Groenvan Prinsterer, lom. m, p. S83 et
2. Gachard, Correspondance de Guillaume le Taciturne, i. u, p. 269.
ner le prince d'Orange, en proposant cette fois le mariage du duc d'Alençon avec la reine, aûn de consolider et de rendre manifeste Talliance de la France et de l'Angleterre contre l'Espagne.
Le prince d'Orange se montrait favorable à ce projet. Il avait adopté sur le duc d'Alençon l'opinion des huguenots de France, qui avaient mis en lui le plus aveugle espoir ^ Il était disposé à croire, avec le parti des politiques^ dont il s'était beaucoup rapproché en ces derniers temps, que le duc d'Alençon aurait le pouvoir et la volonté de procurer en France et aux Pays-Bas, si on l'intéressait directement à leur sort, la réconciliation des catholiques et des protestants, et la paix de religion que Guillaume aurait voulu donner pour base à la République. Les promesses du duc d'Alençon au comte de Nassau étaient formelles. Devenu duc d'Anjou par l'accession de son frère au trône de France, appelé par la noblesse wallone à la défendre contre don Juan d'Autriche, et investi par les états généraux du titre de protecteur de la liberté belgique , avec promesse de le préférer à tout autre si l'on se voyait forcé de retirer l'allégeance au roi d'Espagne, François de Valois, malgré le mauvais succès de son expédition en 1578, avait laissé aux Pays-Bas une impression favorable. Enfin Elisabeth, qui refusait positivement pour
1. L'aveuglement de Téligny et de quelques autres seigneurs avait été jusqu'à croire que le duc d'Alençon embrasserait \^ religion réformée.
elle-même la souveraineté qu'on lui avait offerte comme descendante des comtes de Hollande \ mais qui souhaitait passionnément de voir éclater la guerre entre la France et l'Espagne, insinuait que le duc d'Anjou ne serait pas un mauvais choix ; et, pour y incliner les esprits, elle laissait entrevoir la possibilité de son mariage avec le fils de France.
Dans les provinces de TUnion, le duc d'Anjou rencontrait, à. la vérité, une opposition prononcée; les républicains zélés et les prédicateurs protestants s'unissaient pour le repousser, les uns ne voulant point de prince du tout, les autres ne voulant à aucun prix d*un prince catholique. Mais, comme personne ne proposait aucun autre moyen de salut, il arriva que Ton finit par accepter celui-là, non qu'on le regardât comme assuré, mais par l'impossibilité où l'on se croyait d'en trouver un autre.
Nous nous étonnons que la pensée, qui nous parait si naturelle, de déférer au prince d'Orange le titre et les marques extérieures d'une souveraineté qu'il exerçait, en réalité, depuis longtemps ne se soit pas présentée à l'esprit de tous. C'eût été, en effet, prévenir les vœux secrets du peuple, couronner par un acte suprême l'affranchissement des Provinces-Unies, et, tout en cédant à la nécessité des temps qui exigeait un chef unique, préserver l'honneur national, d'accord avec la sagesse
