‹ Histoires de villageChapitre 8 sur 16 · LÉNZ ET IX) RY · texte numérisé non relu

LÉNZ ET IX) RY

mais le prince, impatient de voir sa bien-aimée princesse, refusa les fêtes et ne demanda pour toute grâce qu’une entrevue avec elle pour lui répéter tout ce que son cœur lui avait dit et redit à lui-même.

« Le roi, se rendant auprès de sa fdle, lui demanda si elle consentirait à recevoir ce prince sans égal.

« Elle répondit, gracieusement qu’elle le recevrait quand il voudrait. ' •

« Réjoui de cette réponse, le roi la transmit luimême au prince, qui vola aux genoux de sa belle.

« O princesse non pareille ! s’écria-t-il, déesse des- « cendue du ciel, astre lumineux, toi qui donnes la lu- « mière et la vie à tout ce qui t’entoure, daigneras-tu « écouter la voix d’un prince ton esclave, qui ne se « sent un cœur que depuis qu’il bat pour toi ? Ordonne, « dis, parle ! »

« Mais la princesse au lieu de répondre se mit à sourire. Ce fut là le signal d’upi refus. Une seconde après, elle avait disparu. »

Ici une rumeur générale s’éleva dans la salle. Les uns prirent parti pour le prince d’Or; les autres défendirent la princesse de Diamant. Dollingue fut forcé de s’arrêter quelques minutes, et le gamin blotti dans le poêle s’écria de nouveau : « Silence ! le plus beau va venir! »

Et de nouveau le silence se rétablit.

« Qui l’eût dit? poursuivit Dollingue; le roi, en apprenant cette nouvelle, eut une syncope. Les seigneurs de la cour firent semblant d’être tristes, mais au fond de leur âme ils. riaient et se réjouissaient de la mésaventure du beau prince d’Or. Celui-ci, furieux et sans prendre congé de personne , ordonna à ses gens de monter à cheval et jura de se venger.

« Chemin faisant, il roula mille projets dans sa tête,

sans toutefois prononcer une parole. Enfin , au bout de vingt-quatre, heures de réflexion, et comme il était aussi fier que beau, il s’écria à part lui : « Non, elle « est indigne de, moi. Ce n’est pas une princesse. Elle « n’a point de sang royal dans les veines. Elle a moins « d’esprit qu’une servante. Gomment aurait-elle pu « rester sourde à tant de belles paroles que je lui ai

adressées? Oh! elle mériterait de devenir la femme « d’un bûcheron !»

<r II avait à peine prononcé ces paroles, qu’il aperçut à gauche de son chemin, dans un bois, un jeune bûcheron qui venait d’abattre un arbre.

« Il me vient une idée, s’écria-t-il : « Si je pouvais b l’avilir ; si , pour venger mon affront , je parve- « nais à lui faire épouser ce manant, ce vilain, ce « bûcheron !»

« A l’instant, il ordonna à un de ses varlets de faire avancer cet homme.

« Ce malheureux tremblait de tous ses membres. Il croyait sa dernière heure venue pour avoir coupé un arbre.

« Veux-tu épouser une princesse? » lui demanda le prince.

« A cette question, le jeune paysan dressa l’oreille comme un âne qui voit un feu follet.

« Je te demande si tu veux épouser un er princesse, » répéta le prince.

« — Sire, répondit le bûcheron, ma vie est entre « vos mains : vous pouvez en disposer.

« — Alors, suis-moi et fais ce que je te dirai. » ,

« Au bout d’un quart d’heure, le bûcheron, rasé, coiffé et habillé en prince, chevauchait sur un magnifique cheval blanc, suivi d’un cortège royal, parmi lequel se trouvait le prince d’Or déguisé en eham-

LÉNZ ET LORY.

bellan. On fit volte-face, et bientôt les gardiens des tours de la ville annoncèrent l’arrivée d’un nouveau prétendant.

« Tout en chéminant, le prince d’Or répétait à son bûcheron les phrases qu’il devait adresser à la princesse. Celui-ci les écouta religieusement, mais il n’en put jamais retenir un mot.

« Enfin, au bout de deux jours, la princesse de Diamant daigna paraître devant ce nouveau prince.

« Celui-ci, introduit par son chambellan, et voyant cette princesse éblouissante de beauté, . au lieu de se metti;e à genoux, s’écria : « Sapristi! quelle belle « femme! » Puis, d'un bond, il lui sauta au cou et lui donna deux baisers de nourrice dont les échos retentirent dans tous les coins de la salle.

