‹ Histoires de villageChapitre 7 sur 16 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Aux confins de l’Alsace, sur la route de Strasbourg à Lauterbourg, à une lieue de Bichwiller, se trouve un village dont les maisons , faisant front à un bois de hêtres et de pins, forment une chaîne plus ou moins interrompue d’un kilomètre de longueur. Ce village est bâti sur une colline au revers de laquelle s’adosse un hameau qui fait face au Rhin et h la forêt Noire.

Ces deux communes, car chacune d’elles a une administration ii part, se distinguent par l’excentricité

des habitants et par le grand nombre d’originaux qui y polissent, grâce, dit-on, à une source vive et perlante appelée Brunnelé, véritable lait d’extravagance.

Le village inférieur est presque entièrement habité par des juifs. Il y a bien quelques catholiques et deux ou trois . protestants ;* on y trouve même un frère morave et deux déserteurs gréco-russes qui datent de 1815; mais ils ont tellement adopté le langage et les mœurs des juifs, qu’on ne les désigne au loin que sous ce nom.

Au village supérieur, au contraire, c’est-à-dire à deux pas plus haut, il n’y a que des catholiques , mais ils n’en sont pas moins distincts des autres paysans alsaciens.

Un grand nombre d’entre eux sont bûcherons et charbonniers. D’autres braconnent dans la forêt ou font la contrebande, soit sur les bords du Rhin, Soit dans le village même où se fabriquent de bons petits cigares à cinq centimes la pièce, qu’on vend à Paris pour des cigares de Hongrie.

Jadis des réfugiés allemands de toutes religions venaient s’y établir pour une raison ou pour une autre, mais aujourd’hui ils préfèrent émigrer en Amérique.

On y trouve en outre une colonie de mendiants qui, après avoir fait leur tour d’Alsace, reviennent au village, où ils ne mendient jamais, y dépenser leurs rentes en flânant et raconter toutes sortes d’histoires vraies et controuvées. Eux seuls d’ailleurs manipulent les mariages qui se font entre les différents cantons des deux départements de l’Alsace.

Bien qu’à côté de ces éléments hétérogènes il y ait dans ces villages une véritable aristocratie de fortune et d’intelligence, et que de mémoire d’homme il ne s’y soit commis ni un crime ni un vol, les dédaigneux de

LÉNZ BT LORY.

l’Alsace n’en parlent jamais que comme d’un ramassis de gueux et de vagabonds. '

Là demeurait depuis une trentaine d’années Dollingue, appelé le Conteur d'histoires.

Dollingue était le fils d’un acteur allemand qui, avant la Révolution, s’était réfugié en Alsace, pour échapper > aux conséquences d’un homicide involontaire qu’il avait commis à Carlsruhe. ■

L’éducation du jeune Dollingue avait été passablement soignée. R lisait, écrivait et récitait assez bien l’allemand ; mais ayant perdu son père de bonne heure, force lui fut de quitter ses études et de remplacer son père dans les fonctions de messager rural, allant tous les trois jours à Strasbourg avec des lettres et rapportant celles qui étaient destinées aux villages du canton. Bientôt à cette industrie il en ajouta une autre. Il loua à Haguenau et à BiSchwiller des livres allemands qu’il sous-loua, après les avoir lus lui-même, aux juives du village h raison de dix centimes par semaine. C’étaient des romans de chevalerie, ou bien quelques drames de Schiller, poète très- populaire en Alsace.

Plus tard, Dollingue, à force de lire, composa luimême des contes et des histoires, et devint, grâce à cë talent, la coqueluche de la jeunesse alsacienne.

Vers ce temps, il lui échut un mauvais numéro à la conscription. Dollingue devint soldat, s’enrôla dans la musique, et tint garnison à Paris, où il apprit à parler français et à jouer de la clarinette.

De retour de l’armée, Dollingue se fit pêcheur et batelier sur le Rhin. Un jour, se tenant sur le bord allemand, il vit à dix pas de son bateau une jeune fille se jeter dans le fleuve. C’était une pauvre, mais belle jeune juive de Calrsruhe. Elle s’appelait Elly. Dollingue la saisit, la retira de l’eau, l’amena au village, la con- 327 7

sola, l’aima et l’épousa. Il en eut une fille aussi belle que la mère, h laquelle il donna le nom de Lory ét qu’il fît baptiser.

Quoique pauvre, Elly, la femme de Dollingue, était la reine du village. Toutes les autres femmes travaillaient aux champs, tricotaient des gants de laine pour les marchands de Bischwiller, ou braconnaient dans la forêt : Elly- seule ne faisait que lire des romans et se promener.

• Au village, Dollingue pêchait des poissons pour le vendredi soir des juifs , jouait de la clarinette aux noces, faisait des cigares. De temps en temps, il s’absentait pour deux mois et revenait avec une centaine de francs qu’il avait gagnés avec ses contes et sa musique. Pendant son absence, sa femme, quoique en haillons, lisait des livres allemands et français et passait d’une maison k l’autre, citant Molière et Schiller, causant, dinant, soupant au hàsard, parlant' partout et toujours de la splendeur de son passé et du bonheur de son présent.

C’était bien le couple le plus original et le plus grotesque du monde. Dollingue avait hérité de son père un certain .port théâtral. Sa femme, en sa qualité de juive allemande, affichait un air de supériorité qui contrastait, il est? vrai, avec sa toilette, mais qui était réelle et mêmp flagrante ! „

Ayant épousé un catholique, elle ne se présenta jamais dans la synagogue des juifs, excepté le jour de jeûne du grand pSrdon. Ce joui'-lk Dollingue ne la quittait pas. Il jouait de sa clarinette devant le temple, demandant k tout instant, par un messager, des nouvelles de la santé de sa femme, et l’accompagnait le soir chez le juif le plus riche, où il l’invitait k souper, comme s’il eût été chez lui. Il est vrai qu’il payait tout

LÉNZ ET LORY.

cela en gaieté, en bonne humeur et parfois en bons conseils, car Dollingue, sous son écorce d’insouciance, cachait une lionne dose de philosophie et de sagesse pratique.

Sa fdle Lory fréquentait peu les juifs. Depuis 1830, une école avait été établie au village, et Lory y fut élevée en catholique. Dollingue, d’ailleurs, ne s’occupait guère de l’éducation de sa fille, disant qu’une femme ne Sait bien que ce qu’elle n’a pas appris.

Pendant dix-sept années de mariage, Dollingue n'avait pas eu une querelle avec sa femme. Quand il était en voyage, il lui écrivait les lettres les plus tendres, que celle-ci, fière comme une duchesse, colportait de maison en maison. C’était une admiration mutuelle et. perpétuelle. Ce bonheur fut détruit par la mort d’Efly, qui fut enlevée subitement par une fievre maligne.

Depuis ce moment, Dollingue ne fut plus le même hoimne. Il ne voyageait plus, ne travaillait plus, ne chantait plus, ne contait plus d’histoires et ne jouait plus de sa clarinette.

Jour et nuit , on le trouvait dans l’auloerge du Roi (le trèfle , maugréant , raillant , médisant , blasphémant, mais surtout buvant et s’enivrant. Il avait déjà bit sa bibliothèque ; il était en train de boire sa maison vendue à l’aubergiste qu’on appelait tout court le Roi de . trèfle. 11 ne regardait plus sa fille, abandonnée par lui et recueillie par une grand’tante maternelle ; bref, il n’était plus connu que sous le sobriquet de Dollingue le gueux. .

« Encore une chope ! s’écria d’une voix enrouée Dollingue, assis derrière une table de sapin dans l’auberge du Roi de trèfle. Encore une chope! répéta— t— il en frappant contre la table le verre à vin qui partit en mille éclats.

■ — Doucement, Dollingue, dit le juif Lasé, assis en face à la même table et vidant à petits traits un verre de bière. Un honnête homme respecte toujours le verre dans lequel il a bu et la femme qu’il a aimée.

— Garde ta morale, Lasé, pour le sabbat , répondit

Dollingue en se levant et en essayant, mais en vain, de se tenir' debout. Aujourd’hui c’est dimanche. D’ailleurs tu sais bien que le bon Dieu sera forcé de mettre une barre entre nous quand tous deux nous entrerons ivres au paradis. - ...

— La voici ! dit l’aubergiste, homme entre deux âges, mais chauve, goutteux et boiteux ; la voici ta chope ! Mais n’oublie pas, ajouta-t-il en se dirigeant vers une ardoise suspendue au-dessus du poêle, sur laquelle, d’un morceau de craie blanche, il traça une ligne droite, n’oublie pas que c’est ta dernière chopine. Vois plutôt. Le compte y est. Trois cent trente-cinq francs cinquante-cinq centimes, ni plus ni moins. Juste la somme pour laquelle tu m’as vendu ta petite cabane. La maison m’appartient dès que tu auras bu cette dernière chope, et, quand tu l’auras bue, je te chasserai comme un chien.

