancer avec le fils aîné du rabbi.

Mais pendant que Joël s’occupait de ses achats, son père avait vendu jusqu’à son dernier cheval, et avait profité du char à bancs d’un voisin catholique pour retourner au village, en faisant dire à sou fils, dont il avait complètement oublié le pied malade, de le suivre le plus tôt possible. Le messager chargé de cette commission ne put découvrir Joël, fourvoyé dans les magasins de nouveautés, que vers les deux heures, et celui-ci ne trouva plus ni cheval ni voiture pour retourner au village. Ilne rencontra même d’autre compagnon de voyage que Lemali le roux, garçon de vingt-cinq ans, marchand de veaux, connu par sa brutale grossièreté.

Joël avait déjà fatigué son pied sur le pavé de cailloux pointus de la ville, et il avait trois bonnes lieues à parcourir à travers une épaisse forêt. Enfin, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il prit le parti de s’en aller à pied en donnant quelque argent à Lemah pour lui porter son paquet. Mais à peine entré dans le bois, il fit un faux pas et tomba. Il essaya de se relever, ce lutr en vain. Son pied était plus enflé que jamais; il ôta son soulier et ne put le remettre.

« Lemah, dit-il, je te donne vingt francs si tu veux me porter jusqu’au village. Tu es fort, tu peux porter, dit-on, deux veaux sur ton dos pendant quatre heures. Je ne pèse pas un veau, moi.

— Moi, te porter? s’écria le marchand ; à une seule condition.

— Laquelle?

— Mais, ricana Lemah, pourquoi n’as-tu pas averti Braendel? Elle serait, certes, venue au-devant de toi,

et elle trouverait la force de te porter, car elle t’aime assez pour cela.

— Après. Es-tu jaloux de mon bonheur?

— Oui, puisqu’il faut te le dire. Oui, Braendel me plait.

— A toi? une perle pour un pourceau, comme dit le sage.

— Eh bien ! puisque je suis un pourceau, laisse-moi tranquille et reste où tu es. »

Cela dit, il s’en allait.

« Lemah ! Lemah ! s’écria Joël, qui se tordait sur le sol, serais-tu assez impie pour abandonner un frère dans sa chute! Songe que c’est Pourim aujourd’hui.

— Tant pis; je suis pressé. Veux -tu me céder Braendel ? je te porterai sur mon dos devant elle.

— Mais jamais elle ne voudrait de toi. Braendel est une fille de noble souche ; elle se moquerait de toi.

— C’est mon affaire.

— Va, et que ma malédiction t’atteigne ! Tu le sais, je suis rabbi. Crains ma malédiction : Dieu écoute ses élus. »

Ce mot arrêta Lemah.

« Tout ce que je puis faire pour toi, dit-il, c’est de t’indiquer la Croix-Neuve là-bas, et de dire à ton père de t’envoyer un cheval. » .

Cela dit, il partit à grands pas.

BRAENDEL.

Il était à peu près trois heures de l’après-midi. Joël, ne pouvant se lever, se traîna sur les genoux jusqu’auprès de la Croix-Neuve, qu’il ne put pas même atteindre, tant ses forces étaient épuisées.

« Oh ! se dit-il, c’est une punition du ciel ! Pourquoi ai-je quitté l’étude sacrée pour ce vil commerce? J’étais * si bien, si heureux derrière le poêle de mon rabbi ! mes mains étaient si blanches etmes pensées si innocentes ! Maintenant je ne songe qu’au lucre et qu’aux jeunes filles. Oui, j’ai bu dans la coupe du vertige. Ils m’ont fait danser, les misérables, ils m’ont appris à boire ; ils m’ont dit que j’étais un garçon déshonoré si Braendel ne devenait pas ma maîtresse ; elle, que j’adore et qui est une sainte ! Oh ! je ne suis pas digne d’elle ; car je ne suis qu’un pécheur et qu’un esprit vulgaire. Mais je me relèverai ! Dieu me donne un signe de son doigt. Oui, je quitterai cette vie horrible, je redeviendrai l’élu de Dieu, je me laverai de mes souillures, je résisterai à leurs- inspirations impies, comme, Dieu soit loué ! j’y ai résisté jusqu’à présent. Je les enverrai tous à Satan, et, me donnant corps et âme à Braendel , cet ange d’en haut , je me vouerai à Dieu, qui ne juge l’homme ni sur sa fortune ni sur son esprit, mais sur sa vertu et ses actions. »

