‹ Histoires de villageChapitre 3 sur 16 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

bois, et encore avec un couteau ébréché, je nie suis taillé dans la langue française un manteau troué à plus d’un endroit et dont les bords sont maculés de fange populaire; mais l’étoffe en est solide et bon teint. Qui sait ? Elle durera peut-être aussi longtemps que maint tissu de velours et de soie.

Paris, le 15 janvier 1860.

SELMEL.

Non loin de Rohnviller se trouve, au milieu d’un petit bois de chênes, un moulin appelé le Bruchmiihle. De tout temps, ce moulin fut le plus riche de l’Alsace. Sept canaux pour le blé, autant de chanvreries, deux scieries, et de plus, presque toutes les terres à une demilieue k la ronde, y compris deux bosquets, appartiennent à ce riche domaine. Jadis le propriétaire était un noble seigneur, mais à l’époque où commence notre récit, le gentilhomme avait depuis longtemps disparu et cédé la place à un paysan dont le nom, il est‘vrai, n’avait jamais figuré sur les listes électorales (de sa vie il ne sut lire deux mots de français), mais qui répétait souvent, en riant, qu’il pourrait, s’il voulait, acheter la . moitié de la Chambre des députés. Du reste , personne ne savait, ou du moins ne disait son nom : on l’appelait 327 •. 1

tout court le Bruchmüller. Il avait une fille unique, Salomée; en dialecte alsacien : Selmel.

C est 1 histoire de cette jeune fille que je vais vous conter.

• La nature est partout la même ; seuls les caractères varient selon les mœurs, les temps et les lieuavMais l’histoire d’un cœur est en même temps celle de tous les hommes qui en ont un, partant de l’humanjté entière.

Selmel eut pour gouvernantes la nature et sa mère. Malgré l’opulence de ses parents, son instruction fut confiée au maître d’école du village. Elle ne se distinguait des autres jeunes filles r que par sa bonté , par la fermeté de son caractère que le magister qualifiait d’humeur fantasque , • enfin par son ajustement, qui le dimanche , frisait le costume des dames de la ville. Elle avait atteint sa dix-huitième année et pouvait à peine prononcer quelques phrases en français; elle ne savait pas compter et prétendait qu’elle n’y parviendrait jamais. Elle avait bien une petite épinette que son père avait payée deux cents francs, et qui, soit dit en passant, en valait tout au plus cinquante; mais Selmel ne se sentait guère en goût de passer par les études élémentaires du piano, et afin de se soustraire à ce fastidieux exercice, elle répétait à chaque leçon que l’instrument était faux et qu’il fallait envoyer chercher un accordeur à Strasbourg. Cependant, comme

• SELMEL*.

elle avait une belle voix, elle obtenait à force d’obsession^ que son maître, au lieu de lui donner sa leçon', se mît lui-même au piano pour l’accompagner : besogne peu facile en vérité, car elle chantait suivant ses inspirations bonnes ou mauvaises, gaies ou tristes, sans observer d’autre mesure que celle de son bon plaisir.

A ces accents partis du cœur, le maître souvent s’arrêtait, ses doigts décharnés restaient collés aux touches poudreuses de l’instrupient ; il hochait la tête en fixant sur son élève un regard profond et pénétrant, comme s’il eût fait une importante découverte. Mais alors Selmel éclatait de rire, et, s’élançant d’un bond derrière la table, elle prenait la grosse bible, l’ouvrait brusquement et invitait son maître à l’écouter. En vain, tout ébahi, protestait-il qu’il savait tout cela par cœur :

« On n’entend jamais assez, répondait-elle, l’histoire de Rnth et celle de David, le grand roi. » De plus en. plus étonné , car c’était à son insu que Selmel avait cultivé cette lecture , le magister s’exécutait tant bien que mal, et avalait jusqu’au bout l’épisode biblique où l’on raconte çomment David, pour se sauver, fit le fou chez les Philistin's. La lecture finie, il hochait de nouveau la tête et se, mettait en route pour retourner à son village, accompagné d’un valet du moulin.

Outre la bible, Selmel avait encore lu quelques romans de chevalerie que le premier valet du moulin lui avait apportés de Bischwiller. C’était là toute sa science.

En revanche, Selmel avait été richement dotée par la nature. La première vertu de Selmel c’était sa santé ; vertu peu romanesque , sans doute , mais bien des dames parlant quatre langues auraient porté envie à Selmel, qui de sa vie n’avait connu la migraine ; car

elle ne s’était jamais ennuyée, si ce n’est à l’école, d’où elle s’échappait quelquefois pour aller à la fenaison, ou faire un bouquet de bluets et de marguerites à sa mère , ou bien encore cueillir au bois' des fraises destinées à son père.

Elle n’était pas svelte, mais bien prise, et elle portait fièrement sa tête dégagée. Elle avait le nez un peu retroussé, finement sculpté, les narines éveillées, les lèvres saillantes et vermeilles, l’œil bleu comme une flamme de punch , les cheveux d’un châtain foncé. Son teint variait selon la saison : pâle en hiver, bistré en été, rose au printemps. Son pied était petit, sa bouche grande ; mais il semblait que ce fût exprès pour laisser mieux voir ses dents blanches comme celles d’un caniche. Selrnel ne se doutait pas de sa beauté ; jamais elle n’avait demandé à personne si elle était belle, pas même à son miroir. Lorsqu’elle riait de son rire franc et sonore, tout son corps s’agitait en gracieuses ondulations, surtout sa gorge, qu’elle couvrait d’une gorgerette de toile éclatante de blancheur, selon la mode des Alsaciennes aux bords du Rhin, lesquelles ne portent point de guimpes.

D’ordinaire, les allures et les gestes d’une villageoise sont rudes et énergiques. Les contours de la figure, la pantomime des mains et des bras, tout cela est primitif. Il y a cependant au village des jeunes filles qui portent la noblesse empreinte sur leur front, et dont chaque pas est harmonieux. Telle était Selrnel. Tous ses mouvements étaient rapides, mais gracieux, d'un seul jet; jamais elle ne commettait une maladresse j jamais elle ne brisait rien. Outre sa manière de rire, elle avait un autre mouvement particulier, c’était de relever d’un air narquois le coin droit de la bouche. On eût pu alors la prendre

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pour uni jeune filte dissimulée ; mais ce n’était chez elle que le signe d’une petite dose de ruse que., la nature refuse" rarement à une fille d’Ève.

Ses parents ne lui avaient jamais rien refusé; mais aussi Selmel n’avait jamais eu des désirs extravagants. Voilà ce qu’était, à dix-huit ans, Selmel la fille unique du riche. Bruchmüller.

La Chandeleur était depuis longtemps passée, les rouets avaient été remis au grenier, le chanvre et le lin’ avaient été livrés au tisserand, et déjà le soleil de mars promettait de faire éclore les primevères, les boutons d’or et les fleurs de sang des pêchers. Le vaste jardin du meunier était sens dessus dessous , Selmel y passait des journées entières; elle en avait fait border les allées de buis, en se réservant au milieu un petit morceau de terrain découpé en forme de cœur, entouré également de buis, pour y planter ses fleurs favorites. Les marchandes de graines de Bade et de Wurtemberg, qui, chaque année, rapportent le printemps en Alsace, rendaient déjà au moulin de fréquentes visites assez lucratives, et quand Selmel, dans son langage simple, mais expressif, leur faisait la description de quelque fleur nouvelle, vite, elles se mettaient en campagne pour la lui procurer, car c’était une bonne pratique qui ne marchandait jamais.

Les groseilliers étaient taillés: la vigne fut redressée, le cabinet de verdure réparé, de nouveaux parterres fu-

rent tracés. Les beaux jours de mai approchaient rapidement et le jardin avait besoin d une nouvelle façon, travail que Selmel dirigeait toujours elle-même. Sa mère ne pouvait y entrer que quand tout était fini. Son père s’y promenait en souriant, et arrangeait luimême les Nouvelles clôtures en pieux de chêne durcis au feu par le bas , pour en prévenir la trop prompte décomposition. Leçon pour les hommes.

Selmel s’était choisi deux auxiliaires parmi les femmes qui travaillaient chez elle à la journée. En outre, Marie, gentille fille de Herlsheim, remplissant les doubles fonctions de cuisinière et de trayeuse de vaches, avait demandé comme faveur particulière de travailler au jardin. Depuis quelque temps, Marie avait perdu les roses de ses joues, elle était deveuue soucieuse, taciturne ; ses chants ne retentissaient plus sous la 'voûte de sa haute cuisine.

Les deux ouvrières s’étaient dirigées vers un banc de gazon où elles s’occupaient activement à vider en cadence une jatte de lait caillé que Marie leur avait apportée. Pendant que ses compagnes besognaient de la cuiller, Marie travaillait vigoureusement de la bêche, et Selmel , à coups de râteau , écrémait les mottes trop épaisses.

Tout à coup Marie, en s’approchant de Selmel , lui dit d’un ton triste et éploré :

« Ma chère Selmel, tu es une bonne fille. (Gomme il y avait dix ans qu’elle était dans la maison, elle la tutoyait.) Mon cœur me dit que tu auras pitié de moi, car je suis bien malheureuse ! »

Selmel ne la laissa pas achever. Malgré ses dix-huit ans, d’un regard elle avait tout deviné.

« Sois tranquille , Marie , reprends ta bêche, car voici revenir les deux ouvrières. ?

SELMEL.

Selmel prit une autre bêche, et se mit à travailler côte à pôte avec Marie.

« Tu aimes, dit-elle à Marie à voix basse, et tu es trompée. Qui est ce malheureux? car les parjures sont maudits.

— Le frère de Gressian, Natzi, premier valet de la chanvrerie. »

Selmel pâlit.

— Tant pis, continua-t-elle, veut-il t epouser?

— Depuis plus d’un mois, il ne me regarde plus ; disle à son frère : quand celui-là saura ce qui se passe, il le forcera à tenir sa promesse, ou il le tuera.

— D’où connais-tu si bien Gressian? demanda la pénétrante Selmel.

' — Qui ne connaît Gressian, répondit Marie , le plus brave garçon à vingt lieues à la ronde ?

— Mais Natzi n’est pas Gressian, reprit Selmel.

— Oh ! non, bien sûr ! Va, Selmel, ne me fais pas de reproches, tu n’as pas encore aimé, tu n’es qu’une toute jeune fille, et le curé dit toujours que nous sommes très-faibles. Je l’aime, Natzi ! Pour lui, je me serais précipitée dans le Rhin ; hélas ! c’est la seule ressource qui me reste aujourd’hui!

— Tais-toi, interrompit Selmel, rentre à la maison, je ferai mon possible pour que mon père et ma mère ne soient pas instruits de ce qui se passe, car mon père est sévère. Va donc et ne pleure pas, ou tu me feras pleurer aussi. »

Marie s’esquiva pendant que ses compagnes s’approchaient de leur maîtresse, qui rentra à la maison quelques instants après.

Le meunier et le magister étaient assis devant la fenêtre sur un gros bloc de chêne. Selmel s’approcha de son père pour l’embrasser; celui-ci, prenant sa

fille par le menton et lui relevant doucement la tête, lui dit :

« Sais-tu, Selmel, de quoi le maître d’école m’entretenait tout à l’heure? Il me disait que te voilà déjà bien raisonnable, et en âge. de te marier.