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— Toi ! s’écria Dollingue en bondissait comme un sanglier frappé d’une balle. Toi, tu me chasseras quand j’aurai bu ce dernier verre de vin ! Tiens, je ne le boirai pas, il est à toi, il t’appartient. »

' A ces mots, il lança le vin à la figure de l’aubergiste, renversa la table sur le malheureux Lasé, et avançant comme un Romain sur des ruines conquises, il s’écria de nouveau : . ,

« Me chasser ! mais il en faudrait quatre comme toi ! mais lu ne sais donc pas qui je suis !

' — Oh! que si! répondit le flot de trèfle en s’essuyant avec son mouchoir. Tu §s un gueux et Un ivrogne ! »

Dans ce moment, Lénz, l’enfant unique de l’aubergiste, beau jeune homme de dix-neuf ans et demi, entra et s’assit magistralement derrière le bureau de sapin placé au coin de la salle.

« Tu ne sais pas, poursuivit Dollingue sans faire attention à la réponse de son adversaire , que je m’appelle Dollingue, ci-devant soldat au troisième, clarinettiste et conteur d’histoires ; tq ne sais donc pas que, malgré mes cinquante ans, que, malgré mon état d’ivresse, je te broierai comme plâtre, je t’aplatirai comme une galette.

— Tu ne broieras rien du tout, répondit Edwig, la femme de l’aubergiste, accourue aux cris de Dollingue. » h .

C’était une personne ayant passé la trentaine, d’une figure agréable, quoique marquée de la petite vérole. Elle était née à Bischwiller d’une famille allemande. ■ y

« Les gueux séront toujours des gueux! ajoutat-elle.

— Eh bien, oui ! répondit Dollingue à voix haute et

claire, en penchant sa tête à gauche et en appuyant sa main sur 1 épaulé du petit Lasé, qui était parvenu h se dégager. Oui, je suis un gueux, mais un gueux glorieux, un hounête gueux ! J’ai sauvé la vie à deux hommes et à un chien, et ce dernier m’a voué une reconnaissance éternelle. Mais toi, on t’appelle le Roi de trèfle , tu n’es point un gueux ; tu as de bonnes terres et pignon sur rue. Mais (ici sa voix devint rauque et caverneuse}, permets-moi de te le dire, tu n’es qu’un misérable. Tu ne t’enivres jamais, mais tu fais l’usure. Tu voles le gouvernement avec de la cbntrebande et les^ paysans avec de fausses mesures. Et pourtant je te plains, car j’aime .encore mieux être pauvre et veuf que riche et avoir Edwig pour femme. » '• *

Il n’eut pas le temps d’achever. Edwig, s’élançant sur lui comme une lionne en fureur, enfonça ses dix ongles dans le visage de Dollingne et ltfs retira pleins de sang.

Surpris, stupéfait, paralysé par cette brusque attaque,- Dollingue recula de quelques pas. Mais ranimé par la douleur, excité par l’aspect du sang qui ruisselait de sa joue, il avança vers cette femme et lui dit :

« Madame, je n’ai jamais offensé une femme, mais si je voulais me venger de l’affront que vous venez de me faire, voici comment je m’y prendrais : on appelle cela faire d’une pierre deux coups. »

Puis, la saisissant par les jambes, la soulevant comme une plume, et la brandissant comme un bâton, il allait frapper de la tête d’Edwig contre la tête du mari en s’écriant : « Trèfle est atout ! atout ! atout ! x

Lasé , voyant ce mouvement imité des bohémiens,

LÉNZ ET LORY.

dit à part lui : « Par mon âme ! c’est la première fois que la reine de trèfle va couper le roi. »

Lorsque le jeune Lénz, sautant par-dessus le bureau, saisit les deux bras de l’agresseur, et lui arrachant sa belle-mère ; v . •

« En voilà assez , Dollingue, » dit-il.

' Celui-ci , complètement dégrisé par ces secousses , fit des excuses h Edwig, et se tournant vers Lénz :

« Jeune homme, tu es plus fort que moi, tu m’as étreint le bras comme dans un étau. Bravo, Lénz! c’est bien à toi de défendre ta mère ! quoique

— Pas un mot, repartit le jeune homme. Vous savez, Dollingue , que je vous aime et que je serais peiné de vous faire du mal.

— Comment ! s’écria l’aubergiste, tu oses dire cela à un mendiant qui vient d’injurier tes parents !

— Il était gris, mon père.

— Tu l’excuses encore, mauvais fils ! Un bohémien ! un infâme gredin, qui vient de boire sa maison, son seul et unique gîte !

— Dollingue n’est pas un méchant homme , répondit Lénz , il ne fait du mal k personne. U faut lui pardonner.

— Lui pardonner ! hurla le père courroucé en s’avançant vers son fils. Mais si tu continues de le défendre, je te chasserai comme lui, car dès ce moment je le chasse. Allons , dehors , vieux sorcier, ou je ferai appeler les gendarmes ! »

— Mon père, dit d’une voix douce et vibrante une . jeune fille qui entra dans la salle, vous m’aviez pourtant promis.... »

C’était Lory, l’unique enfant de Dollingue.

Lory , à peine âgée de seize ans , réunissait dans sa personne les deux types de beauté du midi et

du nord. De sa mère elle avait les yeux noirs au regard long et langoureux, l’ovale du visage, les cils longs et droits , une fossette , et. les dents petites et blanches. De son père, elle avait le front haut, les cheveux châtains, et le nez droit, finement sculpté, accentué aux coins par des narines toujours en éveil, un vrai nez de marquise. Elle portait une jaquette d’indienne raccommodée en plusieurs endroits, une jupe de laine rouge et des sabots. Sa tête était couverte à moitié d’un bonnet piqué ; autour de son cou flottait un foulard de soie tout neuf et à son- annulaire brillait, seul legs -de sa mère, une bague d’or, qui tranchait singulièrement avec le reste de sa toilette fripée et râpée. ' • •

Mais à peine Lory eut-elle mis le pied sur le seuil de la porte qu’Edwig, remise de sa frayeur, s’avança vers elle en criant : .

« Arrière, fille de juive ! Sortez d’ici, et h ^nstant ! »

Dollingue allait défendre sa fille lorsque le jeune Lénz , se posant droit devant sa belle-mère, lui dit d’un ton ferme t

« Ma mère, vous ne toucherez pas à Lory.

— Que dis-tu? Ai-je bien entendu? répondit celle-ci.

— Lory ne doit pas souffrir pour son père, poursuivit

le jeune homme. • -

— Gomment ! Tu oses défendre la fille d’un mécréant. Tu l’aimes, peut-être !

— Gela ne vous regarde pas, madame , répondit Lénz.

— Mais cela me' regarde bien, je pense, s’écria le père. Et si tu aimes cette créature, je te déshériterai.

— Franchement, mon père, repartit Lénz, que Dieu vous conserve, mais je n’ai jamais compté sur vous, depuis que vous vous êtes remarié. Le pain que je mange

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ici, je le gagne avec mon travail, et' péniblement encore ! •

— Garçon d’or, dit Dollingue en embrassant Lénz malgré lui, non-seulement tu es fort comme un dieu, mais tu parles comme un ange. Si tu aimes ma fille.... Ah ! pauvre Elly ! poursuivit-il en levant ses regards vers le ciel, tu as donc prié là-haut pour ta fille! * Puis se tournant vers l’aubergiste :

<t Monsieur, dit-il, vous avez raison. Je suis un gueux, un ivrogne, un vaurien. J’ai bu ma maison, elle est à vous. Vous ne m’y verrez plus ! »

Et , prenant Lory par la main et la dévorant de ses regards ; il ajouta : « Mais j’ai une fille ! Regardez-la donc! Comme elle est jolie ! On dirait la fille d’un roi ! >* Puis, se dirigeait vers la porte, il ajouta : « Je pars. Que Dieu me damne si jamais vous me voyez boire? Dollingue a plusieurs états, il sait travailler! il a travaillé pour sa femme, il travaillera pour sa fille ! Dollingue est un honnête homme. Il ne baissera pavillon devant personne. Dollingue, je vous jure, mourra honnête homme ! »

Cela dit, il emmena sa fille et sortit d’un pas lent et théâtral.

En face de l’auberge du Roi de trèfle , à l’entrée du bois, la jeunesse du village prenait ses ébats tous les dimanches et jours de fête. Dollingue, conduisant Lory par la main, sauta le fossé, traversa le sentier et s’en-

fonça dans un hallier, sans répondre aux nombreuses questions des jeunes gens étalés jeunes filles. Arrivé à un tertre couvert de gazon, il Se débarrassa de son pdurpoint et alla se laver la figure dans le ruisseau qui serpente à travers la forêt sous un berceau continuel de mûres sauvages, de houx et de genêts; puis, remontant le tertre, il s’y coucha tout de son long en regardant Lory qui cueillait qt mangeait des brimbelles.

