Chrimhilde, dans les Xicbeiungen
GERTRUDE ET UDILIE.
en homme. Fritz, prends-la au mot, Gertrude ne manque jamais h sa parole. Autrement, tu deviendras la' risée du village , et aucune jeune fille ne voudra de toi. »
Une sueur froide ruisselait du front de Fritz. Il savait très-bien qu’il n’avait jamais pu parvenir à lui voler un baiser, et que, dans une tentative pareille, Gertrude, d’un mouvement d’épaule, l’avait jeté par terre. Gertrude , en fille respectueuse et obéissante , se laissait battre par son père, mais tout le village savait qu’elle domptait les chevaux les plus fougueux , et que déjà, à l’âge de dix-sept ans, aucun gars du village n’osait la provoquer.
« Allons, Fritz, s’écria Gertrude; auras-tu honte de lutter avec celle que tu appelles ta fiancée ? Ce n’est pourtant pas la première fois. »
Ce mot porta. En un clin d’œil, Fritz ôta son habit et saisit Gertrude à bras-le-corps. Celle-ci, quoique surprise , se remit bien vite , le souleva , le tourna comme une plume, et le déposa par terre la tête en bas.
Toutefois, durant le cercle qu’elle lui fit décrire, Fritz lui avait pris furtivement un baiser.
« Ceci n’est pas de jeu ! s’écria Gertrude; d’ailleurs, je te défends, moi, de m’embrasser. »
Cela dit, Gertrude ôta sa guimpe et saisit Fritz de sa main droite, en mettant son bras gauche comme barrière entre elle et son lutteur. La colère alors augmenta les forces du jeune homme. Il essaya de donner un croc-enjambe à Gertrude, et il allait la faire fléchir, lorsque celle-ci, voyant le danger, le lâcha, le reprit, et, le soulevant de nouveau , le lança comme une pierre sur une de ses compagnes en s’écriant :
« A toi, Kathiuka ! prends-le, tu l’aimes mieux que moi. »
Kathinka et Fritz étaient étendus fraternellement par terre, l’un à côté de l’autre.
Un rire général éclata dans l’assemblée. Gertrude, comme si dè rien n’était, ôta son bonnet, rejeta ses cheveux sur le dos par un mouvement de tête, et s’apprêta à les nouer de nouveau, en tenant son peigne avec les dents.
« Eh bien ! Fritz , s’écrièrent plusieurs témoins de cette scène, que vas-tu faire maintenant? Demain, nous raconterons tout cela à Jéri.
— Moi ? répondit Fritz, Gertrude n’avait pas besoin de mq vaincre pour me forcer de lui obéir : il y a longtemps que je suis son esclave.
— Fritz, s’écria celle-ci en s’asseyant, je t’ordonne de venir ici et de m’embrasser sur la joue. Puis après, je te permets de m’accompagner chez moi. »
Fritz obéit avec transport.
Ce brusque changement confondit d’étonnement tous les assistants. Ils avaient parfaitement compris et applaudi la lutte entre un homme et une femme , ce qui est peu naturel. Mais quand, par un mouvement de compassion et de reconnaissance , Gertrude , touchée de l’attachement h toute épreuve de Fritz, lui permit de l’embrasser, ils crièrent au miracle.
Tel est l’homme !
Tout ce qui est humain l’étonne et le confond.
GERTRUDE ET UDILIE.
Une grande fête se préparait à Schirein, à l’occasion de l’inauguration de la nouvelle église catholique. Une riche noce juive était annoncée pour la même se- 'maine ; véritable semaine de fête, de liesse et de bombance. Des caravanes de chars h bancs, chargés des plus belles Alsaciennes, pèlerinaient vers le village, • où déjà se trouvaient deux bandes de musiciens. Des troupes de jeunes gens les suivaient bannières déployées; quand je dis bannières, c’est façon de parler, car, en réalité, ce n’étaient que des mouchoirs rouges attachés à une branche de sapin. De tous côtés, on entendait des coups de pistolets et de carabines entrecoupés des cris discordants des gars du village. On ne s’abordait pas à cinq lieueS à la ronde sans s’adresser la question :
* Ne vas-tu pas à Schirein? » et la première prière de toute jeune lille à ses parents était de la laisser partir pour prendre part à la fête. Gertrude, profitant de cette occasion pour voir Udilie, ordonna à son fiancé de demander cette permission à son père, que celui-ci accorda sachant que Mathieu était à Marmoutier. D’ailleurs, il n’était pas fâché de voir Gertrude se promener avec Fritz, et de faire parader sa belle voiture et ses deux beaux étalons noirs.
Grande fut la surprise des compagnes de Gertrude de la voir assise dans la' voiture de Jéri à côté de Frite,
et partant au grand galop pour la ^‘te *. Gertrude avait mis sa plus belle robe et sa plus belle guimpe broflée à jour, elle était fière comme une princesse. Fritz fit claquer son fouet comme un postillon, ce voyage étant pour lui une victoire. Au bout d’une heure et demie, la voiture entra dans la cour des parents de Mathieu, et Gertrude, d’un pas ferme, comme si elle était chez elle, se dirigea vers la porte de la maison. Le père et la mère de Mathieu ne furent pas peu intrigués quand ils virent une belle jeune paysanne inconnue, accompagnée d'un monsieur de la ville, descendre chez eux sans invitation ni permission, et ordonner au valet de mettre les chevaux à l’écurie : mais ils furent encore plus surpris lorsque cette même jeune fille, entrant dans la maison remplie d’étrangers, leur dit :
« Je suis Gertrude, la fille de l’adjoint de Hatten, et l’amie de votre fils Mathieu.
— Sainte Marie ! s’écria la mère en lui sautaut au cou, c’est la Gertrude! »
La bonne mère de Mathieu n’était {joint fâchée de voir son fils aimer une si belle et brave fille, car Gertrude, malgré ses excentricités, était connue pour sa vertu et sa bonne conduite. Le père lui serra la main, et recommanda au valet de bien soigner les chevaux de l’adjoint.
