GERTRUDE ET UD1LIE
Ce jour-là môme, Mathieu fut rappelé de la pension par ses parents. Quant à Spanier, chargé par son nouveau maître de dix livres de café, et faisant route pour revenir à Hatten porter son fardeau à Gertrude, il fut tué par un douanier, à deux lieues du village.
Ainsi fïuit la fidélité dans ce monde!
YI
Udilia, l’enfant de douleur, croissait à vue d’œil en beauté et en esprit. Sa belle-mère et cousine était un digne pendant de l’adjoint de Hatten, hormis les qualités. Bella était spirituelle, mordante ; elle avait la langue » la plus affilée du village, ce qui la faisait redouter de tout le. monde. Elle maîtrisait complètement son savant, au point qu’il n’osait jamais adresser un mot d’affection à Udilie, de peur que Bella ne lui reprochât d’aimer mieux cette enfant que ses enfants à elle.
Elle força Udilie de faire la bonne d’enfants, de soigner la cuisine, de nettoyer la maison , de filer, de les-* siver; bref, Udilie remplissait en tout les fonctions d’une femme de ménage, pendant que sa belle-mère se promenait dans le village , médisant et raillant avec les commères de l’endroit. Souvent Bella ne rentrait à la maison que pour accabler Udilie d'invectives et d'injures; il s’en fallait de peu quelle ne la frappât. Le malheur d’Udilie était d’autant plus sensible, qu’elle apprit bientôt par les jeunes filles de son grand-père, ses compagnes intimes, que sa belle-mère dépendait plutôt
d’elle qu’ellede sa belle-mère. Pourtant, elle se taisait et ne répondait jamais aux injures de Bella, par égard et respect pour son père.
Un tourment plus grand encore pour Udilie, ce fut d’entendre toujours parler de Mathieu comme de son mari forcé. Si beau, si remarquable que soit un jeune homme, il perd tout charme pour une jeune fdle quand on le lui présente tous les jours sur une assiette : c’était là le mot habituel d’Udilie. Aussi,' à peine lui en parla-t-on, qu’elle chercha un prétexte pour s’éloigner.
Bella était mince de taille, selon l’expression des citadins. Au village on disait qu’elle était maigre comme un manehe de bala'i. Sa figure était petite et ronde , ce qu’en Alsace on appelle une figure à la française. Elle avait le nez pointu, le teint bruni , de beaux cheveux, de belles dents, un petit pied et l’œil pétillant. Mais elle était trouée de la petite Vérole comme un pain azyme. Udilie ne lui ressemblait en rien. De bonne heure elle avait atteint la limite qui sépare l’enfance de l’adolescence. Elle n’était pas grande, mais sa taille était bien prise , bien proportionnée , et déjà elle ne pouvait plus cacher les grâces virginales de son corsage. Elle avait l’œil bleu azur, avec un regard lent, long et 'pénétrant, vrai miroir de son âme. Quand elle souriait, il lui venait une petite fossette à la joue droite. Ses cheveux Ôtaient d’un blond foncé, et si abondants qu’elle ne savait qu’en faire. Quand elle nattait ses tresses, elle pouvait s’en servir en guise de ceinture et les nouer par derrière comme un fichu. Elle avait le cou blanc, les lèvres roses, dédaigneusement retroussées, le nez alsacien, c’est-à-dire un peu court, le front couvert, mais les cheveux plantés avec tant de symétrie , qu’ils avaient l’air d’avoir été alignés par un compas. Ce
GERTRUDE ET UDILIE.
qu’il y avait d’imparfait dans sa figure, c’étaient ses dents, qui, quoique très-blanches, étaient moins bien plantées que celles de sa belle-mère. Soit habitude, soit singularité, elle penchait souvent sa petite tête à droite, et, dès qu’elle regardait quelque chose avec attention, elle la posait sur sa main; on eût dit alors une petite sainte en extase. Vue de profd, elle était plus jolie que de face. Malgré sa curiosité , elle était d’une timidité telle, qu’on n gavait qu’à la regarder pour la faire rougir. Dans ces moments -, elle cachait ses mains dans les poches de son tablier, seule chose qu’elle pût dérober aux regards des importuns. Telle était Udilie. J’oubliais de dire qu’elle avait le teint d’un pâle transparent.