« Tu as faim, mon enfant ? lui dit Dollingue.

— Oh ! non , mon père ! J’ai déjà mangé un morceau de pain et du lait caillé, •

— Pauvre fille! Viens, assieds-toi à côté de moi. Qu’est-ce que tu m’as dithier d’une dame de Strasbourg à qui tu as parlé dans le bois ?

— Ici même, mon père. Olf ! une très-belle et trèscharitable dame, qui est venue dans ce bois faire un repas avec un monsieur et une paysanne. Elle avait une robe blanche, des boucles noires, longues et roulées et elle était suivie d’un amour de petit épagneul à laine blanche et frangée comme un mouton lavé qu’on va tondre. Ah ! mon père, qu’ellç était belle.! En la voyant, j’ai cru voir la sainte Vierge.

— Jé comprends. Une de ces folles de la ville qui font six lieues pour admirer la nature et qui l’admirent en dinant sur une fourmilière. Et que t’a-t-elle dit ?

— « Jeune fille, viens près de moi. » Je n’osais pas d’abord. Son petit épagneul vint me sauter au cou et me lécher toute la figure. J’eus pÿir un instant et je poussai un cri , mais le monsieur qui accompagnait la belle dame accourut , gronda la pauvre bête et m’emmena sur le tertre. « Gomment t'appelles -tu, mon en- « Tant ? » me dit la dame. « Lorv, madame, » lui répondis-je, en ployant un gepou. « Et ta mère? » de-

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manda t-elle. « Pauvre mère ! lui dis-je en pleurant a malgré moi comme à présent, je n’oublierai jamais « le jour où elle fut portée en terre ! »

Et Lory elkiya une larme avec la manche de sa jaquette. .

« Et ton père? » poursuivit la dame» en me baisant sur le front. •

Ici Lory se tut. . * •

« Eli bien ! dit Dollingue, en se levant sur son séant, qu’as-tu répondu ? * ■ : ' ' -

— Mon père, reprit Lory, j’ai eu honte.

— Comment ! tu as eu honte de ton père »

Et, détournant ses regards de l’enfant, il se dit à part lui : * Aurait, elle a raison , je me conduis, comme " un lâche, moi qui ai tant de moyens pour gagner honorablement ma vie. »

Puis il ajouta à haute voix :

« C’est ta tante qui le dit du mal de moi !

— Oh ! s’écria la jeune fille, je n’ai pas besoin de

consulter ma tante, qui d’ailleurs vous appelle un fainéant et.... ^

— Assez, ma fille. Tu as raison. Aussi, comme te voilà grande , belle, et que tu n’as plus personne qui s’occupe de toi, je travaillerai pour te donner un mari.

Et qu’a-t-elle dit encore, cette belle dame ?

— • Elle m’a dit : « Mon enfant, puisque tu es orphe- « line, viens me voir à Strasbourg. Je dirige une mai- « son où les pauvres orphelipes de la campagne ap- « prennent à lire, à écrire et à coudre. Viens ! tu auras « mie robe propre , des bas et des souliers. »

— Et t’a-t-elle donné son adresse ? '

— Je ne me rappelle que le numéro 39, mais j’ai oublié la rue. Qu’à cela ne tienne! Je la trouverai bien. D’abord je chercherai le nqméro 39 dans toutes les >

rues et j9 demanderai partout si l’on ne connaît pas une belle dame couleur de lune , avec de longues boucles noires et un épagneul à flocons blancs. »

Dollingue éclata de rire.

» Certes, dit-il, à ces signes tout le monde te l’in- * t

- i — Conduisez-moi à Strasbourg, dit l’enfant ; vous verrez si je ne la retrouverai pas.

— Oh! la jeunesse ne doute de rien! Et t’a-t-elle donné quelque chose ? »

' Lory tira de son sein un petit papier blanc, le déroula et montra à son père une pièce de vingt francs.

« Voilà , dit-elle, ce qu’elle m’a donné , et un bon baiser de nourrice sur mes lèvres noircies de brimbelles. Oh 1 , c’est la meilleure des femmes ! Je vous ai dit que je croyais voir la sainte Vierge ; aussi , depuis hier....

— Eh bien ! depuis hier, tu n’aimes plus ton père parce que tu as une pièce d’or.

— Elle est à vous, mon père. La dame m’a dit :

« Tiens, tu t’achèteras une robe, un bonnet, des bas,

« des souliers, des chemises et un tablier, puis tu vien- « dras chez moi avec ta tante et un certificat du maire. « Mais si vous avez besoin de cet argent, je vous le donne , pourvu que- vous me promettiez de ne plus boire, car ma tante m’a dit que vous aviez bu notre maison.

— Misérable que je. suis ! s’écria Dollingue. Non, ma fille, garde ton or; Demain nous irons à Strasbourg. Je chercherai l’adresse de cette brave femme, patronnesse des orphelines de la campagne. Puisqu’elle est si charitable, tout le monde doit la connaître. Puis, tu lui diras : « Madame, voilà votre pièce d’or ; papa ne m’a « point permis de la dépenser sans vous. Achetez-moi

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« ce qu’il me faut, et qu,e le bon Dieu vous rende au « centuple le bien que vous faites ! »

A ces paroles , Lory sauta au cou de sou père , en s’écriant au milieu dés sanglots : « Oh ! bon père, je vous aime bien. Ma tante a beau dire du mal de vous ; moi, je sais que vous n'étes devenu mauvais que depuis la mort de maman. Avant, vous ne buviez pas.

— Ab ! tu sais cela , mon enfant, répondit Dollingue en essuyant une larme. Ce que personne dans le village n’a vu , car ils n’out pas de cœur , toi , enfant , tu l’as deviné ! Merci, Lory.

— Moi et Lénz, répondit Lory.

— Lénz? Dis-moi, mon ange, poursuivit Dollingue en affectant un air sérieux, tune te flattes pas, j’espère, de devenir la feinine de Lénz? Je vois bien qu’il t’aime.

Il te l’a dit. Songe que vous n’étes que des enfants. Quel âge a-t-il, Lénz ?

— A la moisson il aura vingt aps.

— Et toi, tu en auras dix-sept.

— Oui, mon père. ’ .

— Mais c’est un enfantillage. Tu l’aimes donc ?

— Je ne lui ai jamais rien dit, répondit Lory* en rougissant jusqu’au front;

— Mais lui ? , . •

— Eh bien, père , je vais tout vous dire. Il y a deux . mois, c’était un dimanche, je me trouvais à la porte de l’église, et, voyant passer devant moi toutes nos jeunes filles avec leurs robes de drap et leurs bonnets brodés d’argent, je me mis à genoux et priai Dieu de me donner aussi une robe neuve et des souliers à rubans. Alojp Lénz, s’approchant de moi, me prit par la main et me dit : « Lory, pourquoi restes-tu à la porte ? — Je n’ose

« pas entrer, lui répondis-je , n’ayant pas de robe de dimanche. — Viens, me dit-il, tu entrergs avec moi. »

Puis , sans me donner le temps de réfléchir , il m’entraîna, à travers une haie de jeunes fille^, jusqu’en face de l’autel , où nous nous agenouillâmes en nous tenant par la main.

« Tout à coup, M. Serpentin, le maître d’école, vint nous dire que l’office allait commencer et que ce n’était pas convenable de rester où nous étions. Nous nous levâmes, Lénz et moi, au milieu des chuchotements; mais, au sortir de l’église, Lénz m’attendit et me dit : « Lory, j’ai prié pour toi. Je t’aime plus avec tes « haillons que toutes les autres avec leur or et leur « argent. »

« Depuis, je l’ai encore rencontré et il m’a dit : « Lory, bientôt tu auras de belles robes, car devant « l’autel j’ai fait serment que tu serais ma femme. »

— Il a dit cela? interrompit Dollingue ; mais il ne s’appartient pas !

— Son père est riche.

— Oui ; mais sa fortune vient. d’Edwig , sa seconde femme. Ce qui revient à Lénz est peu de chose.

— Et moi donc! répondit Lory. On m’appelle fille de

mendiant. Nous travaillerons. .. • \ .

— Tu l’aimes donc ? »

Lory ne répondit pas.

« Mais son père le tuerait plutôt. C’est Lénz , je le vois, qui t’a donné ce foulard neuf.

— Oui, mon père.

— Et où a-t-il pris l’argent pour l'acheter? Volé peutêtre ! car son père ne lui donne pas un sou. Aujour- 4ihui même, tu iras lui remettre son foulard.

— Mon père ! sanglota Lory.