« Où est Ldilie? »
Ce fut là la première question de Gertrude.
« Ah! répondit la vieille mère, ce sera une véritable joie pour elle d’apprendre' que vous êtes ici. j>
Ce n’était pas là sa peusée, car, plus elle regardait cette grande belle fille aux allures- héroïques, plus elle
1. Eri Alsace, les fiancés se promènent partout seuls. Le temps entre les fiançailles et le mariage est indéfini.
le
GERTRUDE ET UDILIE.
se disait qu’Udilie paraîtrait bien petite et bien confuse à côté d’elle.
« Je vais la faire chercher, •> fit le vieux en sortant.
Il alla, en effet, lui -même annoncer cette nouvelle à Udilie , en lui recommandant de mettre sa plus belle robe, vu quelle avait affaire à forte partie, et que Fritz pouvait être regardé comme s’il n’existait pas.
Pendant qu’Udilie faisait sa toilette, Bella, impatiente de voir Gertrude, se dirigea au trot vers la maison de son père.
a Soyez la bienvenue, » dit-elle en fléchissaût malicieusement le genou.
Mais Gertrude fit semblant de ne pas la voir.
« Mère, s’écria Bella, dis donc h Gertrude que je suis ta fille, ou plutôt la sœur de Mathieu, Il paraît que ma personne est trop peu considérable pour quelle réponde à mon salut.
— Oh ! répondit Gertrude, je vous reconnais bien ; Mathieu nia fait plus d’une fois votre portrait. Il est vrai, ajouta-t-elle, qu’il vous déteste, et franchement je suis de son avis. »
Bella pâlit de colère. La mère fqt stupéfaite de cette sortie.
« Vous voyez, poursuivit Gertrude, je suis franche du collier comme mon père. Il est vrai que je suis fiancée à Fritz, mais je ne suis pas encore majeure, et je n’ai nullement renoncé à Mathieu. Ce n’^est pas pour devenir votre belle-sœur, madame Kauser, car je vous annonce d’avance que vous ne mettrez jamais le pied chez moi, ne fùt-ce que parce que je sais que vous maltraitez cette pauvre Udilie.
— Êtes-vous venue ici, s’écria Bella, pour me dire des injures? Voyez-vous la grande fille qui court après
les garçons et qui se fait battre tous les jours par son père! Vous êtes probablement venue dans le but d’é- , chapper , pour trois jours, à la corde de l’adjoint de Uat^pn, ou bien pour faire un bon dîner, car m'est avis que chez Jéri on ne mange pas du pain blanc avec la viande, mais du pain bis avec du pain bis.
— Mensonge, répliqua Gertrude. Nos chevaux sont plus gras que mainte dame qui se vante de manger du pain blanc. Si ces gens-là essayaient de goûter notre avoine, ils seraient peut-être moins efflanqués. »
C’était par trop fort de la part d’une étrangère abusant si étrangement de l’hospitalité, liella , suffoquant de colère, ne put répondre que par des larmes de rage.
Le vieux père, revenu, écoutait tranquillement ce dialogue, qui l’amusait. Loin de chercher à faire la paix, il poussait des guis, guis, comme pour les exciter l’une contre l’autre.
« A la bonne heure ! lit-il après la dernière réponse de Gertrude, Bella a trouvé à qui parler. »
Et s’adressant à elle directement :
« Je te conseille, dit-il, de rendre les armes sans parlementer, car tu n’auras pas les honneurs de la guerre. »
Dans ce moment Udilie entra dans la chambre. Gertrude, assise sur son siège comme sur un trône, demanda qui elle était. Udilie, s’approchant, la salua d’un air timide en lui sbuhaitant la bienvenue. Gertrude se leva et répondit à son salut, en la tutoyant du premier abord :
« Viens, Udilie, lui dit-elle, nous allons faire un tour au bois, car j’ai bien des choses à te dire. «
Udilie, quoique surprise de cette offre, lui tendit le bras et l’entraîna hors de la maison.
GERTRUDE ET UDILIE.
« C’est la fille du diable ! s’écria le vieux dès qu’elle eut quitté la chambre.
— C’est une méchante sorcière? ajouta Bella, c’est une furie !
— Garde-toi bien de répéter cela, répliqua le père, * et surtout qu’elle ne t’entende pas : elle ferait de toi une marmelade. Je tremble rien qu’à la regarder. On l’appelle la forte Gertrude. On dit qu’elle ne craint’pas six hommes. ’ .
— C’est un modèle de jeune fille, répondit la mère. Autant elle est rude avec les personnes qu’elle n’aime pas, autant elle est fidèle, pieuse et obligeante. Voilà dix ans qu’elle est à la tète du ménage de Jéri, soignant tout, prévoyant tout. Jamais personne n’a eu à se plaindre d’elle. Quand elle parle de Mathieu, elle a des mots deux et affectueux, et, si elle a dit des injures à Bella, je puis vous assurer que chaque parole qu’elle m’adresse me va au cœur. Bref, si Jéri veut, elle sera la femme . de Mathieu.
— Et Udilie? demanda Bella.
— Mais, répondit la mère, il me semble quelle n’aime guère Mathieu. Gertrude est justement venue ici pour savoir à quoi s’en tenir sur le compte d’Udilie.
— Que m’importe l’amour d’Udilie ou de Gertrude ? s’écria Bella. Est-ce que j’ai aimé mon mari ? Vous m’avez cependant forcée de l’épouser, et avant même que j'eusse dix-sept ans. Non, elle n’aura pas Mathieu , dût-il m’en coûter la vie. Aujourd’hui même j’écrirai à Jéri pour qu’il vienne chercher sa fille avec le fouet.
— Si tu écris une ligne, répliqua le père, je t’interdis ma maison. Gertrude est fiancée, et son benêt de prétendu est avec elle. Je vois bien qu’il ne vaut pas de tout son corps le petit doigt de Gertrude. D’ailleurs, que
me fait ta poupée d’Udilie? Gertrude est aussi riche qu’elle, et c’est une femme.
