‹ Histoires de villageChapitre 5 sur 16 · VII · texte numérisé non relu

VII

Dans le village de Schirein, le luxe avait marché de pair avec l’augmentation de la population. On éprouvait le besoin d’un maître de français et de danse. Pour professeur de français il se trouva un Allemand qui s’était établi dans le village, et, deux fois par semaine, le maître de danse de Haguenau, ci-devant coiffeur, venait enseigner la contredanse aux jeunes filles privilégiées par la fortune. La belle-mère voulut bien permettre qu’Udilie prît part à ces leçons, car, tenant un compte strict de toutes les dépenses qu’on faisait pour sa bellefille, elle espérait bien pouvoir lui en compter le double. Udilie apprit le français avec beaucoup de facilité II est

vrai de dire que son professeur faisait de longues séances chez son père. C’était un jeune Badois, du nom de Gottlieb, qui avait longtemps séjourné à Paris. Il vint au village comme par hasard. Il n'avait pas précisément besoin de donner des leçons, car il jouissait d’une pér tite rente que lui faisait son oncle, dont il était l’unique héritier. Mais, trouvant le pays et les jeunes filles h son gré ; préférant, du reste, vivre en France, il s’était établi aux bords du Rhin.* Certaines personnes prétendaient qu’il avait des vues sur Udilie.

Du temps que Kauser bâtit sa nouvelle maison, un jeune compagnon menuisier venait souvent y travailler avec son maître. Antoine, tel était son nom, était né à Sufflen, de parents honnêtes, mais peu aisés. Il passait pour un modèle de conduite et d’intelligence. Ce jeune homme s’était tellement enamouré d’Udilie, qu’il en tomba malade. Comme il n’osait pas lui en faire l’aveu, sachant du reste qu’Udilie, trop riche pour lui, était promise à Mathieu, il quitta l’Alsace dès qu’il fut rétabli. Gottlieb.se moqua souvent deYamour d’Antoine, mais Udilie n’en parla jamais, et, quand il en était question en sa présence, elle changeait de conversation.

Mais revenons à Mathieu et à Gertrude.

* Mathieu, à peine revenu de Hatten, devait partir pour l’intérieur de la France, sous prétexte de se perfectionner dans le français, mais, en réalité, pour qu’il

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oubliât Gertrude. Il ne s’opposa pas à la volonté de ses parents, et se déclara prêt à se rendre à Metz ou à Nancy, sans essayer de faire ses adieux à Gertrude. Son petit paquet était déjà ficelé et porté à la poste, son père lui mit deux cents francs dans la poche, auxquels la mère ajouta encore cinq louis en or. La moitié des habitants du village le reconduisirent jusqu’à Bischwiller.

Là il prit congé, les larmes aux yeux, de toutes ses con-‘ naissances, parmi lesquelles se trouvait 'Udilie, sans pourtant lui adresser un petit mot de plus qu’à toute autre jeune lille. Il avait déjà poussé son pèlerinage jusqu’à Saverne, non sans avoir eu plus d’une fois recours à sa bourse et roulé dans sa tête des projets plus extravagants les uns que les autres. Quoique fils d’un paysan riche, Mathieu n’avait jamais eu autant d’argent en sa possession. Il croyait sa bourse inépuisable. D’abord, il eut l’idée d’acheter un cheval pour faire admirer ses talents d’équitation par les habitants de Metz ; puis, abandonnant ce rêve, il composa des lettres d'amour à Gertrude, qu’il comptait lui envoyer par un messager déguisé en mendiant ; enfin, après avoir passé un jour de rêverie à Saverne, à l’auberge de la Charrue , il se mit en route pour Phalsbourg.

La côte escarpée qui, de Saverne, conduit dans cette ville, forme la frontière de l’Alsace et de la Lorraine. *. Le premier village de cette dernière province s’appelle Quatre-Yentspil est situé sur la Crète même de la côte.

Là le peuple commence à entendre et à parler le français. De ce plateau, Stanislas risqua le saut dangereux avec son fidèle Coursier; aujourd’hui encore le peuple conserve religieusement ce souvenir par la trace d’un fer à cheval taillé dans la plate-forme dii roc. Du sommet de la montagne , on découvre toute l’Alsace.