1. Par Piulippa, fille de Gaillaume III, comte de Hollande, femme d'Edouard III.
politique. Mais les choses De se dessinaient pas alors avec une netteté aussi parfaite. La politique des états, Tesprit des différentes provinces et des différentes villes étaient trop mélangés de sentiments contradictoires pour arriver de prime abord à une conclusion aussi simple. L'ascendant personnel de Guillaume était grand dans les provinces du Nord ; mais son autorité, variable au gré de l'événement et toujours contestée, n'avait jamais été ni définie ni consacrée d'une manière précise. L'origine historique de cette autorité, c'était le pouvoir royal; plusieurs années encore après le soulèvement, tous les actes de souveraineté avaient continué^ dans la forme, à émaner du roi. Le premier pas que le prince d'Orange avait fait vers une autorité indépendante avait été de recevoir des états de Hollande et de Zéelande, assemblés de leur propre mouvement à Dordrecht, le 18 juillet 1572, des pouvoirs extraordinaires pour tout le temps que durerait la guerre. Peu à peu, par la nécessité de faire face aux événements imprévus quand les états n'étaient pas assemblés, ces pouvoirs étaient devenus presque absolus entre les mains du général d'armée. Le prince d'Orange avait pour lui la noblesse qui le regardait comme son chef, plusieurs villes auxquelles il avait accordé le droit de voter, le peuple des campagnes, exclu par l'aristocratie municipale de toute part au gouvernement, et qui préféra toujours avoir affaire à un chef unique plutôt qu'à plusieurs maîtres ; mais la bourgeoisie républi-
caine des états avait pris ombrage de ces pouvoirs croissants; elle se plaignait de la dictature et aurait voulu revenir à un gouvernement plus conforme aux usages anciens. Des discussions vives étaient survenues. On avait adjoint au prince d'Orange, sous prétexte de le soulager, un conseil (Landraad) qui prétendait diriger jusqu'à la marche des troupes et qui le gênait dans toutes ses opérations. On lésinait sur les fonds ; on lui faisait attendre les subsides dont chaque province voulait rejeter sur l'autre la charge la plus lourde. Quand le péril était proche, les états se jetaient dans les bras du prince d'Orange et lui prodiguaient l'argent, sentant bien qu'ils n'avaient pjas d'autre défenseur que lui. Le péril passé, on recommençait les chicanes, et Ton apportait mille entraves à l'action prompte et vigoureuse que léclamaient les circonstances.
Guillaume supportait ce qu'il ne pouvait empêcher; mais il était navré de ces divisions intestines, de ces défiances qui faisaient perdre un temps précieux et donnaient tant d'avantages à l'ennemi commun. A plusieurs reprises (de 1574 à 187 6), désespérant de concilier tant de préjugés et d'intérêts hostiles, il repi oche amèrement aux étals leur parcimonie, leurs irrésolutions, leurs lenteurs ; il va jusqu'à offrir sa démission et parle de quitter le pays. Les états de Hollande s'étaient bien gardés d'accepter cette démission. Dans la séance du 12 novembre 1574, ils avaient répondu au prince d'Orange en le suppliant de con-
server le pouvoir ; et, dans la pensée de rendre ce pouvoir héréditaire, ils Tavaient même invité à faire venir auprès de lui son fils Maurice. Quelques années plus tard, lorsque, à la suite de nouveaux dissentiments, le prince d'Orange proposait aux états d'élire le duc d'Anjou, en leur montrant la nécessité de transférer la souveraineté à un prince plus puissant, plus capable que lui de se faire obéir, il se fit encore dans les esprits une réaction très-vive en sa faveur. D'un accord unanime, on refusa de se mettre sous la domination d*un prince étranger. Dans la séance du 24 juillet 1581, le prince d'Orange fut reconnu, par la noblesse et par les villes, comme représentant la magistrature suprême et la souveraineté des comtes de Hollande. Seulement, afin de ne pas alarmer prématurément les autres provinces de l'Union et les villes de la Belgique, plus favorables au duc d'Anjou, on convint de tenir cette résolution secrète et de. ne pas s* opposer ouvertement aux négociations entamées avec la France.
On le voit, ce n'était pas seulement avec Philippe 1 1 et avec les princes étrangers que Guillaume de Nassau avait besoin de faire le renard ^ , mais dans son propre pays, au milieu des siens, avec ceux-là mêmes qu'il travaillait à affranchir. Après avoir eu à lutter avec l'astuce monacale de Philippe II, il rencontrait maintenant dans les étals une prudence à courtes vues, un
1. a Bisogna adonqae essere vèlpe e lione. » ( Machiavelli. )
esprit d'ordre qui semblait se préoccuper uniquement, dans des circonstances aussi extraordinaires, du soin de mesurer les dépenses aux revenus, une sagesse méticuleuse enfin qu'il lui fallait combattre incessamment, par la ruse encore plus que par la force.