— Et c’est parce qu’il me trouve raisonnable que mon cher maître veut que je fasse une folie? Non, non, j’ai bien le temps d’y songer! »

Le visage du père se rembrunit.

« Écoute-moi, Selmel, reprit-il avec gravité, je ne t’ai ja&ais rien refusé ; mais, en ce qui concerne ton mariage, ma volonté seule doit prévaloir. Lorsque je te dirai : marie-toi, tu te marieras, et quand je te dirai: épouse celui-ci, tu épouseras celui-ci et non celui-là! Du reste, jusqu’à présent, il n’y a que le maître d’école qui parle de cela.

— Père, cria la meunière par la fenêtre, viens dîner; voilà assez longtemps que tu jases, tout se refroidit. »

Selmel donna deux baisers à sa mère.

Gressian, premier valet du moulin, était un de ces hommes dont, en temps de guerre, on fait les héros: franc, sincère, fier, plein d’honneur. Jamais il n’avait subi une insulte sans en tirer vengeance, jamais non plus il n’avait fait de mal à une mouche. Riche et pauvre était tout un pour lui, et il réalisait à la lettre le proverbe : Premier venu , premier moulu. Il était si con-

SBLMEL.

sciencieux dans ses fonctions, qu’il n’aurait pas gardé une poignée de son qui ne revint légitimement au moulin. Tel n’était point Natzi, à qui était dévolu le soin de la chanvrerie. On a souvent affaire dans cet emploi à de jeunes filles, lesquelles suivent continuellement le mouvement de la meule rapide comme le vent ; travail fort dangereux si l’on n’est pas très-agile. Quand donc une belle jeune fille arrivait avec son chanvre, l’égrillard Natzi offrait ses services, presque toujours acceptés et largement récompensés. Gressian,. au contraire, était toujours grave, mais plein de sérénité ; .ses réponses étaient douces et calmes, il n’avait jamais de difficultés avec les paysans qui venaient moudre. Aussi, le moulin n’avait-il jamais été si bien achalandé que depuis qu’il y travaillait. Malgré une assez grande différence d’âge, les deux frères se ressemblaient beaucoup ; mais ce qui dans la figure de Gressian indiquait la douceur, devenait chez Natzi, par un trait particulier, le signe d’une maligne ironie ; différence qu’on rencontre souvent dans ce qu’on appelle air de famille, et qui trahit toujours les qualités intimes du cœur.

Lorsque Gressian sortait, ce qui n’arrivait guère que le dimanche, il allait à Rohrwiller voir son oncle, beaufrère de feu sa mère. Jamais il n’allait à la danse, jamais il ne s’enivrait, jamais il nejouait aux cartes; trois défauts fort communs en Alsace. D’ordinaire, il s’entretenait avec son oncle des affaires de la commune, quelquefois même de celles de l’État. Pendant ces conversations, sa cousine restait pour ainsi dire suspendue à ses lèvres. Bieti qu’elle fût très-jolie, Gressian ne lui faisait pas la cour, ce dont le père lui-même finit par être frappé.

« Ah çà S Gressian, lui dit-il un jour, quand songeons-nous au mariage ?

— J'y pense, mais je ne me marie pas, répondit Gressian. .

— Savez-vous, mon père, dit alors Catherine d’un ton malin, savez-vous que Gressian est Lien fier? Il n’a que de grandes idées en tête ; c’est dommage qu’il ne soit pas un gros seigneur. »

Le père comprit sa fille, mais Gressian fit le sourd, et. répondit tout simplement:

« Je ne suis qu’un pauvre valet.

— Ça ne fait rien, reprit son oncle. 11 y a peu de garçous comme toi, Gressian ; feu ta mère l’a toujours dit :

« Mon Gressian ira loin si on ne l’arrête pas. » Sais-tu que je suis fier de toi? Tu as au moins trente ans maintenant. Eh bien ! quand tu voudras ma petite Catherine, elle est à toi ; c’est ma fille unique, et elle vaut bien Selrnel, quoique moins riche.

— Et moins belle, » ajouta Catherine avec un regard significatif.

Ces mots froissèrent Gressian.

« Qui parle de Selrnel? interrompit-il vivement, je ne songe pas encore à me marier.

— Écoule, Gressian, reprit son oncle en baissant un peu la voix, si tu t’es mis martel en tête pour Selrnel, je te tiens pour fou, le meunier ne te la donnera jamais. Il veut pour gendre quelque beau damoiseau de Strasbourg; pour lui, tu n’es qu’un valet, pour moi, tu es , Gressian de Sesenheim. Selmèl a des prétentions; elle

se promène en voiture à deux chevaux et se balance nonchalamment dans sa nacelle peinte. Elle porte des chapeaux de paille et joue du piano. Ma Catherine, au contraire, file du chanvre, và aux champs, conduit même la charrue au besoin. Juge laquelle des deux convient mieux à un paysan ; et d’ailleurs, n’as-tu pas de quoi vivre chez moi? Mais si, comme Catherine me

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l’a dit, tu t’es amouraché de Selrnal, ma. foi, tant pis pour toi. Dans un an, ma fille aura dix-neuf ans; alors, je te l’offrirai encore une fois. Après cela, je ne t’en parlerai plus; j’attendrai que tu viennes me la demander avec larmes et prières, et si à ce momentlà elle est encore libre et quelle t’aime , eh hien ! je verrai. Va. »

Lorsque Gressian s’en retourna chez lui , Catherine l’accompagna pour aller voir son amie Selmel ; car Selmel, nul ne savait pourquoi, avait pris pour amie la cousine de* Gressian. La conversation de nos deux jeunes gens pendant leur trajet ne serait pas longue à rapporter. Ils n’échangèrent pas une parole.

Selmel était sur le perron de la maison quand Gressian entra avec Catherine dans la cour de laBruchmühle. Une rougeur imperceptible'colora ses joues.

« Tu ne pouvais venir plus à propos, cria-t-elle à Catherine, j’allais t’envoyer chercher. Les eaux sont assez hautes, nous allons à la pêche; Gressian et Natzi nous conduiront. Tout est prêt, même le clair de lune. »

Gressian répondit qu’il n’avait pas le temps; mais, Selmel insistant, il fallut bien se soumettre. Catherine accepta volontiers la proposition, à condition qu’on ne dirait rien à son père ; ce qu’on lui promit.

La Mottre, qui met le moulin en mouvement, est une rivière étroite, mais assez profonde, et, comme elle s’en- 11e à la moindre pluie, elle est aisément navigable pour de petits bateaux ; aussi y voyait-on presque sans cesse Selmel, fort habile batelière. Sa' nacelle était peinte, et l’avant recouvert d’une toile servant d’abri. contre le soleil. Natzi revint, en chantonnant, du bord du ruisseau, annoncer à son frère que tout était prêt, et qu’il se disposait à prendre beaucoup de truites. Il ne se

doutait guère qu’il allait lui-même faire un tour dans leur humide demeure.

Gressian, bien à contre-cœur, entra dans le bateau. Bientôt parurent Selmel et Catherine ; puis enfin Natzi sauta à son tour dans la nacelle, et l’on se mit à ramer vigoureusement en amont. Selmel, dans une intention particulière, se mit à railler Catherine sur son inhabileté à manier la rame. Celle-ci, piquée au jeu, et ne voulant pas rester en arrière de son amie, qui dans sa pensée était sa rivale, prit aussitôt l’aviron, tandis que Natzi, au lieu de truites, prenait des grenouilles* sur quoi Selmel se mit k- rire si violemment que le bateau en vacilla. La lune, émergeant de dessous un nuage, vint éclairer ce groupe de sa blanche lueur. De toutes parts brillaient les lumières des villages voisins, et de temps en temps quelque paysan, passant sur les bords de la rivière , s’arrêtait un instant pour voir le résultat de la pêche.

« Si tu es fatiguée, Catherine, dit Selmel; viens sous la banne, et assieds-toi sur cette planche sèche, je ramerai pour toi.

— Non, dit Gressian, donne-moi l’aviron. »

Catherine vint s’asseoir à l’endroit qui lui était désigné, et feignit de s’endormir. Elle s’était aperçue que Selmel avait quelque projet, et elle voulait pénétrer ce mystère. Il se fit un long silence, pendant lequel Natzi jeta son filet et ne retira que deux grenouilles.

« Natzi est plus heureux à la chasse aux filles qu’à Ja pêche des truites, dit Selmel.

— Vraiment ! mais comme Selmel est railleuse aujourd’hui! répondit celui-ci.

— Chut ! interrompit vivement Selmel ; que penserais-tu, Gressian (elle le tutoyait aussi, car ils s’étaient connus tout enfants), que penserais-tu d’un garçon

SELMEL.

qui aurait ensorcelé une pauvre fille et qui l’aurait délaissée? »

Natzi pâlit, son filet lui échappa de la main, tandis que Gressian, relevant sa rame, laissa dériver le bateau.

« Où veux-tu en venir? dit-il.

— Bast ! chansons ! interrompit Natzi.

— Tu siffles bien haut, beau merle, mais tu sais bien ce que je veux dire, répliqua vivement Selmel.

— De quoi s’agit-il ? demanda Gressian. Si mon frère

a fait quelque mal, je le noie ici avant de rentrer au moulin. , •

— Quel malheur pour toi d’avoir un pareil frère î reprit Selmel les joues inondées de larmes ; songe qu’il a trompé la pauvre Marie.... »

A ces mots Gressian changea de couleur, le rouge de la colère et de la honte lui monta au front. Il saisit sa rame. Natzi, qui craignait son frère comme un dieu, le \Y voyant prêt à fondre sur lui, chercha son salut dans la fuite et se précipita à l’eau. Mais Gressian, transporté de fureur, lui lança son aviron et le blessa à la tête : Natzi, fuyant toujours, gagna promptement le bord. Catherine se réveilla ou feignit de se réveiller.

« Jette-moi la rame, cria alors Gressian, jette-moi la rame, misérable, ou je m’élance après toi et je t’étrangle ! »

Catherine se mit à crier, car la nacelle, livrée à elle- ; ,Y, Y même, était rapidement entraînée au gré du courant.

Selmel resta immobile et pensive : la juste colère de Gressian lui causait intérieurement de la joie.

Natzi tâtant sa blessure, parut balancer un instant ; toutefois, n’osant pas désobéir à l’ordre de son frère, il entra une seconde fois à l’eau, saisit l’aviron et le jeta dans le bateau en le dirigeant de manière à attein-

dre Selmel. Mais Gressian prévint le coup, et la jeune fille, toujours absorbée dans ses réflexions, ne s’aperçut de rien.

« Ne reparais pas à mes yeux de trois mois, cria Gressian à son frère, ou tu peux recommander ton âme à Dieu.

• — Ah ! tu es en fureur, répondit Natzi de la berge, parce que l’orgueilleuse Selmel t’a mis la puce à l’oreille ; tu crois donc qu’elle t’épousera ? Grand niais, va ! Elle restera toujours la fille du Bruchmüller, et toi tu resteras valet comme devant. Eh bien ! oui, je pars, je vais chercher une autre place. Mais toi , pauvre fou , que gagneras-tu à travailler co mm e un cheval ? Sera-ce le plaisir de promener quelquefois Selmel sur l’eau? »

Jamais Natzi n’avait osé en dire autant. Ayant ainsi épanché sa colère, il se mit à courir à toutes jambes vers le village de Herlsheim.