— Vous oubliez, mes parents, fit Bella en élevant la voix, que mon mari, dont j’ai cinq enfants, sera forcé de rendre compte de l’héritage d’Udilie; vous oubliez que de tout cet héritage il ne . reste plus sept cents écus en argent comptant. En oubliant cela, vous oubliez que vous êtes mes parents et les grands parents de mes pauvres enfants. Vous m’avez plongée dans le malheur en me mariant contre mon gré , je ne souffrirai pas que vous me réduisiez à mendier dans la rue. Udilie épousera votre fils, poursuivitelle d’une voix encore plus éclatante. Elle n’épousera personne autre, ajouta-t-elle en frappant sur la table, que votre mauvais gueux de fils. Elle aura deux mille écus en dot, ni plus ni moins, et, le jour du mariage , Mathieu me donnera un reçu bien et dûment timbré pour la somme de vingt mille écus. Entendez-vous, il en sera ainsi, sinon je couvrirai toute la lamille de honte et d’ignominie, et vous conduirai tous tant que vous êtes à Strasbourg sur les bancs de chêne devant la justice. Maintenant j’ai dit ce que j’avais sur le cœur, c’est une prise de tabac que je vous prépare depuis longtemps. Dieu vous bénisse ! »
Cela dit, elle disparut.
Les parents de Mathieu étaient comme foudroyés.
GERTRUDE ET -UDILIE.
LTdilie et Gertrude avaient eu k peine le temps d’échanger quelques paroles d’amitié qu’elles furent rappelées pour le diner. La conversation se traînait péniblement à table. Les parents de Mathieu étaient d’une mauvaise humeur visible. On ne parlait que de la fête, des étrangers, et enfin des gîtes. Gertrude manifesta le désir de partager le lit d’Udilie, ce que celle-ci accepta avec joie. Vers dix heures, la société se sépara, et Gertrude prit congé de Fritz, qui, faute de lit, passa la nuit dans le fenil de la grange.
En se déshabillant, Gertrude, rompant la glace, dit à Udilie :
« Je ne te connais que depuis trois heures, et déjà je t’aime comme une sœur. D’ailleurs, comme moi, tu n’as plus de mère. Toutes les orphelines sont sœurs. »
Udilie, pour toute réponse, embrassa Gertrude et la pressa contre son coeur. Elles se mirent au lit.
« Aussi vrai que je suis une bonne chrétienne, dit alors Gertrude, si tu aimes Mathieu, je renonce à lui, et j’épouse Fritz. Je peux bien te le dire, c’est uniquement pour te connaître que je suis venue ici. Sois franche, dis-moi tout ce que tu as sur le cœur, rien ne me coûtera pour contribuer à te rendre heureuse. Je n’ai jamais fait de mal à personne, et j’aime mieux souffrir que de faire souffrir. Il est vrai que j’aime Mathieu; mais je ne suis pas faible; je saurai, si je veux, vaincre mon cœur. Tu ne réponds pas, et tu
pleures. Voyons, ma chère Udilie, tu n’es plus une enfant, tu es bien plus jolie que moi. Je suis grande, forte et bien faite, mais tu es plus gracieuse; je suis une paysanne, tu es une demoiselle. Mon père est rude et grossier, le tien est poli et doux. Je le sens, je ne saurais rivaliser avec toi. Touche mes mains, comme elles sont rugueuses ! Je n’ai jamais porté de gants. Tu ne sais pas ce que c’est que .de travailler aux champs. Toi , tu as des mains veloutées , tu es blanche comme une pleine lune, tandis que moi je suis une enfant du soleil. D’ailleurs, ta fortune est fixée; moi, au contraire, du vivant de mon père (Dieu le conserve!), je n’aurai que la table et le logement. Telle est sa volonté, et il sait bien que, tôt ou tard, je me soumets. Parle donc, ouvre ton cœur à ta sœur. Je suis peut-être la seule personne ici qui t’aime.
— Ma chère Gertrude, répondit enfin Udilie, je ne sais pas ce que c’est que l’amour; je n’ai jamais lu de romans. Depuis le temps seulement que j’apprends le français, mon professeur m’a donné des livres où il est question d’amour. Quant à Mathieu, il m’est aussi indifférent que te l’est Fritz. Pour tout dire, je ne puis comprendre qu’on l’aime.
— On ne comprend jamais l’amour d’un autre, répondit Gertrude. On ne sait même pas pourquoi l’on aime. Vois-tu, Udilie, j’ai été élevée comme mie esclave. Quand j’étais enfant, je faisais de beaux rêves, je n’aurais pas voulu rester dans le pays. Si j’étais homme, il y a longtemps que je serais au delà des montagnes. Mais tu sais ce que l’on pense d’une fille qui toute seule s’en va chercher fortune. De bonne heure, j’ai compris que le sort d’une femme est inférieur à celui d’un homme, et que notre destinée est de souffrir et de prier.
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Toi, du moins, tu aimes ton père et il t’aime ; le mien ne m’a jamais embrassée. Que de fois j’ai eu envie de lui sauter au cou, et de lui dire qüe je l’aime ! mais il me repousse. Il a toujours peur que je ne lui demande quelque chose qu’il ne veut pas m’accorder. A vrai dire, je n’ai commencé à aimer Mathieu que parce que mon père le haïssait. Il y avait dans notre maison un seul être vivant qui m’aimait, notre chien : il l’a vendu.
— Ah! fit Udilie, tu me déchires le cœur. Tu ne sais pas ce que j’endure auprès de ma belle-mère! Pour la moindre faute, elle m’accable d’injures. Si mon père m’achète une robe neuve, elle ne lui parle pas durant huit jours, et, comme je souffre du chagrin de mon père, j’aime mieux n’avoir pas de robe. Aussi j’ai honte d’aller il la danse avec ma toilette usée et fripée.
— Eh bien ! puisque nous sommes malheureuses toutes deux, répondit Gertrude, raison de plus pour nous aimer. Quand je serai partie, tu m’écriras, et je te répondrai. Mathieu m’a souvent parlé de toi et de tes beaux yeux”. Je connais toute ta famille. Il est trèsbavard, et c’est par sa parole qu’il a gagné mon amour.