— Au fait, dit Dollingue attendri , c’est un noble et brave garçon. J’irai lui parler. Et puisque nous partons demain pour Strasbourg, tu oublieras Lénz et son

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foulard et son père! Va, mon enfant) fais ton petit paquet ; demain, à l’aube, nous nous mettrons en route pour la ville ; car, hélas! nous n’avons plus d’abri dans le village. * . ,

Au point du jour, Dollingua et sa fille étaient debout et prêts à partir pour Strasbourg. Lory avait serré ses nippes dans un vieux mouchoir et attendait son .père, qui furetait dans tous les coins afin de ne rien oublier. •

« Mais, ma fille, dit-il, sais-tu qu’il y a cinq bonnes lieues d’ici à la ville ? ,

— Oh ! je sais marcher, répondit Lory.

— Allons, partons ! dit Dollingue, et à la grâce de Dieu ! Je ne laisse qu’une vieille paillasse, mais j’emporte ma clarinette.

— Mon père ! soupira Lory.

— Eh bien, quoi, ma fille !

— J’ai une grâce à Vous demander.

— Parle. -,

— Savez-vous encore sur votre clarinette l’air que maman aimait tant ?»

C'était un air de Tancrède qu’il avait appris d’un orgue de barbarie.

« Ah ! tu te le rappelles, enfant ?

— Oui, jouez de-moi pour mes adieux. »

Dollingue , une larme dans l’œil , saisit’ son instrument auquel pendaient des flocons de toiles d’araignée,

l’essuya et se mit à jouer. Mais aux premiers sons, Lory, laissant tomber son paquet, se roula par terre en s’écriant : «. O ma pauvre mère ! »

A ces cris, Ilollingue jeta son instrument en disant : « J’avais cependant juré de- ne plus jamais y toucher. Ya, xUon enfant,' sèche tes larmes, ta mère n’est pas la plus à plaindre. Viens ; oublions cela. Pour moi, d’ailleurs, tout est perdu. Je n’ai plus qu’un espoir, celui de te voir heureuse. Tu es jeune, forte et belle; tu as le cœur d’une lionne et la bonté d’une colombe. Moi , je n’ai plus rien que toi ? »

Puis, Dollingue prit- le paquet, entraîna Lory hors de la maison, et tous deux se dirigèrent vers la route de Strasbourg.

Arrivés au haut du village, ils trouvèrent Lénz assis sur un char à bancs traîné au petit pas par le cheval de son père. •

Dollingue pria Lory de hâter le pas pour le laisser un instant seul avec Lénz.

« Où vas-tu de si grand matin? lui demanda Dollingue.

— A Strasbourg, répondit Lénz. Montez dans ce char, nous ferons route ensemble.

— Lénz, dit Dollingue, tu nous as attendus. Tu vas à la ville à l’insu de ton père ?

— Qu’est-ce que cela vous fait ? Montez. Je ne veux pas que Lory voyage à pied. jt

— Lénz, poursuivit Dollingue, pourquoi as-tu parlé à ma fdle avant de me parler à moi, son père ? *

Lejeune homme ne répondit pas d’abord, mais Dollingue ayant répété sa question : .

« Est-ce qu’on pouvait vous parler depuis un an? répliqua-t-il, vous étiez toujours chez mon père !

— C’est vrai, mon garçon.Mais l’on ne m’y verra plus.

LÉNZ ET LORY.

, — Je l’espère bien. «

— Et ta veux épouser la fille d’un ivrogne comme moi? • . • .

— Bah ! Si j’épouse Lôry, vous ne boirez plus.

— Mais tu n’as que vingt ans et ton père ne te donnera jamais son consentement 1

— C’est ce que nous verrons.

— Tu siffles bien haut. Et comment nourrir ta femme ?

— Vous avez bien nourri la vôtre. , -,

— Mais je sais bien des choses que tu ne sais pas. J’ai été soldat, je conte des histoires, je joue de la clarinette, j’exerce quatre ou cinq métiers.

— Et moi je sais travailler pour quatre.

— Connais-tu la belle-mère ?

— Oui, Dollingue, mais je ne la crains pas.

— • Et M. Serpentin ? ' .'

— Je n’ai qu’un mot à dire et il ne mettra plus le pied à la maisoü. •

— J’en doute. C’est un chicaneur, un rusé coquin.

— Mais il est lâche.

— Et si l’on te chasse? On n’est jamais heureux en désobéissant à son père.

— Si mon père me renvoie, je m’en irai. Je m’en irai même sans cela.

— Où donc ?

— Où vous voudrez. Si mon père payait mon travail, je gagnerais de quoi nourrir deux femmes. Vous savez que moi seul je dirige ses nombreux travaux.

— C’est vrai. Mais non- seulement il ne te payera pas, mais encore, en ta qualité de mineur, il te forcera de rester chez lui.

— Personne ne me forcera de faire ce que je ne veux pas faire. Pas plus tard que demain je lui dirai en tout 327 - - -8

honneur et avec tout le respect possible, que je ne veux plus travailler pour ma belle-mère. Je lui dirai,’ en outre, un mot sur Serpentin.

— Tais-toi! s’écria Dollingue, pas un mot de cela à ton père. Ecoute, Lénz. Tu es un garçon fort, sage et décidé. De plus, tu parles et écris .un peu le français. J’ai un ami dans la haute Alsace, directeur d’une fabrique, un homme que j’amuse avec mes histoires et mes fables, et qui m’a toujours proposé de vivre dans sa maison. C’est un original qui n’aime pas les natures communes et qui t’aimera en peu de temps. Il a beau-'

. coup de terres à cultiver, et jusqu’à présent il s’est toujours plaint de ses régisseurs. Je te conduirai chez lui. Ne dis rien à ton père, ne perds pas une parole sur la - belle-mère, ne leur demande aucun argent, surtout garde-toi de leur en dérober. Quoiqu’il y ait trente , bonnes lieues d’ici à cet endroit, je me charge de tous les frais, et tu verras que Dollingue sait gagner sa vie gaiement et surtout honnêtement ! Tu n’es pas un garçon ordinaire. Tu sais vouloir. Avec l’aide de Dieu et ton travail, il n’est pas dit que tu ne deviennes pas riche, surtout si tu es décidé, quand tu seras majeur, à épouser Lory. ' '

— Oui, Dollingue, répondit Lénz. Voilà bientôt deux ans que j’ai pris cette résolution. J’ai toujours veillé sur Lory, car vous ne vous occupiez guèro d’elle. Parfois, en vous voyant maltraité par mon père, j’ai souffert tous les supplices.de l’enfer. J’hésitais, je me faisais des reproches, mais c’était plus fort que moi. Je ne vis et ne travaille qu’en pensant à Lory : ce qui me rend souvent si taciturne, ce qui fait dire à mes compagnons de travail que j’ai l’air d’avoir trente ans. Votre lille sait tout cela, car je ne suis heureux qu’en lui contant mes peines. Qernièrentent encore j’ai juré devant l’autel que

LÉXZ ET LORY. ' 115

.nulle autre que Lory 11e serait ma femme, et Lénz est fidèle b sa parole. • •

— Tu tiens de ta mère, qui était la femme la plus sensée et la plus énergique du village. D’ailleurs, en épousant Lory, mon garçon, tu épouses un trésor. v Elle sera digne de ta mère. Son cœur et son esprit, pour ne pas parler de sa beauté, valent trois dots.

Et maintenant, retourne chez ton père et attendsmoi.

— Non, je vous conduirai à Strasbourg, et si votre projet ne réussit pas, je ramènerai Lory dans ma voiture au nez de toutes les jeunes filles du village, qui en sécheront de jalousie. . ->

— Eli bien, soit! dit Dollingue en montant dans la voiture et en rappelant Lory qui prit place à côté de Lénz; et puisque tu dois quitter le village, quelques mauvaises paroles de plus' ou de moins.... *

— Oh ! s’écria Lénz en mettant son cheval au trot, ils en jasent depuis longtemps. Mais personne, pas môme Serpentin, n’ose me dire un mot;’ car on sait que Lénz a l’oreille fine et le poing solide- »

En deux heures ils étaient arrivés à Strasbourg. • '

En moins de temps Dollingue parvint à trouver la dame h l’épagneul blanc. ' ; *

Elle tint parole. Lory entra le jour môme dans la maison des orphelines.

C’était une espèce de couvent libre, patronné par Mme Ehr, la plus riche et la plus bienfaisante dame, de la ville, et dirigé par des sœurs.

Les adieux des deux jeunes gens eurent lieu dans la nef de la cathédrale. Dé nouveau, ils firent serment de ne pas vivre l’un sans l’autre.* *•••..

« Lory, dit Léhz en s’en allant, tu sais lire, ar-

prends à écrire, je ne te laisserai pas longtemps chez les autres. Dès que j’aurai tiré au sort, nous nous marierons. »

En rentrant et pendant qu’il dételait ie cheval, Lénz rencontra son père qui ne lui fit aucun reproche. Mauvais signe! pensa-t-il; puis, après avoir remis le cheval dans l’éGurie, il se dirigea vers la salle où se trouvaient Serpentin et sa belle-mère. A sa vue cette dernière se leva et sortit sans lui adresser une parole. Serpentin seul resta.