Par une inconséquence étrange, cette bourgeoisie, si défiante envers le prince d*Orange et si inquiète de lui voir prendre trop d'ascendant, ne rejetait pas à beaucoup près d'une manière aussi absolue Tautorité d'un fils de roi. Guillaume le comprit, et ce n'est pas une des moindres marques qu'il donna de sa pénétration. Malgré Tillustration de sa race, il ne sentait pas en lui ce caractère royal qu'il croyait nécessaire pour commander à une génération dont les vertus étaient républicaines, il est vrai, mais dont les habitudes d'esprit étaient monarchiques : contradiction qui se rencontre fréquemment, avec beaucoup d'autres, dans la vie des hommes et des peuples, et qui ne doit pas trop nous étonner au seizième siècle surtout, où la renaissance des lettres païennes et la réforme du dogme chrétien suscitaient à la fois, dans l'esprit humain, des retours vers le passé et des élans vers l'avenir si incohérents, si passionnés, si multiples.
Malgré les tentatives de ses partisans, les écrits, les discours de ses amis qui parlaient ouvertement de la nécessité de lui conférer une dictature romaine^ Guillaume continuait, à travers des obstacles toujours nouveaux, les négociations avec le duc d'Anjou, 11
adressa plusieurs mémoires aux états généraux \ pour leur démontrer Texcellence d'un tel choix; ri exposa avec vivacité le triste étal du pays, usé par la guerre défensive à laquelle on était réduit; la puissance croissante de Philippe, qui venait de s'emparer du Portugal, et, avec le Portugal, de tout le commerce des Indes; l'urgence d'un prompt secours, sans lequel on ne pourrait jamais faire la guerre offensive ; les hasards de l'alliance anglaise, les refus d'Elisabeth, les promesses du duc d'Anjou : il décida en6n les états à envoyer en France une ambassade.
Le 12 août 1580, Philippe de Sainte -Aldegonde partait avec une suite nombreuse de gentilshommes pour aller offrir au duc d'Anjou la souveraineté des Provinces-Unies; et, le 29 septembre de la même année, Ton signait, au château du Plessis-lez-Tours, un traité qui fixait les conditions auxquelles le frère unique du roi très-chrétien acceptait, pour lui et pour ses descendants , cette souveraineté.
Ces conditions étaient fières, conformes aux traditions d'indépendance des Pays-Bas; telles enfin, selon l'expression de Guillaume d'Orange, « que le prince ne pût faire le mal, encore qu'il le voulût. » Le duc d'Anjou les accepta néanmoins et sans discussion, impatiente qu'était son ambition irritée de réparer un premier échec dans les provinces wallones, de chercher fortune hors
1. 29 décembre 1579; 9 janvier 1580. (Van Meteren^ Histoire des Pays-Bas, livre x, foL 183.)
de France, de quitter avec éclat la cour de son frère, qui le détestait et l'excluait de tous ses conseils. François de Valois jura avec empresseuient, avec cette légèreté qui, sous des dehors qu'il croyait rendre sérieux en affectant une certaine rudesse militaire, était le vice dominant de sa nature, les articles du traité rédigé par Saînte-Aldegonde. Il jura de maintenir l'union d'Utrecht; de convoquer au moins une fois Tannée les états généraux, qui d'ailleurs se réservaient expressément le droit de s'assembler de leur propre autorité toutes les fois qu'ils le jugeraient nécessaire. Il promit qu'il s'efforcerait d'entretenir une alliance étroite entre les Pays-Bas et la France, mais que jamais il ne souffrirait que les Provinces-Unies fussent incorporées à la monarchie française. Il s'engagea à faire la guerre à ses frais et à ceux du roi son frère; à résider aux Pays-Bas, et, en son absence, à se faire représenter par une personne de la nation ; à n'admettre dans son conseil aucun étranger, hormis un ou deux Français acceptés par les états ; à n'entreprendre aucune guerre, à ne faire aucun traité, à ne lever aucune troupe, à ne mettre dans les villes aucune garnison sans leur agrément. Enfin, le duc d'Anjou laissait aux états la faculté , s'il avait plusieurs fils, de choisir après sa mort celui d'entre eux qui leur conviendrait le mieux pour les gouverner, et il les déclarait déliés de tout serment envers lui s'il venait à violer une seule de ses promesses.