Les différents villages , lançant en l’air des flocons de

fumée , font l’effet d’autant de maisons d’une seule et même commune, dominée d’un côté par la cathédrale de Strasbourg et soutenue de l’autre par le promontoire verdoyant de la Forêt-Noire. Un œil exercé peut parfaitement distinguer certains villages de la vallée, et en général nul Alsacien ne quitte cet endroit sans envoyer un dernier adieu à sa chère patrie.

Mathieu fut stupéfait d’enchantement en voyant ce beau spectacle Tle la nature. Il n’avait jamais rien rêvé de pareil. A ses pieds .s’étendait l’immense forêt de la montagne. A la voir de haut on dirait qu’on n’a qu’à se laisser glisser sur la cime des arbres pour tomber droit dans l’hôtel de la Charrue. Plus loin, il découvrit les plaines fertiles de 1 ’Akerland et du Ried. « Là-bas, se dit-il , est Schirein, et un peu plus loin Hatten. Oh! je reconnais le clocher. Là, s’écria-t-il encore, là est Gertrude , peut-être dans les bras de Fritz. » Une pensée terrible le traversa comme une flèche, au point de lui faire faire un soubresaut. Il ne put s’en rendre compte. Toutefois, sentant une forte oppression de poitrine, il grimpa sur un sapin très-élevé, dans le but de respirer mieux et de regarder à son aise le clocher du village de Gertrude. Longtemps il tourna ses regards vers ce côté, mais tout à coup il dévala rapidement le long de l’arbre, comme une masse inerte. Quel mal l’avait donc saisi?U ne le savait pas lui-même. Ce ne fut pas seulement la pensée de quitter Gertrude, pensée douloureuse, qui lui arracha des pleurs, mais encore le mal du pays, qui le renversa du coup, comme si quelqu’un lui eût percé le cœur de paît en part.

Durant deux heures entières, il resta couché au pied du sapin, en gémissant, sans se sentir soulagé par les larmes; enfin, il se leva pour continuer sa route en tournant le dos à sa chère vallée. « Us se moqueront de

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moi , se tlit-il ; ils m’appelleront lâche, ils feront des chansons sur moi, ils me railleront devant Udilie. Eh! s’écria-t-il, que m’importe Udilie? que m’importent les chansons et les railleries? J’aime Gertrude, je n’aime quelle , et je ne saurais vivre sans elle. » Cela dit, et comme poussé par un démon, il rebroussa chemin, et descendit d’un bond tout le versant de la côte. Chaque arbre, chaque buisson lui semblait faire des signes d’approbation. Il jeta une pièce d’un franc au mendiant auquel il avait donné un sou en montant, et, lorsqu’il fut revenu tout essoufflé à l’auberge qu’il avait quittée le matin, il embrassa de force la grosse servante, qui, d’un revers de bras, le lança sur un las de choux. L’hôte, qui le releva, n’était pas peu étonné de le voir revenir de Metz en vingt-quatre heures. Il prit une part sincère aux douleurs du jeune homme ; mais il lui conseilla, dans l’intérêt de son amour même, de ne retourner ni à Hatten, ni à son village natal.

a Si vous ne vous sentez pas la force, lui dit-il, d'aller à Metz, ce qui est un peu loin, restez dans l'Alsace. Il y a à Marmoutier, à une demi-lieue d’ici, un excellent établissement pour les jeunes gens du pays. J’en connais le directeur. Allez-y , faites revenir vos effets de Metz; l’argent que vous avez sur vous suffit pour payer professeurs, logement et nourriture pendant une année. Cette année révolue, vous êtes libre de retourner chez vous, de vous faire prêtre, soldat ou clerc de notaire, ou bien de quitter l’Alsace pour chercher fortune dans le monde. Durant ce laps de temps, ou vous oublierez votre belle, ou bien, au pis aller, vous l’épouserez. » Mathieu, dont la raison était, pour ainsi dire, étouffée par les fumées de la passion f se laissa conduire comme un enfant de douze ans et s’installa à Marmoutier.

Il fallut cependant , tant bien que mal, donner con-

naissance à ses parents de ses aventures de voyage. Il avait déjà envoyé un exprès à Hatten pour faire savoir de vive voix à Gertrude qu’il n'avait pas quitté l’Alsace; maintenant il s’agissait de s’exécuter convenablement devant ses parents.

Lorsque, après un mois entier d’absence, sa lettre parvint à Schirein, toute la famille se réunit pour lire et relire ses aventures de Phalsbourg, Lunéville, Blamont, Nancy .et Metz. « Marmoutier, le 2 mai, » lisait à haute voix Bella. — Marmoutier, s’écria-t-elle en s’arrêtant, où est-ce? près de Metz ou près de Paris? a Je vous annonce, mes chers parents, poursuivait la lectrice, que je suis arrivé ici sain et bien portant. »

Survint le maître d’école.