Quelques instants après, la petite troupe arriva au moulin dans un profond silence, que Gressian interrompit le premier pour recommander à Catherine de ne pas parler de cette scène. Le lendemain, Marie quitta secrètement la maison. Huit jours après, Gressian apprit que son frère était employé comme premier valet dans un moulin des environs de Strasbourg. Il lui envoya ses effets et lui fit dire de ne pas se présenter devant lui avant d’avoir réhabilité Marie en l’épousant. Les parents de Selmel ne surent pas un mot de toute cette affaire.

SELMEL.

Marie l’abandonnée, confiante dans la loyauté de ' Gressian et dans la bonté de Selmel, quitta le moulin et se retira chez sa mère. L’été avait déjà bruni plus d’une figure ; les myrtilles, groseilles, fraises et framboises, alternaient sur la table du paysan ; les filles du village étaient occupées, les unes à faner Fherbe.fauehée , les autres à se rendre par troupes au bois, cueillir des panerées et des potées de brimbelles. .

Un jour la pauvre Marie se joignit à une troupe qui partait pour une expédition de ce genre.

Dix à douze jeunes filles, grandes et petites, et quelques garçons, la plupart pieds nus, ou du moins sans bas dans leurs souliers, munis chacun d’un long pot en terre bien vernissé, et garni d’une ficelle faisant office d’anse, se rendent dans les bois les plus voisins du village. Les moindres sentiers, dans des forêts de plusieurs lieues d’étendue, leur sont connus comme la mer aux. pilotes; ils savent exactement quelle partie a déjà été exploitée, mais, ainsi que cela se pratique d’ordinaire dans la vie, ils négligent les endroits proches pour s’enfoncer au plus profond du bois. Chemin faisant il se cueille bien des myrtilles, bien des framboises, et bien des plantes odoriférantes sont foulées à plaisir. Ici l’on signale une fraise qui, ô prodige ! brille dans tout son éclat et qui est restée intacte dans un endroit où la bande joyeuse passe tous les jours; là, on s’arrête pour humer avec délices une eau fraîche, au tuyau d'une, fontaine rus-

tique, et, taudis que les uns arrachent les primevères, effeuillent les roses sauvages ou se racontent les histoires scandaleuses du village, les autres, tout rêveurs et penchant la tête, suivent de loin la troupe.

Enfin, on arrive au bon endroit. Là, on choisit pour lieu de rendez-vous un chêne séculaire. Chacun place son pot au pied de l’arbre, puis en prend un autre plus petit que l’on attache à la ceinture au moyen d’une ficelle. En un clin d’œil, la troupe entière est dispersée dans toutes les directions. Attentivement courbé vers la terre, chacun cueille un à un les grains noirs des brimbelles et les jette à mesure dans son pot, s’abstenant religieusement d’en manger tant que dure la cueillette. Rarement on s’égare. Ces gens n’ont que faire de la boussole; ils remarquent les arbres, les collines, les troncs abattus, la configuration des branches, et retrouvent toujours leur chemin. La cueillette terminée, la caravane ne se remet en marche que lorsque tout le monde se trouve au rendez-vous avec son butin. Quiconque s’aviserait de s’en retourner volontairement tout seul serait à jamais exclu de la compagnie. Après qu’on a cueilli un bouquet de myrtilles, l’un pour sa petite cousine, un autre pour son petit frère, un troisième pour son enfant, on butine des fraises pour rehausser de leur jolie teinte rose la couleur foncée des baies noires, puis on attache autour de chaque pot un ruban bariolé en guise d’anse, et l’on revient en chantant au village. Pendant la route, on. ne manque jamais de faire deux ou trois, haltes dans des endroits déterminés, surtout près des sources où l’on se désaltère en buvant dans le creux de la main.

Deux fois déjà, Marie était allée à l’arbre porter sa récolte, mais, à la troisième, elle découvrit derrière une colline un endroit si bien fourni, qu’elle n’avait pas as-

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sez de ses deux mains. A peine allait-elle arracher une baie, qu’elle en apercevait une autre plus grosse, plus noire, plus pleine. Ne pouvant se résoudre à faire un choix, elle se mit à cueillir, avec une sorte de frénésie en sautillant d’un buisson à l’autre. Il lui fallait or- ’ dinairement une demi-heure pour emplir son petit pot, cette fois il fut plein en dix minutes. Mais, pauvre Marie ! dans son ardeur elle s’était trop éloignée de l’arbre de ralliement, elle ne connaissait pas l’endroit- où elle- se trouvait, et, à mesure qu’elle croyait se diriger vers le chêne, elle s’en éloignait ; car, dans sa préoccupation, oubliant qu’il était en face d’elle, elle pensait lui tourner le dos. Après 'environ une demi-heure de marche, elle s’arrêta. Elle n’avait aucune inquiétude, espérant toujours se retrouver. Une villageoise ne se trouble pas si facilement.

Mais à la fin' Marie ne trouva plus de buissons de myrtilles, et dans le lointain elle entendit les coups de hache des bûcherons occupés à la coupe, comme on dit en Alsace. Elle prêta l’oreille, puis cria les noms de toutes les filles et de toutes les femmes de sa troupe, l’écho seul répondit. Elle ne perdit pas encore courage; pourtant, voyant le soleil décliner, elle commença à sentir un battement de cœur; bientôt n’en- • >

tendant plus les coups de cognée elle se trouva complètement égarée. Rapide comme une biche, elle s’élança vers l’endroit de la forêt qui était en coupe, mais cette partie même avait une bonne lieue d’étendue et la nuit courait sur les talons de Marie. « Holà! Ho! criait-elle sans interruption , au secours ! » Point de réponse.... Alors seulement la nature reprit ses droits et Marie fut saisie d’un frisson de peur. Décidément tous les bûcherons étaient rentrés, et leur village, aussi bien que le chemin pour y arriver, lui étaient 327 2

inconnus. Dans l’égarement de sa frayeur elle voyait se dessiner des formes de loups, de serpents, de renards, et, perdant toute présence d’esprit, elle se laissa tomber sur le gazon et s’abandonna aux gémissements et aux sanglots.

« Ma pauvre mère ! disait-elle à travers ses larmes; ô mon Dieu, aie pitié de moi ! »

Elle se mit à prier. Après avoir dit un Notre Père, elle aperçut dans le lointain une petite fumée à travers les branchages. Le crépuscule était déjà arrivé, et les arbres murmuraient leur prière du soir. Se lever, rouler son tablier autour de sa taille , se débarrasser de sa récolte et s’élancer vers le point d’où partait la fumée, tout cela fut pour Marie l’affaire d’un instant. Elle arriva toute haletante devant une de ces cabanes qui servent ordinairement d’abri aux gardes forestiers. Ces huttes sont construites avec des troncs d’arbres non équarris, recouverts de terre. Là, nouvelle difficulté ! Marie ne trouvait point la porte, laquelle, également couverte de terre et de chaume, ne se distinguait pas des murs. La jeune fille fit le tour de la cabane pour en chercher l’entrée. Il lui semblait entendre des voix d'hommes à l’intérieur. Elle colla son oreille à la muraille ef crut distinguer le mot: .« Atout! » Ce mot fut répété - à plusieurs reprises, et la voix qui le prononçait ne lui semblait pas inconnue. Elle redoubla d’attention, et cette fois elle crut reconnaître la voix de son Natzi. Mais quelle apparence qu’il fût venu dans cette hutte, puisqu’il travaillait à quatre lieues de là? D’autres voix répondirent, des murmures s’élevèrent, le mot tricheur fut lancé, un coup sourd se fit entendre, il se fit un épouvantable vacarme, et Marie comprit bientôt que ces hommes se battaient et que l’un d’eux poussait des gé-

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missements comme une personne grièvement blessée. Furieuse comme une lionne, elle tournoyait autour de la hutte, frappant des deux poings sur les murs. Knfin ellfe trouva la porte, qu’en dépit de sa pesanteur elle parvint à soulever. Quatre hommes se battaient avec acharnement, et Natzi gisait dans un coin sans connaissance. A la vue de la jeune fille, les combattants surpris s’arrêtèrent ; Marie se précipita vers son bienaiuié, le releva et lui essuya le front tout ruisselant de sang et de sueur. Lorsque Natzi fut revenu à lui et qu’il reconnut Marie, il se crut trépassé et déjà rendu au ciel pour y rendre ses comptes ; bientôt, cependant, la présence de ses camarades lui rappela qu’il était encore «ur terre.

« Le drôle ! s’écrièrent alors les autres, il ne se contente pas de tricher au jeu, il trompe encore les filles dp village, et puis il lés plante là. Il a déjà perdu de réputation une jeune fille de Rohrwiller, maintenant il cherche à nous voler notre argent, afin de remplacer celui qu’on lui donne pour acheter de l’avoine à ses chevaux et qu’il a bien soin de boire.

— Vous en avez menti! interrompit Marie; Natzi est incapable de ce que vous dites là. Fi ? n’êtes-vous point honteux? Trois contre un !

— Ma foi, répondit Michel, j’ai frappé au hasard; je crois même, Fritz, que je t’ai donné sur le üez quelques atouts qui valent bien ton as de trèfle.

— Mais, fille du diable, dit Fritz à Marie, comment es-tu venue ici?

— J’ai pensé que je trouverais ici mon frère à jouer;, comme c’est défendu au cabaret , vous venez dans la forêt, vauriens que vous êtes !

— Regardez donc Natzi, s’écria Antoine, comme il' ouvre la bouche, ne dirait-on pas qu’il va avaler le

Rhin! Après tout, ce n’est qu’un peu d’enflure. Allons, Natzi,. donne la carte, tout cela était pour plaisanter. »

Natzi ne répondit point; il croyait rêver. Il ressentait d’ailleurs une si vive douleur au front, il saignait si abondamment, qu’il n’était guère en état de goûter ces plaisanteries. En cet instant, on entendit crier de tous côtés: « Marie! Marie! » L’écho delà forêt répéta vingt fois ce nom. C’était la bande des récolteurs de myrtilles qui appelaient Marie et qui ne voulaient pas s’en retourner sans elle. « Me voilà! » s’écria Marie en s’élançant au-devant d’eux pour les empêcher d’entrer. Dans sa précipitation, elle avait entraîné Natzi hors de la cabane; celui-ci, tout confus, l’engagea à l’accoxnpagner, pour causer un peu, jusqu’à l’endroit où était sa voiture .

« C’est le bon Dieu, fit Natzi, qui t’â envoyée ici. Il y a longtemps que les remords me rongent le cœur. Et puis je ne saurais vivre sans mon frère Gressian, qui vaut mieux que moi. Va, rentre chez toi, d’ici à un mois nous nous marierons. *

Marie allait lui sauter au cou; mais, voyant venir ses compagnes, elle dit à Natzi:

« Éloigne-toi ; on dirait que nous avions un rendezvous. Oh! si tu savais ce que j’ai souffert des cancans de mes voisines! mais tout est pardonné.... Le malheur ne m’a pas rendue méchante. Que Dieu t’ait en sa garde. Va! et à demain, chez Gressian et Selmel. »

Cela dit, elle rejoignit ses amies, qui se rendaient à grands pas vers le village, dont les habitants, effrayés de ce retard inusité, s’étaient déjà préparés à faire une battue dans le bois.