Tu ne le connais pas, Mathieu a le cœur très-haut. Mais je m’aperçois que fu t’endors.
— Non, répliqua celle-ci ; seulement je ne suis pas du tout curieuse d’apprendre pourquoi tu aimes Mathieu.
Il suffit de te dire que je ne l’aime pas, et qu’il ne sera jamais mon mari. Mon père ne me forcera pas de ■ l’épouser. Quant h ma belle-mère, je la laisse faire, il y a une fin à tout. En cas qu’elle veuille me faire violence, j’irai chez toi. N’est-ce pas que tu me recueilleras?
— Oh! s’écria Gertrude en l’embrassant, je parta-
gérai tout avec toi, même ma vie. Je suis si heureuse d’avoir trouvé en toi une amie! Dans n’importe quelle mauvaise position où tu te trouveras, n’oublie pas ton amie Gertrude. Je suis plus âgée, plus courageuse que toi. Je suis déjà ta sœur, mais, à la rigueur, je te tiendrai lieu de mère.
— Viens sur mon cœur! s’écria à son tour Udilie; je suis ton amie à la vie et à la mort! »
Elles s’embrassèrent de nouveau, puis elles s’endormirent du sommeil de l’innocence et de la vertu.
« J’ai un singulier pressentiment, disait le lendemain Gertrude à Udilie en mettant son corset, il me semble toujours voir arriver Mathieu.
— Moi, répondit Udilie, je l’ai vu, dans mon rêve, danser avec toi ; il viendra, j’en suis certaine. Sois prudente, Gertrude, car Fritz pourrait se fâcher.
Dans ce moment, on entendit les échos d’une sérénade matinale.
« Tiens, Udilie, quelqu’un qui t’aime; tu ne m’as pas tout dit.
— C’est Gottlieb, mon professeur de français, répliqua celle-ci ; il me fait la cour, mais’ je 11e l’aime pas plus que Mathieu.
— Mais, s’écria Gertrude, tu n’as donc jamais senti ton cœur parler tout seul pour quelqu’un? Voyons, dis-moi tout.
— Oui, fit Udilie, à toi je dirai ce que je n’ai dit à
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personne. Il y avait ici un jeune compagnon menuisier qui m’aimait au point d’en, tomber malade., Si j’avais h. choisir, c’est celui-là que je choisirais; mais il est parti, et il y a longtemps qu’il m’a oubliée. »
La musique retentit de plus belle. Gertrude allait ouvrir la croisée, lorsque Bella, entrant brusquement dans la chambre, accabla Udilie de reproches parce que Gottlieb se permettait de l’afficher par une sérénade.
« Il est là derrière le pommier, ajouta-t-elle, et il n’est pas seul. »
Gertrude, qui s’était tant bien que mal réconciliée avec Bella, lui démontra qu’Udilie, n’était pour rien dans cette sérénade ; qu’en fin de compte elle ne pouvait pas empêcher Gottlieb de l’aimer.
« D’ailleurs, ajouta-t-elle, ce monsieur en sera pour ses frais. J’epgagerai Fritz à danser toute la journée avec Udilie, qui ne demande pas mieux que d’avoir un prétexte pour échapper à Gottlieb.
— Et vous? demanda Bella d’un ton malicieux.
— Moi? répondit Gertrude, que cela ne vous inquiète point. Mon cavalier est tout prêt. »
La toilette achevée et le déjeuner pris, les deux amies, devenues dès lors inséparables , se dirigèrent toutes seules vers la salle de danse.
Fritz avait bien dévoré quelques railleries sur l’indifférence de Gertrude. Mais, de compte fait, il était heureux. Sa fiancée lui avait fait souhaiter le bonjour ; de plus, elle lui avait promis la veille de danser avec lui. Rendez-vous lui fut donné à la salle de danse.
Dans le village de Schirein, long d’une demi-lieue, les maisons se trouvent d’un coté de la route et la forêt de l’autre. Udilie et Gertrude se promenaient le long de la forêt, et, plongées dans leur causerie intime, elles
avaient dépassé l’auberge où l’on dansait. Elles allaient atteindre les dernières maisons du village lorsque Gertrude s’écria subitement :
« Voilà un homme à cheval qui avance au grand galop.
— C’est peut-être le médecin du canton en tournée , dit à son tour Udilie. -
— Un médecin n’est pas si bon cavalier, » répliqua lestement Gertrude.
Elles s’arrêtèrent. A mesure que le fier cavalier approchait, Gertrude se sentait prise d’un tremblement nerveux.
* C’est Mathieu 1 s’écria-t-elle en s’appuyant sur le bras d’ Udilie. Mon pressentiment ne m’a pas trompée. »
Dans ce moment, Mathieu allait passer au galop lorsque Gertrude lui dit d’une voix élevée :
i Par ici, Mathieu! Ne me reconnais-td pas ? »
Elle aurait bien voulu sauter le fossé de la roule, mais elle se sentit comme enchaînée au sol.
Mathieu, s’arrêtant, reconnut Gertrude, descendit de cheval, l’attacha à un arbre et sauta au cou de sa bien-aimée.
® C’est bien à. toi d’être venu, dit Gertrude. Tu es resté fidèle à ton cœur. »
Mathieu, à son tour, l’accabla de demandes. 11 ne pouvait s’imaginer que Gertrude fût liée avec Udilie. Celle-ci allait lui donner des explications, lorsque Fritz parut dans le but de ramener les deux jeunes filles à la danse.
A peine eut-il reconnu Mathieu, que, sentant le ridicule de son rôle, il pria Udilie de lui prêtër son bras en plantant là Mathieu et Gertrude, qui ne demandaient pas mieux.
Mathieu fut bien reçu par les habitants du village ;
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ils admirèrent surtout sa moustache fraîchement éclose. Pendant qu’il causait avec plusieurs de ses amis, il vit passer Fritz assis sur son char à bancs et fouettant ses chevaux comme un forcené. Gertrude, devinant le projet de son fiancé, s’écria :
« A la bonne heure ! il n’est pas si bête que je croyais. »
Fritz, sans détourner une seule fois sa tête, sortit au galop du village et se dirigea vers Hatten.