Puis, revenant à sa situation présente :

« Ce misérable Lemah, poursuivit-il, cette brute qui ose aspirera Braendel, ne dira rien à mon père. On 11e 327 16

se mettra à ma recherche que fort tard, parce que mes parents me croiront avec les jeunes gens du village (pii passent leur soirée à boire et h danser. A moins d’un miracle d’en haut, me voilà forcé de passer la nuit dans la forêt. Heureux si un loup ne me dévore pas. Qu’il soit fait selon la volonté de Dieu ! » ajouta-t-il en se couchant sur l’herbe du fossé.

Joël n’était pas peureux ; mais son pied malade le faisait horriblement souffrir. A chaque instant il prêtait l’oreille; mais il n’entendait que les pas lointains de quelques bûcherons rentrant chez eux chargés d’une portée de bois. Il appelait à grands cris, mais l’écho • seul lui répondait. Les bûcherons , d’ordinaire , ne s’arrêtent guère le soir dans leur course, car ils sont plus ou moins coupables d’un délit forestier, (le dernier espoir évanoui, Joël, tout frissonnant d’angoisse, balbutia un psaume et une prière de détresse qu’il savait par cœur ; mais bientôt la fièvre et le délire s’emparant de sa tête, il ne sut plus distinguer aucun objet extérieur, et roula au fond du fossé, à cinquante pas de la Croix-Neuve.

Joël ne s’était pas trompé en ne comptant pas sur l'intervention de Lemah. En effet, celui-ci l’avait complètement oublié, non pas peut-être par méchanceté, mais parce qu’à peine arrivé au village, il s’était joint aux bandes de jeunes gens et de jeunes filles qui allaient, de maison en maison, manger de l’Aman et boire en l’honneur de Mardochée. Au bout d’une heure, Lemah et ses compagnons étaient ivres-morts , et pas une âme ne songea au pauvre Joël. Son père et sa mère se trouvaient également à festoyer chez des parents, et croyaient leur fils dans la société d’une bande quelconque.

Seule, Braendel , suivant de loin les groupes bruyants

BRAENDEL.

et rodant devant les croisées des maisons où retentissaient le cliquetis des verres et les échos des joyeux propos, s’inquiétait de l’absence de Joël. Bien quelle n’eût pas désiré le rencontrer dans l’état où se trouvaient la plupart des jeunes gens, son cœur, par un secret instinct, pressentait quelque malheur.

Elle n’osa pas tout de suite demander à ces troupes avinées où était Joël ; mais vers dix heures, ne le voyant pas apparaître, elle se présenta chez la mère du jeune homme et lui demanda si son fils était malade.

<t Joël ! s’écria celle-ci. Mais je ne sais pas où il est. Il n’est pas rentré dîner. Je le croyais chez vous : il vous aime tant !

— Je ne l’ai pas revu depuis huit jours. Comment se fait-il qu’il ne soit nulle part? J’ai fait la ronde de toutes les maisons où l’on fête le Pourim, et je ne l’ai pas entrevu.

— Grand Dieu ! s’écria la mère. Et je ne m’en doutais seulement pas ! Brave fille ! tu as plus de cœur que son père, qui a vendu les chevaux, et qui l’a forcé de faire le chemin ù pied. Ah ! s’il pensait comme moi, mon ange, tu deviendrais la femme de mon fils. Il n’en trouvera jamais une qui te vaille.

— Il ne s’agit pas de moi maintenant, répondit Braendel : il s’agit de votre fils. Vous dites qu’il devait revenir à pied. Or, comme il a le pied droit enflé et qu’il n’est pas encore guéri, il est resté en chemin. Dieu sait où il est? Venez, mère, accompagnez-moi à la brasserie où tous ses compagnons dansent, boivent, chantent, sans même s’inquiéter de l’absence d’un de leurs camarades. Et voilà les amis du plaisir et de la matière! *

Braendel entraînant la pauvre femme au milieu de la salle enfumée, empuantie de sueur, de bière et de vin, s’écria à haute voix :

« N’avez-vous pas honte, vous, enfants de juifs honnêtes, de boire et de danser quand un de vous, le meilleur d’entre vous, manque et que personne ne sait ce qu’il est devenu !

