RELIA
nonça à voix basse une oraison entrecoupée par la bruit saccadé de ses dents qui s’entre-choquaient de frayeur.
« Il me prend réellement pour un scélérat, se dit à lui-même Tony. Voyons-! s’écria-t-il, car cette pensée l’irritait, voyons; et si je t’attaquais, tu ne te défendrais donc pas ? Tu es donc un lâche ! »
Kalman, moitié mort de peur, levait son œil bleçi plein de douceur vers Tony, comme l’agneau regarde son bourreau au moment du sacrifice.
« A quoi bon me défendre? dit-il. Tu es deux fois plus fort que- moi. Si tu veux mon argent, voici ma bourse : elle contient cent francs. Je dois là-dessus vingt-cinq francs pour la pension de mon pauvre père.
. Si tu veux m’assassiner, achève-moi vite; mais n’oublie pas que mon sang criera vengeance, et que jamais ni voleur ni assassin n’échappe au bras de Dieu. Le Dieu de nos amours et de nos prières n’est pas le même, mais bien le Dieu de la justice. Regarde là-haut, Tony, il nous voit.
— Allons, dit Tony, tu parles comme un curé. »
Et, le forçant de s’asseoir à côté de lui sur un tronc * d’arbre, il ajouta :
a Gomînent ! toi aussi , tu me crois capable d’un crime! toi, le seul juif du village que j’aime! Parole d’honneur! tu me navres le' cœur.
— Tu me railles, Tony, tu joues avec moi comme le chat joue avec la souris. »
Tony haussa les épaules.
Un peu rassuré par l’attitude de Tony, qui restait triste et pensif, Kalman poursuivit :
« Mais, enfin, que me veux-tu?
— J’ai besoin de dix francs.
— Rien que cela? les voici. Mais avoue que tu choi»
sis drôlement ton temps, et que ce n’est pas ton métier ordinaire.
— Écoute-moi, Kalman, il faut que je te dise tout; car je vois bien, d’après ton opinion sur mon compte, „ * que je me fourvoie.
— En effet, reprit le jeune juif, tu es devenu l’énigme du village. Gomment, toi, l’infatigable, le joyeux Tony, l’ouvrier le plus habile du canton, comment as-tu pu dégénérer si vite et te laisser entraîner par le démon du vice?
-—Mais, Kalman, je croyais que tu le savais.
N’aimes-tu pas la petite Kella , la domestique de Mme Cahen?
— Oui, èlle est quasi ma fiancée. Nous nous aimons depuis trois ans. i
— Oh! une digne fille.
— Où en veux-tu venir?
— Tu ne sais donc pas que Kella est l’amie intime de Mariegrète, la fille cadette de mon ancien patron?
— Si, je le sais, et après? ->
— Eh bien! reprit Tony après un moment de silence, puisque Kella est si discrète (et c’est une vertu de plus que je lui reconnais), apprends que la jeune Mariegrète me tient au cœur depuis plus de deux ans; que, pendant ce temps, je ne suis resté chez son père que pour la voir, que pour lui dire, ne fût-ce que du regard, que je l’aimais plus que moi-même.
- Car après tout, ai-je, oui ou non, travaillé comme un nègre?
— C’est vrai, répondit Kalman.
— Et sais-tu ce que je gagnais? Cent francs par an et un morceau de toile écrue pour une blouse ! En revanche, je ferrais tous les chevaux du village, je charpentais les roues que j’enjantais avec des fers brûlants;
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je faisais même de la serrurerie. Que n’aurais-je pas fàit pour-rester sous le toit de Mariegrète!
— Et Mariegrète t’alme-t-elle?
— Je le croyais. Cela me suffisait, cela faisait mon bonheur.- Je le crois encore. Je sais qu’elle souffre pour moi et qu’elle me défend.
•— Alors, attends et travaille.
— Où donc? puisque le père , en apprenant mon amour pour sa fille, m’a chassé comme un gueux, et a même maltraité sa fille , comme si elle était criminelle d’être aimée .par un honnête ouvrier!
— Mais c’est un monstre que ce Jokel! Voilà ce que c’est que de vivre sans la -crainte de Dieu! Je connais pour ma part quatre braves paysans qu’il a ruinés par l’entremise de mon coreligionnaire Zodek, qui fait l’usure pour son compte. Mais il n’aime donc rien, pas même ses enfants! Car on dit, entre nous autres juifs, qu'il a frustré ses deux filles aînées de l’héritage de leur mère. N’importe, ce n’est pas une raison, Tony, pour boire, flâner toute la journée, et surtout....
— Toi aussi, s’écria Tony en le regardant fixement, tu crois à cette horrible calomnie inventée par Jokel ! Va, Mariegrète n’y croit pas ; elle me connaît trop bien. Sais-tu pourquoi je te demande dix francs? Pendant que j’étais au service de Jokel , il m’a affermé un mauvais pré que j’avais abandonné à ma sœur. Ce soir même je devais lui payer la somme échue de trentetrois francs cinquante centimes. Eh bien,, pour dix francs qui me manquent, il m’a menacé de l’huissier, sans compter qu’il m’a accablé d’injures. Ah! si je n’aimais pas sa fille !...
— Pauvre Tony, reprit Kalman, je te demande pardon de t’avoir seulement soupçonné un instant. Pourtant je n'approuve pas ta conduite ; car si Mariegrète
t’aime, tu dois croire, espérer, et surtout travailler. Ou allais-tu à pareille heure ?
. — J’allais voir mon oncle à Richstet. Il veut que je
. quitte le pays et que j’aille à Paris.
— Tiens ! c’est aussi -l’idée de Kella. Tous les jours elle me corne cela aux oreilles. Et moi je dis : « Pierre qui roule n’amasse pas de mousse. » Pourquoi ne travailles-tu pas à Strasbourg ?
— A trois 'lieues de Mariegrète ! Mais je passerais tout mon temps au village pour voir si elle m’aime toujours. Et puis, chaque fois .que son père me voit, il maltraite sa fille. Si j’étais à Paris, peut-être la laisserait-il tranquille. Qui sait? il changerait peut-être d’avis sur mon compte. >•
— Rentrons au village, dit Kalman ; demain, j’en parlerai à Kella.
— Et pourquoi Kella veut-elle que tu partes, toi ?
— La pauvre enfant ! Elle qui fait le ménage de quatorze personnes, qui habille, couche et nettoie sept enfants, qui trait les vaches, fane les prés, bine les pommes de terre et rame les pois ! combien crois-tu qu’elle gagne par an? Quarante-huit francs et deux paires de souliers ! Et sa maîtresse est sa cousine germaine ! Kella est la meilleure cuisinière juive du département ; elle a une tante à Paris qui ne la vaut pas et qui gagne six cents francs par an : elle ne rêve donc que Paris.
— Et tu iras ?
— Tôt ou tard.
— Eh bien, Kalman, nous irons ensemble. Mariegrète aime Kella plus' qu’une sœur. Kella partie, Mariegrète viendra peut-être à Paris ; nous nous y marierons, et nous deviendrons riches.
— Mais les frais de route ?
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— Écoute, dit Tony, tu voulais ce soir me donner ta bourse pour ta vie ; je te demande ta bourse et ma vie. Car, avec l’argent que tu me prêteras, je te devrai la vie. Tu n’auras pas affaire à un ingrat.