Arrivé dans la cour de l’adjoint, celui-ci lui dit :
« Eh ! Fritz, déjà de retour.... et tout seul?
— Dieu merci ! répondit le jeune homme ; je ne voudrais pas être avec Gertrude.
— Et où est-elle^?
— Au diable. Elle valse à Schirein avec Mathieu, qui est revenu de Marmoutier. J’en ai assez. Qu’elle épouse l’enfer. Quant à moi, je n'en veux pas.
— Dis plutôt, répondit Jéri, qu’elle ne veut pas de toi. Mais ce n’est pas une raison de t’enfuir comme un voleur. Je te l’ai confiée, croyant que tu étais un homme d’honneur, mais tu n’es qu’un lâche paperassier.
— Confiez-la à Satan ! s’écria Frift en s’éloignant ; et surtout ne me dites pas d’injures, je ne suis pas votre domestique.
— Ah bien oui ! reprit l’adjoint, les femmes comme Gertrude ne sont pas faites pour des capons de notaires. » .
Mais Fritz était déjà loin, et bien lui en prit.
Jéri, sans dételer les chevaux, s’élança sur la voiture et partit à son tour pour aller rejoindre sa fille.
L’arrivée de Mathieu et le départ de Fritz étaient autant de coups de foudre pour liella. Elle employa toutes les ruses imaginables pour séparer les amaxfts. Elle ordonna à Mathieu de. ne danser qu’avec Udilie ; elle paya des danseurs pour engager Gertrude. Tout fut en vain. Udilie simula un violent mal de tête et s’éloigna de la salle de danse. Gertrude, initiée au secret de son amie, valsa et galopa comme une folle avec Mathieu, en refusant tous les autres cavaliers.
« Aujourd’hui et demain, dit-elle à Mathieu, nous sommes libres et heureux ; après-demain, à la grâce de Dieu! »
Mais voilà qu’au milieu d’une valse Jéri entra dans la salle. Gertrude, en l’apercevant, pâlit; puis, se remettant, elle courut à lui, l’entraîna dans un coin et lui dit :
« Mon père, de grâce, pas de scandale ! Respectez votre fille. La journée sera bientôt passée. Demain j’irai avec vous, et vous pourrez me punir à souhait ; mais aujourd'hui, en présence de Mathieu et de ses amis, respectez la fille ainée de ma malheureuse mère. »
Jéri, au grand étonnement de Gertrude, ne souffla mot et s’éloigna pour regarder les jeunes couples. Dans ce moment, Mathieu, qui avait eu le temps de réfléchir, accourut avec deux verres de vin et but à haute voix à la santé de Jéri, en le forçant de lui rendre raison. Il ordonna aux musiciens de jouer trois des plus belles
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danses, deux valses et un galop, pour l’adjoint tout seul. C’était lui faire les honneurs de la fête. Il refusa d’abord, mais à la fin il céda.
« Mon père ! s’écria Gertrude radieuse de joie, je ne permettrai pas que vous choisissiez une autre valseuse que moi. »
Et, le saisissant, elle l’entraîna au milieu de la salle , et le fit tournoyer comme une toupie. Pendant ce temps, Mathieu avait engagé ses amis h applaudir tout haut les grâces et la souplesse de l’adjoint ; mais Gertrude avait fait faire à son père tant de voltes et de pirouettes , qu’au bout dé la première valse , et grâce surtout au vin , il fut pris de vertige.
« A la santé de Gertrude, et de son noble père! s’écria Mathieu en vidant de nouveau sou verre.
— Mathieu, répondirent les paysans, nous boirons vingt-cinq bouteilles en l’honneur de l’adjoint et de sa fille!
— Je les paye, » répliqua Mathieu tout fier.
Jéri ne s’appartint plus. A chaque santé qu’on buvait, force lui fut de trinquer et de vider son verre. A la fin, Mathieu, n’ayant plus de prétexte pour boire, s’écrja :
« A la santé de Spanier, le plus fidèle, le plus intelligent des chiens !
— Qu’il vive longtemps ! répétèrent les assistants en buvant.
— Qu’il vive ! répéta Jéri tout à fait gris, puisqu’après tout il est mort. Tu es un diable d’homme, dit Jéri à Mathieu en lui donnant une tape sur l’épaule.
• — N’est-ce pas, père, chuchota Gertrude, que vous avez oublié les raisins ? »
Il avait tout oublié ; sa raisou était aussi chancelante que ses jambes.
Gertrude, voyant l’état de son père, pria Mathieu de l’emmener et de le coucher dans son lit. Chemin faisant, Jéri promit formellement à. Mathieu la main de sa fille. Gqrtrude ne quitta plus son père, attendant son réveil et la répétition de sa parole donnée.
Mais, le lendemain, Jéri, apprenant l’état dans lequel l’avait mis Mathieu, l’appela suborneur, hérétique et gueux. Il n’adressa la parole à aucun membre de la famille, fit atteler ses chevaux, et partit avec Gertrude, qui n’eut pas même le temps de quitter sa toilette de la veille et de faire ses adieux à Udilie. Tout était rompu.
Pendant les trois jours de la fête, une troupe de bohémiens avait campé dans la forêt au bord de la rivière. Ils vendaient toutes sortes d'amulettes , de bagues enchantées, et disaient la bonne aventure pour deux sous.
Bella, devenue Sombre et rêveuse, s’était longtemps entretenue avec une bohémienne de sa connaissance.
Le soir de la dernière journée, de la fête, on vit sortir deux bohémiens de la maison de Kauser, qui leur avait acheté des pipes de buis garnies d’argent.
Kauser faisait souvent des affaires avec les bohémiens,
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qui lui vendaient des objets d’art. D’aucuns prétendaient que ces objets provenaient de vols.