SELMEL.

Depuis tantôt six semaines , Gressian , sauf sa promenade de dimanche, n’avait pas quitté son moulin ; il n’avait vu ni son oncle ni Catherine. Pendant tout ce temps-là, il n’était pas entré non plus dans la chambre de son maître , et avait soigneusement évité la présence de Selmel. Celle-ci, qui s’en était aperçue , prenait bien soin à son tour de se tenir à l’écart. Elle ne cherchait plus d’autre plaisir que d’aller de temps en temps se promener au bois avec sa mère et cultiver ses fleurs. Cependant, depuis quelques jours, comme pour calmer son agitation, Selmel se- livrait aux travaux des champs avec une ardeur nouvelle, et dès la fenaison, elle se rendait chaque jour avec les autres jeunes filles sur la prairie , les aidait à tourner le foin , buvait à leur cruche, mangeait de leur pain , prenait de leur caillé , et portait même leur chapeau de paille ordinaire à larges bords , quoiqu’elle en eût un bien plus beau en paille d’Italie.

Ce n’était pas sans raison qu’elle agissait ainsi. Depuis quelque temps , le magister venait très-souvent voir son père , et tous deux avaient de longs entretiens sur un certain M. Knoter de Strasbourg. Notre avisée jeune fille avait deviné qu’il s’agissait pour elle de devenir grande dame , honneur qu’elle paraissait» médiocrement ambitionner.

Un matin que le soleil s’était levé radieux, le meu-

nier demanda à sa femme pourquoi il ne voyait pas Gressian.

« L’eau est basse, depuis deux jours le moulin ne va pas, ajouta-t-il ; au lieu de flâner, Gressian pourrait bien, ce me semble, travailler au foin et nous épargner % un journalier.

— Gressian ne s’occupe que du moulin , répondit la mère de Selmel , il est trop fier pour vouloir travailler aux champs. Au reste, il ne faut rien lui dire, car tout le monde l’aime, et il est très-susceptible.

— Bah! petite mère, interrompit Selmel, je gage que, si vous l’eu priez, il ira au foin ; d’ailleurs, n’estil pas notre valet et ne pouvons-nous pas l’employer comme nous l’entendons ? N’est-il pas vrai , mon père ?

— Mon Dieu! Selmel, comme tu deviens rigoureuse, toi qui étais si indulgente ! mais, au fond, tu as raison, car enfin, si les choses vont ainsi, Gressian séra le maître et moi le valet; voilà tantôt deux mois que je ne l’ai vu. Que diable peut-il faire là-haut dans son trou ?

— Je te répète, dit la meunière, que si tu lui dis des choses dures, il nous quittera, et tu sais que tous les meuniers des environs en seront enchantés. Natzi, tout mauvais sujet qu’il est, t’a fait perdre en partant plus d’une pratique. Si maintenant Gressian nous quitte, adieu le moulin ; car les paysans ne t’aiment guère , vieux, tu fais trop le fier avec eux ; tu ne fréquentes que le maître d’école, qui ne flatte que les riches. Mais je parlerai à Gressian; retiens seidement ta langue, et toi aussi, Selmel, dit-elle à sa fille, en lui fai- > sant du doigt un geste auquel Selmel reconnut que sa mère avait deviné son secret.

— Laisse faire ma mère, dit alors la jeune fille à son père d’un air câlin, elle sait mieux s’y prendre que nous.

SELMEL.

— Eh bien ! soit, reprit Je meunier. Mais à propos , Selmel, il viendra- tantôt un monsieur de Strasbourg qui vent t’épouser. Je verrai... s’il me plaît, tu l’épouseras. En attendant , va faire un brin de toilette et ne t’inquiète point ; quelque riche qu’il soit , si c’est un faraud, un lourdaud, rien ne se fera. Je connais ton goût.

— Mon goût ? dit Selmel d'un air décidé , ne savez- • vous donc pas, mon père, que je ne suis qu’une simple villageoise , et qu’un* bon et brave paysan est *.• bien mieux mon affaire qu’un beau monsieur de la ville? Ah! si je savais le français, si j’avais la languedorée, je voudrais bien demeurer à la ville. Mais je me rappellerai toujours comme on a ri de moi une fois au théâtre de Strasbourg , parce que je me suis mise à crier quand j J ai vu dans un opéra la pierre du tombeau se lever.

. — Tu pourras rester ici, lui répondit son père; je ne cherche qu’un homme riche qui soit quelque chose comme maire, général ou député. Tu es plus riche que tous ces faiseurs de courbettes. Et puis on dira : Selmel, la fille du meunier, épouse tel ou tel gros monsieur; son père est un.homme qui a de quoi. Dame ! ça me fera plaisir. »

La meunière revint en ce moment annoncer que Gressian consentait à aller au foin.

— Mais, dit-elle, afin qu’il ne semble pas qu’il y va comme ouvrier, tu iras aussi, Selmel.

— Et moi aussi, dit le père, je n’ai rien à faire à la maison. Qu’on apporte le café et què Gressian vienne le prendre avec moi, puisqu’on veut faire de lui un homme d’importance. »

Gressian consentit à aller au foin, mais il refusa le café, prétextant qu’il avait déjà déjeuné. Le chariot

était tout prêt devant la porte, les chevaux piaffaient', et hennissaient d’iqapatience , car un soleil ardent dardait sur eux. Cette fois, Selmel fit remplir le petit baril de vin au lieu d’eau. Bientôt quelques jeunes filles , quelques garçons , puis Selmel et Gressian montèrent lestement sur la voiture et l’on se mit en’ route.

Il n’y avait pas plus d’une demi-heure qu’on était arrivé sur la prairie, lorsqu’on vit venir Natzi et Marie . bras dessus bras dessous.* Grande fut la joie de Selmel en les voyant. Natzi vint droit à son frère , occupé à niveler le foin sur la voiture, et lui annonça qu’il épouserait Marie le plus tôt possible. Cette heureuse rencontre amena une longue interruption dans le travail. Selmel d’un geste rassembla tous les travailleurs. Bientôt on n’entendit plus le bruissement de la faux , ni le son strident de la pierre à aiguiser, on cessa de botteler le foin, on jeta de tous côtés les râteaux pour courir à l’endroit que Selmel avait choisi pour réfectoire. Le robinet du baril tourné et retourné fut bien vite à sec, car, on buvait plus activement qu’on ne travaillait, d’ailleurs il s’agissait de boire à la santé du nouveau couple. On se roulait dans l’herbe, on folâtrait sur le pré ; l’un se faisait un sifflet avec un chalumeau d’avoine, un autre soufflait entre deux feuilles en imitant le chant du coq. « Jésus Maria ! s’écria Selmel, c’est mon père, le maître d’école et encore quelqu’un. Vite! à la besogne^ vous autres, ou nous sommes perdus, voici mon père ! »

A l’instant chacun eut un outil à la main, Selmel elle-même râtelait l’herbe fanée avec autant de zèle que si elle eût été payée pour cela ; Gressian était remonté sur la voiture, et cette fois Natzi lui passait le foin.

■,ik

SELMEL.

Enfin le meunier arriva avec sa compagnie. Il présenta à la fois à l’inconnu et sa fille et son pré. Il aurait bien voulu réprimander un peu Natzi, mais la présence de l’étranger le retint. Selmel, après avoir salué d’une manière bizarre, poursuivit sa besogne. L’inconnu entama aussitôt une conversation avec elle, car il la trouvait fort de son goût ; et, vraiment, ce n’était merveille : Selmel, en effet, personne ne pouvait le contester, était charmante pour une villageoise.

« Se sert-on aussi de foin à la ville? demandat i/elle à dessein à son prétendant , car du premier coup d’œil elle l’avait reconnu pour tel.

— Assurément, répondit le monsieur, à la ville aussi nous avons des bœufs et des ânes.

— Il parait que je me trompais , répondit-elle , car j’avais toujours cru qu’il n’y avait à la ville que des gens d’esprit.

— Oh ! non, reprit le monsieur.

— Je le crois bien , repartit vivement Selmel, mais les gens d’esprit y restent ordinairement. »

L’étranger se mordit les lèvres.

« Selmel ! dit tout bas le meunier.

Mais, sans se soucier de l’avertissement de son père, elle poursuivit :

« Je regrette, monsieur, de n’avoir aucun rafraîchissement à vous présenter, notre eau est bue ; je ne puis vous offrir que mon râteau; prenez-le, je vous regarderai travailler. » .

Je laisse à juger de l’ébahissement du beau monsieur.

it Es-tu folle ? s’écria le meunier ; est-ce ainsi que l’on traite un homme comme il faut ! »

Le maître d’école ouvrit de grandes oreilles et garda le silence.

« Gressian ! cria Selmel, descends, monsieur a soif, nous allons le conduire à la Mottre. »

Là-dessus elle se mit à rire aux éclats, si bien que Gressian lui-même ne savait plus que penser. L’étranger n’y comprenait plus rien non plus et parlait à l’oreille du maître d’école, qui ne cessait de' hausser les épaules.

« Selmel! murmura le père, si tu continues, je.... »

Mais Selmel ne l’entendit point, et, tout en riant aux éclats et en se démenant, elle se mit à chanter à gorge déployée la chanson des trois tailleurs qui passent le Rhin sans fil ni aiguilles. Son père, transporté de colère, tint parole et lui donna un soufflet. Aussitôt l’étranger vint s'interposer.

« Malheureux père ! s’écria-t-il, ne voyez-vous pas que votre fille a perdu la tête, qu’elle est folle? Faites donc venir un médecin, cela vaudra mieux que de la battre. Quant à moi, je vjous serai bien obligé de faire approcher mon charàbancs, que je puisse m’en retourner au plus vite. »

Au mot de folle, tous les travailleurs partirent d’un bruyant éclat de rire. Selmel elle-même rit de bon cœur et garda son soufflet sans faire la grimace ; mais elle n’articula plus une syllabe de toute la journée. L’étranger s’éloigna, Selmel resta; mais, comme elle tomba dans une sombre mélancolie, on finit par croire qu’elle avait en effet la tête un peu dérangée. De temps en temps, elle fixait sur Gressian un regard immobile ; Gressian comprenait bien, mais il n’avait pas le courage de lui parler, ou plutôt il était trop fier pour dire le premier mot. Selmel monta dans la voiture avec son père et le maître d’école pour rentrer à la maison. Gressian suivit seul à pied. La mère se désespérait, le père était transporté de colère. Selmel dut garder la chambre pendant huit jours, après quoi sa santé fut parfaitement rétablie. '

SELMEL.

Comment, me demanderont sans doute quelques lecteurs, après avoir parcouru cette rapide esquisse, comment Gressian et Selmel ne se sont-ils pas dit un mot de leur amour, car il est évident qu’ils s’aiment? C’est qu’au village, si les caractères sont plus rudes, les cœurs plus à découvert, les passions plus profondes, les préjugés, en revanche , sont plus puissants que dans la ville.