— Bon, voilà la prophétesse qui va nous faire un sermon, s’écria un gars en étirant ses bras. Qu’elle épouse son Joël, et qu’il n’en Soit plus question. Je ne sais si c’est un bon étudiant, mais c’est un bien mauvais cavalier, et, comme fantassin, il ne vaut pas cinq cents francs.

— Pour toi, Dotter, répondit Braendel, qui pèses les hommes au poids, tu ne te dis pas de sottises, car tu es le plus lourd garçon du village. *

Puis, se tournant vers les autres :

« Qui de vous a vu Joël à Haguenau?

— Est-ce que Joël n’est pas revenu du marché? se demanda-t-on.

— Vous le voyez bien, répondit la mère éplorée, personne de vous ne l’a vu. Il faudrait partir, mes enfants, aller à sa recherche.

— Il me semble , dit une jeune fille , que Leinah le roux m’a donné des pralines en me disant quelles venaient de Joël.

BRAEXDEL. 245

— Malheureux ! s’écria Braendel en tirant de force Lemah de son coin, tu as vu Joël à Haguenau?

• — Oui, grogna l'ivrogne.

— Où l’as-tu quitté?

— Dans la forêt.

— Dans la forêt ! s’écrièrent plusieurs voix, et tu ne l’as pas secouru !

— Que Braendel aille à son secours , balbutia le marchand de veaux; il est couché sous la Croix- Neuve.

— Gardez cet homme à vue! s’écria Braendel, car il y a huit jours, me rencontrant h la petite fontaine, il m’a dit qu’il ferait un mauvais parti à Joël.

— Qu’as-tu fait de Joël ? » s’écrièrent vingt voix !

Et vingt bras se levèrent en même temps sur la tête

de Lemah.

« Est-ce que cela vous regarde?

— Lemah, reprit le gros Dotter en le saisissant à la gorge, dis tout de suite où est Joël et ce que tu lui as fait, ou avant cinq minutes tu es un homme mort. »

Ces paroles et ces gestes dégrisèrent un peu le jeune homme.

x Je ne lui ai rien fait, balbutia-t-il. Lâche-moi, Dotter, je ne suis pas un assassin, je ne suis pas un goi.

— Jure sur le nom du Seigneur que tu ne lui as pas fait de mal.

— Joël, répondit Lemah, est tombé ; il voulait que je le portasse sur mon dos. J’étais trop fatigué, je l’ai laissé aux environs de la Croix-Neuve. Depuis, je n’ai plus pensé h lui.

— Misérable ! impie ! barbare ! s’écrièrent vingt voix. Tu as abandonné ton frère, un juif, dans la détresse! »

Et, en un clin d’œil, le dos que Lemah n’avait pas voulu prêter à Joël fut meurtri et criblé de coups.

« Grâce! grâce pour lui! s’écria Braendel. Il ne s’agit pas de punir celui-là, il s’agit avant tout d aller chercher Joël. Allons, enfants d’Israël, debout, il y a une âme à sauver. A cheval, et parcourez la forêt.

— Parcourir la forêt ! dit Dotter, elle a trente lieues de circonférence et il fait nuit noire. Il est minuit.

— Si vous êtes trop lâches pour oser parcourir la forêt, répondit Braendel, et vous devez letre, donnezjnoi un cheval et j’irai, moi, toute seule.

— Quelle fille ! que Dieu nous la conserve ! dit la mère. Avec elle Dieu sera avec nous.

-4- C’est quelle est capable de faire comme elle dit, ajouta un tout jeune homme. Pourtant, Braendel, il y a longtemps que je ne t’ai vue à cheval.

— Un cheval ! un cheval ! répéta celle-ci. Faut-il que j’aille moi-même dans l’écurie, le seller et le brider? Dites-moi qui de vous possède un cheval.

— M. Heiser le maire a deux étalons magnifiques, répondit Dotter ; va les chercher, Braendel.

— Eh bien ! j’y vais. M. le maire, qui est catholique, a plus de cœur que vous, lâches et ivrognes que vous êtes! »

Cela dit, elle partit à toutes jambes, laissant là et la mère de Joël et tous ces jeunes couards qui allaient délibérer sur ce qu’il y avait à faire pour venir au secours de leur ami.