« La princesse, stupéfaite, lui lança un soufflet et saisit son poignard.

« Mais le bûcheéon, sans se déconcerter, la serra dans ses bras et lui couvrit la figure de baisers.

« Tout à coup, lâchant le manche de son poignard, la princesse pâlit, rougit et se pâma en poussant un petit cri. » • r

Ici Dollingue fut de nouveau interrompu par un ali ! général.

« Le roi, croyant sa fille en danger, dégaina et ordonna à ses gens de suivre son exemple.

« Mais le bûcheron, plus amoureux que jamais, et ne voyant rien de tout ce qui se passait autour de lui, saisit sa belle à moitié défaillante, la souleva, fendit la foule avec elle :

« Vite, un prêtre! crièrent les uns.

« Un gendarme ! crièrent les autres. »

Dollingue s’arrêta brusquement, car dans ce moment la porte de la salle s’ouvrit et donna passage à deux

gendarmes suivis de M. le maire en écharpe. Il y eut une terreur universelle.

Un des gendarmes, s’approchant du rapsode, lui dit :

« C’est vous qui vous appelez Dollingue ’?

— Oui, monsieur, répondit celui-ci'.

— Et vous voyagez avec un jeune homme de vingt ans' qui s’appelle Lénz?

— Le voici ! monsieur.

— Au nom du roi, reprit le gendarme, je vous arrête tous deux. Suivez -moi, et que personne ne bouge ! »

Dix minutes après, Dollingue et Lénz étaient en prison. Le lendemain, les menottes aux mains commé des malfaiteurs, ils furent conduits sous bonne escorte à Strasbourg.

L’arrestation de Dollingue et de Lénz fut un coup de foudre pour tout le village. On se perdait en conjectures. Dollingue était évidemment accusé d’avoir détourné un mineur de son devoir filial ; mais ce n était pas une raison pour faire arrêter Lénz et lui mettre les menottes aux mains.

La justice pourtant n’avait fait que son devoir. Le père de Lénz, la veille du départ de son fils, avait touché une somme assez forte provenant de la vente de ses terres. Une partie de cette somme disparut le matin même après que Lénz eut quitté le village. L’aubergiste, plus malade, plus impotent que jamais, et voyant avec regret son fils parti avec Dollingue, chargea Serpentin, auquel

LÉNZ ET LORY.

il donna plein pouvoir, de le faire rentrer de gré ou de force dans le domicile paternel. Mais le maître d’école, en faisant sa déclaration au parquet , dénonça Dollingue et Lénz comme les voleurs supposés de l’argent disparu. De là, le mandat d’amener et la rigueur de la justice.

Mme Ehr, en apprenant le malheur de Dollingue, défendit qu’on en parlât à Lory et se mit en devoir- de découvrir la vérité. Dollingue et Léqz furent calmes dans leur malheur. « Surtout, dit le père de Lory à son futur gendre, quel que soit le prétexte de notre arrestation, pas un mot sur ta belle-mère. Attendons. La justice est lente, mais elle arrive tôt ou tard. »

Ils n’eurent d'ailleurs rien à cacher au juge d’instruction. On trouva dans la poche de Dollingue la somme de sept francs dont il justifia l’origine. Il pria le juge d’écrire à son ami le fabricant et de faire citer tous les habitants de son village comme témoins de sa conduite et de sa probité.

Lénz avoua qu’il avait pris cent sous à son père pour acheter un foulard à Lory, « mais, ajouta-t-il, j’en ai fait l’aveu à mon père qui m’a offert vingt francs de gages par mois. »

Le jour de l’audience, Edwig, pâle et muette, se présenta accompagnée de Serpentin. L’aubergiste, toujours alité, s’en remit par écrit à la déposition de sa femme. Mme Ehr et la Sœur se trouvaient dans le prétoire. On allait procéder à l’interrogatoire des accusés, lorsqu’une rumeur générale Se répandit de la porte de la salle jusqu’aux sièges des juges. Soudain la porte s’ouvrit et Lory, échevelée et les joues en feu, se précipita vers le banc des accusés. Par une indiscrétion d’une de ses compagnes elle avait appris que ce jour-là même son père et son promis seraient traduits devant la justice.