On dansait encore à la nuit close, lorsque Kauser, d’après un ordre de sa femme , partit pour Strasbourg. Enfin, vers onze heures, tout le monde, fatigué, ha* rassé, éreinté, se retira. Les musiciens s’étaient endormis sur leur banc ; les garçons et les filles d’auberge ne pouvaient ni ne voulaient plus servir les quelques attardés de l’orgie.
Vers deux heures, Bella, à peine couverte d’une chemise et tout échevelée, parcourait les rues en criant:
« Au voleur ! au feu !» En un clin d’œil, le village entier fut sur pied, excepté toutefois les danseurs et les danseuses qui n’en pouvaient mais. La nouvelle cloche de l’église fut inaugurée par le tocsin. On accourut vers la maison de Kauser, où il y avait un commencement d’incendie dont on se rendit maître en un quart d’heure.
On trouva Udilie profondément endormie ; il fallut lui faire Violence pour l’engager à quitter la maison. Bella n 'était point rentrée chez elle; elle se roulait comme une folle sur le sable, en gesticulant et en criant qu’elle était ruinée et que ses enfants seraient forcés de men- ' dier. En pénétrant dans l’intérieur de la maison, on trouva tout sens dessus dessous : les tiroirs de la commode brisés, la serrure de l’armoire fracturée. L’argent et l’argenterie avaient disparu. On consola Bella en lui annonçant l’extinction du feu et le peu de dommage qu’il avait causé.
« Je suis ruinée, répétait<-elle toujours. Les bohémiens nous ont volés. Ils se sont cachés dans la grange, et, me sachant seule, ils m’ont étouffée et m’ont tout pris.
— Et Kauser, où est-il? lai demanda-t-on.
— Il est allé à Strasbourg toucher deux mille francs. C’est la seule et unique fortune qui nous reste.
— En ce cas, répondirent plusieurs habitants pauvres accourus pour la secourir, vous êtes encore plus * riche que nous. #
Chose curieuse ! Durant la bagarre , les parents de Bella ne prirent aucune part ni aux cris , ni aux lamentations, ni au sauvetage de la maison.
Le maire fit un rapport à qui de droit. On pourchassa les bohémiens, on en arrêta quelques-uns, mais les véritables voleurs furent insaisissables.
Au bout de quelque temps, il ne fut plus question de cette affaire. Bella devint triste et taciturne. Udilie avait souvent les yeux rougis de larmes, Kauser n’adressait à personne la parole. On se perdait en conjectures sur ce singulier vol. Personne n’osa dire sa pensée, mais tout le monde pensa mal de Bella et de Kauser.
Un calme plat s’établit durant quelque temps. On ne savait plus à quoi s’en tenir sur la lutte de tant d’intérêts opposés. Gertrude épousera - 1 - elle Fritz? Mathieu épousera-t-il Udilie? Fritz aime -t-il toujours Gertrude? Gertrude aime-t-elle toujours Mathieu? Kauser est-il ruiné? Jéri est-il changé? Ce furent des questions de vie et de mort pour les deux villages.
À vrai dire, Jéri n’avait plus parlé à sa fille d’aucun mariage , Fritz ne mettait plus le pied sur le seuil de la porte de Jéri , Mathieu ne parut plus jamais dans la maison de Bella , et celle-ci n’osa plus se pré-
GERTRUDE ET UDILIE.
senter devant ses parents. Mathieu, suivant le conseil de Gertrude, ne se montra pas souvent à Hatten. Il devint greffier de la mairie de son village et songea à s’établir marchand de fer. Confiant en la parole de Gertrude, il résolut d’attendre.
Bella seule avait profité du temps. Elle sermonna, menaça tellement son mari, que celui-ci se décida enfin à faire à Udilie l’aveu de sa ruine , en la suppliant de consentir à épouser Mathieu. Le pauvre père pleura beaucoup durant la longue entrevue qu’il eut avec sa fille. Udilie promit d’aviser et de faire tout pour sauver l’honneur de son père.
Pendant un mois Udilie mouilla de ses larmes le chevet de son lit sans pouvoir prendre une résolution. Enfin, de guerre lasse, et ne voyant point d’issue, elle
adressa la lettre suivante à Gertrude :
* Mon unique et chère amie de cœur,
« Il y a longtemps que je voulais t’écrire pour te peindre les tourments de mon cœur et pour chercher dans le tien un peu de consolation. Mais comment te dire ce que je souffre jour et nuit? comment t’exposer les tortures de mon âme? lime faudrait trois mois pour te raconter tout, et ce qu’on peut dire on ne le peut écrire, surtout quand on écrit si peu que moi. Te rappelles-tu la nuit où nous nous sommes juré une amitié éternelle. Oh ! pour un second moment comme celuilà, je donnerais ma jeune vie. Je suis née pour le malheur. En naissant, j’ai donné la mort à ma pauvre mère. Que ne m’a-t- on enterrée avec elle?
« Amie, je me meurs à force de pleurer.
® Dans cet instant mes larmes mouillent le papier. J’attendrai qu’il soit sec.
« Tu as entendu parler du malheur de mon père : il est ruiné. Ma fortune est gaspillée. Il m’en a fait l’aveu en sanglotant. Que faire ? je suis son enfant, et il en a encore cinq à nourrir. Ils disent que je suis jolie ; mais, sans dot, personne ne m’épousera.
« Sainte Vierge ! rien que la pensée d’être forcée de rester chez ma belle-mère me trouble la raison. Il n’est pas possible de dire ce que j’endure. Elle empoisonne jusqu’au morceau de pain que je mange. Encore ce morceau de pain me manque-t-il souvent. Tu ne croirais pas que je souffre quelquefois de la faim, que je jeûne des journées entières, et cependant je n’ai jamais fait de mal à personne.
« Il n’y a qu’un moyen de me sauver. C’est de me faire sortir de la maison de ma belle-mère par un mariage; et, comme je n’ai plus de dot, il n’y a que Mathieu qui puisse avoir pitié de moi. Mais que dis-je ? je ne l’aime pas, il ne m’aime pas; de plus, toi tu l’aimes. Ainsi, pour échapper à un malheur, je ferais trois malheureux.