«Ah bah! disait Dotter, Joël dort sur l’herbe. Mieux vaut attendre le jour et le ramener dans une voiture.

— Ce n’est pas très-gai, disait un autre, d’attendre à deux heures du matin sous la Croix-Neuve.

— Allons nous coucher, fit un troisième. Joël est

BRAENDEL. ' 247

peut-être rentré. Tout cela est une comédie de Braendel; elle aime à faire parler d’elle.

— Nous ne pouvons cependant pas nous coucher, reprit Dot ter, aussi longtemps qu'un de nous manque et peut-être est en danger de mort. Joël est délicat ; et puis c’est un bachor; si nous l’abandonnons, le rabbi nous mettrait au ban et pas un de nous ne pourrait monter à l'almènor (estrade dans la synagogue), quand on l’appellerait à prononcer la bénédiction pour la lecture d’un chapitre de la Bible. Mis au ban , nos jeunes filles nous mépriseraient. Allons, frères, il faut partir à la recherche de Joël. Mais avant de partir, prononçons une prière. »

En ce moment , Braendel passa comme la foudre sur le bel étalon du maire. Elle était suivie du fils cadet de * M. Heiser qui montait le second étalon.

Braendel, ainsi que toutes les jeunes villageoises qui travaillent, montait à cheval comme un garçon, c’est-àdire jambe deçà jambe delà.

Le maire, à peine instruit du fait qui amenait Braendel chez lui, avait non-seulement sellé et bridé lui-même sa bête ; mais, plein d’admiration pour la jeune fille, il avait ordonné à un de ses fils de la suivre et de veiller sur elle.

Honteux d’être surpassés en dévouement par une fille et par un catholique, les jeunes juifs les plus courageux montèrent également à cheval et partirent munis de lanternes et de torches de pin.

Au village, les rapports entre les hommes et les animaux sont plus intimes que dans les villes. Qu’un animal se distingue soit par sa beauté, soit par son intelligence, tout le village l’adopte et le regarde comme uue part de sa propriété. L’étalon bai du maire était de ce nombre. Il était aussi doux que fier. Un enfant pouvait le conduire et le monter. De plus, il paraissait connaître tous les habitants du village qui ue passaient jamais devant lui sans lui faire quelque carresse amicale accompagnée de flatteuses paroles. Comme tout animal intelligent, l’étalon était un original ; c’est-ù-dire qu’il se distinguait des autres exemplaires de son espèce par quelques travers. Par exemple, il détestait l’éperon. Un enfant le montait facilement et le menait paître ; mais qu’un cavalier à éperons essayât de sauter sur son dos, h l’instant il se cabrait, caracolait, faisait tant et si bien que, de guerre lasse, le cavalier descendait, à moins qu’il, ne préférât être lancé à trente pas. L’étalon avait une autre manie. Bien que son camarade fût de sa propre race, il tenait à honneur de ne jamais se laisser dépasser par lui. Attelés ensemble (cela arrivait rarement), il était toujours, et malgré toutes les courroies, à deux pas en avant. Montés séparément, on ne pouvait jamais le faire marcher derrière son émule. D’un bond, il prenait le devant et le gardait avec obstination.

Braendel avait cessé de monter à cheval depuis l'àge de douze ans, époque de la vie où les villageois ne per-

BRAENDEL.

mettent plus aux jeunes filles ce genre d’amusement. Elle se confiait donc â la bonté et à l’intelligence de l’animal dont elle caressait la crinière en disant : « Va, mon ami, à la Croix-Neuve. » Le cheval, comme s’il eût compris les paroles de la jeune fille, était parti au galop. Mais se voyant suivi de près par son rival, le galop dégénéra bientôt en course furieuse. En un clin d’œil il fut dans la voie de la forêt. D’abord, Braendel criait de toute la force de sa voix : « Joël ! Joël ! » mais bientôt la rapidité effrénée de sa monture lui ôta la respiration. Elle se cramponna à la crinière, pencha sa tête sur le cou de l’étalon qui, une fois lancé et se sentant suivi de près par son concurrent, ne voulut plus s’arrêter. Plus le jeune compagnon de route de Braendel faisait des efforts pour l’atteindre, plus l’étalon, se voyant près d’être distancé, mettait* d’ardeur dans sa course.