— Je ne refuse pas, Tony ; seulement parlons-en, toi à Mariegrète, moi à Relia.
La maison de Jockel et ses dépendances étaient situées à l’angle de la rue principale , à l’extrémité du village. Tony et Kalman , arrivés sur une hauteur qui dominait toute la plaine , entendirent sonner deux heures à l’horloge de l’église, et aperçurent avec frayeur une traînée d’étincelles qui tourbillonnaient vers le ciel, à peu près dans la direction de la forge de Jokel.
« Jokel ferait-il travailler à deux heuresde la nuit? » demanda Kalman.
Il avait à peine fait cette question qu’une langue de flamme, se faisant jour à travers la toiture, léchait le pignon donnant sur la rue.
« La maison de Jokel brûle ! s’écria Kalman.
— Jésus! interrompit Tony, Mariegrète couche au grenier. Courons, Kalman, et sauvons-la !
— Écoute, répondit celui-ci, écoute-moi et ne me réponds pas.
— Trêve de paroles ! Mariegrète est en, danger. Les habitants du village sont plongés dans un profond som-
ineil, je n’entends même pas le cri : Au feu ! C’est une maison brûlée.
? — C’est vrai, répondit le juif. Hâtons le pas, et sauvons du moins les hommes. Moi, si j’étajs à ta place, je songerais avant tout à sauver le père de ma bienaimée.
— Et Mariegrète ?
—-Ne suis-je pas là ?
— Mais tu ne connais pas la maison. Et si tu te trompes ? ses sœurs couchent dans une chambre à côté d’elle. : '• •
— Je la trouverai et la sauverai. Tu n’as rien à craindre de moi. Je suis juif, elle est catholique ; d’ailleurs, j’aime Kella. Mais si tu veux épouser la fille, il faut sauver la vie au père. C’est Dieu qui t’envoie cette belle occasion. Sois grand, généreux, et tout le monde plaidera ta cause.
— Tu vaux mieux que moi, Kalman. Je suivrai tes conseils ; et maintenant, au galop !
Quand ils arrivèrent à la maison, les flammes furieuses s’élançaient à travers les fenêtres des mansardes. Des cris : Au feu ! se tirent entendre de loin ; mais, autour de l’incendie, il n’y avait personne encore.
Tony, brisant les volets du rez-de-chaussée, bondit vers l’alcôve où couchait son ancien patron, en criant à Kalman de sauver Mariegrète.
Celui-ci monta l’escalier quatre à quatre, et se perdit dans un couloir en criant de toutes ses forces : » Mariegrète, le feu ! le feu 1 Où es-tu ? »
Ses cris furent étouffés par des craquements successifs ; car de toutes parts les poutres, les travées, les plafonds et les escaliers se disloquaient avec fracas et obstruaient tous les chemins.
Pendant quelques minutes, Jokel lutta avec Tony,
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car le vieil avare ne voulait pas quitter son alcôve où se trouvait sa caisse. Tony avait beau lui répéter que tout retard était fatal, qu us risquaient tous deux d etre enterrés sous les décombres brûlants.
« C'est toi, misérable, répondit Jokel, qui as mi6 le feu à ma maison ; tu veux me voler. J'aime mieux mourir que de te laisser ma caisse !
— Au secours ! s’écria Tony, qui, soulevant son patron de ses deux bras, s’approcha de la fenêtre,, où, grâce à la lueur du feu, il aperçut quelques paysans accourus avec des seaux et des échelles.
« Au secours !, au feu ! »
Jokel, à son tour, poussait des cris ; mais au lieu de „ crier : « Au feu ! » il criait : « Au voleur ! »
De guerre lasse, Tony jeta son fardeau à travers la croisée, sur le fumier, et s’élança à son tour vers l’escalier. Mais déjà la fumée avait envahi toute la maison, et, pour avoir la vie sauve, Tony, forcé de suivre le même chemin que Jokel , sauta dans la xour par la croisée.
En revenant vers l’alcôve, il avait entrevu une ombre, pressant un paquet et se sauvant vers la cuisine.
Kalman, à force de crier et de courir en tous sens, avait trouvé Mariegrète, à laquelle il ne laissa même pas le temps de mettre une jupe. Mais, arrivés totls deux dans le couloir qui conduisait à l’escalier, la chaleur et la fumée les forcèrent de rebrousser chemin.
« Nous sommes perdus, dit la jeune fille en se cramponnant au bras de son sauveur.
— Rentrons dans la chambre, dit Kalman. Le feu n’y est pas encore. Où donne-t-elle de l’autre côté ?
— Dans la grange, répondit Marie ; mais il n’y a pas d’issue.
— Si le feu n’est pas dans la grange , cria Kalman,
nous sommes sauvés; sinon, ma fille, nous n’avons plus qu’à recommander notre âme à Dieu. »
Et, mettant la couchette de la jeune fille en morceaux, puis saisissant un pied de lit assez pointu, il essaya de faire un trou dans le mur de briques molles non durcies au feu. '
Mariegrète à son tour, allait travailler de ses bras et de ses mains.
« Va, ma fille, dit Kalman, prie pendant que je travaille. »
Et Marie tomba à genoux et plia.
Au bout de dix minutes, Kalman s’écria :
« Nous sommes sauvés! Tony sera coûtent de moi. » En effet, le trou se dessina noir sur le mur, preuve qu’il n’y avait pas trace de feu dans la grange. Bientôt ils furent tous deux sur le fenil. Kalman , après avoir jeté des brassées de foin et de paille dans l’aire, sauta en bas, prit une échelle et appela Mariegrète.
Mais la jeune fille, qui jusqu’alohs avait montré autant de résignation que de sang-froid, perdit connaissance dès qu’elle se vit sauvée. Il était impossible à Kalman de la faire descendre du fenil.
Il allait crier au secours, lorsque Tony, impatient de ne pas voir revenir son ami, entra dans la grange, nfuni d’une échelle, de cordes et d’un croc. Il avait eu la même idée que Kalman , et il allait pénétrer par le mur de la grange dans la chambre de sa bienaimée.
« Où est Mariegrète ? s’écria-t-il en voyant Kalman. — Elle est sauvée, répondit celui-ci. Elle est làhaut ; mais n'y monte pas, elle est presque nue. »
Dans ce moment, Kella entra dans la grange, suivie de plusieurs femmes chargées de hardes et d’ustensiles de ménage. Kalman et Tony s’éloignèrent, et Kella,
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sur un signe de Kalman, monta au fenil auprès de son amie.
Tous les habitants du village étaient enfin debout et couraient en tous sens autour de la maison , sans trouver nul moyen de sauvetage. Au bout d’une heure, la maison, la forge et la charronnerie furent réduites en cendres,.
La grange et ses deux hangars seuls furent épargnés par le feu , grâce âu vent qui poussait la flamme du côté opposé.
Pendant l’incendie, personne ne s’était occupé des deux filles aînées de Jokel, qui d'ailleurs se trouvaient dans l’étable et qui en étaient quittes pour quelques mèches de cheveux brûlées.
Kella avait emmené son amie Mariegrète plus morte que vive.
Quand, â la campagne, deux femmes différentes de religion sont intimement liées d’amitié, cette amitié repose ou sur une grande vertu ou sur un grand vice. Si c’est la vertu, le lien est éternel ; si c’est le vice, il est de courte durée.