Selmel, villageoise intelligente, mais orgueilleuse, serait morte plutôt que d’avouer son amour. Gressian était valet de moulin, Selmel, la fille du meunier, était riche et indépendante.

La nature, il est vrai, ne s’inquiète guère de semblables vétilles, 'mais le préjugé est plus fort que la nature. Il parvient à la vaincre, souvent il l'étouffe, et, s’il ne l’étouffe pas, il la fait taire. Selmel n’avait point non plus ouvert son cœur à sa mère. Celle-ci, quoique devinant tout, ne disait rien. Elle sentait qu’un seul mot pourrait envenimer la blessure, au point de la rendre mortelle. *

Gressian, de son côté, était trop fier pour s’exposer à un refus. Séduire la jeune fille ? Il se fût plutôt fait broyer sous la meule de son moulin. Lui avouer son amour! a Non, pensait-il, c’est à elle de faire les premiers pas, elle sait que je l’aime. « Aussi ne se montrait-il plus dehors de peur de compromettre Selmel, car il n’y aurait pas eu une jeune fille dans tout le

village qui, au lieu d’applaudir au bonheur de Selmel, ne se fût malignement réjouie du chagrin du meunier et n’eût triomphé à la vue de son orgueil de paysan si profondément humilié, œ Et pifts, pensait encore Gressian, il ne faut pas qu’on puisse dire ; « Gressian a fait la cour à une fille riche et il en a été pour sa peine. » Selmel n’ignorait rien de tout cela et se réjouissait intérieurement du caractère de son bien-aimé. Elle se résigna donc provisoirement à attendre. L’amour ne vit-il pas* d’espérance? De plus, elle résolut dans sa simplicité de se débarrasser à tout prix de tous ses prétendants. L’histoire de David faisant le fou pour se sauver , cette histoire, qu’elle avait lue plus de cent fois, lui inspira l’idée de faire la folle. Mais comment jouer ce rôle devant ses parents? Gressian reconnaîtra-t-il la ruse et attendra-t-il aussi? Elle savait qu’il était aimé de Catherine, et que l’oncle le désirait pour son gendre. En attendant elle s’en remit au hasard, mais dans le village on se disait que Selmel était devenue bien sombre.

Le dénoûment approchait rapidement. Natzi vint le lendemain reprendre son service chez le meunier, et annoncer que son mariage aurait lieu dans une quinzaine. Gressian organisa une danse pour les jeunes gens. Le maître d’école continuait à rendre de fréquentes visites au meunier, mais son ancienne élève ne lui adressait plus une seule parole. Ce silence de la jeune fille, il l’attribuait à la mélancolie , ce n’était que du mépris, car elle ne voyait plus en lui qu’un courtier de mariage. Selmel, qui avait depuis longtemps pardonné à Natzi son coup d’aviron, ne put se refuser à assister à sa noce, et, comme Natzi était en possession de son secret, elle se décida. à lui ouvrir entièrement son cœur. Celui-ci lui dit : « Selmel, comptez sur moi ! »

SELMEL.

Sur un signe de la jeune fille, il eût commis un crime sans hésiter.

Le jour du mariage de Natzi, le père de Catherine arriva dans sa carriole siir le pont de la Mettre ; Grès- , sian était dans la galerie du moulin, Selnàel sur le perron , et le père de Catherine debout sur sa voiture , tenant les rênes à la main : « Gressian , s’écria-t-il, refuses-tu encore ma fille? Encore aujourd’hui je viens te l’offrir, puis j’attendrai encore six mois, car elle se consume à force de pleurer. Un jour, tu viendras à ton tour la demander, mais peut-être sera-t-il trop tard. »

A ces mots, il jeta un regard sur Selmel, puis se tournant vers son neveu, il ajouta, en élevant la voix :

« Tes projets sont de pures chimères, le monde ne changera point, le meunier restera meunier, et Gressian restera Gressian. Je te le dis comme je le pense, ne le prends pas en mal. Hopp! hopp! »

Là-dessus, il se mit à faire claquer son fouet et partit au galop dans la direction de Rohrwiller. Gressian ne répondit point, Selmel garda un silence absolu.

Comme c’était la noce de son frère, Gressian ne put se dispenser de prendre part à la danse. Il valsa d’abord avec Catherine, et éveilla malgré lui la jalousie de Selmel, présente en qualité de demoiselle d’honneur. La nature vainquit la fierté de la jeune fille, et Selmel dansa avec Natzi au grand étonnement de toute l’assemblée. Quelques instants après, Natzi s’approcha de son frère et lui parla à l’oreille ; celui-ci eut enfin le courage d’inviter sa bien-aimée pour une valse, non sans changer dix fois de couleur. Selmel accepta. Gressian se mit à danser comme un héros, ses pas étaient lestes èt dégagés; Selmel semblait voler après lui. Dans le vertige de la passion , il fendit la presse avec la

jeune fille au sein palpitant puis , la presssant conlre son cœur, ses bras lui dirent: « Je t’aime! » mots que n’avaient osé prononcé ses lèvres. Selmel, enivrée , s’abandonna tout entière à l’étreinte de son bien-aimé. Ce fut leur premier, hélas ! ce fut leur dernier instant de bonheur. Là valse finie, Gressian conduisit Selmel à la salle des rafraîchissements. Elle, s’assit toute pâle, laissa tomber son bras sur le bras de son danseur, et soupira : 0 Gressian! Ce furent les seuls mots d’amour qu’elle lui adressa ; mais en les prononçant, elle avait exhalé toute son âme. Gressian, appelant à lui toutes ses forces, allait répondre, lorsqu’une jeune fille vint annoncer à Selmel que son père l’envoyait chercher, qu’il venait d’arriver des messieurs étrangers. La douce illusion du moment s’évanouit" aussitôt» Gressian se retira. Catherine rentra chez elle tout en pleurs.

Cette fois, c’était le sous-préfet de Wissembourg, un noble ruiné, qui sollicitait la main de la fille de l’opulent meunier. On la lui avait promise d’avance, et il venait, non pour chercher à gagner son cœur, mais pour voir s’il pouvait condescendre à l’accepter pour femme. Il arriva dans son cabriolet presque en négligé, et ne manqua pas de se gaudir comme il faut de toute la famille; tout en pensant qu’il s'accommoderait fort bien des quelques cent mille francs que le meunier faisait sonner bien haut. Il ne put s’empêcher de tressaillir h la vue de Selmel, qui revenait de la danse tout échauffée.’ « Quand je l’aurai un peu dégrossie, pensa-t-il, elle éclipsera toutes les dames de Wissembourg. Le fait est, continua-t-il entre ses dents, quelle a une taille k ravir; c’est un beau corps de femme ; allons, je l’endoctrinerai et je l’épouserai. »

Mais Selmel passa devant lui sans le saluer. Le soir.

SELMEL.

le matin, et encore un autre soir se passèrent, Selinel ne prononça pas une syllabe.

« Nous so mm es entêtée, pensa le sous-préfet, je connais cela. «

Le meunier avait fait en cachette quelques réprimandes à sa fille, mais la mère gardait le silence. Deux jours s’écoulèrent. Selmel étant restée muette , l’habile jeune -préfet s’avisa d’un nouveau stratagème. A table, en présence de Selmel, il reprocha au meunier de lui avoir dit que sa fille était belle et bien élevée, tandis qu’elle était laide et mal apprise. Le coup porta. Selmel fit sa petite moue, ses lèvres tremblèrent, mais elle se remit promptement et résolut de se venger. Une femme, fût-elle élevée au Paraguay; ne pardonne pas une grossièreté ; elle oublierait plutôt l’amour et la haine.

Le même soir , Selmel parla , et parla beaucoup et longtemps à Natzi.

A minuit, trois vigoureux gaillards entrèrent dans la chambre du sous-prçfet, et le menaçant de le tuer s’il poussait un cri , ils lui attachèrent une corde autour du corps , le portèrent au bord de la Mottre , et le plongèrent par trois fois dans les flots écumeux du canal. Puis ils le rapportèrent dans son lit, le couvrirent bien chaudement , et lui souhaitèrent une bonne nuit de la part de sa future. Natzi avait été le chef de la bande.

Lorsque , le lendemain matin , maudissant toute la maison , et menaçant d’intenter un procès pour lequel il n’avait pas de témoins, le sous-préfet voulut faire atteler son cabriolet , il s’aperçut que de la queue et de la crinière de son cheval il ne restait pas un poil. Le meunier lui-même en riait à se tenir les côtes. Le sous-préfet en eut une fièvre bilieuse.

« Voilà, lui cria Natzi au moment de partir, voilà comment, au village, on se débarrasse des prétendants. »

Le vieux Bruchmüller avait une singulière coutume. Le soir, quelque temps avant d’aller se coucher, il se déshabillait, et , assis dans un large fauteuil , il passait une heure à causer ou à jouer. Souvent ses compagnons de jeu, ‘habitants de Herlsheim, restaient jusqu’au jour au moulin afin de pouvoir prolonger plus longtemps la partie de piquet. Ce soir-là cependant il ne songea pas au jeu; mais il resta assis, les deux mains appuyées sur les bras de son fauteuil, absorbé dans une profonde méditation, comme s’il s’agissait pour lui d’une importante découverte. Sa femme s’était déjà mise au lit, lorsqu’il se leva brusquement, et la regardant d’un air pénétrant :

« Dis-moi, femme, te souviens-tu d’avoir eu un fou dans ta famille ?

— A propos de quoi cette question? répondit la meunière eu se mettant sur son séant.

— On dit , répondit le mari , que notre Selmel est folle , et , ma foi , sa conduite me porterait assez à le croire. Elle est toujours sans mouvement, ne dit pas un mot, n’écoute personne et repousse tous les meilleurs partis que je lui destine.

— Eh ! vieux fou ! s’écria la meunière , tu veux tout mieux savoir que les autres, tu es au courant de ce qui se passe à Paris, et tu ne vois rien de ce qui se passe dans ta propre maison. Ne vois-tu pas que Selmel trouve

SELMEL.

Gressian de son goût, quelle se meurt d’amour pour lui. »

Le meunier fit un bond en arrière comme frappé d’un coup électrique,’ et poussa machinalement son fauteuil sous la table.

« Elle' est entichée de Gressian, notre valet! Et tu as attendu jusqu’à présent pour me le' dire ? Elle te l’a donc avoué ? Femme pétrie de lait et de beurre ! Elle a pleuré, n’est-ce pas ? et tu l’as encouragée à avoir bon espoir ; mais que le diable m’emporte si jamais je la donne à Gressian ! Beau mariage, ma foi !

— Selmel ne m’a rien dit , répondit la mère ; c’èst moi-même qui ai tout deviné, il y a longtemps. Du reste , Selmel tient de toi, elle est fière et opiniâtre, et, à la tournure que prennent les choses, je vois bien qu’elle n’acceptera personne que lui, et qu’on ne saurait la contraindre. -■

— Comment ! s’écria le meunier, toi -même tu crois cela ? Il faut que le drôle sorte sur-le-champ de chez moi, il ne passera pas la nuit sous mon toit ; de ce pas je vais le jeter hors de son lit, car il perdrâ ma fille, et je serai la risée de tout le monde. »

Il ouvrait déjà la porte ; mais la mère, avec toute l’agilité d’une jeune. fille, sauta du lit, saisit son mari à bras-le-corps et l’entraîna à l’autre bout de lachambre.