En dehors de ce traité conclu avec les états gêné-
raux, le duc d'Anjou signait avec Sainte-Aldegonde une convention particulière, par laquelle il achevait de se lier les mains et de se mettre dans la dépendance du prince d'Orange. Par cette convention, il était établi que le duc d'Anjou ne considérait point comme soumises à son pouvoir les provinces de Hollande, de Zéelande, de Frise et d'Utrecht, gouvernées par le prince d'Orange. Il y était dit que ces provinces ne faisaient partie de la généralité que « pour ce qui concernait la guerre. » Par des lettres reversâtes restées secrètes, le duc d'Anjou en confirmait la souveraineté à Guillaume, et jurait de ne jamais intervenir en aucune manière dans leur gouvernement.
Mai?, non encore satisfaits de tant de réserves, les états se hâtèrent , avant l'arrivée du duc, d'ériger un conseil qui devait siéger en permanence et qui, dans l'intervalle des assemblées, se trouverait investi de tous les pouvoirs. Ce conseil fut composé de trente et un membres, dont la moitié devait être renouvelée annuellement dans chaque province. On lui remit le soin de percevoir les impôts et de les appliquer aux besoins du pays, le droit de conférer tous les emplois en s'en tendant avec le duc; on lui confia toutes les affaires administratives, la conduite de la guerre et des négociations pour la paix. Enfin, comme si ce n'était pas assez de ces précautions pour défendre contre toute tentative d'usurpation l'indépendance nationale, à l'approche d'un prince étranger, français et' catholique , les états de Hollande
allèrent plus loin : par une résolution rendue publique,le 20 octobre 15 81, ils interdirent l'exercice public et privé de la religion romaine dans toute l'étendue de la province, confisquèrent les biens de l'Église, exclurent les catholiques de tous les emplois et de toutes les magistratures.
Cette résolution extrême était tout à la fois une faute et une iniquité : une faute parce que, en portant atteinte à Pacte fondamental de l'Union d'Utrecht qui établissait par toute la République la liberté de conscience, elle allait en quelque sorte délier de leur serment les provinces et les villes catholiques et leç rejeter presque forcément dans les bras du roi d'Espagne; une iniquité, parce que les catholiques, qui formaient à peu près les neuf dixièmes de la population % s'étaient soulevés comme les protestants contre la tyrannie espagnole; qu'ils avaient souffert comme eux la persécution et la mort '^i que, sans leur concours, le succès n'eut pas
1. En 1585, on comptait encore en Hollande dix catholiques contre un protestant. En 1652, ils formaient àpen près la moitié de la population, et, vers la fin du dix-septième siècle, seulement le tiers. Cerisier, Tableau de VHistoire des Provinces-Unies,
2. « De fait, ils avaient tous été enveloppés sous la malédiction de cette sentence de larmes et de sang prononcée par l'inquisition d'Espagne, les protestants comme hérétiques, les catholiques comme fauteurs et conniveurs à l'hérésie ; ceux-là pour en avoir fait profession ouverte, ceux-ci pour avoir usé de support envers les autres ; les premiers pour être coupables du crime de commission, les seconds du crime d'obmission, et tous comme criminels de lèse-majesté an premier chef, condamnés à perdre corps et biens. » ( La Pise, ive partie, p 365. ) — Hœretici fràxerunt templa, catholici
DE LA RÉPUBLlÛUE AUX PAYS-BAS 81
été imaginable ; et que d'ailleurs on avait signé à différentes reprises avec les villes et les territoires catholiques, qui s'étaient joints librement à l'Union, des compositions ou satisfactions par lesquelles on leur garantissait, de la manière la plus formelle, l'exercice public de leur culte. On peut même affirmer que cet acte rigoureux, opposé aux idées et à la pratique constante du prince d'Orange, était également contraire à l'esprit général des états ; qu'il n'était pas l'expression vraie des sentiments de la noblesse et de la bourgeoisie, portées à la modération religieuse, qui avaient proclamé tout d'abord et qui devaient finir, après de vives luttes contre le fanatisme, par faire prévaloir dans toute la République la liberté de conscience \ La résolution du 20 oc-
nihil feeerunt contrat ergo omnes patibularif disait la légende d'une médaille frappée en 1568, et qai représeiftait les divers supplices de rinquisilion. — Les catholiques avaient pris celte devise : «Mon cœur est pour Rome; mon bras pour la liberté. » (F. de Berklay, t. III, p. 139.)