Voici l’origine de l’amitié de Kella et dè Mariegrète.
Le père et la belle-mère de Kella habitaient une petite maisonnette séparée seulement par un pré de la propriété de Jokel. Ce pauvre père était malade de la poitrine, et la pension que lui faisait Mme Galien, sa nièce, était â peine suffisante pour payer les drogues
du pharmacien. Il avait épousé, en secondes noces un cordon-bleu sortant de chez un banquier israélite de Strasbourg, qui, en fait de judaïsme, m’avait conservé que la religion une et indivisible de la cuisine juive.
Une petite digression.
La cuisine juive, qui remonte, dit-on, jusqu’aux femmes des patriarches, a ses lois particulières. La loi principale est l’interdiction absolue du sang des animaux. Non-seulement les juifs orthodoxes s’abstiennent de tout animal qui ne rumine pas et qui n’a pas le sabot fendu, de tout poisson privé d’écaillés ou de nageoires, ■défense édictée par Moïse; non-seulement, et ceci est une loi du Talrnud, il faut tjue tout animal servant de nourriture soit renversé vivant et perde tout son sang par les artères du cou qu’on coupe d’un seul trait avec un couteau long sans la moindre brèche, mais encore (toujours selon le même Talrnud) il faut que chaque morceau de viande, avant d’être mis au pot, ait séjourné une heure dans le sel pour faire égoutter tout ce qui reste de sang, et une heure dans l’eau. En outre, il est strictement défendu de mêler du beurre et du lait avec la viande, et ils poussent cette prescription jusqu’à ne pas prendre une tasse de café au lait après avoir mangé de la viande. Faisant donc de nécessité vertu, là cuisine juive a inventé un grand nombre de mets particuliers dont s’est enrichie la cuisine allemande, entre autres le potage aux grumettes, le bœuf à l’étuvée , la salade de concombres , des concombres au sel, du gras-double à la sauce au raifort, la carpe à la sauce aigre-douce, mie innombrable variété de. gâteaux, et surtout deux plats de farine, uni- • . ques dans leur genre, qu’on appelle le kouguel et le . schalct. Les juifs orthodoxes ne font point de feu le samedi. Ils préparent dès la veille leur dîner qu’ils met-
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tent dans un four bien chauffé, d’où ils le retirent le lendemain .vers une heure. Le kouguel est le roi de ce repas. Devant lui s’effacent tous les plats sacrés de la cuisine juive. Le schalet lui-même, qui, dit-on, a été inventé par Sara en l’honneur des anges qui la visitèrent, n'est que le vassal du seigneur kouguel.
La belle-mère de Relia , dévouée à son mari , aimante èt tendre pour sa fille, travaillait au dehors afin de subvenir aux besoins du ménage. IJ ne se célébrait pas une noce juive * pas une fête de circoncision , à dix lieues alentour, sans qu’elle fût appelée pour présider aux mystères de la cuisine. De bonne heure , elle avait initié sa fille aux secrets de son art , et Relia pouvait à quinze ans rivaliser avec les cuisinières les plus ex- périmentées du village. Mais sa pauvre belle-mère, ayant , par un froid rigoureux attrapé un rhumatisme articulaire qui avait amené une paralysie des bras, Relia resta seule pour nourrir père et mère. ' Elle se présenta donc chez la nièce de son père, et se proposa comme cuisinière afin d’augmenter la pension de ses parents. Son offre fut agréée moyennant quarantehuit francs par an, la nourriture, le logement et deux paires de souliers.
Voici ce qu’elle imagina pour combattre la misèfe de sa famille et tenir tête à tant de besoins.
Elle fit pour sa maîtresse les potages les plus succulents et lui demanda la permission de porter les restes à son père, ce qui lui fut accordé. Puis, réservant sa propre part du dîner, elle l’apporta tous les jours à sa belle-mère , qui , depuis sa maladie , était presque toujours alitée. Mais, ne voulant faire aucun tort h sa cousine et n’osant pas lui demander une seconde part, elle se contentait, en été, d’un peu de fruits et de salade ; en hiver, d’une pomme ou d’une rave râpée
et d’un morceau de paiu. Personne au village ne refuse aux pauvres un légume, et Kella, pendant que sa mère mangeait son dîner, allait souvent chercher une rave à la grange de Jokel.
Depuis longtemps la mère de Kella faisait de doux reproches à sa lille sur ce dévouement exagéré. Parfois elle la forçait de partager le dîner avec elle. Mais Kella priait tant , sa voix était* si insinuante , son regard si tendre , que les pauvres parents étaient obligés de prendre le dîner de leur lille et de la laisser partir.
L’orgueil du père, jadis riche - , et la résignation de Kella , s’opposaient à ce qu’on fit part de cet état de choses à Mme Cahen. D’ailleurs la charité des campagnards riches est très-restreinte , et la nièce croyait avoir fait beaucoup en prenant Kella à son service, et en lui permettant de porter de temps en temps un potage au père malade, qui, elle le disait à qui voulait l’entendre , recevait d’elle une pension viagère de dix francs par mois.
Pendant l’automne, Jokel avait vu plusieurs fois Kella sortir de sa grange , et le vieil avare de maugréer contre la petite juive. « Je la guetterai, disait-il tout haut, et malheur à elle si elle me dérobe quelque chose !»
Sa femme et sa fdle, connaissant la dureté de cœur de Jokel ët ayant entendu dire du bien de Kella, se proposèrent d’avertir la mère de la jeune fdle.
« Hélas ! s’écria celle-ci après avoir remercié les deux charitables chrétiennes , j’ai beau défendre à ma fille de se nourrir de raves et de fruits, elle est sourde à mes prières ; peut-être qu’une bonne correction lui fera entendre raison. »
Et, après avoir expliqué tout au long à Mariegrète
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. et à sa !mèr.e la véritable cause des visites de Kella dans la grange de Jokel, la pauvre femme ajouta :
« 11 faut que cela finisse d’une manière ou d’une autre, car mon enfant qui nous sacrifie jusqu’à son manger, se tue et succomberait à la peine *
La mère de Mariegrète, elle aussi, était souffrante. Pepuis six mois son mal allait empirant ; mais , quoique mariée à un riche propriétaire , elle n’avait ni potage gras, ni gâteaux, ni même les soins d’un médecin. J .
Son mari, qui tenait les cordons de la bourse, rognait tellement la dépense qu’il ne restait pas de quoi acheter un morceau de viande. Le dîner ordinaire consistait en pommes de terre à l’eau avec du lait caillé ou du fromage de ménage. Le dimanche seulement il y avait, soit un morceau de lard, soit une tranche de vache ou de taureau cuite aux légumes ; mais du potage, jamais !
Les deux filles aînées, qui travaillaient aux champs, vendaient en cachette des grains, de la paille, du trèfle, de la farine même, pour subvenir h létirs frais de toilette, et, parfois, pour aller passer le dimanche à une fête patronale des environs.
Mais Mariegrète n’allait pas aux champs et ne quittait jamais sa mère.
Cette pauvre mère aurait bien trouvé les moyens d’avoir de bons consommés que ses voisines lui recommandaient p<mr sa santé ébranlée, car elle. vendait des poulets et des œufs ; de plus , elle tirait près de deux cents francs par an des' fruits et des légumes du pré et du jardin ; mais elle était si mauvaise cuisinière qu’elle ne savait comment s’y prendre pour bien se nourrir, et son mari ne lui aurait jamais permis le luxe d’une bonne ou d’une femme de ménage.