Serpentin, le maître d’école du village, était Lorrain de naissance et savait assez bien l’allemand et le français. Il était maigre et long. A le voir marcher, on eût dit qu’il ployait sur ses genoux qui formaient toujours deux angles saillants. Il avait les yeux enfoncés dans leur orbite, le menton pointu, et, comme la femme de l’aubergiste, il était marqué de la petite vérole. Il jouait passablement de l’orgue et ne manquait pas d’aplomb dans ses harangues. Outre son état de maître d’école, il remplissait les fonctions de greffier à la mai- ■rie. C’était, en un mot, le personnage le plus influent du village. 1

A l’entendre parler de lui-même, il était une victime de l’administration, car il avait été maître d’école dans une petite ville de trois mille âmes, et c’était, disait-il, pour avoir combattu les prétentions du maire,

LÉNZ ET LORY. 117

qu’il avait perdu sa place et qu’il avait été relégué dans un village. . -

Mais la vérité vraie, c’est qu’après s’être signalé par son inconduite, il fut forcé de donner sa démission, de s’en aller et d’accepter ailleurs une école de troisième ordre. m

Depuis un an qu’il clait au village, Serpentin couvait Lory de ses yeux libidineux. La pauvre et douce , colombe évitait tant quelle pouvait les regards demerillon du maître d’école.

Un jour même il l’avait, attendue à la lisière du Lois pour lui faire une déclaration d’amour. Lory, faisant semblant de ne pas le comprendre, prit la fuite, mais elle n’eut garde d’en parler à son père, sachant qu’il était le débiteur de l’auberge où Serpeutin régnait en. maître. Seulement, depuis ce jour, elle n’allait plus seule au bois.

Serpentin était très-aimé dans le village, car il savait se plier à toutes les circonstances. Se trouvait-il chez les juifs dont il partageait avec délices le mets favori du s&medi qu’on appelle koucjucl , il leur racontait des histoires scandaleuses sur le. clergé et se mo* quait de l’ignorance et de la grossièreté des pâysans. Le dimanche, buvant avec ceux-ci, il vantait leurs manières rondes et les amusait en imitant le jargon des juifs. Pour les protestants, il tenait toujours en réserve quelques dictons bibliques, et, chez les ultracatholiques, il parlait politique et légitimité. Serpentin affichait d’ailleurs des principes très-sévères, mais il savait les subordonner à ceux de son interlocuteur. L’école se trouvait à côté de l’auberge du Roi de trèfle. De là l’intimité entre Serpentin et Edwig. En très-peu de temps il devint le maître absolu de la maison. '

L’aubergiste malade et paralytique ne s’occupait presque plus de son intérieur. Il avait abandonné à Lénz la direction des travaux des champs et à sa femme l’aubergç et les affaires d’argent. Celle-ci,, à son tour, avait une confiance illimitée dans la gestion de Serpentin. #

Au silence de ses parents, au regard de Serpentin, Lénz comprit qu’ils s’étaient concertés en son absence, et que le maître d’écôle s’était chargé, à lui tout seul, de lui faire une semonce.

Aussi, après l’avoir salué, Lénz, sans ajouter un mot, bourra sa pipe, l’alluma et s’assit dans un coin en face de Serpentin.

« Lénz, dit enfin celui-ci, je t’attendais. Nous venons de parler de toi et de Lory. Tes parents sont désolés. Je les ai consolés en leur disant que tout cela n’était qu’un caprice de jeune homme, caprice très -pardonnable, du reste, car Lory est la plus jolie fille du canton.

— Je vous défends, répondit Lénz -en ôtant sa pipe de sa bouche, je vous défends de parler ni en bien ni en mal' de Lory. Je connais très-bien vos intentions sur elle. » Et se dressant de toute sa hauteur, il ajouta :

« Je m’appelle Lénz Furrer^ et Lory Dollingue sera ma femme.

— Mais Lénz, poursuivit Serpentin, en s’efforçant de sourire, tu es admirable. Tu parles comme un héros imprimé. Où diable as-tu appris à être si concis? Ce nest pas chez mon prédécesseur Balthasar, car c’était un fier nigaud !

— Je vous défends de parler mal de mon maître d’école, répliqua Lénz en s’approchant de la table où était Serpentin. Il ne faisait pas de discours comme vous, il ne se mêlait pas de ce qui ne le regardait point. C’était un honnête homme !

Digitizêd by Googlè

LÉNZ CT LORY.

/ — Tu défends, lu défends! maintenant tu parles comme un empereur* Mais tu n’es qu’un enfant. Tu n’as pàs encore l’âge d’un conscrit. »

A ces mots, Lénz frappant sur le coin de la table, en fit sauter un morceau.

« Voilà'*, monsieur, s’écrià-t-il , ce que peut faire la main 'd’un enfant. Je’ ne vous souhaite pas de la sentir jamais sur votre nez. D’ailleurs, vous savez que depuis deux ans moi seul je laboure, j’ensemence, je fauche et moissonne les terres et les prairies de mon père. Mes valets, qui ont vingt et trente ans, tremblent quand Lénz leur défend quelque chose. »

Serpentin, visiblement ému de ce tour de force et peu flatté de la menace de son interlocuteur, changea de ton et poursuivit :

« C’est ce que je viens de dire à tes parents. Je leur ai répété à trois fois qu’il serait temps de te traiter en homme. Ils n’ont pas été sourds à mes observations, ils m’ont promis qu’à l’avenir tu aurais cent sous par mois pour tes menus plaisirs, à condition....

— A condition de quoi? interrompit Lénz. Et d’abord, monsieur Serpentin, de quoi vous mêlez-vous? Je n’ai qu’un mot à dire et vous ne mettrez plus le pied ici.

— Doucement, mon garçon, repartit Serpentin en se levant. Dans ce moment tu fais le matamore. Tu • me menaces de ton poing parce que tu es fort comme quatre, mais cinq sont plus forts que quatre et la justice est plus forte que nous tous. Tu ne voudras pas passer ta belle jeunesse en prison, car au fait tu mérites mieux que cela. J’aVais des vues sur toi, et, tu le sais, j’ai le bras long. Écoute-moi donc. »

Et se rasseyant il continua : « Bien que la fortune de ton père soit assez considérable pour un paysan , rien ne t’appartient. Le peu que tu as appris à

l’école dépasse en frais la dot de ta mère.. Tu n’as, à ta majorité ^ qu’à entamer un procès, pour dévorer le reste. D’ailleurs, n’ayant que dix-neuf ans, tu es sous la tutelle de ton père et tu ne peux dépenser un sou sans sa volonté. ‘ ■ . ,

— Mais je puis m’en aller, interrompit enfin Lénz, et partout avec mon travail je gagnerai trente francs par mois, nourri et logé.

— Non, mon garçon, tu ne peux même pas t’en aller sans le consentement de ton père. Tu n’auras ni .certificat ni passe-port, et partout où tu iras, ton père , pourra te faire rentrer de force tant que tu seras mineur. C’est ce que je viens de lui dire , car je connais les lois. ' 1

— Ah ! vous lui avez dit cela ! Eh bien, je me moque de vos certificats et de vos lois!

— C’est ce que nous verrons. En tout cas , il vaut mieux rester ici jusqu’à ce que tu aies tiré au sort. Et que dirais-tu, si j’obtenais pour toi, par mois, jusqu’à vingt francs? moi que tu crqyais ton rival et ton ennemi! Mais, mon cher Lénz, je ne te veux que du bien ; je sais , moi, estimer tes qualités, ton courage et ton intelligence, car tu n’es pas un paysan comme un autre. Si tu partais pour l’armée , tu irais peut-être fort loin. Ce que je te dis là, Lénz, je le pense» »

Lénz ne répondit pas. Il attendait.

« Voyons, poursuivit Serpentin d’un ton doucereux et tant soit peu goguenard, en se soulevant et en donnant une tape sur l’épaule du jeune homme, tu aimes Lory. Dieu m’est témoin que je n’ai jamais pensé à elle ; mais cela ne m’empêche pas d’approuver ton choix. Je te l’ai déjà dit, je te le répète, Lory est une cnarmante créature. Mais enfin elle est la fille d’un mendiant et d’une juive. Et puisqu’elle t’aime....

LÉNZ ET LORY.

— Je comprends, interrompit Lénz, vous me conseillez de la séduire et de la planter là! Voilà trois ans, monsieur, poursuivit-il en s’animant, que j’aime Lory. Durant ces trois années, je n’ai jamais songé un instant à moi, mais toujours à elle, et si Lory me disait : « Lénz , il me faut le cœur de Serpentin , » je vous ouvrirais la poitrine avec mon coutelas et le lui apport ' terais. Je n’ai jamais besoin de rien , moi. Lory avait envie d’un foulard, je lui en ai acheté un avec l’argent de mon père. Si elle était restée, elle aurait eu la plus belle robe du village. .