1. Je trouve dans un manifeste des états de Hollande et de Zée-. lande, publié en 1578, ce passage remarquable, surtout pour le temps où il fut écrit : « Telle est la nature de notre gouvernement que les papistes mômes, qui ont embrassé notre parti par amour pour la cause commune, nous sont fidèles en vertu de leurs promesses solennelles ; c'est pourquoi nous aurions dû leur accorder l'exercice public de leur religion. En effet, nous tolérons les anabaptistes mômes, étant convaincus que l'orthodoxie est un don de Dieu, et que les hommes ne doivent pas y être poussés par la crainte de l'exil ou de quelque autre peinej mais y être invités par des exhortations charitables. > (Brandt, liv. xi.) — Dans une remontrance publiée par les magistrats de Leyde, en réponse aux «canons du synode de Middelbourg (1582), il est dit : oc Dieu nous a fait la grâce de nous délivrer du joug des papistes; mafs les hommes violents ont été poussés par un zèle aveugle à persuader au^ magistrats qu'il est de
tobre 1 58 1 fut le triomphe de l'esprit zélateur des théologiens calvinisies et des prédicateurs devenus todtpuissants sur les nriultitudes, dont ils avaient su, dès le commencement de la guerre, enflammer les passions et exciter les haines. Leur parole enthousiaste avait produit de tels effets, leur concours avait si puissamment aidé les chefs militaires et politiques du soulèvement, qu'il n'était pas possible, après une victoire où ils avaient eu tant de part, de les écarter tout d'un coup et de leur en refuser le prix. Or, ce prix, pour des hommes violents ou grossiers, incapables de concevoir une autre satisfaction que celle de la vengeance, c'était, après avoir été opprimés et persécutés, d'opprimer, de persécuter à leur tour; après avoir été errants, proscrits et gueux, de s'emparer des dépouilles et de jouir des biens de leurs adversaires. Pendant que les hommes véritablement évangéliques, les esprits élevés de la Réforme, les
leur devoir d'employer lenr puissance pour avancer la vraie religion. La contrainte de la conscience est la source du pouvoir papal; il n'y a point de religion, quelque exécrable qu'elle soit, qu'on ne puisse introduire par un tel moyen; mais nous ne saurions consentir à aucune violence en matière de religion. Nous permettons aux savants d'écrire contre les erreurs, mais nous prolestons en même temps que nous ne procéderons jamais contre aucun hérétique, en vertu des censures ecclésiastiques ou du jugement des savants. Nous sommes aussi fort surpris de ce qu'on a défendu les livres hérétiques et de cequ'aucnn liA^rene doit être publié sans privilège comme cela se pratiquait du temps des inquisiteurs. La liberté a toujours consisté à parler librement, et Ton a toujours regardé la pratique contraire comme une marque de tyrannie. La raison, qui est l'ennemie de tous les tyrans, nous enseigne qu'il n'est pas possible de su;f primer la vérité, non plus que la lumière. » Brandt, liv. xiii.
Sainte-Aldegonde, les Nassau, les Junius, les Koornherl, les Duifhuis^ les Ârthus, s'efforçaient d'unir dans le sein de Jésus^Christ les différentes sectes chrétiennes, et d'établir, par leur exenople et par leurs écrits, la concorde entre les Églises, eux, les esprits étroits et opiniàtreSy ils proclamaient, au non) de Calvin, une orthodoxie nouvelle, aussi infaillible que celle de Rome, et qu'ils prétendaient armer d'une inquisition aussi implacable. Avec leur maître, ils soutenaient qu'un État bien gouverné ne doii tolérer que la religion véritable^ et qu'il faut exterminer tous les hérétiques. Ils ne cachaient pas l'intention d'établir une Église affranchie de toute obéissance au gouvernement civil.