Après avoir écouté le récit de la mère de Kella, la femme de Jokel, en rentrant chez elle, dit à sa fille :
« Grète, mon ange, as-tu compris?
— Oui , ma mère , et j’en ai les larmes aux yeux.
— Ainsi voilà de pauvres gens, ‘n’ayant pas dix francs de fortune , qui sont soignés comme des millionnaires , comme des seigneurs de la ville. Ils ont du potage gras, des gâteaux , et , qui plus est , un médecin et des drogues bienfaisantes; car Kella, par ses instances, est parvenue à engager le médecin cantonal à voir son père , deux fois par mois. Et moi qui suis riche , je me meurs faute de soins , faute d’un-bouillon !
— Ma bonne mère , dit Grète en l’embrassant tendrement, c’est le bon Dieu qui nous envoie cette juive. Laisse-moi parler à mon père ; j’ai mon idée. Va, mère, tu auras des soins, je te le promets !
— Toi , mon enfant , tu es ma seule consolation , répondit la mère ; sans toi , il y a longtemps que je ne vivrais plus.
— Mais c'est vrai, s’écria Mariegrète devant son père , en feignafit d’épouser sa colère contre Kella. Cette maudite juive nous vole des raves ! A-t-on jamais vu •pareille audace !
— Ah ! elle me vole des raves ! répondit Jokel.
— Je lui ferai son compte , reprit Grète. Ce soir même je la guetterai, et je te promets qu'elle ne reviendra plus à la charge.
— C'est bien, ma fille, dit Jokel. Toi, du moins, tu ne me voles , pas comme tes sœurs ! tu défends le bien et les intérêts de ton père.
— Laisse-moi faire, père, dit Grète, et ne pense plus à cette petite voleuse. Elle aura son affaire. »
Le soir même, à l’heure du diner, Grète se cacha dans un coin de la grange, et bientôt elle vit Kella
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pousser la porte de derrière, entrer, prendre une rave, la peler et la râper avec son petit couteau attaché à son tablier.
« Que fais-tu là? s’écria-t-elle presque malgré elle. »
A cette question, Kella se voyant surprise, jeta la rave et s’enfuit.
Et Mariegrète de courir après elle sur le pré.
Kella , se Croyant poursuivie dans une intention malveillante , se sentit défaillir et s’affaissa sur l’herbe.
« Grâce ! s ecria-t-elle , je n’ai pris qu’une rave !
— Je lë sais, répondit Mariegrète qui l’eut bientôt rejointe, et qui, au heu de lui faire des reproches, la releva et la serra dans ses bras.
— Mais tu ne m’en veux donc pas, Grète? dit Kella. '
— Moi, t’en vouloir, Kella! mais je t’aime, je t’admire ! »
La pauvre juive ne revenait d’abord pas de son étonnement. Mais, se remettant et regardant Grète de plus près, elle dit :
« J’ai tort. C’est bien mal à moi de vous prendre vos raves. Mais tu as bon cœur, toi, je le vois à tes yeux.
— Oui , oui , reprit Grète , qui essuya une larme du revers de sa main. Je sais tout, Kella, ta mère nous a tout dit : tu es un ange. Et moi aussi, j’aime ma mère ! »
A ces mots, Kella serra convulsivement Grète contre son cœur, en s’écriant :
« Ah ! tu me comprends, toi; tu aimes ta mère, tu seras ma sœur.
— Oui, Kella, je veux être ta sœur. Aussi, dorénavant , tu n’auras plus besoin de dîner avec des raves. Écoute ce que j’ai à te dire. Ma mère est malade
et manque de soins. Mon père est avare : il ne s’aperçoit même pas que sa femme souffre. Nous sommes riches, mais nous ne savons faire que la cuisine des pauvres. Toi , tu sais soigner les malades et leur faire de petites douceurs. Eh bien, je te donnerai de l’argent pour faire de bons dîners à tes parents, et, quand tu les leur apporteras, je viendrai avec ma mère chérie chez vous.
— Et ton père ?
— r- Mon père n’en saura rien. Bailleurs l’argent ne vient pas de lui.
— Mais est-ce que je puis accepter honnêtement ce que tu me proposes là ?
Tu consulteras ta maîtresse. Tout ce que je te demande, c’est de m’aider à soigner ma mère malade. . . ' 1
— J’accepte , répondit Relia après un moment d’hésitation. Il est impossible que ce soit mal d’aimer et de soigner sa mère, même contre la volonté d’un père.
— Et puis, ajouta Grète toute joyeuse, tu nous appelleras quand le docteur viendra voir tes parents, car mon père ne permet pas à un médecin de mettre le pied chez lui ; il dit qu’ils sont tous des voleurs. Et j’ainîerai ta mère comme tu aimeras la mienne.
— Chère Mariegrètq, s’écria Kella les larmes aux yeux, je croyais jusqu’à présent que les malheureusés juives seules aimaient leurs mères. Vous autres riches chrétiens du village, vous êtes parfois endurcis de cœur.
— Ah ! répondit Grète , nous ne nous connaissons pas. Et c’est pourquoi nous nous haïssons au lieu de nous aimer.
— Oui, reprit Kella, aimons-nous et aimons nos pa-
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rents, afin que le bon Dieu des juifs et des chrétiens ait pitié de nous dans ce monde-ci et dans l’autre. »
Et ces deux admirables filles scellèrent leur aiqitié par un long baiser mutuel.
Depuis lors , la mère de Mariegrète fut bien nourrie et bien soignée. Mais elle mourut subitement d’une chute, et il ne resta au monde, à Mariegrète, que son « amie Kella. On les appelait au village les sœurs de cœur.
La vertu, comme le soleil, féconde les bons terrains, et transforme les mauvais en déserts ; comme le soleil encore , elle attire par sa chaleur toutes sortes d’insectes et de reptiles.
Kella, connue par sa conduite et son dévouement exemplaire pour ses parents , outre l’amour qu’elle inspirait à Kalman , qui pratiquait les mêmes vertus quelle, avait excité la passion du nommé Zodek, qui la poursuivait depuis deux ans, en lui offrant son cœur ét sa main.
Zodek était l’homme d’affaires, en jargon talmudique, le balsasron de Jokel. En Alsace, toutes les affaires des riches catholiques se font par l’entremise des pauvres juifs , qui , moyennant un courtage payé comptant , assument sur eux la lourde responsabilité de l’usure, du dol et du stellionat. Les juifs qui ont une certaine fortune sont très-circonspects, et s’exposent rarement aux dangers d’une dénonciation d’usure ; mais les pauvres diables qui n’ont rien à perdre , et qui , en 327 1 8
véritables chasseurs d’affaires, parcourent une douzaine de villages par jour, ne s’inquiètent guère des lois, que d’ailleurs ils ne connaissent pas, ni du qu’en dira-t-on. Pourvu .qu’ils gagnent leur pain quotidien, parfois une pièce de quarante sous, peu leur importe qu un paysan, qu’ils ont déniché, soit trompé dans un achat de cheval ou de vache, ou que , dans une venté publique, à l’enchère, poussé par le vin et les liqueurs, il paye cent francs un lopin de terre qui n’en vaut que cinquante.
