‹ Histoires des commencements de la république aux Pays-Bas, 1581-1625;Chapitre 19 sur 71 · LaPise · texte numérisé non relu

LaPise

selon sa méthode, en termes ambigus qui permettaient d'espérer, François de Valois, suivi de quelques domestiques seulement, avait paru subitement à Greenwich, où se trouvait Elisabeth. Surprise, mais non courroucée de ces façons françaises, flattée sans doute d'une aussi galante aventure, ta reine avait ooï le prince sans ' témoins, et, à la suite d'un long téte-à-téte, elle avait fait délibérer en son conseil la question du mariage. Les choses en étaient là lorsque le duc d'Âiijou entra dans Cambrai. Alors, Henri III, jugeant le moment favorable, envoya une ambassade solennelle à Londres. Déjà Ton s'occupait à régler les articles du contrat et les formalités de la célébration religieuse; c'est alors que le duc d'Anjou, après avoir envoyé le peu qui lui restait de troupes se joindre à l'armée des états, passa en Angleterre.

Pendant trois mois, il s'y amusa ou plutôt on l'amusa en des fêtes et des divertissements de toute sorte. La reine vierge, comme on nommait alors Elisabeth, se plaisait aux jeunes empressements du fils de France, et surtout aux inquiétudes qu'ils éveillaient dans le cœur de ses favoris. Des promesses, des présents, des anneaux avaient été échangés. Le mariage ne paraissait plus douteux. Sainte-Aldegonde lui-même, envoyé par les états au duc d'Anjou pour presser son retour aux Pays-Bas, écrivait au prince d'Orange que la reine s'était trop avancée pour pouvoir reculer désormais. On fit dans le Brabant des réjouissances publiques pour

célébrer cette union imaginaire. Les députés des états et le prince d'Orange se rendirent à Flessingue pour attendre le prince plus de six semaines avant son arrivée. Deux fois Guillaume et le prince d'Espinoy s'avancèrent en mer à sa rencontre, sans qu'il parût. A la fin, pourtant, lassé des interminables délais d'Elisabeth et pensant que son inauguration comme souverain des Pays-Bas ferait quelque impression sur l'esprit de cette reine capricieuse, le duc d'Anjou partit de Londres, le 1" février 1582. Elisabeth, pour continuer son jeu, voulut l'accompagner jusqu'à Gantorbéry. Elle lui fit compter une somme considérable, lui donna ses vaisseaux pour le transporter aux Pays-Bas, le chargea d'une lettre adressée au prince d'Orange qui témoignait pour lui de l'intérêt le plus vif, et le fit escorter par cent gentilshommes des plus qualifiés de sa cour, entre autres par son favori, le comte de Leicester, à qui elle persuadait qu'elle sacrifiait à Tamour une union qu'elle ne sacrifiait en réalité qu'à la prudence.

Le 10 février 1 88 2, le duc d'Anjou débarquait à Flessingue, où il fut reçu avec de grands honneurs. La rigueur de la saison l'obligea de se rendre à pied à Middelbourg, où l'attendaient cinquante beaux navires, qui le conduisirent en triomphe par TEscaut jusqu'à Anvers. C'était là que devaient s'accomplir- les cérémonies de l'investiture. Elles furent splendides, dignes en toutes choses de l'opulence de cette cité fameuse, que la guerre appauvrissait sans l'épuiser, el qui tenait à paraître de-

vant son jeune souverain dans lout l'éclat de ^sa magnificence traditionnelle. Vingt mille bourgeois armés, superbement vêtus, se rendirent à quelque distance de ïa ville, au-devant du duc d'Anjou, et le conduisirent avec solennité jusqu'à une estrade dressée près de la citadelle, sur laquelle on avait placé un trône et où l'attenàaient debout les députés des états. Le chancelier de Brabant lut au prince, en flamand d'abord, puis en français, les conditions auxquelles on le reconnaissait comme souverain ; il lui présenta le livre des Évangiles. François de Valois, levant la main, jura, selon les anciennes formules, qu'il serait fidèle aux lois du pays ; € qu'il ne gouvernerait pas suivant sa volonté, mais suivant le droit et la justice^ » Une longue acclamation répondit à ce serment; le duc d'Anjou fut salué duc de Brabant et marquis du Saint-Empire. Le prince d'Orange, en sa qualité de premier baron de Brabant, s'avança alors; il plaça sur les épaules du duc le manteau de velours cramoisi doublé d'hermine ; sur sa tête, le chapeau des anciens ducs^; le bourgmestre lui remit les clefs d'or de la ville que le duc lui rendit aussitôt, en le priant de les bien garder. Les députés des états, le conseil, tous les magistrats, tous les officiers de

1. <t C'est là un exemple remarquable/ dil Leclerc (Histoire des Provinces-Unies), que rien n*est moins assuré que les lois par les serments des princes. »