Ils étaient suivis, mais de très-loin, par quelques autres jeunes gens à cheval. Tout h coup une ombre noire passa devant ceux-ci. Un instant après, cette ombre revint sur ses pas, s’arrêta et hennit. C’était l’étalon bai qui revenait sur ses pas comme pour chercher du secours. • :

« L’étalon revient seul ! s’écria-t-on , il est arrivé un « malheur h Braendel ! » et l’on se dirigea vers l’endroit d’où le cheval était revenu. Pour plus de sûreté, les jeunes gens mirent pied à terre et, conduisant leurs chevaux par la bride, s’avancèrent avec précaution h la lueur des torches de résine.

Us marchaient ainsi depuis une demi-heure, lorsqu’à cinquante pas de la Croix-Neuve, ils trouvèrent la malheureuse jeune fille étendue sans connaissance au pied d’un arbre et baignée dans son sang.

Pendant que les uns s’occupaient à rappeler Braendel

à la Aie, d’autres trouvèrent le malheureux Joël au fond du fossé où il avait roulé, délirant et appelant toujours Braendel à haute voix. Hélas ! la pauvre fille respirait à peine. On voyait bien que quelque organe essentiel était gravement lésé : le èang lui sortait par torrents de la bouche et du nez; sa poitrine était saignante ; on eût dit qu’elle avait été lancée et brisée en deux contre un arbre.

« Je lui avais bien dit, s’écria le jeune fils du maire, de me laisser partir seul. Elle ne l’a pas voulu. Pauvre fille ! »

Et le jeune homme éclata en sanglots.

On trouva h côté de Joël un paquet contenant la robe neuve destinée à sa fiancée : on la déchira pour panser Braendel. Après ces premiers soins, elle fut enveloppée dans un manteau et couchée sur un lit d’herbe et de branches de pins, à coté de Joël toujours délirant et qu’on avait été forcé de lier. Puis le triste cortège , précédé par des torches funèbres, se dirigea vers le village.

On dit qu’une mauvaise nouvelle est bientôt connue. Soit que le retour inopiné de l’étalon eût averti les habitants qu’un malheur venait d’arriver, soit que quelques-uns des jeunes gens eussent donné l’éveil parleurs cris, avant même que le corps inanimé de Braendel entrât dans le village, tous les habitants, hommes et • femmes , vieillards et enfants, étaient debout et se tenaient dans la rue, poussant des cris de désespoir. Les uns croyaient que Joël venait d’être à moitié dévoré par un loup, les autres parlaient d’une jambe cassée : personne ne se doutait de la terrible vérité. Aussi, quand on la sut, il n’y eut qu’un cri de douleur.

« La couronne du village est tombée, s’écria le rabbi, que tous les juifs prennent le deuil! » Et non-seulement les juifs , mais encore les catholiques pleurèrent

BRAENDEL. 251

la fin prématurée de cette vaillante fille. Sa grandmère seule montrait du calme, disant :

« Ce que Dieu a fait est bien fait. Bientôt, chère âme, ta grand’mère ira te rejoindre au paradis. «T’aurais voulu vivre encore pour te voir un fils qui eût marché sur les traces de notre aïeul ; mais puisque le Très-Haut ne l’a pas voulu, que sa volonté soit faite ! »

Quant à Joël, personne ne s’inquiétait de lui, si ce n'est sa mère. La fièvre, d’ailleurs, ne le quitta pas pendant deux jours , et le dernier dans le village, il apprit la mort de Braendel.

Le lendemain , toutes les juives se réunirent dans la maison de la défunte, pour lui faire une robe de noce, pour la laver avec de l’eau tiède et la parer convenablement ; car les juifs lavent et habillent leurs morts afin qu’ils paraissent dignement devant le Roi des rois.

Les hommes se réunirent en même temps pour taire le cercueil; les juifs le font toujours eux-mêmes pour leurs morts, sans distinction de fortune ni de naissance. Ce cercueil se compose de six planches non rabotées. Le lendemain, omcoucha le corps dans la bière sans le couvrir ; car les juifs prétendent que le mort entend tout ce qui se dit autour de lui , jusqu’au moment où l’on enfonce le dernier clou dans le couvercle de la bière. Cette croyance est une garantie contre les inhumations précipitées, lîne heure avant l’enlèvement du corps, tous ceux qui connaissent le défunt s’approchent de

lui, touchent ses deux orteils , et lui demandent pardon de toutes les offenses qu’ils lui ont faites pendant la vie.