Pourtant , la plupart de ces courtiers et de ces dénicheurs d’affaires reflètent le caractère du riche patron qu’ils représentent , et pour lequel ils travaillent , au vu et au su de tout le monde. Tel maître, tel valet; tel courtier, tel patron.
Zodek était le digne représentant de Jokel. Il était connu, non -seulement par ses manières empreintes d’un cynisme brutal et fanfaron, mais encore par sa dureté de cœur envers les pauvres débiteurs de son patron, auxquels parfois il faisait saisir jusqu’à la récolte sur tige.
Zodek était exécré par tous les honnêtes juifs du canton ; car, par ses scandales et ses procès, il provoquait ce que, dans leur langage, ils appellent un hilel haschèm. En d’autres termes, au lieu de glorifier par des vertus la religion juive, il la blasphémait, et l’exposait au mépris des chrétiens.
Ses compagnons d’enfance évitaient sa société les samedis et jours de fête ; dans la synagogue , il se tenait dans un coin isolé à l’entrée de la porte.
Zodek n’avait qu’une qualité. Quoique bâtard ot sachant à peine lire et écrire, il avait soutenu sa mère de son vivant, et l’avait pleurée après sa mort. Mais Kella seule lui savait gré de cette vertu.
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Zodek était haut.de taille; ses traits étaient réguliers; mais ses cheveux crépus et ses gros favoris de maquignon lui donnaient un air bellâtre ; et, comme les pommettes de ses joues étaient toujours colorées, on le prenait, à le voir, pour un ivrogne.
À l’étonnement de tous les villageois, Zodek avait jeté son dévolu sur Kella. Pendant quelque temps, il essaya, mais en vain, de faire des affaires pour M. Galien , le patron de son adorée. En vain aussi , Kella, à plusieurs fois, lui répétait-elle, devant toute la jeunesse du village, que son choix était fait. Zodek, malgré sa grossièreté ordinaire, ne se fâcha pas des rebuffades de Kella. Seulement , après avoir dardé sur elle ses grands et gros yeux à ileur de tête , comme s’il avait voulu la fasciner à la manière des serpents, il répondit : « J’attendrai. Tout vient à point à qui sait attendre. »
Il attendait depuis bientôt trois ans. , ,
Le moment lui parut venu.
La conduite de Tony et de Kalman excitait l’admiration générale ; et, pendant que le village entier parlait d’une ovation qu'on allait faire en leur honneur, Zodek • se rendit chez son patron Jokel, qui, pensif et les habits en désordre, se tenait dans un coin de la grange, transformée provisoirement en appartement.
— Eh bien, Jokel, dit Zodek en entrant, as-tu sauvé tes obligations et tes papiers? . ' y— Il me manque, reprit celui-ei, trois mille francs en or, plus, l’inventaire et le testament de ma femme ; tu sais, cet inventaire fait par le notaire que tu m’as recommandé. Gela m’intrigue, et j’étais à penser....
— Qui a mis le feu? interrompit Zodek; car ce n’est pas un hasard, cet incendie.
— Tu me prends donc pour un benêt? reprit Jokel
en souriant amèrement. Qui te parle de hasard? C’est une belle et bonne vengeance. On voulait me ruiner et me brûler mes papiers ; mais le coup a manqué. La maison est assurée. Pourtant, cet inventaire.... A propos, il parait que ton coreligionnaire Kalman a été admirable?
— Ah ! tu crois à Kalman? Grand nigàud ! C’est l’ami intime de Tony, et, de plus, le bien-aimé préféré de la petite Kella, qui, elle-même, est l’unique amie de Mariegrète, laquelle, je n’ai pas besoin de te le répéter, est l’amoureuse de Tony. C’est toute une famille de champignons, bons et mauvais, plus de mauvais que de bons.
— Que me cliantes-tu là, Zodek ? Mes pensées étaient ailleurs. Je soupçonnais.... Mais c’est un secret, je n’ose pas te le dire.
— Allons donc ! Est-ce qu’il peut y avoir un secret entre nous deux? Ne suis-je pas au fait de tous tes mystères? N’est-ce pas moi qui ai payé le notaire pour faire ce faux inventaire qu’on vient de te soustraire? Sois sans inquiétude. Il doit y avoir un second exemplaire dans les minutes du notariat. Je crois, par ma foi, qu’il s’agit de quelque chose comme trente mille francs. J’y • suis. Un zéro dé moins pour chacune de vos filles; au lieu de quinze mille francs, il a mis mille cinq cents. Que de fois, Jokel, je t’ai fait un zéro de plus !
— Eh bien, oui, nous sommes assez amis pour tout nous dire. Je soupçonne ma gaillarde de fdle aînée. Elle aime ce grand flandrin de maître d’école, un gueux, un pouilleux, qui fait le fendant. La seconde pourrait bien être au fait de tout cela. Tu sais qu’elle fréquente les sorcières d’Oberhof. On m’a assuré qu’elles passaient par la cheminée, à cheval sur des manches à balai, pour se rendre dans le bois de Richstet, où elles
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jouent aux billes avec des têtes de mort. Ma femme craignait mes filles aînées; elle n’aimait que Mariegrète.
— Tn te fourvoies, mon vieux, répondit Zodek. Tes incendiaires, je les connais, je les ai vus.
— Tu les as vus ! s’écria Jokel en bondissant comme un tigre de son coin sur Zodek, et en le saisissant au collet. Tu es prêt à dire cela devant la justice
— Devant le bon Dieu, eu personne,
— Ah! s’écria Jokel d’un ton moitié goguenard, moitié sérieux, au fond, tu es un honnête homme, tu as quelquefois des remords. Eh bien.... »
Il y eut uh moment de silence.
« C’est Kalman et Tony ; je les ai vus rôder autour de la maison à onze heures.
— Tu dois avoir raison, Zodek. Ce gueux de Tony me hait autant que je le hais. Il m’appelle usurier, suppôt d’enfer; il m’a menacé d’une dénonciation pour une misérable somme que me doit son beau-frère. C’est lui qui doit avoir fait le coup. Il en voulait probablement à ma caisse pour enlever Grète. Qui sait? elle est peutêtre de connivence avec lui, elle est l’amie de la fiancée de son complice. Oui, oui. Je les tiens. Va, Zodek, tu n’as qu’îi répéter cela, en ma présence, devant lo magistrat ; tu n’auras pas affaire à un ingrat.
— Oui, répondit celui-ci en souriant amèrement; tu me témoigneras ta reconnaissance par une pièce de cinq francs. Va, vieux grippe-sou, si je les accuse, si je les dénonce formellement, c’est.... »
Il s’arrêta un moment, puis, reprenant ,. il poursuivit :
« C’est que je les ai vus, surtout Kalman, un vrai tartufe de douceur et de piété; de plus, bête à ramer des choux. Tony fait de lui tout ce qu’il veut. On
va les fêter comme les sauveurs de ta fille et de ta fortune ' Tony, je crois, t'a sauvé même la vie. C’est bien drôle !
— Zodek, dit Jokel en jetant ses haillons et en cherchant dans un bahut un vieux paletot, nous avons un cheptel à partager en quinze jours. .
— • Eh bien, après?
— Tu vas m’accompagner à Strasbourg. Je te donne le cheptel à toi tout seul. Va, si tu n’étais pas juif, je te donnerais Mariegrète en mariage.