Les états avaient vu naître ces tendances dangereuses et les avaient incessamment combattues. Dès l'année 1574, ils avaient refusé de reconnaître les articles du premier synode provincial, assemblé à Dordrecht sans leur consentement. Sous prétexte de régler la discipline de rÉglise, les décisions de ce synode n'allaient à rien de moins que créer dans l'État un pouvoir indépendant du pouvoir civil, et portaient des peines odieuses contre les dissidents, en particulier contre les anabaptistes, qui étaient cependant très-nombreux dans les Provinces- Unies, et qui s'étaient toujours montrés pleins de zèle pour la cause nationale ^ .En 15 7 8, les états avaient éta-
1. On croyait que les ioquidteurs espagnols ayaienl fait périr aux Pays-Bas di\ anabapt'tsles contre un réformé. (Brandt, t. i, p. 330.) — A plusieurs reprises, les ministres anabaptistes apportèrent au
bli la forme du gouvernement et la discipline ecclésiastiques, déclarant expressément que le droit de faire des lois ecclésiastiques leur appartenait. Mais le temps de la réflexion et du calme n'était pas venu pour le peuple encore tout échauffé du combat, et le crédit des fanatiques augmentait d'heure en heure. Rien de plus simple et qui se conçoive mieux. Ce n'est pas par le raisonnement qu'on enflamme les multitudes et qu'on les pousse à l'héroïsme ; c'est le sentiment, c'est l'imagination surtout qui les entraine. Ces fanatiques qui avaient prêché dans les ténèbres de la nuit, au fond des bois, à la sinistre lueur des torches, agitant dans leurs mains, au lieu du crucifix, l'épée nue, l'arquebuse, le pistolet ou la hallebarde, ces hommes qui se ruaient avec le peuple au saccagement des églises et contractaient ainsi avec lui une solidarité d* excès qui rendait leur union indissoluble, auraient été mal venus, l'eussent-ils essayé, à conseiller la modération. Ils avaient tonné au nom du Dieu des vengeances ; ils n'eussent pas été entendus s'ils avaient parlé au nom du
prince d'Orange, au nom de leurs frères, des dons considérables pour l'aider à supporter les frais de la guerre, à la seule condition qu'il les défendrait contre l'intolérance des calvinistes. Aussi les protégea- t-il toujours de son pouvoir. Â des zélateurs qui lui demandaient de chasser de son gouvernement les catholiques et les anabaptistes, il répondit un jour : « Apportez-moi une chaire à trois pieds, séez-vous y dessus, elle sera assurée; mais, si vous penchez plus d'un côté que d'autre, ou que vous veniez à couper un des pieds qui la soutiennent, elle renversera et ne pourra plus supporter sa charge. »> ( La Pise, iv« partie, p. 450. )
Dieu de paix. II fallait qu'ils menassent à fin leur œuvre. Il était trop tôt pour demander la sagesse à un peuple dont la folie venait de sauver la République. Les circonstances, d'ailleurs, continuaient à servir les passions des masses; plus d'un événement désastreux venait justifier le système de la défiance et de Texclusion. Des soulèvements excités par des prêtres, des complots, des projets d'assassinat tramés par des moines, et qui, dans l'état précaire de la République, n'allaient à rien de moins que sa ruine; des défections éclatantes dans la noblesse catholique, la trahison du comte de Rennenberg, stadhouder de Frise, qui livra Groningue, et celle du comte de Hooghstraten, en qui le prince d'Orange avait eu une confiance entière, réveillaient les fureurs du peuple, et ôtaient aux hommes politiques le reste de force qu'ils avaient employé jusque-là à maintenir la liberté de conscience.