— C’est-à-dire, répondit Serpentin en plissant ses lèvres de satisfaction, que tu as volé ton père pour une vagabonde et que tu le menaces de continuer de plus belle. Tu débutes biën ! ,

— Et que vous importe l’argent de mon père, s’écria Lénz en levant son bras comme pour le frapper. Il n’est pas encore mort. »

Dans ce moment , le père et la mère firent leur entrée dans la salle.

. « Vous voyez , dit Serpentin pâle dô colère , voilà la récompense de mes bons offices. Sans vous il allait me battre. Je vous prédis que ce garçon ira aux galères !

— Oui, -répondit Lénz, en t’y conduisant. Mais c’est toi, misérable, qui traîneras le boulet ! »

Cela dit, il partit comme un éclair.

a Et voilà, s’écria Serpentin, après la sortie de Lénz, voilà un modèle d’élève de mon honorable prédécesseur Balthasar!/' tyh gars qui vole son père pour une fille de rien, et qui le menace djin plus mauvais parti encore : un fils de malheur!

— Gomment ! dit le père. Il m’a volé ! Il me menace.

— IL vient de s’en vanter effrontément.

— Cela ne m’étonne pas, dit Edwig.

— Lénz m’a toujours paru un enfant doux et taciturne, repartit le père.

— En voilà une preuve convaincante, répondit Serpentin, en montrant le morceau de bois arraché à la table. « C’est ainsi que je les broierai tous, a-t-il dit,

« s’ils s’opposent à ma volonté. Je suis le plus fort ici.

« Malheur à celui qui oserait me commander ! Je n’ai « point de mère et je ne. reculerai pas d’une semelle « devant mon père. » Je vous épargne le reste, ajouta Serpentin, car je ne veux pas souiller mes lèvres des mots irrévérencieux dont il a accompagné ce saint nom

de père. 1 •

— Et que me demande-t-il ? marmotta le père en se

laissant choir tout effrayé et tout brisé dans son fauteuil de bois de cerisier. s

— Rien et tout, répondit Serpentin. Je lui ai offert vingt francs par mois. Il a refusé net. Il ne veut plus se charger de la culturè de vos terres.

LÉNZ ET LORY.

— En ce cas, interrompit l’aubergiste, je serai forcé de les vendre ou de les affermer, car, entre nous, personne ici ne remplacera Lénz pour l’intelligence et le travail.

— Il le sait bien , poursuivit Serpentin. Aussi parlet-il en maître. Il vous défend de prononcer les noms de Dollingue et de Lory. Il veut pouvoir leur donner ce que bon lui semblé. En lui accordant Lory pour femme, il consentira peut-être h rester ici, mais c’est là le seul moyen de le retenir. Après tout , ajouta Serpentin , satisfait d’avoir fait pâlir de frayeur le pauvre aubergiste, après tout, je n’y vois pas tant de mal. Qu’il épouse cette fille. Elle est jolie !

— Jamais ! s’écria le père.

— Et pourquoi pas? interrompit Serpentin. Faut-il que la femme de votre fils soit une princesse ?

— Encore, reprit Edjvig, si c’était la fille d’un pauvre paysan, une femme sachant cultiver les champs et soigner un ménage.... mais une bohémienne, une propre à rien , une traineuse de guenilles ! Car, comme sa mère, Lory n’a jamais travaillé. Le matin, après avoir lissé ses cheveux et léché 'ses nippes, elle se promenait dans le village toute songeuse comme une folle et guettait les enfants pour leur peigner et tresser les boucles, pour leur chanter de petites chansons; puis, les conduisant aii bois, elle leur cueillait des brimbelles , des fraises et des mûres sauvages. Parfois elle les faisait jouer toute une journée. C’était une véritable gardeuse de petites filles, qu’èlle ramenait le soir, à leurs mères. L’hiver * au lieu de filer, de faire la lessive ou d’aider à battre le blé, elle faisait un feu de brandes dans un trou et regardait pétiller les étincelles. Le soir, elle allait dans les veillées chanter et conter des histoires de fées et de sorcières que son père lui avait fait appren-

12 it,

dre par cœur. Jamais cette fille n’a travaillé. Elle a les mains Manches comme une grande dame, et, quoique couverte de haillons et traînant ses sabots, elle a tou-

jours eu un soin extrême de sa figure, de ses bras et de ses jambès. Et vous voulez que cela devienne la femme d’un honnête chrétien! Mais elle mous dévorèrait tous ! C’est une païenne ! c ; est une sorcière ! Elle a ensorcelé Lénz, elle lui a ôté la raison. Elle le poussera à tous les crimes! »

Pendant ce discours, Serpentin faisait de fréquents signes d’approbation. *

« Tout cela n’est que trop vrai, dit le père. Mais le moyen de nous en tirer? . .

— Écoutez, mon ami, répondit Edwig. Vous savez ce que mon frère de Paris vous offre depuis un ah. Il a une brasserie dans cette ville qui vaut plus de cinquante mille francs, et il est prçt à s’associer avec vous en vous donnant sa propriété comme garantie ef hypothèque.

— Oui, dit le père, mais il faudrait vendre mes terres, ma maison et mes cheptels, et ce n’est paè chose facile!

— Si Lénz ne veut plus s’en charger, reprit Serpentin, vos terres ne rapporteront plus grand’chose. Vous le savez, les paysans métayers ne payent guère un autre paysan. Ils n’ôtent leur chapeau que devant les riches propriétaires de la ville.

— • D’ailleurs, ajouta Edtvig, ce peuple est trop bête, trop grossier pour nous. Il nous envie et nous jalouse, il nous calomnie, il dit des horreurs de moi. Ce sont nos paysans et nos juifs qui ont corrompu Lénz. II n’y a rien qui les tienne en respect.

— Vous vous rappelez, ajouta Serpentin, que mon ami le médecin de Strasbourg, auquel j’ai recommandé

LÉNZ ET LORY.

votre jambe malade, a dit .que voua ne pourriez être guéri qu’à la Faculté de Paris, où les consultations sont gratuites. A Paris il vous serait facile de vous oc-cuper de votre guérison. De plus, dans cette capitale, il vous serait permis de porter une perruque, car ici, au village, le premier venu vous l’arracherait, pour faire rire les voisins à vos dépens.

— Le fait est, soupira l’aubergiste, qu’ils*sont terribles et qu’ils ne respectent même pas les maladies et les infirmités.

— Et puis, ajouta Edwig, vous emmèneriez votre fils. Non-seulement il oublierait à Paris cette fille de malheur, mais, s’il se révoltait, vous trouveriez les moyens de le dompter. Que feriez-vous ici , s’il allait exécuter ses menaces? Le temps qu'il vous faudrait pour faire appeler un gendarme lui suffirait pour nous réduire à merci. Quant à moi, je ne crie si haut que parce qxie j’ai réellement peur.

— Gela est vrai, répondit l'aubergiste. A Paris il changerait de conduite. Ici, il est trop isolé. Je ne l’ai jamais vu s’amuser avec ses camarades.

— Quoi qu’il en soit, dit Serpentin en se levant, j’ai > fait mon devoir et je m’en lave les mains.

— Je vous remercie , répondit l’aubergiste en s’en

allant ; je réfléchirai à tout cela. Le temps porte conseil. . %

— Nous irons à Paris, dit Serpentin à Edwig, mais jamais Lénz ne nous accompagnera. Ce garçon est trop dangereux. Si vous saviez ce qu’il m’a dit de vous!

Il vous hait, il vous exècre.

— Et comment faire? demanda Edwig tout effrayée.

— Je m’en charge, » répondit Serpentin.

Lénz s’était proposé, en attendant le retour de Dol- Iingue, de n’opposer qu’une force d’inertie aux remontrances de son père et de Serpentin, et de vaquer à ses

travaux comme à l’ordinaire : mais fl était tellement ha-

bitué à voir tous les jours Lory, à lui serrer la main quand il allait le matin .aux champs, et souvent le soir en lui rapportant une ileur, qu’en son absence le village lui était devenu insupportable. Il essaya bien d'atteler ses chevaux comme à l’ordinaire pour charger du foin; mais, pendant toute la journée, il lui fut impossible de donner un ordre exact à ses journaliers, ni de toucher lui-même à ui) üstensile de fenaison. Couché au milieu de la prairie, ses regards tournés vers la cathédrale de Strasbourg, dont la flèche dessinait une ligue droite à l’horizon, il roulait dans sa tête mille projets qu’il abandonna l’un après l’autre. Enfin, vers le soir, il cueillit un bouquet de romarin et de vergiss mein nicht, le cacha dans la voiture chargée de foin qu’il suivit la tête courbée, et rentra se coucher sans ' adresser la parole à personne. »

' A l’aube du jour, il prit son bouquet et se dirigea h grands pas vers la ville.-

Il arriva de bonne heure à la maison des orphelines et demanda à parler à Lory au nom de son père. La jeune fille tressaillit à sa vue. Elle eut peur que cette démarche ne la compromît, et, -le prenant à part, elle lui défendit de revenir, %

LÉNZ ET LORY.