— Chansons! Mariegrète se moque de toi. Elle
épousera Tony si tu ne le fais pas flétrir. ,
— . C’est ce que nous allons faire. Il faut en finir. J’ai bien assez de mes deux futurs gendres, qui ne m’aiment déjà pas. Quant à Kalman, je le croyais honnête homme,
— Cela regarde la justice, » répondit Zodek.
Puis il ajouta à voix basse et à part soi :
« On t’en donnera des Kella, gredin de chiffonnier?.., »
Le dimanche suivant, au sortir de la messe, la jeunesse du village, catholique, juive et protestante, se réunit sur la grande place pour fêter Tony et Kalman. Deux clarinettes, un cornet à piston et un violon des environs avaient offert leurs services; Kalman et Tony furent décorés d’énormes bouquets ; on mit des rubans à leurs ehapeaux, et, escortés de tous les jeunes gens,
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musique en tête, ils se rendirent devant la maison de Mme Cahen, pour danser une ronde et chanter des choeurs en l’honneur de Kella et de Maiiegrète, cette dernièrè n’ayant pas quitté la chambrette de son amie depuis la soirée de l’incendie.
Dès que les jeunes filles furent prêtes, on se mit en marche pour l’auberge de la Charrue. Pendant le trajet, la jeunesse entonnait, à quatre voix, la chanson alsacienne que voici :
Que m’importe l’argent? que m’importe la gloire?
Quê m’importent les rois? que m’importe l’histoire? J'aime ma bien-aimée, elle m’aime à son tour,
Elle est comme je veux,' elle est comme un amour I Je suis grand, je suis fier, je suis millionnaire,.
Il n’est pas de garçon plus heureux sur la terre t L’amour remplace tout, [bis.)
Le bonheur est au bout ! (ter.)
Mon cousin Ambrosi ii’a pas de bien-aimée :
11 vient de s’engager, le voilà dans l’armée.
Bon voyage, cousin, tâche devoir la croix,
Et, pour comble de gloire, une jambe de bois,
Tu trouveras après une belle chrétienne,
Mais jamais, non jamais, si belle que la mienne! L’amour remplace tout,
Le bonheur est au bout!
Mon oncle est un savant qui connaît bien des choses;
Il répond aux oiseaux et fait parler les roses.
11 cherche le bonheur, le bonheur sans amour,- Il cherche le soleil, le soleil en, plein jour.
Fou! que ne va-t-il pas, le soir, sous la ramée,
Pour causer tendrement avec sa bien-aimée?
L’amour remplace tout,
Le bonheur est au bout!
Pendant ce court trajet et ce chant, Tony et Kalman avaient fait des rêves d’or. Non-seulement ils se voyaient
époux heureux de Kella et de Mariegrète, mais, fiers d’avoir fait une bonne action et d’avoir risqué leur vie pour le prochain, ils se rêvaient déeorés, assermentés et pensionnés par le gouvernement. Le maire, poiissé par les notables du village , avait déjà fait en leur honneur un court rapport, qui devait partir pour la préfecture par le facteur rural, lorsque, arrivés à l’auberge de la Charrue , ils se trouvèrent face à face avec six gendarmes à cheval, dont nn brigadier, qui débouchèrent du grand chemin de la forêt. Les gendarmes passèrent outre, et mirent pied à terre devant la maison de M. le maire. Ils furent bien vite entourés d’un groupe de curieux qui les avaient Suivis pour savourer la grande nouvelle dans, toute sa fraîcheur; et la répandre ensuite avec toute la célérité possible. 'Les questions tombèrent drues comme la pluie sur les gendarmes, qui, en Alsace, parlent le langage du pays ; et, lorsque, par une indiscrétion du brigadier, car les autres étaient muets comme des poissons, on apprit qu’il s’agissait de Tony et de Kalman, on crut un instant que le gouvernement du chef-lieu, ayant eu. connaissance de l’acte héroïque de ces jeunes gens, s était hâté d’envoyer six représentants armés de la loi, pour leur témoigner sa satisfaction, et pour les amener en triomphe dans la capitale de la province.
Aussi, quand, un quart d’heure après, l’on sut, par le maire, que les gendarmes étaient bel et bien venus pour arrêter Tony et Kalman, prévenus d’avoir mis le feu à 4a maison de Jokel, dans l’intention de le voler et de s’enfuir à Paris (ils ne se gênaient pas de dire, à qui voulait les entendre, qu’ils allaient en effet partir), la stupéfaction et l’indignation furent générales.
En un clin d’œil, le village entier sembla boule-.
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versé. ToutJe monde courait, criait, pérorait. Plusieurs jeunes gens, quittant brusquement l’auberge, délibéraient en pleine rue et à voix basse, les têtes penchées les unes contre les autres. Ils agitaient la question de savoir s’il fallait, oui ou non, s’opposer, à main armée* à l’arrestation de leurs amis, si faussement accusés, lorsque le brigadier, averti et instruit du fait, s’avança tout seul vers cette ruche, dont le menu fretin bour- * donnait autour, prêt à piquer au premier signal. •
« Mes amis, dit-il en allemand, pas de bêtises ; il faut que force reste à la loi ! Ces jeunes gens ne sont que prévenus. Demain peut-être ils seront relâchés par la justice, et vous pourrez les fêter alors en toute conscience. Mais, en tout cas, il faut qu’aujourd’hui ils me suivent à Strasbourg. Je serais fâché d’en amener six au lieu de deux, mais, je vous le répète, force restera à la loi ; et, si nous ne sommes pas assez nombreux pour nous faire obéir, demain je reviendrai avec tout un escadron. »
Ce petit discours fit son effet, d’autant mieux que Kalrnan, quittant l’auberge, annonça qu’il allait se constituer prisonnier, et qu’il se rendait garant pour son ami Tony. . .
Les groupes se dispersèrent sans répondre une syllabe ; car au village on questionne bien les gendarmes, mais on ne leur répond jamais. On sait que le moindre mot, que le moindre mouvement est interprété .par eux dans un sens ou dans un autre, et qu’ils font des rapports, sinon par écrit, du moins verbalemènt, à leurs chefs. >
Bientôt arriva le maire, qui, en hochant la tête, avait ceint son écharpe, et, cinq minutes après, Tony et Kalman se trouvaient arrêtés. v '
Ils avaient donné leur parole d’honneur de suivre les
gendarmes, sans faire la moindre tentative devasion, et le brigadier, fin limier, qui, au bout d'un quart d’heure, savait à quoi s’en tenir sur leur compte, leur avait permis de le devancer de cent pas, afin de n’avoir pas l’air de criminels, et de n’être pas exposés aux regards et aux quolibets des habitants des villages par lesquels ils devaient passer, avant d’arriver à la ville.
Tony et Kalman, quoique prévenus d’un crime, furent reconduis jusqu’à une lieue du village par toute la jeunesse de l’endroit. Et, loin de gémir et de pleurer, ils répétèrent en chœur et à tue-tête le refrain :
L’amour remplace tout,
Le bonheur est au bout!
YI
Tony n’avait pas encore quitté le village , que Mariegrète, sentant instinctivement d’où partait le coup , courut chez son père , qu’elle trouvait dans sa grange. • .