Pleins d'ardeur et de dévouement au commencement de la lutte, les catholiques avaient fini par s'effrayer de leur trop complète victoire. L'union étroite du 'pape avec le roi Philippe \ l'alliance intime qui se révélait aux Pays-Bas entre Tidée républicaine et le protestantisme, jetaient le trouble dans leur esprit. La conscience du citoyen et la conscience du papiste ne lardèrent pas à se trouver en désaccord. Moins heureux que les pro-
l.Eal57 8, une bulle du pape Grégoire XIII accordait l'indulgence plénière à tous ceux qui combattraient aux Pays-Bas pour don Juan d'Autriche contre le prince d'Orange.
testants, les catholiques étaient combattus entre la patrie céleste et la patrie terrestre. Le génie du prince de Parme profita de ces combats intérieurs; l'habileté de la compagnie de Jésus fit le reste. Il vint un moment où le peuple put croire, non sans raison, que les cathohques, dispensés par leur soumission au pape de tout devoir envers la patrie, étaient des auxiHaires douteux, des ennemis cachés, à qui Ton ne pouvait sansdanger confier les secrets d'État et le commandement des forces publiques. Quelques théologiens calvinistes soutinrent la doctrine pratiquée par la cour de Rome envers les protesUmts, et déclarèrent qu'on n'était pas tenu d'observer les traités ni de garder les conventions faites avec les catholiques \ Ils dénoncèrent comme libertins^ esprits forts et athées, les magistrats qui ne voulaient point souffrir la contrainte religieuse; ils parlèrent irrespectueusement des états; ils osèrent attaquer le prince d'Orange, et dire en chaire qu'il n'avait ni Dieu ni conscience^. Les magistrats sentirent qu'il fallait céder pour un temps ; ils permirent la tenue d'un nouveau synode à Middelbourg
1. Il faut dire à Thonnear de plusieurs théologiens, consultés à ce sujet par le comte Jean de Nassau, qui déplorait ces tendances et qui se flattait d'agir sur l'esprit populaire par une décision des ministres, qu'ils établirent dans leur réponse que ces traités devaient être sacrés et inviolables.
3. a Les plus hardis l'appelaient publiquement athée dans la chaire et Taccusaient de n*avoir ni foi ni loi... Il est certain qu'il avait toutes les peines du monde à se soutenir contre cette cabale dévote. » (Jean de Witl, Mémoires^ iii« partie, ch. l»»". )
(mai et juin 1581), qui aggrava les formulaires d'excommunication et les censures. Guillaume lui-même, après avoir énergiquement, mais vainement protesté contre la violation des traités, après avoir manifesté sa réprobation de toutes les manières, par ses actes, par ses paroles et par ses écrits, finit par garder le silence. Il laissa passer loin de lui ce souffle de haîné ; il souffrit ces violences qu'il détestait, mais qu'il ne pouvait plus arrêter.
Cependant, le. duc d'Anjou se préparait, avec plus d'ardeur que de réflexion, à venir prendre possession de sa nouvelle souveraineté. Il rassemblait, à grand bruit des troupes, se formait un cortège de jeunes et brillants seigneurs; il savourait à l'avance ses triomphes aux Pays-Bas dans les applaudissements des courtisans et les vers des poètes * ; il partait enfin de Château- Thierry à la tête de quatorze mille hommes; il s'avançait vers Cambrai, que le prince de Parme tenait depuis un an bloqué. A l'approche du duc d'Anjou, Tarchiduc Mathias, qui portait depuis la pacification de Gand le vain litre de gouverneur général, déposa entre les mains des états les pouvoirs qu'il avait reçus d'eux sans en avoir fait aucun usage, et rentra en Allemagne. Alexandre Farnèse leva le siège de Cambrai ; les Français y entrèrent, le 18 août 1581; la ville, qui avait
1. Voir, entre autres, les églogue? de Ronsard et les Œuvres poétiques et chrétiennes de G.-D. Sallnste, seigneur Du Bartas, prince des poètes français. Genève, 1632.
beaucoup souffert de la disette, les reçut avec transpon; elle étourdit de ses acclamations son libérateur.