« Je le vois, moi seule je suis de trop. Oh ! ne me fais pas de reproches. Si je n’avais pas peur d’offenser Dieu, tu ne me verrais plus. Il y a longtemps que je me serais jetée dans le Rhin.
« Si je quitte la maison, on fera un procès à mon père ; il en est fortement question. Et un procès , m’a-t-il dit, pourrait le conduire en prison. Plutôt mourir.
a Chère amie, donne-moi un conseil. Mon père m’a chargée de t’écrire. Lui, il demande que tu renonces à Mathieu ; mais c’est impossible. Je ne vois point d’issue. Que Dieu nous assiste!
« Sœur de mon âme, écris-moi, et donne-moi un bon conseil. Ma vie est en tes mains ; je la donnerai
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pour toi quand tu voudras. Tu n’as qu’une parole K dire.
« Ton Udilie, qui n’aime que toi. »
Huit jours s’étaient passés depuis que Gertrude avait reçu cette lettre. Elle dépérissait à vue d’œil. A deux lois on avait été forcé d’aller chercher le médecin, car elle avait des attaques de nerfs qui duraient souvent trois heures de suite , lorsqu’un dimanche, après avoir -longtemps prié, Gertrude, pâle comme la mort , se présenta devant son père.
* Mon père, dit-elle en feignant un air gai et content , vous allez vous moquer de moi.
— C’est ce que je fais à peu près toute l’année, excepté quand tu es malade. Qu’y a-t-il ? Vas-tu me parler encore de Mathieu ? Je m’y attends.
— Ecoutez -moi,’» répondit Gertrude d’un ton sérieux.
Jéri la regarda fixement. Il fut frappé de l’altération des traits de salille, et fit un mouvement qui n’échappa pas à Gertrude.
i II faut que j’épouse Fritz, >• dit enfin celle-ci.
Jéri pâlit à son tour. Il y eut un silence de quelques secondes.
« Ma fille , dit enfin l’adjoint d’un ton interrogatif, aurais-tu besoin de Fritz pour couvrir Mathieu ?
— Mon père ! exclama Gertrude, c’est un affront
que vous faites à votre fille. C’est donc pour cela que vous m’avez tant regardée ? Je croyais que c’était par pitié. Oh ! mon père , je ne plains pas ma mère d’être morte- »
Cette parole alla droit au cœur de Jéri , qui chercha h réparer son tort en retenant Gertrude par la main :
« Reste là, ma fille, lui dît-il. Que diable veux-tu de ce benêt de Fritz ? Si tu avais eu le courage de me prier pour Mathieu, il y a longtemps que .j’ai oublié les raisins. Voilà trois mois que je t’attends; mais tu fais la fière avec ton père ; tu le crois méchant et bête. Voyons, il faut en finir : veux-tu Mathieu? Je te donne mon consentement et ma bénédiction.
Je veux épouser Fritz, répondit Gertrude d’un ton calme.
— Eh bien ! non. Tu épouseras Mathieu : dumoinsy c’est un homme.
— Vous savez, mon père, que je ne cède pas à la force. Je n’épouserai personne sans votre consentement, mais vous ne m’obligerez pas à prendre un mari dont je ne veux pas. Vous ne voulez plus de Fritz, soit ; moi, je ne veux plus de Mathieu.
— Je suis donc devenu fou ! s’écria celui-ci, ou bien tu as perdu la raison. Comment ! Depuis six ans je n’entends parler que de Mathieu, et de Mathieu, et encore de Mathieu, et voilà qu’elle veut épouser Fritz, qu’elle a rendu bête d’humiliations, d’injures et de déboires. Décidément, on t'a jeté un sort ; allons chez le curé, et prions.
— J’irai chez le curé avec Fritz, répliqua GeMrude ; faites-le venir, je suis sûre qu’il se léchera les doigts pour m’avoir. Si je tiens à l’épouser, c’est que j’ai mes raisons; mais je vous jure, mon père, que jamais
GERTRUDE ET UDILIE.
Gertrude n’a manqué ni h ses devoirs ni à son honneur.
— Je te connais, dit Jéri, tu es une fille de parole. Après tout, tu es majeure maintenant ; laisse-moi huit jours de réflexion, et nous verrons. *
Un mois après , Gertrude fut mariée à Fritz. Le mariage fut célébré subitement pendant une absence de Mathieu , qui , sous prétexte d’achat de plusieurs articles de fer , fut envoyé par ses parents en Lorraine. Mathieu, à peine instruit du mariage, partit au galop pour Hatten, et s’en fut droit dans la maison de Jéri. Sous la porte, il rencontra l’adjoint, qu’il entraîna de force dans la maison.
« A nous deux, vieux drôle ! s’écria-t-il, je viens vous demander compte de Gertrude. Je ne suis plus le voleur de raisins, je suis un homme, et je vous le ferai sèntir. »
Jéri haussa les épaules.
« Je ne te dois rien, répondit -il enfin. Quant à Gertrude, la voici ; elle l’a voulu. Je ne suis plus rien ; Jéri est mort, bientôt on l’enterrera. *
Gertrude , en effet, pâle et défaite, était entrée dans la chambre en faisant signe à son père de s’éloigner. Mathieu, se voyant seul avec Gertrude, se laissa tomber sur une chaise, et éclata en sanglots en tenant sa tête dans ses deux mains. Gertrude, pleurant à son tour, et essuyant ses larmes avec son tablier ,' mit la lettre d’Udilie sur la table ; après quoi , elle se dirigea , en chancelant, vers l’alcôve. Mathieu se précipita sur la lettre, la lut et la relut ; puis s’adressant à Gertrude : « Tu as fait le malheur, dit-il , de toi, de moi et d’Udilie. En te quittant, j’irai à Haguenau m’engager.
— Jésus, Marie ! s’écria Gertrude , tu ne feras pas cela, Mathieu! Vois ce que j’ai fait pour le bonheur
d’Udilie ; suis mon exemple, il y a un Dieu qui récompense tout.