« Où est Marmoutier? * lui demanda Udilie.

Le maître d’école, saisissant la lettre et regardant la date et le timbre, dit froidement :

— C’est Marmoutier près de Saverne, que nous autres appelons Masmunster.

— Pas possible! s’écrièrent d’un commun accord tous les assistants, il faut qu’il y ait deux Marmoutier.

— Marmoutier, près de Saverne, reprit le maître d’école. La lettre porte le timbre de Saverpe.

— Jésus Marie ! s’écria Bella, il lui est arrivé un malheur !

— Un malheur, répondit le père, pas du tout.

Je n’ai pas besoin de lire sa lettre. Il a voulu rester en Alsace auprès de Gertrude. Il est plus fin que nous.

— Écris-lui, répliqua Bella, que la prochaine fois il vienne lui-même lire ses lettres et dicter ses réponses. La poste n’a pas été inventée pour Marmoutier et Schirein. »

Udilie s’éloigna sans faire la moindre observation.

. GERTRUDE ET UDIL1E.

Les parents de Mathieu résolurent de le laisser en attendant à Marmoutier et d’aviser pour l’avenir.

Lorsque Gertrude apprit que Mathieu n’avait pas quitté l’Alsace, elle devint plus gaie que d’ordinaire, et fît quelques malhonnêtetés de plus à son prétendu Fritz.

Autant Gertrude était tendre dans ses affections, autant elle était opiniâtre dans sa rancune. Plus Fritz l’accablait de tendresses, plus elle lui témoignait son dédain. Fritz était ce que les paysans appellent « ni chair ni poisson. » Il n’était ni citadin ni villageois. Avec une belle figure, il avait des manières efféminées, la parole mielleuse et un caractère souple comme une belette. Il buvait à longs traits les humiliations qu’il essuyait de Gertrude sans lui faire un reproche, sans en parler à son père.

Un soir, Gertrude était à la veillée, avec son rouet d’ivoire, garni de chanvre fin et orné de toutes sortes de rubans. Le jour même elle avait reçu des nouvelles de Mathieu, et la veille une Bohémienne, disant la bonne aventure pour deux sous, lui avait annoncé quelle n’épouserait pas l’amant de son cœur. Elle était donc très-irritée et Fritz eut naturellement à souffrir de sa mauvaise humeur.

Bonsoir,’ Gertrude., dit celui-ci en entrant dans la salle où filaient à l’envi plusieurs jeunes filles, bonsoir, toute la compagnie. »

Tout le monde répondit à son salut, Gertrude seule exceptée.

« Gomment! s’écria-t-il, tu ne me souhaites même pas un bonsoir?

— Ma bouche ne dit jamais, répondit Gertrude, ce que mon cœur ne pense pas. »

Fritz, habitué à ces sortes de réponses, fit bonne mine à mauvais jeu.

« Bah ! répliqua-t-il , en s’adressant à la société, manière de parler de Gertrude. Elle m’aime tout de même, et elle m’aimera encore davantage dans l’avenir.

— Oui, s’écria Gertrude, je t’aimera^, mais à une condition : c’est que tu veuilles me haïr ou bien me laisser tranquille. Si tu étais un honnête garçon , il y a longtemps que tu aurais dit la vérité à mon père. Vois-tu, je vais être franche ; dût-il me forcer de devenir ta femme, tu n'approcherais jamais de moi à trois pas. Je ne crains ni la ruse, ni la force. Si je ne me laissais pas battre par obéissance, mon père ne me toucherait jamais, car je suis plus forte à moi seule quo vous deux ensemble. Tu as lu dans notre almanach l’histoire de cette femme de Worms 1 qui, la première nuit de ses noces,- lia bras et jambes à son mari et le suspendit au clou du mur. Quelque chose comme cela t’attend si tu persévères à vouloir m’avoir pour femme. »

Et comme Fritz fit un geste de doute :

« Viens ! s’écria Gertrude en se levant et eu lançant loin d’elle son rouet, si tu parviens seulement h me jeter par terre, je serai ta femme, et jamais je ne soufflerai mot. Sinon, tu obéiras à tout ce que je t’ordonnerai.

— Bravo ! s’écrièrent tous les assistants , c’est parler

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