Oubliant et les règlements de la maison et les lois de la convenance, elle partit à toutes jambes, força les portes du tribunal, sauta par-dessus les bancs et se jeta au cou de son père en sanglotant. Puis; essuyant ses larmes et prenant Lénz par la main, elle se tourna vers les juges et dit d’une voix ferme et vibrante :

« Je jure sur le crucifix de notre Seigneur Jésus- Christ que Lénz et mon père sont innocents, quelle que soit l’accusation dirigée contre eux. Je les connais^ moi! mon père a toujours gagné honnêtement sa vie. Il ché- ' rissait ma mère et aimait sa fille.

« Quant à Lénz , voici le foulard qu’il m’a donné. Outre quelques fleurs, c’est le seul cadeau que j’aie accepté de lui, et encore mon père m’a-t-il grondée.

« Pour l’amour de Dieu! messieurs, ne condamnez pas mon père et mon frère, car Lénz est comme mon frère! Je n’ai plus de mère! Je suis seule au monde ! Rendez-les-moi , mes bons juges, rendez à fine pauvre fille son père et son frère !’

a Dieu qui voit les larmes et qui exauce la voix de l’orpheline vous comblera de toutes les bénédictions que je lui demanderai pour vous! »

L’effet de ces paroles fut immense; Malgré la toilette plus que simple de Lory, personne ne l’eût prise pour une fille de la campagne. Les quelques mois qu’elle avait passés auprès de sa chère Sœur l’avaient cpmplétement transformée..

Mme Ehr et la Sœur, présentes à la séance, ne pouvaient s’empêcher de l’admirer.

« Avec l’aide de Dieu, dit cette dernière, tout tournera à bien. Cette fille a l’âme d'une sainte. »

Le procureur général lui-même ne put détourner ses regards de Lory qu’il admirait en silence. Elle était si belle, si resplendissante d’innocence et de dévouement

LÉNZ ET LORY. 143

qu’il eût été impossible de condamner devant elle ni son père ni son fiancé. . . -

Le président suspendit la séance et pria Lory de retourner chez elle, en lui promettant aide et protection.

La jeune fille fut emmenée défaillante dans les bras de la Sœur. . ; - ....

A la reprise de l’audience, le procureur général, prenant la parole, abandonna l’accusation de vol, mais il insista sur- le détournement de mineur, Dollingue ayant déclaré qu’il avait entraîné Lénz hors du domicile paternel pour le suivre : « Or, ajouta-t-il, engager cet enfant h le suivre, n’était-ce pas l’engager h partager sa vie vagabonde et déréglée ! Un homme qui boit sa maison, s’écria-t-il à la fin, n’est et ne saurait être qu’un vagabond. » >

Léùz fut acquitté. Dollingue fut condamné h un an de prison.

Lénz, serrant la main à Dollingue, lui dit :

« Courage, mon ami, je ne vous abandonnerai pas. »

Puis, quittant le tribunal et rejoignant Serpentin:

« S’il manque de l’argent à mon père, s’écria-t-il, c'est" toi, misérable, qui l’as volé! Pas un mot de réponse, • ou je t’étrangle. Je n’irai point avec vous à Paris, et si tu dis un mot à mon père, moi à mon tour je lui parlerai.... »

Serpentin, pâle comme la mort, fit la sourde oreille et s’éloigna sans répondre.

Dès que la dénonciation de Serpentin et la condamnation de Dollingue furent connues dans le village, plusieurs groupes de juifs et de paysans se formèrent devant l’auberge , hurlant des menaces contre Serpentin et Edwig et les accablant d’injures.. Bientôt des paroles ils en vinrent aux voies de fait, Serpentin fut

Akl±

' pgisau collet, bourré dç horions, roué de coups de poing, et finalement on le menaça de le jeter dans le Rhin s’il ne quittait pas le village pour n’y jamais rentrer.

Il se réfugia dans une maison d’une commune voisine où Edwig vint le rejoindre toute seule, en attendant l’arrivée de son mari. Cehii-ci, plus mort que vif, arriva huit jours après à Strasbourg où Serpentin et Edwig, maîtres de sa fortune, l’attendaient pour se rendre à Raris.

Lénz, après avoir vainement essayé de revoir Lory, se décida à partir pour Mulhouse. Avant son départ, il emprunta cent francs, en donnant pour gage la prairie qui lui venait de sa mère , et les partagea avec le père de Lory. Il eut le bonheur de trouver l’ami de Dollingue et s’engagea à son service.

Quant à Dollingue, il fut dirigé vers la maison d’arrêt ù Ensisheim.

Page 1