« Tu me demandes , s’écria-t-elle , ru me demandes s’il n’y a pas de fou dans la famille, mais c’est toimême qui es fou ; ne connais -tu donc plus Gressian? Ne sais-tu pas qu’il est fier et hautain, et qu’il ne fait pas bon le vexer? üublies-tu que d’un doigt il en écraserait six comme toi? Et que dirait-ou après cela? Selmel, la fille du meunier a eu une liaison avec Gressian, et c’est pour cela que son père l’a chassé de chez lui. Ne voilà-t-il pas un grand honneur pour toi ? Si je crache en l’air, 327 3

ça me retombe sur le nez. Tiens-toi-le pour dit, car je m’aperçois que tu deviens tous les jours plus mauvais, et, qui pis est, tu deviens tous les jours plus bête. Si les choses se conduisaient par mes avis, Selmel épouserait Gressian. N’étais-je pas pauvre moi-môme, vieux fou, lorsque tu es devenu amoureux de tnoi? pourquoi donc Selmel, qui est riche, ne pourrait-elle pas épouser un homme pauvre? Gressian est un digne et brave garçon ; s’il avait voulu tromper notre fille , ce serait fait ; mais il n’a môme pas eu le coufage de lui dire qu’il l’aimait. Ainsi, va te coucher et cherche quelque autre expédient ; la nuit porte conseil.

— Je ne comprends pas un iqot. de ce que tu me chantes là depuis une heure, répliqua le père.

— Je te répète, répondit sa femme, que Gressian écraserait d’une main six meuniers comme toi ; tu m’entends , va t’y frotter maintenant si tu veux. »

Le Bruchmüller alla retirer son fauteuil de dessous la table, s’y installa de nouveau, et sa femme, qui avait atteint son but, se remit au lit après avoir fermé la porte en dedans et retiré la clef.- Le lendemain matin, le meunier fit seller son cheval pour se rendre à Drusenhcim. Gomme il se mettait en selle, Gressian souhaita le bonjour à son maître, qui lui répondit par un geste amical.

Or, voici ce que le père de Selmel avait imaginé. Depuis longtemps le notaire de Drusenheim lui demandait, mais en vain, la main de sa fille ; on ne le trouvait pas assez riche. Mfus alors que partout il était question de la mélancolie de Selmel, le Bruchmüller se sentait assez disposé à ne pas regarder à quelques écus de plus ou de moins. Il avait toute la nuit réfléchi au conseil de sa femme, et il finit par le trouver prudent. Voulant donc se débarrasser sans bruit de Gressian, il résolut de fiancer

SELMEL,

Selmel au notaire et de congédier son valet immédiatement après. Mais le notaire fit le difficile. Selmel, disait-il , était atteinte de folie , quelques-uns même allaient jusqu’à prétendre que c’était un mal de famille. Le meunier coupa court à ses hésitations en lui racontant l’histoire de Gressian et de Selmel , et lui assurant que tous ces propos étaient de pures fables. Après quoi on procéda aux fiançailles en présence de témôins. Le père promit vingt mille francs comptant, (il possédait plus d’un demi -million), cinquante arpents de terres et de prairies, deux chevaux et deux vaches^ plus une maison avec dépendances. Le gendre apporta de son côté vingt mille francs. On stipula dans le contrat que, si Selmel venait à décéder sans enfants, sâ dot seule serait réversible sur la famille de l’époux.

Le marché ainsi conclu, le notaire revint avec son futur beau-père. La maison avait déjà un air de tristesse présageant un grand malheur.

Selmel ne souffla mot lorsque son père lui annonça qu’elle était promise; seulement, à partir de ce moment, le coin de sa bouche se releva au point de devenir une grimace. Rêveuse et muette, elle paraissait même être de mauvaise humeur contre sa mère , qui n’osait lui parler à coeur ouvert, désirant et espérant toujours que tout finirait par s’arranger pour le mieux. Cependant, le soir, le Bruchmülîer parla au notaire,

en présence de Selmel , des bruits qui couraient sur son amour pour le premier valet du moulin, ajoutant qu’il n’en croyait pas un mot, et qu’il était bien persuadé^que cet entêtement disparaîtrait après le mariage. Un mouvement nerveux crispa les lèvres de la jeune fille, mais elle ne dit pas une parole.

Le lendemain matin, tandis que le meunier, sa femîne, Selmel et le gendre étaient à prendre leur café dans la grande pièce faisant salon, Gressian, tout habillé , son chapeau verni à lâ main , y entra inopinément, suivi de son frère et de deux autres valets.

Selmel rougit jusqu’au front et pâlit presque aussitôt. Le notaire, déjà initié au jeu de la physionomie de sa fiancée, devina immédiatement son rival et attapha obstinément ses yeux sur lui.

a Que me veux-tu, Gressian ? demanda le meunier , tu ne nous as pas encore fait ton compliment.

— Je viens vous demander mes gages, monsieur. Dès ce moment, je ne . suis plus votre valet. Je m’en vais. Je vous tiens quitte des quinze derniers jours. »

Le ton de Gressian plut à Selmel ; elle manifesta son approbation par un léger mouvement de tête.

« Eh bien ! répondit le père , puisque tu le veux absolument, soit ! mais j’en suis fâché, bien sincèrement fâché, car tu m’as fidèlement servi.

— Ta, ta, ta ! murmura Natzi, en voilà de l’eau bénite de cour.

— Que te dois-je, mon bon Gressian? demanda le Bruchmüller.

— Je vous ai servi dix ans et quelques jours, ça fait mille francs. »

Le meunier se leva, alla à son alcôve, prit un sac d’argent et compta mille francs, qu’il remit à Gressian.

SELMEL.

— Et les intérêts? s’écria Natzi, dix ans, c’est quelque chose !

— Tais- toi, interrompit Gressian, est-ce que je veux des intérêts !

— Tu es bien trop simple pour cela ! reprit son frère.

— Et que comptes-tu faire maintenant, où vas-tu? demanda le père. »

Gressian se tut. r

« Dis-moi franchement, Gressian, combien le moulin t’a-t-il rapporté en pourboire pendant ces dix ans ? Il a sept canaux. »

Selmel se leva de table.

« Dix mille francs, monsieur, répondit brusquement Gressian.

— Maître notaire, dit alors lq. beau-père à son gendre, faites-vous valet de moulin ; je doute que vous puissiez, en si peu de temps , mettre honnêtement dix mille francs de côté. Tu es un brave garçon, Gressian, je ne me serais jamais douté que mon moulin put rapporter mille francs de pourboire par an. Et qu’as-tu fait de cet argent ?

— J’ai acheté des terres dans le ban de Rohrwiller, je les ai payées au fur et à mesure , et leur valeur s’est déjà augmentée d’un tiers;

— Et que vas-tu faire maintenant? demanda encore le meunier.

— Dame ! , répondit Gressian d’un ton sec, je vais épouser ma cousine Catherine de Rohrwiller. »

A ces mots, Selmel poussa un cri aigu, se précipita vers l’alcôve et se jeta en sanglotant sur le lit de son père. Celui-ci feignit de ne s’apercevoir de rien, mais sa femme et le notaire coururent après la jeune fille pour la consoler. Splmel les repoussa doucement d’abord, puis un peu plus brusquement et s’enfuit enfin au jardin.

« Ce qu’il va faire? s’écria alors Natzi ; mais, meunier, vous n’avez pas, que je sache, construit tous les moulins. Pour quinze mille francs, Gressian et moi, nous en établirons un. L’eau ne coule pas que pour le - Bruchmüller, et nous vous diminuerons la besogne, c’est moi qui vous le dis. »

Ces paroles portèrent au cœur du meunier un coup bien plus sensible que le cri de sa fille.

« Établir un moulin , toi , grand bon à rien ! dit-il k Natzi. Si Gressian eût été tout autre, il serait mainte- . liant lui-même le Bruchmüller. Pourquoi n’est-il pas venu me demander Selmel, qu’il a trouvé moyen d’ensorceler? Je ne la lui aurais sans doute point refusée ; mais à présent il est trop tard. J ai donné ma parole, et, Gressian le sait, je n’y manque jamais. *

Ces paroles, malgré leur évidente fausseté, ne manquèrent pas leur effet sur Gressian, la franchise et la droiture en personne; mais Natzi, qui était lui-même un madré renard, ne s’y laissa pas prendre.

« Par ma foi, maître Bruchmüller, dit-il, vous nous la baillez belle, maintenant que Selmel est fiancée. Croyezvous que je ne connaissais pas votre projet de chasser mon frère du moulin ? Croyez-vous, vieux fourbe, que jo ne savais pas votre femme toute disposée k donner votre fille k Gressian? Je sais tout, et, si je n’ai rien dit k mon frère, c’est uniquement parce que je le connaissais trop naïf pour profiter de mes avis. Mais cappelez-vous, vieux malin, que, si jamais vous me tombez sous la main, je vous frotterai les oreilles d’importance ! Si j’avais été de mon frère, j’aurais séduit votre fille, et vous en auriez été pour un bon pied de nez. »

Natzi prononça ces mots avec une volubilité extraordinaire. Le meunier écumait de rage. Gressian coupa court k cette scène en ouvrant la porte et en pous-

SELMEL.

sant dehors son frère , qui ne fit d’ailleurs aucune résistance. Cette conduite plut au Bruchmüller, mais il fut encore bien plus étonné lorsque Gressian lui dit :

« Ne croyez pas ün mot de ce que mon frère vient de vous dire. Depuis longtemps il veut que nous construisions un moulin, mais je n’en ferai rien tant que vous vivrez, vous dont j’ai mangé le pain, dont j’ai chanté la . chanson. Je n’irai pas vous faire du tort avec votre propre argent. Je vais à Rohrwiller épouser ma cousine Catherine ettne faire cultivateur. Adieu, monsieur le Bruchmüller, sans rancune ! Adieu ! »

A ces mots, il mit l’argent dans sa poche et s’élança vers la porte.

« Gressian ! s’écria le meunier les larmes aux yeux, donne-moi ta main ! Par Dieu! tu es un brave garçon, et j’ai été injuste à ton égard. »

Mais Gressian qui tenait déjà le loquet s’éloigna rapidement. Deux autres valets demandèrent en même temps leur congé et se rendirent à Rohrwiller avec Gressian, Natzi et sa femme. Marie raconta que Selmel parcourait les prairies dans une espèce de fureur et que le meunier paraissait se repentir de sa conduite.

« Que m’importe? dit enfin Gressian, il viendra demain m’offrir sa fille, je consens qu'on m’appelle infâme si je la prends. L’orgueil les dévore tous. La meunière même et sa fille ont toujours été trop fières pour me parler de rien. Catherine a raison. Dans quinze jours je serai son mari, et ne m’inquiéterai plus delà famille du Bruchmüller. »

Trois semaines après, Gressian se maria à Rohrwiller, et Selmel, dont les yeux n’avaient plus de pleurs, épousa , le notaire à Drusenheim. Le roman semblait terminé, Selmel elle-mêçie paraissait calme et bien portante.