Gomme le cimetière était situé dans la forêt, pas trèsloin de la Croix-Neuve, il fallait un chariot : le maire du village offrit le sien, et l’étalon fut attelé à ce char. Le pauvre animal était si doux et si triste, qu’on l’eût dit accablé de remords. Un enfant le conduisait par la bride. Tous les habitants, sans distinction d’âge ni de sexe, suivaient le cercueil; les juives toutefois, la tête entourée d’un voile en signe de deuil, se tenaient éloignées des hommes.

Au bout du village, on arrêta le char, et tous les assistants prononcèrent à haute voix une prière, espèce de De profundis, entremêlée de gémissements et de sanglots.

Tous les jeunes gens du village suivirent le corps de Braendel jusqu’au cimetière.

Quant à Joël, aussitôt après sa guérison, il partit pour Metz afin d’accomplir le dernier vœu de Braendel. Bientôt l’étude des sciences profanes ébranla sa foi talmudique, Il eut plus d’une fois des velléités de conversion; mais toujours l’image de Braendel s’interposa entre son cœur et sa tête.

Joël, qui occupe une haute position sociale, ne manque jamais, chaque fois qu’il retourne en Alsace, d’aller sur la tombe de Braendel et de mettre une petite pierre sur la pierre tumulaire de l’amie de sa jeunesse.

Selon la croyance juive, quand l’âme descend d’en haut pour planer sur la tombe du corps, cette petite pierre lui annonce qu’un ami est venu lui rendre visite.

KELLA'.

A deux lieues de Strasbourg, entre Richstet et Hirt, se trouve un petit bois communal de la plus mauvaise réputation, bien que, de mémoire d’homme, il n’y soit arrivé le moindre accident. Il parait qu’avant la Révolution ce bois servait d’asile à une bande de chauffeurs qui décimaient la basse Alsace. Au plus fort de la Terreur, on y trouvait des pendus involontaires, privés de sépulture, et dont les âmes, dit-on, reviennent entre minuit et une heure pousser des gémissements qu’on entend jusqu’à l’hôtel de l’Étoile, à Richstet. Plusieurs voyageurs, ajoute-t-on, sans toutefois rien préciser, ont été attaqués et dépouillés dans ce bois épais de

1. Kella ou Kalia veut dire, en hébreu, fiancée, littéralement, parfait. De ce mot vient l'adjectif grec xa).o?, beau.

hêtres, de charmes et de bouleaux. A tort ou à raison, les paysans hâtent le pas quand, vers le crépuscule, ils approchent du fourré ; et il n’y a que les pauvres colporteurs des environs de Strasbourg qui osent le traverser après dix heures du soir.

Par une fraîche nuit de septembre, deux hommes, deux jeunes gens du même village, se rencontrèrent dans ce bois entre onze heures et minuit. L’un venait de Strasbourg, où il avait vendu des chiffons süperfins recueillis dans les villages du canton, en échange desquels il donnait aux hommes une fourche, une houe, une pelle, une étrille; aux femmes et aux jeunes filles, un fichu, un mouchoir, une croix, une bague. Chaque fois qu’illivrait une pacotille de chiffons au fabricant de papier de Strasbourg, il faisait en même temps ses achats en gros, pour recommencer son trafic pendant un mois.

Il s’appelait Kalman, était faible de complexion, et avait vingt-trois ans.

Il était juif, et observait sa religion avec ferveur et exactitude. Ses mœurs étaient irréprochables, son caractère était doux. Il craignait son Dieu de toute son âme. Jamais juron n’avait souillé ses lèvres; jamais, non plus, il ne médisait de son prochain. Avec les paysans il causait affaires, pluie et beau temps, en ayant soin d’éviter toute discussion religieuse. Quand, poussé à bout, il était pourtant forcé de s’expliquer sur la religion, car, en Alsace, ces discussions sont le pain quotidien de la conversation, il disait : « Mes amis, la x foi n’est rien, l’œuvre est tout. Faites le bien, et votre religion est divine. » Avec les juifs il priait, mais ne faisait point d’affaires. Son commerce prospérait. Pauvre, et n’ayant d’autre éducation que les maximes bibliques de sa défunte mère, il nourrissait son vieux

Page 1