« Mon père, dit -elle d’un ton ferme, quoique d’une voix tremblante, je vous ai toujours obéi. Je ne vous ai jamais fait de reproches sur votre conduite envers ma mère, que vous avez fait souffrir, ni sur votre ingratitude envers Tony, qui, après tout, vous a fidèlement servi. »
Jokel releva la tête, et regarda sa fille avec stupeur; car jamais Mariegrète n’avait osé lui faire la moindre observation.
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« Vous pouviez renvoyer Tony, poursuivit Grète, lui refuser votre fille ; mais le calomnier, le dénoncer à la justice, l’accuser d’un crime infâme, c'en est trop. Mon père, vous aurez un terrible compte à rendre à Dieu. •
— : Que me veux-tu? demanda Jokel d’un ton bref et sec.
— Je viens vous prier de vous désister de votre plainte et d’épargner la honte à Tony, et surtout à Kalman, qui a sauvé la vie à votre fdle.
— Tu es une enfant. Tu crois donc avoir été en danger? Farce que tout cela ! C’était pour me voler mon argent et pour me ruiner, afin de me forcer de t’offrir à Tony au rabais. C’est un scélérat fini. Quant à Kalman, l’ami de ta petite juive, c’est un tartufe. Je me méfie d’un jeune homme qui prie Dieu trois fois par jour. Zodek, son coreligionnaire, et qui certes ne l’accusera pas à faux, les a vus .rôder ensemble autour de la maison de dix h onze heures. Qui sait? Tony avait peut être l’intention de t’enlever, d’abuser de ta naïveté et de ta confiance en lui. Tes sçenrs l’ont empêché de monter l’escalier. D’ailleurs, il fallait enlever le magot pendant qu’il me jetait par la fenêtre, sous prétexte de me sauver. Que veux-tu? s’ils sont innocents, tant mieux pour eux. C’est l’affaire de la justice.
— Miséricorde, s’écria Mariegrète en se tordant les bras au-dessus de sa tête. Mon père, vous savez aussi bien que moi que ces jeunes gens sont incapables d’un crime. De grâce! dites un mot; songez à la honte que vous leur ferez subir. Dans ce moment même, on les arrête pour être conduits à pied, et les mains enchaînées, à travers cinq villages, .dont les habitants les con- v naissent tous. O mon père, c’est horrible!
— ^ant mieux! répondit Jokel froidement. Cela abattra un peu leur orgueil.
— Mon père, j’aime Tony.
—Je le sais.
— Et je n’épouserai jamais un autre jeune homme»
— C’est bien, ma fille. Seulement, comme je ne te donnerai pas ma permission, tu attendras ta majorité, et tu m'enverras comme tes sœurs viennent de le faire, une soumission non respectueuse.
— Elles font bien! répondit Mariegrète indignée. J’avais défendu à Tony de me parler et de me voir, parce que je savais qu’il vous déplaisait, bien qu’il fût votre plus fidèle serviteur. Je lui ai dit: « Attends, j’attendrai. » Mais si vous croyez me séparer de lui et me faire renoncer h. son amour par des moyens infâmes ; si vous croyez qu’il suffise de le flétrir injustement pour que je recule devant cette flétrissure, vous vous trompez. Je vous avertis que, même condamné, Tony restera le fiancé de mon cœur; que je le suivrai partout, moi toute seule. C’est naturel, ajouta-t-elle en changeant de ton: moi seule je puis rester avec lui; car moi seule je sais qu’il n’est pas coupable.
— Je ne croyais pas ma Mariegrète si corrompue, reprit le père, effrayé par l’éloquence de sa fille ; éloquence inspirée par la logique du cœur, et qui se . trouve partout, surtout dans les campagnes alsaciennes, où l’instruction est plus répandue que dans les villages français. Est-ce ta petite juive qui t’apprend ces belles choses? On dit qu’elle a la langue très-affilée et bien pendue; faut-il la dénoncer aussi?
— Malheureux! s’écria Marie; dénoncer Ivella! Mais l’enfer même la défendrait. Vous ne savez pas ce qu’elle a fait pour son père, pour sa mère, pour ma mêle, 'oui, pour ma mère, que vous avez laissée mourir
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de faim, et qui serait morte uûe année plus tôt sans Kella, qui est mon amie, mon unique et seule amie.
— C’est bien! c’est bien! s’écria Jokel impatienté; va-t’eu au diable et laisse-moi.
— Il viendra un temps où vous m’appellerez, où, au lieu de me dire: « Va-t’en! » vous me direz: « Viens, ma fille!... ».
Puis, s’arrêtant tout court et craignant de blasphémer, la jeune fille, reculant d’effroi, s’écria:
« Mon père, vous ne croyez pas eh Dieu !
— Non, ma fille, je ne crois pas au Dieu des juives vertueuses. ' ' •
— Vous nè croyez en aücun Dieu, mon père ; car la vertu s’appelle vertu pour une juive comme pour une catholique. Jamais Kella ne m’a donné un conseil qui fût contraire à notre sainte religion. On dit, mon père, que vous faites l’usure; que vous fabriquez, avec Zodek, votre ami, celui-là, quoique juif, de faux engagements; que vous demandez deux fois votre argent , quand vdus supposez que le débiteur a perdu sa quittance. On dit, oui, l’on m’a dit que vous aviez frustré, d’une manière indigne, vos deux filles aînées de l’héritage de leur mère. ,
— Langue de vipère! s’écria Jokel en se levant rouge de colère; va -t’en! ou je te chasserai comme une.... » Il rencontra l’œil bleu où brillait une larme de Mariegrète, et s’arrêta. Celle-ci, presque anéantie et se reprochant son audace irrévérencieuse, dit d’une voix k moitié étouffée :
* Mon père, je m’en vais. Quand vous serez dans le malheur, rappelez-vous que vous avez une fille ! »
Dans ce moment même, lo maître d'écolef, futur mari de la fille aînée de Jokel, se rendait k l’étude du notaire qui avait fait l’inventaire de la défunte mère de sa
fiancée. Le notaire était décédé depuis six mois, et sa charge avait été vendue à un honnête jeune homme des environs.
Quand celui-ci, après de longues recherches, eut trouvé la copie de l’inventaire demandée par le maître d’école, il lut en marge, de la main même du défunt notaire, la note que voici :
« Sur mon âme et sur ma conscience, cet inventaire est faux. Au lieu de mille cinq cents francs, il revenait quinze mille francs à chacune des héritières. L’argent que j’ai accepté par l'entremise d’un juif,. comme tout le reste qui ne m’appartenait pas légitimement, vient d’être versé dans la caisse de l’hôpital de Haguenau.. Que Dieu me soit miséricordieux ! »
Le maître d’école avait lu cette note par-dessus l’épaule du notaire. Acte fut dressé de cet aveu. Il se rendit incontinent à Strasbourg, chez un avoué, dans le but de demander un nouvel inventaire de la fortune de sa défunte belle-mère; mais il eut soin de n’en rien dire à personne qu'après la célébration de son mariage, qui, en effet, eut lieu quinze jours après cette découverte, sans trompette et sans fifre , comme dit le proverbe allemand.