Depuis la mort de don Juan d'Autriche, Alexandre, fils de Marguerite d'Autriche et d'Ottavio Farnèse, prince de Parme, commandait seul aux Pays-Bas, pour le roi d'Espagne. Ce grand capitaine s'était formé, comme le prince d'Orange, à la cour et dans l'intimité de Charles-Quint, son aïeul; comme Guillaume, il y avait développé de profonds instincts politiques. Chargé par Philippe II, qui commençait à entrevoir la séparation définitive des provinces bataves, de ramener du moins à Tobéissance la totalité des provinces wallones, dont une partie considérable tenait encore pour le prince d'Orange, Alexandre Farnèse tâchait d'atteindre ce but, par des moyens entièrement opposés à ceux qu'avaient employés ses prédécesseurs. Au lieu de continuer à fouler ce pauvre pays, dépouillé, ruiné, dépeuplé, réduit à la famine, poussé au désespoir par la terreur . religieuse et les exactions des hommes de guerre, U cherchait à le relever par la justice, à le gagner au roi par la douceur et par la clémence. Il avait rétabli dans ses armées une stricte discipline, se montrait envers le peuple humain et généreux, et savait attirer les grands par des concessions, par des caresses, par des magnificences, tout en fomentant sous main les jalousies qui divisaient de temps immémorial la noblesse wallone et la noblesse flamande, et que venaient de
raviver les querelles de religion \ Il avait fini par obtenir du roi le rappel des soldats espagnols et allemands, que les états wallons demandaient pour prix de leur soumission, et il ne faisait plus la guerre qu'avec un petit noyau de troupes italiennes, autour duquel il était parvenu à former une excellente armée, levée dans le pays. Aussi ses progrès, quoique moins rapides que ne |e souhaitait Philippe, avaient-ils été continus. Assuré de tous les éléments catholiques dans la population, maître de la campagne et des côtes, il commençait l'attaque des grandes villes. La venue du duc d'Anjou, à la tète d'un corps de troupes nombreux que l'on croyait appuyé par les armées du roi de France, arrêta soudain les progrès de Farnèse; Il se retira devant un ennemi dont il n'avait pas calculé la force, lai laissa prendre Cateau-Cambrésis et quelques autres places. L'extrême joie des populations, à la nouvelle d'un secours inespéré, répandait au loin, en les exagérant, le bruit des succès du duc d'Anjou. Le prince d'Orange le pressait d'en assurer les effets, d'entrer vivement en Flandre pour y joindre l'armée des états, et pour livrer ensemble une bataille au prince de Parme. La vanité du duc d'Anjou eût été flattée assurément de se mesurer avec un si illustre capitaine, mais les gentilshommes qui servaient dans son armée en qualité de volontaires, et qui ne s'étaient engagés, selon l'usage du temps, que
1. Presque toute la noblesse wallone restait catholique ; une partie de la noblesse flamande, au contraire, avait enibrassé la Réforme.
pour la délivrance de Cambrai , s'ennuyaient déjà et brûlaient de rentrer dans Paris pour y jouir de leur gtoire facile. Ils exigèrent impérieusement leur paye, se dispersèrent en un clin d*œil, et laissèrent le duc à peu près seul, dans Timpossibilité de rien entreprendre.
Un autre souci d'ailleurs que celui d'affranchir les Pays-Bas tenait au cœur du duc d'Anjou; une autre ambition le sollicitait, plus conforme à sa nature, c La fumée d'amour ou d'état le portait outre-mer \ > Il se flattait de bâter, par sa présence à Londres, les négociations de son mariage avec Elisabeth, et de lever tous les obstacles à son union avec la vestale couronnée.
Depuis bien des années déjà, des négociations pour cette alliance étaient ouvertes entre les deux cours. C'était la reine Catherine qui en avait çu la première pensée. Elle avait promis de grandes récompenses à l'ambassadeur de France, s'il parvenait à y disposer la reine d'Angleterre. On était résolu à tout céder sur l'article de la religion. On joignait à ce projet celui de rétablir Marie Stuart sur le trône d'Ecosse, et de l'y maintenir sous l'influence réunie de l'Angleterre et de la France; de telle sorte que dans ce plan semblaient se rencontrer, par une combinaison heureuse, les vœux des protestants et les intérêts des catholiques. Emporté par les événements, ce plan fut repris en 1579, à la sollicitation du duc d'Anjou; et, la reine Elisabeth ayant répondu,