Dans les classes éclairées, l’intelligence est plus solide que le cœur, lorsque celui-ci n’est pas naturellement grand ; chez le peuple, au contraire, l’intelligence s’élève à un Certain degré, mais elle reste toujours subordonnée au sentiment. L’homme bien élevé raisonne et cherche à devenir optimiste ; avec le temps il accepte les faits accomplis, et s’efforce seulement de les dominer par l’habitude. Le peuple n’a pas cet avantage ; pour lui point de milieu ! Vaincre ou mourir ! L’homme du peuple ne raisonne que jusqu’à un certain point ; un soupir suffit pour renverser l’échafaudage fragile de ses plus sages réflexions. Le naturel reprend toujours ses droits.

Selmel était une fille du peuple, fière, adroite, superstitieuse, mais franche et bonne. Elle n’avait qu’un commencement d’éducation, mais cette éducation n’avait pas pénétré jusqu’au cœur. Les préjugés étaient restés les mêmes, et, bien qu’elle passât pour la plus spirituelle fille du canton, elle n’eût été à la ville qu’une simple paysanne et qu’une étourdie. Sa nature valait mieux que n’importe quelle éducation factice ; ce fut là précisément son malheur. Une demoiselle de la ville se serait jetée aux pieds de ses parents : au village on ne connaît point cela. Selmel avait résolu de se débarrasser de ses prétendants par la ruse et la générosité , et elle l’avait fait en dépit de ses parents ; mais maintenant que le combat avait cessé, toute énergie s’éteignait; Selmel devint véritablement mélancolique. La

SELMEL.

nouvelle du mariage de Gressian avec Catherine fut pour elle un coup de poignard en pleine poitrine. Elle puisa une nouvelle force dans sa douleur ; les larmes vinrent adoucir un peu sa profonde affliction , puis elle épousa le notaire par indifférence, et parce qu’elle n’avait plus rien il espérer dans la vie. Ainsi que cela se pratique d’ordinaire dans les villes, elle ne se maria point, elle fut mariée; chose beaucoup plus rare au village qu’on ne le croit généralement.

La résignation apparente de Selmel, c’est le calme profond, lourd, précurseur de l’orage. Le notaire ne s’inquiétait nullement de la taciturnité de sa femme, il n’y voyait que la preuve évidente de son bonheur. Mais un jour, dans un excès de tendresse, il voulut la prendre dans ses bras et lui donner un baiser.

<t Que me veux-tu? s’écria-t-elle en le rata niant fixement. -

— Eh ! mais, répondit-il, je veux embrasser ma femme, ma chère Selmel. *

Ce mot femme frappa Selmel comme une commotion électrique.

« Ta femme ! s’écria-t-elle , en le repoussant loin d’elle avec une force extraordinaire, ta femme ! »

Et elle se précipita sur lui avec un couteau. Elle l’aurait tué, s’il n’était survenu quelques personnes. Furieuse, les cheveux en désordre, elle se débattait contre ceux qui cherchaient à la saisir. Ce ne fut qu’après une longue lutte que l’on parvint à se rendre maître d’elle, puis on la mena au moulin pour la faire soigner. En pareil cas, dans les villages, comme dans les villes, on pe trouve rien de mieux à faire que d’envoyer immédiatement chercher le docteur. Le médecin venait presque tous les jours, et découvrait tous les jours que Selmel était devenue folle.... folle d’amour.

Un jour Catherine vint voir son ancienne amie. Selmel lui lit les plus tendres caresses, presque comme une femme à son mari. Le médecin arriva par hasard et, ayant appris que Catherine était la femme de l’ancien hien-aimé de Selmel, il trouva cette circonstance très-significative. Ni le père ni la mère ne pouvaient se montrer à leur fille sans qu’aussitôt elle n’entrât e» fureur. Catherine seule pouvait la calmer par ses tendresses. Le docteur imagina alors de faire venir Gressiân auprès d’elle, dans l’espoir que sa présence déterminerait une crise. L’entrevue, était fixée pour le dimanche suivant; mais, dans cet intervalle, la mère de Selmel, le cœur brisé de ne pouvoir plus voir sa fille , tomba malade et fut portée en terre le jour même de l’entrevue.

Le lendemain matin, on vit le vieux Bruchmüller avec ses cheveux-blancs, le chapeau à la main, partir à pied pour Rohrwiller. Lui aussi, il était accablé de douleur. Il marchait en chancelant et laissait tomber sa tête sur sa poitrine. Il entra brusquement dans la chambre de Gressiân , les cheveux en désordre et les yeux en pleurs.

« Gressiân, dit-il, j’ai reconnu en toi un homme d’honneur ; ne me fais point de reproches, je suis moimême l’auteur de mes maux, je le sais; mais aussi pourquoi n’as-tu pas parlé ? Me voilà seul à présent :,ma pauvre femme est morte, Selmel est malade, bien malade, le moulin ne va plus, moi, j’appelle de tous mes vœux la mort, qui va bientôt m’exaucer. Viens chez moi, charge-toi du moulin , il doit t’appartenir, et prendsnous auprès de toi, moi et ma malheureuse fille. Viens, et pardonne à ton vieux maître. J’ai toujours eu de l’affection pour toi. »

Gressiân, les larmes aux yeux, sauta au cou du vieux

SELMEL.

meunier, puis le reconduisit au moulin. £e pauvre garçon pâlit en voyant Selmel, qui lui sourit et lui fit un ' petit signe sans le reconnaître.

Huit jours après, Gressian était de nouveau installé à la Bruchmühle. 8a femme prodiguait les soins les plus attentifs à Selmel, qui fut bientôt assez calme pour pouvoir rester seule. Le père Bruchmüller mourut peu de temps après et légua toute sa fortune h Gressian. Le notaire, satisfait de ses vingt mille francs et de ses cinquante arpents de terre, vit paisiblement à Strasbourg.

Gressian donna à sa première fille le nom de Selmel.

Il y a dix ans que Selmel est chez Gressian. Elle est fort calme et paraît seulement mélancolique. Mais à certaines époques de l’année, surtout au temps de la fenaison, elle est sujette à de violentes attaques, de nerfs.

Elle a beaucoup, beaucoup souffert, la pauvre Selmel, et ses souffrances durent toujours. Elle est entièrement méconnaissable.

Priez pour elle !

GSD

Ct

GERTRUDE ET UDILIE.

Dans le village alsacien de Schirein, près de Haguenau, demeurait en 18*20, un riche propriétaire, brave homme, père de deux fdles, dont l’aînée, mariée à un cultivateur et marchand de fer, avait déjà sept enfants, et dont la cadette, mariée à une espèce de savant de village, propre à tout et bon à rien, était morte une année après son mariage, en mettant au monde une fille qui fut nommée Udilie. Quoique grand-père de huit eqfants, le vieux richard, devenu veuf, épousa en secondes noces, sa servante, dans l’espoir d’avoir un héritier mâle. Par malheur, ladite servante lui donna coup sur coup cinq filles, plus belles, plus sémillantes l’une que l’autre.

Le savant de village, Kauser, convolant lui aussi , épousa la fille aînée de sa belle-sœur, de façon que la cousine d’Udilie devint en même temps sa belle-mère. Cette femme, passablemènt laide, s’appelait Bella.

Le frère de Bella, garçon de dix-sept ans, fut destiné à Udilie dans un temps où celle-ci n’avait encore que dix ans.

Tel était l’état des choses à la mort du grand-père, laissant une fortune de cent mille écus à sept héritiers, savoir : ses cinq filles mineures, sa fille aînée, mariée, et Udilie, l’enfant de sa fille cadette, morte en couches.

Mathieu (en Alsace , Mathis), ainsi se- nommait le jeune homme destiné à Udilie, était en pension h Hatten , village à trois lieues de Schirein , chez le pasteur protestant, dans le but d’apprendre l’allemand, le français et le calcul. Ce pasteur peu soucieux de son troupeau campagnard, l’abandonna à son maître d’école. Celui-ci, en train de se bâtir une maison, employa ses jeunes et vigoureux élèves h gâcher du mortier, à porter des tuiles, et se croyait quitte de tout, en leur donnant de temps à autre une leçon de français, qu’il ne j savait» pas lui-même. Au nouvel an, il leur dicta, en allemand, un modèle de lettre de félicitations, envoyée par tous ses disciples à leurs parents. En voici une copie authentique :

« Déjà la -nouvelle année frappe à la porte. Entre! lui dis-je, et avec toi le bonheur! Pourtant je t’abandonne mon bonheur, pourvu que, sous tes blanches ailes, tu apportes celui de mes chers parents. Oui, c’est pour vous seuls que je fais des souhaits. Gomment en serait-il autrement ? Ne vous dois-je pas la vie, la nourriture, l’habillement, l’instruction, bref, tout ce que je possède? N’est-ce pas vous qui payez mon si savant et

* GERTRUDE ET UDILIE. 47

si excellent maître ? Oh ! puisse cette nouvelle année vous sourire gracieusement ; puisse-t-elle vous donner de belles moissons, de bonnes pommes de terre, de sains navets, du foin bien dru et bien sec ! Pour qu’elle vous accorde tout cela, je prie tous les jours notre Seigneur Jésus-Christ; qui aime tous ceux qui ont confiance en lui. Il exaucera surtout le bégayementde ses enfants innocents et vertueux. J’aurais voulu vous souhaiter la bonne année de vive voix ; mais, puisque vous ne le voulez pas, que votre volonté soit faite. Je suis et je resterai toujours votre fils obéissant'. Mathis. »

Le post-scriptum suivant était écrit en français :

« Présentez mes respects à toute ma famille, etsouhaitez-lui de ma part tout ce qu’elle désire.

« Saluez de ma part la bonne Udilie. Si j’avais eu de l’argent, je lui aurais envoyé quelque chose. »

Cette dernière phrase était une demande indirecte d’argent. Quant au bégayement de l’enfant Mathieu, nous allons voir qu’il savait déjà très-bieu bégayer les mots: Je l’aime.

Tout à côté du presbytère se trouvait la maison de l’adjoint Jéri-F rédérie, nom composé de George et de Frédéric. Un grand jardin, divisé en deux parties, dont l’une appartenait au pasteur et l’autre à l’adjoint, séparait et réunissait en même temps les deux maisons,

comme la mer réunit les pays qu’elle semble séparer l’un de l’autre. ' •

Contre la palissade de séparation se trouvait de chaque côté une tonnelle qu’ils appelaient fièrement pavillon, mais qui n’était qu’un berceau couvert de vigne. Soit hasard, soit préméditation, Mathieu, dans ses heures de loisir, se trouvait toujours sous la tonnelle du pasteur quand Gertrude, la fille de l'adjoint, était dans celle, de son père.

Gertrude était ce qu’on appelle ordinairement une grande belle fille. Dès l’âge de seize ans, elle était connue pour son courage, bien au-dessus de son sexe, sa franchise et sa bonté. Tous les gars du village lui faisaient la cour. Elle avait de l’éducation, car elle tenait les livres de la maison. Elle montait souvent le petit cheval blanc de son père, jambe deci, jambe delà, comme un homme, et ne craignait aucun garçon du village, tant elle était forte et agile ; de plus, elle passait pour la meilleure et la plus gracieuse valseuse de l’endroit. Mathieu l'agaçait souvent, et parfois aussi il lui parlait sérieusement, en exposant devant elle ses plans d’avenir, son mariage projeté avec Udilie, dont il vantait surtout la dot de quinze mille écus. Mathieu et Gertrude étaient à peu près du même âge. .