On approchait de a fête juive de rase h haschanüh (nouvel an). C’est l’époque la plus solènnelle de l’aimée. Huit jours avant la fête, les juifs se rendent tous les jours à la synagogue, à cinq heures du matin, et jeû-
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nent d’ordinaire une demi-journée. Le jour de rasch hasehanah, selon le Talmud, Dieu le Père préside le tribunal de justice souveraine pour tous les humains. Il se fait présenter le dossier de chaque créature, dossier oh sont inscrites les bonnes et les mauvaises actions, et il en fait la balance. Les bonnes actions se transforment en anges, les mauvaises en démons ; les uns demandent le bonheur, les autres le malheur de celui qui se trouve devant la barre. Des archanges, faisant office de secrétaires, inscrivent tout. Dieu alors prononce le jugement, que les archanges inscrivent incontinent dans le grand-livre, sans pourtant le sceller. Il reste au prévenu dix jours de répit, pendant lesquels il peut prendre la résolution de renoncer au mal et de revenir au bien, pour mitiger, pour changer même la décision souveraine. Pendant ces dit jours de repentir, c’est ainsi qu’on les appelle, les juifs orthodoxes jeûnent tous les jours une demi-journée, prient trois fois par jour, font la charité, vont visiter les âmes sur les tombes de leurs défunts parents, et finissent enfin par jeûne absolu de vingt-quatre heures» de jom kipour (jour de pardon), pendant lequel ils ne quittent pas la synagogue. Ce jour-là, Dieu tient un second lit de justice pour reviser et sceller du sceau souverain les jugements inscrits le jour de rasch h-aschanah. Dès lors, le sort de tout être humain se tfouve inscrit dans le grand-livre, sort inexorable du moins pour le cours de l’année. Tel est condamné à périr par le feu, tel autre est enregistré pour faire fortune. Toutefois, il y a encore un petit recours jusqu’à la fêle de hasehanah rabah (fête des bouquets d’osier), qui se célèbre quinze jours après le jour de pardon, au milieu de la fête des cabanes. La nuit de hasehanah rabah , les extraits de tous les jugements, copiés, scellés etpa-
rafés, sont envoyés par le bon Dieu à tous ses mandataires célestes et terrestes, et, dès lors, la justice, si sévère soit-elle, aura son cours.
La veille de rascli huschanah, tous les juifs se font des visites, et se souhaitent une bonne année avec trois mots hébraïques, qui veulent dire : « Bonne inscription et bon cachet. » Les ennemis les plus acharnés se pardonnent et se réconcilient ce soir-là, et toute inimitié entre juifs, non éteinte au jour de l’an, menace de durer jusqu’au delà de la tombe.
A la pointe du jour, on se rend à la synagogue. Là, les juifs ôtent leurs chaussures, et mettent une tunique - blanche, qui leur servira de chemise mortuaire, et que tout israélite orthodoxe se fait faire le jour de sa noce. L’office dure jusqu’à midi. Après la lecture du chapitre racontant le sacrifice d’Abrahain, le maître corniste (bal thokéa ) monte à l’estrade sacrée, prononce la bénédiction voulue, prend une corne de bélier recourbée, et en tire des sons lugubres et frémissants, transmis par tradition, sons qui annoncent qüe la séance divine est ouverte, et que le moment est venu de faire pénitence.
Cette corne est un emblème du bélier, que le patriarche Abraham substitua à son fils, remplaçant ainsi les sacrifices humains par le sang des animaux, sacrifice qui, à son tour, est remplacé par la pénitence et la prière. •
Ce moment est à la fois terrible et solennel. D’ordinaire il est précédé d’une courte allocution du rabbi, qui engage ses frères à faire une pénitence sérieuse par des actes, et non pas seulement par des paroles et des larmes.
Tous les juifs étaient indignés de l’arrestation de Tony et de Kalman. On savait que Zodek, jaloux de son heureux rival, les avait dénoncés, et qu’il allait
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faire un faux serment. Personne cependant n’osait lui faire des reproches, car Zodek était regardé comme un homme dangereux.
Le rabbi seul, sur la prière de Kella, sa petite nièce, se proposa de faire une dernière tentative sur Zodek. Il l’avait déjà invité deux fois à venir lui parler; le juif récalcitrant, se doutant de l’intention du rabbi, prétexta des affaires importantes et ne comparut pas. Mais, pour être vicieux, Zodek n’en était pas moins superstitieux. Il violait souvent la loi sur le sabath et sur l’abstinence ; mais il n’aurait eu garde de ne pas paraître à la synagogue le jour de rascli haschnnah, croyant dans son for intérieur, comifie tout dévot ’ de mauvaise foi, qu’il suffisait de pleurnicher et de se frapper la poitrine en psalmodiant des prières hébraïques pour attraper une bonne inscription dans le grandlivre, sauf à recommencer le lendemain de jom kipour.
Tout homme qui trompe ses semblables se flatte en même temps de pouvoir tromper Dieu.
Le rabbi, donc, en dernière instance, compta sur son prône de nouvel an, et prépara ses armes, non pas tant pour convaincre ce pécheur, que pour sauver deux êtres innocents.
Le jour venu, et avant la cérémonie de la corne du bélier, le rabbi monta à l’estrade du tabernacle, et prononça l’allocution suivante :
* Voici venir, mes frères, le moment où Dieu, dans sa souveraine justice, passe en revue nos actions de tout une année et met en balance le bien et le mal.
« Voici le moment où-cesse le mensonge, où commence la vérité; où cesse l’injustice, où commence la justice; où l’homme pâlit devant son juge, où tous les hoehets de la fausse grandeur et de la vaine gloire disparaissent devant la vraie vertu et l’action simple et méri- 327 19
toire. Voici enfin le moment où l’homme, cité à la barre du Créateur, doit se dire : « Que suis-je? d’où viens-je? où vais-je? »
« Oh ! scrutez bien vos cœurs, frappez-les si vous vous sentez coupables, faites pénitence, implorez à genoux votre pardon pour le mal que vous avez fait, et prenez la ferme résolution de n’en plus faire sciemment dans l’avenir; car le Dieu devant lequel vous vous trouvez est, avant tout, juste. Il récompense le bien au centuple jusqu’à la millième génération ; mais il punit sur cette terre même, jusqu’aux arrière-petits-enfants. N’espérez pas lui échapper, ne vous dites pas à part vous : « Que m’importe la justicé de Dieu après ma mort, pourvu que je mène joyeuse vie! » -Illusion fatale ! Il frappe le corps et il frappe l’àme. Il atteint le père et il atteint le fils ; sa main s’appesantit sur le frère et s’appesantit sur la sœur. Il renverse l’oncle et terrasse le neveu. Toute famille est solidaire devant sa justice, et il faut qu’il en soit ainsi. Il serait par trop odieux que le méchant pût lutter corps à corps avec le Seigneur, et emprunter une certaine grandeur par la lutte même. Il faut que le méchant soit puni dans les êtres qui lui sont chers, des êtres qui n’ont pas la gloire du combat. Tel scélérat, tel impie qui, de gaieté de cœur, livrerait son âme à Satan, recule quand il s’agit de lui livrer son enfant. D’ailleurs, que certains philosophes protestent, il n’en est pas moins vrai que, même la justice des hommes, et malgré elle, frappe le criminel jusque dans la troisième génération, et que le sang d’un supplicié rejaillit jusqué sur la figure du petit-fils. Le fils peut tacheter la faute du père par une conduite exemplaire, et il peut également la racheter devant Dieu. Tel malheureux, issu d’une famille réprouvée, dont la naissance même est quelquefois un