S. On raconte que, le prince d*0range s'apprêtant à attacher l'agrafe du manteau : « Laissez-moi faire, lui dit le duc en le repoussant, je l'attacherai si bien moi-même, qu'il ne m'échappera pas. »

guerre et de paix, défilèrent devant le trône; les hérauts crièrent largesse^ et le nouveau souverain fit sa joyeuse entrée par la porte de l'Empereur. Il marchait sous un dais en drap d'or que portaient les principaux de la cité; il s'avançait lentement, suivi des confréries de

l'arc, de l'arbalète et de l'arquebuse, qui lui formaient

une sorte de garde du corps, à travers une foule de peuple, accourue des campagnes pour voir ce fils de France qu'on lui annonçait comme un libérateur. Assise sur le char d'alliance, la Pucelle d'Anvers vint au-devant de lui avec ses compagnes; les rues étaient tendues d'étoffes précieuses et de belles tapisseries; les fenêtres et les balcons pavoises, ornés d'emblèmes, de devises ingénieuses ^ ; le canon des remparts, les salves de la milice et les allègres volées des cloches flamandes retentissaient incessamment; l'air était ébranlé de cris de joie.

Le 15 du mois suivant, l'exercice de la religion romaine, suspendu à Anvers depuis huit mois, à la suite de troubles survenus à l'occasion des cérémonies extérieures du culte, y fut rétabli; on remit en liberté les évêques de Bruges et d'Ypres, depuis trois ans prison-

niers. Le magistrat fit une proclamation pour rendre aux catholiques l'église de Saint-Michel et la libre pratique de leur-religion^ à la seule condition qu'ils abju-

1 . Les médailles frappées à celle occasion représenlenl, d'an côté, Feffigie du prince, de i*aulre, un soleil levant qui dissipe des nuages, avec cette légende : Fovet et disent il.

reraient le roi d*Espagne, et qu'ils prêteraient serment de fidélité au duc de Brabant.

Les réjouissances commencées le jour de la joyeuse entrée continuaient à Tenvi dans Anvers; tous les cœurs étaient à la joie, à l'espérance, lorsqu'un coup inopiné vint jeter l'alarme, et réveilla brusquement les appréhensions, les méfiances qui s'étaient un moment étourdies dans l'ivresse des festins, des danses, defe spectacles : le prince d'Orange fut assassiné.

L'édit de proscription de Philippe avait produit son effet ^ La cupidité et le fanatisme s'armaient dans l'ombre. Assurés de l'impunité, alléchés par la promesse des faveurs royales, des meurtriers rôdaient, épiant l'occasion, la main sûr le poignard, le pistolet caché dans la ceinture. Un homme de la Biscaye, Juan Jauireguy ^, caractère hardi, esprit crédule, les devança tous, et le premier se laissa poussera l'exécution. Ce jeune homme, âgé de vingt-trois ans, était commis dans la maison d'un banquier espagnol établi à Anvers, nommé Anastro, dont les affaires depuis quelque temps allaient mal, et qui se voyait sur le point de faire banqueroute. Un compatriote d'Anastro, Jean d'Isuncho,

1. Ce han ou édit de proscription, publié le 1 5* mars 1 580, promettait à celui qai ôterait la vie au prince d'Orange une récompense de vingtcinq mille écus d'or, outre des lettres d'anoblissement si l'assassin était roturier. (Gachard, Correspondance de Guillaume le Taciturne.)

S. Le nom de Jaureguy se trouve fréquemment dans la Biscaye; le chef de guérillas qui se rendit fameux pendant la guerre de Tindépendance dans les sierras de Guipuscoa, sous le nom d'El Pastor, s'appelait Gaspard Jaureguy.

l'un des nombreux agents de Philippe aux Pays-Bas , lui conseillait, pour rétablir son crédit, de faire un coup d'éclat; il l'exhortait à sauver son honneur, en rendant au roi et à la religion catholique un service mémorable : en tuant ou en faisant tuerie prince d'Orange. Anastro, qui était a grand ennemi des hérétiques ^ >, goûta la proposition et conclut le marché avec Jean d'Isuncha, qui lui promit, de la part du roi, quatre-vingt mille ducats, une commanderie en Espagne, et lui remit une lettre signée de Philippe, qui le recommandait aux magistrats dans le cas où, le coup venant à manquer, il tomberait aux mains de la justice. Mais, comme Ânastro ne se sentait pas la main aussi ferme que son cœur était cupide, il chercha pour l'exécution du meurtre un . bras plus assuré. Son teneur de livres, Antoine Venero, s'en excusa; son commis, Jaureguy, plus zélé catholique, après avoir consulté un religieux de l'ordre des Jacobins, nommé Zimmerman, qui l'approuva fort et lui promit, s'il succombait, la gloire du martyre, se prépara à cette action, devenue sainte à ses yeux, par le jeûne et par la prière.

Il ne s'agissait plus que de choisir une circonstance favorable. De concert avec son maître Anastro, Jaureguy décida d'attendre l'occasion d'une fé(e au palais du prince d'Orange, afin d'y pouvoir entrer plus librement, dans la foule des serviteurs. Le 18 mars, jour

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