Ges conversations intimes furent interrompues par la scène suivante.

Sous la tonnelle de l’adjoint étaient de très-belles grappes de raisin que Mathieu trouvait de son goût. Pour s’en emparer, il prit une grande perche, la fendit au bout, y ficha un bâillon, et, saisissant la grappe par la queue, il tourna la perche de façon que son instrument manœuvrait dans le berceau de l’adjoint sans qu’on vit l’opérâteur, couché paisiblement dans l’autre jardin, et faisant semblant de dormir.

GEPÎTRUDE ET UDILIE.

Mais les beaux raisins de l’adjoint étaient comptés. La première grappe avait à peine disparu, que Gertrude reçut l’ordre de surveiller le voleur. Soit négligence, soit parti pris, celle-ci ne découvrit rien.

Un jour, la perche il raisin de Mathieu se hasarda de nouveau dans la tonnelle de l’adjoint, juste au moment où celui-ci se trouvait à sa fenêtre. Prompt comme le veut , Jéri , saisissant un gros bâton, siffla son chien et courut vers la porte de derrière de la grange, communiquant avec le jardin du pasteur. C’en était fait de' Mathieu; mais Gertrude, connaissant le caractère de son père, le suivit de près en s’écriant à haute voix :

« Sauve-toi, Mathieu, mon père te tuerait. »

Déjà l’adjoint et son chien étaient tout près de Mathieu, le chien avait saisi un pan de son habit, lorsque, de nouveau, Gertrude lui cria :

« Lâche l’habit et sauve-toi ! »

Alors le père, écumant de rage, quitte la trace de Mathieu, revient sur ses pas, court vers sa fdle et laisse tomber sur elle une grêle de coups de bâton. Le chien, plus humain que son maître, lâcha prise et resta en gémissant d’une voix entrecoupée, comme s’il eût voulu protester contre la cruauté du père.

Gertrude ne fit pas un mouvement, aucun cri ne lui échappa, mais Mathieu, voyant ce qui se passait et revenant également sur ses pas, franchit la palissade, saisit l’adjoint à la gorge et le lança à trois pas contre un arbre, au point de lui faire craquer les côtes. Le chien, si furieux contre Mathieu cinq minutes auparavant, ne bougea plus, et ne vint nullement au secours de son maître.

« Monstre ! s’écria Mathieu en s’adressant à l’adjoint, comment m’aurais-tu donc traité, si tu traites ainsi ta propre fille? »

Dans ce moment, Gertrude, s’affaissant sur elle-même, humecta de ses larmes le sable du jardin. Le père, à peine revenu de sa secousse et s’adressant à son chien :

« Spanier, lui cria-t-il, à moi ! »

Mais Gertrude, craignant un malheur, rappela le chien, qui l’aimait mieux que son maître, et le tint couché à côté d’elle. Mathieu, arrachant le bâton à l’adjoint, releva Gertrude, l’embrassa à la barbe de son père , et s’éloigna rapide comme une flèche. Celle-ci s’esquiva à son tour, et laissa lk le vieux paysan confondu de la trahison de sa fille et de son chien.

« Ali! s’écria-t-il on quittant le jardin, non sans être un peu écloppé, je lui apprendrai à protéger un garçon étranger contre son père ! Si elle aime ce gamin, malheur à elle, je lui tordrai le cou! Une fille qui désobéit k son père mérite la mort, ni plus ni moins. * , . • '

Gertrude garda le lit durant deux jours, Spanier garda Gertrude et Jéri garda Spanier, car il était jaloux de l’amour de son chien pour son enfant. A peine rétablie, Gertrude acheta k Spanier un collier tout neuf, lui donna les os les plus moelleux, et ne travailla jamais sous la tonnelle sans qu’il fût couché k ses pieds.

Le pasteur avait bien défendu k Mathieu de reparaître dans son jardin; mais celui-ci, profitant d’une absence de son maître, guetta le moment pour courir à la tonnelle. A peine avait-il mis le pied dans le jardin,

GERTRUDE ET UDILIE.

que Spanier se leva en murmurant, comme s’il eût deviné les pensées secrètes de ces deux cœurs.

« Que grognes-tu , mou vieux? lui dit Gertrude eu lui donnant une tape amicale sur- la tête, tu es beaucoup moins malheureux que moi. »

Dans ce moment apparut Mathieu. D'un bond, Spanier lui sauta au cou et lui lécha la figure. Mathieu en fut tellement effrayé, que Gertrude ne put s’empêcher de rire. Elle profita de cette occasion pour cacher sa rougeur, car elle sentait, bien que Spanier avait fait pour elle une espèce de déclaration. Mathieu avait toutes les peines possibles à se débarrasser de son singulier, ami pour s’approcher de Gertrude et pour lui dire qu’il l’aimait. La conversation ne dura pas long-temps, i car, h peine Mathieu avait-il osé serrer la main "de Gertrude, que Spanier, aboyant h haute voix, annonça le retour du maître.' En s’éloignant , l’idée vint à Mathieu d’emmener Spanier.

« Va avec lui, lui dit la jeune fille. »

Pour l’engager davantage, elle jeta à Mathieu un morceau de gâteau comme leurre ; mais Spanier, artdessus de toute corruption, dédaigna le gâteau et suivit son jeune ami.

Dès que Spanier eut appris à connaître la demeure de Mathieu, il devint l’unique confident des deux amants. Deux jours après la scène du jardin, Gertrude attacha au collier de Spanier un billet sans signature, en lui disant: «Va, porte cela à Mathieu,» et Spanier alla droit vers Mathieu sans s’arrêter un seul instant. Émerveillé de l’intelligence de ce chien, le jeune homme l’embrassa et le chargea d’une réponse. Chemin faisant, Spanier rencontra Jéri dans la cour, mais il passa comme la foudre pour aller porter le billet h Gertrude, qui dévidait des bobines. A peine se fut-il acquitté de sa coin*

mission, qu’il retourna dans la cour vers son maître, comme pour le narguer, par de fausses caresses. Cette correspondance, toute de verdure et de fleurs, du printemps de la vie, dura plus de deux mois. Mathieu ne paraissait plus au jardin, mais il suivait Gertrude dans les veillées, et souvent il se promenait avec elle dans les champs. Leur amour, innocent et pur, s’était de • plus en plus cimenté : les lettres et les serments se comptaient par douzaines.

Ce bonheur dura un hiver entier, au vu et au su de tout le village, Jéri seul excepté. Chacun tremblait pour Gertrude, car, comme dit le proverbe, une grande joie ne dure pas longtemps.

En effet, deux, trois malheurs fondirent coup sur coup sur le couple amoureux. Jéri vendit son chien à des contrebandiers de café, de cigares et de sucre 1 .

En même temps, un philanthrope de l’endroit écrivit aux parents de Mathieu et leur apprit la passion de leur fils pour Gertrude. Il fit savoir la même nouvelle à Jéri. Celui-ci, furieux, se rendit sur-le-champ dans la

1. Durant plusieurs années avant la création du Zollverein, les Alsaciens faisaient la contrebande avec des chiens. Ils les emmenaient avec eux en Bavière, et là, moyennant une selle, ils les chargeaient de plusieurs livres de contrebande. Les chiens manquaient rarement de revenir à la maison chargés de butin. Ils avaient l’instinct du douanier. A la seule vue d’un habit vert, ils prenaient la fuite par mille détours. Cette industrie a cessé depuis l’accessiqn de la Bavière au Zollverein.

GERTRUDE ET UDILIE.

chambre de Mathieu pour lui donner une leçon, mais le jeune homme était à Lauterbourg dans le but de racheter Spanier. Ce fut aloTS le tour de Gertrude. Celleci, en apercevant son père qui tenait une triple corde à la main, s’élança vers la fenêtre en s’écriant :

« Mon père , si vous me touchez , je me jette par la croisée! »

Comme il connaissait le caractère décidé de sa fille, il hésita un instant ; puis, prenant la parole :

« Est-ce vrai, dit-il, que tu aimes Mathieu, et que tu te promènes avec lui ?

— Mais; mon père, répondit Gertrude, qu’avez-vous contre Mathieu ? C’est un très-brave garçon. Udilie de Schirein a quinze mille écus de dot , et elle ne demande pas mieux que de l’épouser.

— Je ne veux pas de lui, répliqua Jéri en jetant sa.corçle. Je ne donne pas ma fille à un voleur de raisins.

— Mais, mon père, répondit Gertrude en s’approchant de lui et en lui caressant les joues, songez que ce n’était qu’un enfantillage ; Mathieu n’a plus mis le pied dans le jardin. Je vous promets qu’il sera un parfait honnête homme.

— Tu l’aimes! fit Jéri, tu l’aimes et tu comptes l’épouser sans le consentement de ton père! Sais-tu seulement ce que je possède ? Sais-tu qu’après ma mort tu seras deux fois plus riche •qu’Udilie, dont tu parles?

— Que Dieu vous conserve longtemps, mon cher père! répondit Gertrude; je ne compterai jamais sur mon héritage. Mais il est vrai que j’aime Mathieu et qu’il m’aime. Il est vrai, mon père, que j’ai juré que jamais je n’en épouserais un autre. Soyez sans inquiétude. Gertrude, votre fille, ne manquera ni à sa parole ni à son honneur.

— Ah ! s’écria Jéri, c’est sur ce ton que tu me parles! Mais, malheureuse, je te briserai en morceaux, je te mettrai en lambeaux, avant qu’un Mathieu ne te* touche !

— Vous pouvez me tuer, mon père, mais, vivante, je serai la femme de Mathieu. Seulement, j’attendrai que vous consentiez. Sinon, je mourrai fille !

— Eh bien, moi, je n’y consentirai jamais. De plus, dès demain je te fiancerai. »

Gela dit, Jéri quitta la chambre de sa fille. Le len- ' demain, en effet, il la fiança avec Fritz, son cousin, clerc du notaire de l’endroit.

Jéri était une espèce d’original : autant il était sévère et dur pour ses enfants, autant il était juste et serviable pour tous les habitants du village. Yeuf d’une femme qu’il aimait, il ne s’était pas remarié pour se vouer à ses trois filles, dont Gertrude était l’aînée. Avare pour sa personne, il était presque bienfaisant pour les pauvres. Ghaquo hiver, il faisait distribuer du bois aux malheureux, mais cela ne l’empêchait pas de leur reprocher leurs vices en face de tout le monde, et de les appeler gueux et chenapans. Malheur à celui qui eût touché à sa propriété : il aurait tué un voleur de cerises surpris en llagrant délit. Avec cela, il ne pardonnait jamais une offense, et fut plus d’une fois* la dupe de ses flatteurs. Il n’acceptait ni conseils ni remontrances de qui que ce fût, surtout au sujet de sa sévérité envers ses enfants. Fritz, qui avait jeté son dévolu sur Gertrude, avait su exploiter les faiblesses de Jéri, en excitant son ambition , en travaillant pour le faire nommer maire du village. Jéri avait promis sa fille à Fritz, qui était d’une famille aisée, mais non sans lui expliquer les difficultés qu’il aurait à surmonter.

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