« Oh ! Lory, dit Lénz, tu ne peux pas rester ici, j’en mourrais !

— Je resterai ici, mon ami, répondit-elle. Ne faut-il pas que j’apprenne à écrire pour te parler quand nous de pourrons pas être ensemble? D’ailleurs, j’ai déjà fait mon petit projet : dès que j’aurai appris un état, nous irons à Paris ou en Amérique. »

Elle eut à peine le temps de lui dire cela,- quelle fut rappelée. Lénz lui serra la main et partit le cœur gros et l’œil humide.

Malgré la défense de Lory, Lénz retournait encore souvent à Strasbourg. Il n’osait pas entrer dans la maison, mais il rôdait tout autour, attendant le moment de la promenade des jeunes hiles, qui tous les jours faisaient un tour dans la Robertsau. Parfois le jeune homme, son bouquet de romarin et de ne m’oublies pas à la main, deux fleurs chères aux cœurs aimants do l’Alsace, attendait plusieurs heures à l’entrée de cette promenade pour voir passer Lory et la saluer de loin. En la voyant, il déposait son bouquet sur une borne, dans l’espoir que la jeune fille le prendrait en rentrant. Lory rendait le salut et faisait uu signe de contentement de la tête ; mais rarement elle rentrait par le même chemin, et le précieux bouquet était foulé par les pieds profanes des passants.

Les assiduités d’un jeune et beau paysan sut le passage de Lory avaient attiré l'atteTation de la sœur directrice, qui, counaissant la droiture de la jeune fille, l’aînée des orphelines, la fit appeler dans sa cellule.

« Lory, mon enfant, lui dit-elle, après la vierge Marie, vous savez à qui vous devez le bienfait d’avoir été recueillie dans cette maison. ,

— Oui, ma sœur, répondit celle-ci, et je ne l’oublierai jamajs.

— Vous connaissez le but de cette maison toute chrétienne. Vous êtes assez intelligente pour que je n aie pas besoin de vous le répéter tous les jours.'

— Je le sais, ma sœur. • .

— Dites-moi : quel est ce jeune homme qui vous apporte des bouquets et qui vous attend quelquefois à l’entrée de la Robertsau ?

— C’est mon promis. Il s’appelle Lénz. C’est le fils d’un aubergiste riche et honoré.

— On vous a donc fiancée ?

— Oui, devant mon père.

— Et les parents du jeune homme ?

' — Pardon , ma sœur ; Lénz n’a plus de mère. Quant

à son père, il ne consentira jamais à notre mariage.

- — Savez-vous ce que vous faites, ma fille? Vous détournez un jeune homme de son devoir filial et vous marchez droit à votre perte. Je croyais que tout amour terrestre était loin de votre cœur.

— Vous vous êtes trompée , ma sœur. J’aime Lénz. U m’a donné sa foi et je lui ai donné la mienne, longtemps avant que Mme Ehr ne m’ait fait entrer ici. Si vous me défendez de songer à Lénz , chassez-moi aujourd’hui même, car je ne cesserai de l’aimer qu’avec ma vie. »

Ces paroles, dites simplement et sans emphase, allèrent droit au cœur de la bonne sœur. Elle serra la pauvre Lory contre son sein en s’écriant : « Pauvre petitel comme je te plains! Quelles épreuves et quelles déceptions t’attendent ! Et moi qui croyais avoir conquis une âme à Dieu, moi qui espérais t’élever dans le pur amour de Jésus-Christ !... »

Lory, sanglotant, cacha sa figure sur la poitrine de la sœur.

«Oh ! dit-elle, vous ne me pardonnerez jamais. Mais

LÉNZ ET LORY.

je vous jure que je suis pure devant Dieu, quoique dans mon village j’aie vu de bien mauvais exemples. Et si vous connaissiez Lénz !

— • Tais-toi! s’écria la Sœur. Ne prononce pas son nom ! Toutes les pauvres filles qui aiment se bercent de la même illusion. Un amoureux, à leurs yeux, est toujours un ange, même si c’est un démon. Écoute, ma fille : tu es entrée ici sous le patronage de Mme Ehr : il faut tout d’abord que je lui dise la vérité. Puis, tu iras te confesser , et nous verrons après ce qu’il y aura à faire. » ' • .

Lory promit d’obéir.

La Sœur, en effet, fit son rapport à Mme Ehr. Celleci, touchée de la franchise de Lory, se promit de retourner au village et de prendre des renseignements sur le jeune homme et sa famille.

En attendant, il fut convenu entre la Sœur et Mme Ehr que, vu les dispositions extraordinaires de Lory, et dans le but de lui faire oublier ce jeune homme, elle serait envoyée dans un couvent du midi de la France, sans toutefois lui faire violence.

Pendant l’absence de Dollingue, le frère d’Edwig,

sur l’invitation de Serpentin, avait écrit une seconde

lettre remplie des plus belles promesses pour son beau-

frère. Le médecin de Strasbourg, toujours à l’instigation

du maître d’école, avait fait une seconde visite à l’au-

bergiste en lui répétant qu’à Paris seulement il serait 327 • * 9

complètement guéri. Celui-ci hésitait encore : mais, après plusieurs explications très-pénibles avec sou fils, qui abandonnait complètement ses travaux, il chargea le juif Lasé , qui se rendait à Paris avec une troupe.de remplaçants alsaciens, de lui faire un rapport exact sur la brasserie du faubourg Saint-Antoine. Lasé, tout émerveillé de la capitale et bien reçu par le brasseur, conseilla à l’aubergiste do quitter le village. Il annonça en outre que lui-même était décidé à rester à Paris et qu’il allait épouser une alsacienne tenant un petit restaurant bourgeois dans la rue de Rambuteau. Dès lors, l’aubergiste prit la résolution de vendre ses biens et d’emmener son fils de gré ou de force. ;

Grâce à l’entremise de Serpentin, ces biens, â l’exception de deux arpents de terre et d’une prairie jorovenant de la dot de la mère de Lénz, furent vendus â un notaire du Canton, qui, de compte â demi avec un juif de Brumath, les revendit par petits lots aux enchères publiques.

Sur ces entrefaites Dollingue reparut dans le vil— lage.

« Lénz, dit-il au jeune homme, j’ai trouvé mon protecteur, qui bientôt sera le tien. Demain, à la pointe du jour, nous partirons. Tu n’iras pas h Paris, car m’est avis que ton père aura dévoré son bien en fort peu de temps. Serpentin en aura sa bonne part. Je connais maintenant son histoire. C’est uu homme capable de tout ; et ta belle-mère, sans être méchante, est devenue sou esclave.

— Mais de quoi vivrons -nous? demanda Lénz. Il y a trente lieues d’ici à Mulhouse.

— Écoute, Lénz. On t’a dit que j’étais un mendiant. Or, sache que Dollingue n’a jamais mendié de sa vie.

LÉNZ ET LORY. 131

Dans le village, je faisais des cigares, je peignais des enseignes, je jouais de la clarinette aux noces, bien entendu quand je ne buvais pas. Mais je ne bois plus. Depuis que tu aimes Lory, Dollingue a appris à se respecter. Il ne sera pas dit que tu épouseras la fille d’un ivrogne ou d’un vagabond. Après-demain, tu verras comment je ga'gue ma vie en voyage; tune manqueras de rien. J’aurais pu te faire venir, mais je veux que tu sois convaincu que ton beau-père n’a jamais demandé l’aumône.

— Mais, dit Lénz, faut-il partir sans le sou?

— Tu as déjà acheté un foulard à Lory avec l’argent de ton père. Si jamais j’apprends que tu lui as soustrait un centime, je ne te parlerai plus !

— C’est bien. Vous êtes un brave homme; entre nous c’est à la vie et à la mort!

— Ma vie ne vaut pas grand’chose, mon garçon» Mais, comme elle appartient à Lory, je te la donne pour dot. Tu peux en disposer. »

Le lendemain, ils étaient en route pour la haute • Alsace.

