‹ Histoires de villageChapitre 13 sur 16 · RELIA · texte numérisé non relu

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père et sa jeune sœur depuis six ans. Naguère, il faisait le voyage à la ville avec un paquet de dix francs qu’il portait sur son dos. Maintenant, il s’y rendait avec un chariot chargé de marchandises d’une valeur de cent cinquante francs, sur laquelle il gagnait un peu plus du tiers. Kalman était à la tète d’une fortune de trois m cents francs, et il se croyait riche.

C’était un jeudi soir. Il ne pouvait différer son retour jusqu’au lendemain vendredi, car il avait rendez-vous dans un village, à sept heures du matin, pour une grosse affaire de plus de dix francs; et, à cinq heures du soir, il fallait être gezicilit ', lavé, brossé, ciré, endimanché et debout dans la synagogue, pour célébrer la venue du sabbat par de joyeux hymnes hébraïques, dont Kalman, il est vrai, ne comprenait pas le premier mot.

L’autre jeune homme était catholique et s’appelait Tony. Il exerçait plusieurs métiers : tour à tour charron, forgeron, serrurier, laboureur.

Pendant trois ans, il avait travaillé chez Jokel, qu’on appelait tantôt l’avare et tantôt le noir, à cause des tons noirs de sa peau. Jokel était propriétaire d’une forge, d’une charronnerie et d’une scierie. Il avait deux filles majeures du premier lit, et une fille mineure de sa seconde femme.

Mais, depuis quelque temps, Tony avait quitté subitement la maison de Jokel, personne ne savait pourjuoi , passant sa vie à boire dans les cabarets et à rôder dans les bois. Des rumeurs sinistres, mais fausses, se répandaient sur son compte. On l’accusait d’une vel-

1. Geswikt. Les juifs talmudiques ne se rasent pas. Ils se font la barbe avec des ciseaux fins et plats. Cette opération s’appelle sicilien.

léité d’attentat à la pudeur déjouée par la survenue d’un garde forestier. Mais, ce qui était vrai, c’est que, dans l’espace d’un mois , on l’avait trouvé deux fois ivre-mort devant la porte de-son ancien patron. « Tony, disait-on, est sur la voie du grand four, il a vu l’œil triangulaire de l 'autre. Tony fera du chemin, ajoutaiton, heureux s’il ne passe pas par Toulon ! *

Tony était grand, robuste, bien découplé, blond de cheveux et hàlé de figure. Il portait le costume alsacien, et tenait une gaule à la main. Il venait de son village, et se rendait à Richstet.

La lune, dans son plein, filtrait ses pâles rayons à travers le feuillage du bois, et, à dix pas l’un de l’autre, les jeunes gens s’étaient reconnus et s’arrêtèrent instinctivement.

« As -tu de la chance, Kalman, s’écria Tony d’un ton ironique, de me rencontrer dans le bois de Richstet à l’heure des revenants !

— Si j’avais de la chance, répondit le juif, je ne te rencontrerais jamais. Et voici, je crois, la seconde fois depuis quinze jours que cela m’arrive.

— Oui, mais la première fois nous n’étions pas seuls, et tu ne revenais pas de Strasbourg les poches pleines de pièces de cent sous.

— Je comprends, reprit Kalman, frissonnant malgré lui, tu me demandes la bourse. Peut-être m’assassineras-tu; car, depuis quelque temps, le démon du mal s’est emparé de toi : tu ne travailles plus.

— Combien d’argent as-tu dans ta poche? » demanda Tony en s’approchant de Kalman, qui ne voyait pas le sourire ironique de son interlocuteur.

Kalman, sans répondre, recula de plusieurs pas, plongea sa main dans une poche de côté, y saisit un petit livre de prières, le baisa avec ferveur, et pro-

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