— Par ce Dieu , répondit Mathieu en se levant , je jure que jamais Udilie ne deviendra ma femme. Viens, donne-moi un dernier baiser ; viens sous la tonnelle , là où je t’ai donné le premier ; puis tu ne me verras plus.
— Mathieu ? s’écria Gertrude en tombant à ses genoux, Mathieu, si jamais tu m'as aimée, épouse Udilie. N’ai-je pas épousé Fritz que je n’aimais point ? Seras-tu plus faible qu’une feinnle ?
— M’as-tu demandé la permission ? répondit celui-ci en dégageant ses genoux des bras de Gertrude ; m’astu demandé mon avis? Tu veux donc que je sois meilleur que toi? Viens, encore un baiser, et que la volonté de Dieu soit faite !
— Non! reprit Gertrude, je suis la femme de Fritz; Gertrude ne manquera jamais à son devoir. Non, tu ne m’embrasseras plus.
— Comment ! tu me refuses le dernier baiser?
— Je refuse, parce que c’est contre l’honneur, contre le devoir, contre Dieu. Va, éloigne-toi.... Pars! J'ai eu tort. Je prierai pour toi. Je t’aime toujours, toujours... toujours.... »
A ce moment, Jéri entra brusquement.
Mathieu s’esquiva par la porte entrouverte, et partit sur-le-champ' pour Haguenau, où il s’engagea dans un régiment de hussards.
GERTRUDE ET UDIUE, *
Gertrude était mariée depuis six mois et enceinte, lorsqu’un jour Udilie, accompagnée de Gottlieb, arriva subitement chez elle. La haine de Bella allant toujours croissant, Udilie, craignant un crime, s’était rappelé la promesse de Gertrude et avait cherché auprès d’elle un refuge. M. Kauser s’était déclaré insolvable, mais Gottlieb espérait tout de même lui arracher la moitié de la fortune d’Udilie.
Gertrude était alitée. Cette jeune fdle , naguère si forte, était devenue ime femme grêle et maladive. Udilie fut pour elle non-seulement une compagne, mais encore une aide indispensable. Elle se chargea de tous les travaux du. ménage; elle essaya même d’aller travailler aux champs.
En attendant, Gottlieb, muni par elle de pleins pouvoirs, s’efforça de sauver quelques débris indispensables de sa fortune , et poussa le procès avec l’ardeur d’un amoureux. Il envoya citations sur citations. Puis , ayant trouvé leè‘ preuves d’une banqueroute frauduleuse et d’un détournement de fonds placés à Strasbourg, il dénonça formellement Kauser, contre lequel un mandat d’arrêt fut lancé, à l’insu d’Udilie.
Instruite de l’état réel du procès, et comme poussée par un pressentiment , Udilie , un beau matin , partit subitement pour Schirein. Arrivée au village, elle aperçut deux gendarmes. A peine descendue
chez une de ses amies, Gottlieb se présenta devant elle.
« Est-ce vrai, lui cria-t-elle d’un air effaré, qu’on veut arrêter mon père. #
— Vous croyez donc, répondit Gottlieb, que j’épouserai une vagabonde? Il n’y a que ce moyen. Monsieur votre père n’est pas pauvre, mais malhonnête. »
A ce# mots Udilie partit comme l’éclair , courut chez son père, l’embrassa, lui demanda pardon, et se déclara prête à renoncer à toute sa fortune.
« Tu es mon ange tutélaire, répondit Kauser; tu sauves non-seulement ton père, mais ses cinq enfants. Dieu te récompensera, j’en suis sûr. »
Bella présenta bien vite une feuille de papier timbré. Udilie, après avoir signé son nom, tendit le papier à son père en lui disant :
« Vous mettrez ce que vous voudrez. »
Dans ce moment, Gottlieb entra dans la chambre.
« Qu’avez-vous fait, malheureuse? s’écria-t-il. » Mais Udilie ne répondit pas. Elle était à genoux, priant et sanglotant. On l’emmena chez sa tante, où elle resta durant six semaines, malade d’une fièvre chaude. Gottlieb courut à Strasbourg, avec la renonciation, se désister de sa plainte. Kauser, ne devant plus rien à personne, excepté à sa fille, fut mis hors de cause et réhabilité honnête homme.
Quand Udilie fut rétablie, Fritz, qui l’avait souvent vue pendant sa maladie, vint la chercher pour retourner h Hatten. Udilie croyait faire des adieux éternels à son village. Elle avait résolu de passer sa vie chez Gertrude et de lui épargner une bonne d’enfants.
Gertrude et üdilie*
« Honore père et mère, dit la sainte Écriture, afin que tu vives longtemps. » Un mois après le retour d’Udilie à Hatten, une lettre arriva de Paris, signée Antoine. Dans cette lettre, le compagnon me-, nuisier annonça qu’il était établi dans le faubourg Saint-Antoine , qu’il travaillait avec douze ouvriers , et qu’il avait déjà cinq mille francs hors des affaires. Il y ajouta qu’il aimait toujours Udilie, qu’il s’était toujours informé d’elle, qu’ayant appris sa conduite envers son père ét ne craignant plus un refus,, vu la renonciation à sa fortune, il la demandait formellement en mariage, promettant de venir la chercher après une réponse favorable écrite de sa main.
Après avoir lu cette lettre, Udilie tomba dans les bras de Gertrude en s’écriant :
« Mon amie, Dieu n’abandonne point les siens. Ce que nous avons pris pour un malheur était précisément un bonheur, et quel Jaonheur ! «
La réponse ne se fit pas attendre. Gertrude y avait ajouté une lettre dans laquelle elle annonça à Antoine qu’elle se chargeait des frais de la noce et du trousseau.
Antoine arriva, paré comme un prince.
Quand, après la noce, Udilie radieuse d’amour et de
bonheur, s’en alla avec lui il Paris, tous les habitants du village la reconduisirent.
« Enfants, s’écrièrent les mères en montrant Udilie, regardez : c’est ainsi que Dieu récompense la vertu et l’obéissance filiale. »