Dans tous les pays, il est des contumes dont personne . ne sait expliquer ni l’origine ni la cause. Ainsi dans toutes les villes d’Allemagne, si petites qu’elles soient, il existe des théâtres de société organisés par les jeunes gens et les jeunes filles des meilleures familles. Dans l’Alsace, bien que cette province soit devenue française

depuis deux siècles, on rencontre toujours des troupes allemandes qui jouent de vieilles pièces et qui trouvent de nombreux spectateurs. Dans les villages les pièces à marionnettes font fureur, et, à défaut de marionnettes, les villageois, par une soirée d’hiver, se réunissent dans une maison pour écouter des histoires merveilleuses racontées en allemand par un rapsode voyageur qu’ils payent, chacun selon ses moyens : l’un promet le souper, l’autre le gîte, le troisième lui prête gratis sa maison, enfin la majorité des auditeurs donnent deux sous par séance. On ne peut se faire une idée du silence religieux avec lequel les paysans, et surtout les juifs alsaciens, écoutent ces histoires, et presque toujours le rapsode est pour eux un personnage supérieur. Ce sont, il est vrai, d’ordinaire des histoires de brigands puisées dans les Mille et une Nuits, ou bien des récits merveilleux , .des légendes entremêlées de quelques chants populaires; mais parfois aussi le conteur, quand il a de l’imagination, en invente de son cru, et il a toujours soin d’annoncer à ses auditeurs reconnaissants que l’histoire qu’il va conter ne se trouve imprimée nulle part.

Dollingue avait un talent particulier pour ces sortes de récits. Il en savait plusieurs douzaines et souvent il les assaisonnait d’un air de clarinette qu’il jouait dans les entr’actes. Aux paysans il contait des histoires de princes et de princesses, saupoudrées de quelques grains d’amour grotesque ; quand il se trouvait devant un public un peu plus élevé, il débitait des légendes entrelardées d’aphorismes et de maximes. Son talent de conteur était tellement reconnu partout, qu’à peine arrivé dans une commune, tous les habitants, au bout d’un quart d’heure, et cela sans tambour ni trompette, accouraient en foule autour de lui. ' i

LÉNZ ET LORY.

L’automne touchait à sa fin quand Dollingue se mit en route. Mais comme nul n’est prophète dans son pays, on ne payait pas les contes de Dollingue dans son propre canton, et il dut attendre pour exploiter son industrie qu’il eût passé les frontières de la basse Alsace.

Au bout du troisième jour il s’arrêta dans un village au delà de Schelestadt. Là, il annonça qu’il allait donner une soirée. Cette bonne nouvelle se répandit comme une étincelle électrique, et vers le soir plus de trois cents jeunes gens des deux sexes se réunissaient dans la maison d’un riche israélite qui tenait à honneur d’héberger Dollingue et son compagnon de voyage.

Le public de ces réunions forme un spectacle à-part. Comme il n’y a pas assez de chaises pour tout le monde, les jeunes gens se mettent debout sur des bancs adossés contre le mur , et retiennent de leurs bras les jeunes filles qui se posent devant eux. Les autorités et les vieillards ont le privilège d’un siège. Les femmes mariées sont exclues de ces soirées, à moins qu’un galant mari ne fasse venir le conteur chez lui pour une représentation à part. Les gamins et’ les gamines se juchent et se perchent partout, sur la commode, sur les séchoirs, sur les rampes des fenêtres.

Dollingue, en entrant dans la salle, ne put s’empêcher de rire et d’admirer un de ces moutards qui, s’étant introduit dans le poêle par la cuisine, en souleva la couronne de fonte et la garda majestueusement sur sa tête blonde en guise de casquette. Cette hardiesse eut un succès général, personne n’osa contester cette place d’honneur à cet enfant qui, ne quittant pas Dollingue de l’œil, ne fit pas la moindre attention à tout ce qui se faisait ou se disait autour de lui.

Dollingue, après avoir j*ris place à un coin de la table .

à coté de Lénz et du maître de la maison, commença ainsi ;■

« L’histoire que je vais vous conter, mes enfants, s’appelle : -,

— Silence! s’écria le gamin dans le poêle. On n’entend pas bien de ce côté. ».

Au bout d’une minute, il y eut un silence si complet qu’on eût entendu trotter une souris.

« Cette histoire, poursuivit Dollingue, s’appelle : Le PRINCE d’or ET LA PRINCESSE DE DIAMANT.

« Dans le pays des pierreries, il y avait une fois un roi qui possédait tant de diamants, qu’il n’eût eu qu’à écrémer son trésor de ses deux mains pour trouver de quoi acheter trois fois la France et l’Allemagne.

« Ce roi chérissait la reine plus que tous ses biens ; la reine, dont rien n’égalait la beauté et la sagesse. Mais une esclave sorcière lui ayant jeté un mauvais œil, elle mourut en couches, après avoir mis au monde line princesse qui lui ressemblait.

œ Grande, immense fut la douleur du roi. Rien ne pouvait le consoler. Pendant une année sa cour resta plongée dans une profonde tristesse, et de son palais il ne sortait que des gémissements et des sanglots. Il ne commença à se consoler un peu que lorsque la jeune princesse lui fit ses premières risettes, car ces sourires lui rappelaient la reine et lui promettaient une fille aussi parfaite que la mère.

« Dès lors il jura que personne, dans son royaume, ni grand ni petit , n’aurait d’autre volonté que celle de sa fille ; qu’elle seule régnerait en souvèraine, et que le moindre de ses gestes serait un' ordre pour luimême.

« C’est dans; ces principes que fut élevée cette bienheureuse enfant , et comme elle embellissait tous les

LÉNZ ET LORY.

* « jours et que sa beauté devint éclatante comme une

pierre fine, on l’appela la princesse de Diamant.

« Pendant l’enfance de la princesse, il ne se serait pas trouvé dans tout le royaume un homme mortel , pas même son père, qui eût osé lui faire une observation. Nul, fût-il noble ou Vilain , libre ou esclave, ne s’approchait d’elle sans courber la tête jusqu’à terre. Elle conçut donc de bonne heure un mépris profond pour tous les hommes. Et, ‘comme elle imitait très-bien leurs jeux, comme son coursier fendait l’espace avec la rapidité d’un chamois, comme elle savait lancer le javelot et tendre son arc à l’égal d’un guerrier consommé, elle se demandait tous les jours à quoi servaient les hommes et pourquoi ils avaient de la barbe au menton.

« Elle avait à peine quatorze ans que de toutes les extrémités du monde arrivaient des princes pour la demander en mariage.

« Ces princes, comme tous les autres, mettaient un genou à terre en s’approchant d’elle et briguaient l’honneur de devenir ses esclaves. Or, elle ne manquait pas d’esclaves très-fidèles et très-beaux , et quant à la fortune, elle avait de quoi les enrichir selon son bon plaisir.

« Aussi ne répondait-elle à toutes ces demandes que par un petit sourire qui montrait ses belles dents blanches et serrées. Le prétendant ainsi reçu savait à quoi s’en tenir et retournait, le désespoir au cœur, dans son pays, non sans avoir fait une dernière démarche auprès du roi qui répétait toujours sa formule sacramentelle : « Dans mon royaume , il n’y a qu’une « volonté : celle de ma fille ! »

« Parmi ces prétendants, il y avait un beau jeune homme qu’on appelait le prince ifOr, parce qu’il venait , du pays où l’on trouve de l’or en abondance.

« Ce prince avait cela de commun avec la princesse, qu’ayant perdu de bonne heure son père , sa mère inconsolable avait fait serment de ne jamais se remarier et de respecter en tout la volonté de son fils unique.

« Il avait atteint lage de dix-huit ans et déjà des pays les plus éloignés arrivaient des messagers richement habillés et chargés de cadeaux, pour lui offrir les filles de leurs empereurs et maîtres. Mais le prince d’Or, ayant entendu parler de la princesse de Diamant, les renvoya tous , non sans leur avoir fait de riches présents , et déclara à sa mère qu’il irait lui-même se mettre en route pour demander et obtenir la main de la belle princesse qu’il chérissait sans l’avoir vue.

« Jamais cortège royal ne fut aussi brillant que le sien. Tous les seigneurs, ses vassaux et ses vavassaux, portaient des habits chamarrés d’or. Les selles et les caparaçons de leurs coursiers étaient couverts de velours brodé d’or massif, jusqu’aux varlets, trois cents en nombre, qui portaient 'des pourpoints galonnés d’argent. Quant au prince , il ruisselait de pierreries et de diamants. On l’eût pris pour un dieu chevauchant avec des soleils d’or et des lunes d’argent sur une montagne de brillants.

« A son approche de la capitale, tous les habitants, grands et petits, riches et pauvres, allèrent à sa rencontre en poussant des cris de joie et d’admiration. Il était si beau à voir qu’il éclipsait non-seulement ses compagnons de voyage, mais encore tous les seigneurs de la cour de la princesse.

« Toutes les femmes, toutes les jeunes fdles qui le regardaient à la dérobée sous leurs voiles s’écriaient : « Celui-là sera notre roi ! »

« Les préparatifs des fêtes pour recevoir dignement le prince d’Or furent dirigés pâr le roi lui-même,

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