‹ Histoires des commencements de la république aux Pays-Bas, 1581-1625;Chapitre 20 sur 71 · Strada · texte numérisé non relu

Strada

anniversaire delà naissance du nouveau duc de Brabant, Guillaume donnait en son honneur un banquet. Jaureguy passe toute la matinée en oraison. Il entend la messe^ reçoit la communion, se couvre de reliques; puis, ayant caché sous son vêtement un pistolet et un poignard, bu un verre de vin de Malvoisie pour se remettre du jeûne, il se glisse dans le palais, à la faveur de sa petite taille ^ et de la langue flamande qu'il parlait avec facilité, et se mêle aux gens de service. Le prince d'Orange dînait en nombreuse compagnie : son fils Maurice, ses neveux, sa femme, sa sœur, la comtesse de Schwartzbourg , les comtes d'Egmont, de Laval, de Hohenlohe, le chevalier de Bonnivet, un grand nombre d'autres seigneurs et de gentilshommes étaient assis à sa table, dont il faisait les honneurs avec une courtoisie que la joie publicjue, qu'il partageait, rendait plus affable encore que de coutume. A l'issue du repas, comme il sortait de la salle, entouré d'un groupe de convives, et qu'il s'arrêtait sur les premières marches de l'escalier pour montrer au coipte de Laval une tapisserie qui représentait, avec une vérité. effrayante, des .scènes de l'inquisition d'Espagne, Jaureguy s'approche et lui tend un placet. Jamais Guillaume ne se détournait de quiconque implorait son secours ;

1. W. Uerrle, dans une lettre adressée à lord Burgley, 20 mars 1582 (Groen van Prinsterer, lr« série, supplément), dépeint ainsi Jaureguy : c A person of small stature and less représentation, of face pale dra'wing to a black melancholic colour. »

il prend le placet des mains du traître et se met à le parcourir. Alors, Jaureguy, par un mouvement rapide, lire son pistolet, se pousse vers le prince, lui applique le canon sous Foreille droite, fait feu; la balle traverse la mâchoire. Guillaume, tout étourdi du coup, chancelle. Soutenu par les serviteurs qui Tentouraient, il est porté à sa chambre. 11 n'était pas encore revenu à lui, que son assassin avait cessé de vivre. Bonnivet et les autres gentilshommes, témoins de l'attentat, s'étaient jetés sur Jaureguy et l'avaient percé de leurs épées. Les hallebardiers du prince l'avaient achevé. Le jeune Maurice, le fouillant aussitôt, avait saisi sur lui des papiers qui faisaient connaître son nom, sa profession, son pays, les motifs et les complices de son crime.

La rumeur de l'événement se répand dans la ville. Avant qu'on ait pu connaître aucun détail, le peuple» qui croyait le prince d'Orange tué, s^écrie que c'est de la main des Français. Le matin même, ils avaient assisté à la première messe célébrée dans l'église de Saint- Michel, rendue au culte. Les Noces de Pari^ sont présentes à toutes les imaginations. Les protestants ne mettent pas en doute que ce premier coup ne soit, comme le meurtre de Coligny, le signal du massacre. Sans perdre de temps, la milice prend les armes ; chaque quartier ferme ses grilles, chaque rue tend ses chaînes. On arrête tous les Français que Ton rencontre. Les plus animés d'entre le peuple courent, la pique et

la torche à la main, vers Tabbaye de Saint-Michel, où demeure le duc d'Anjou, en proférant d'horribles menaces. Le duc, qui se préparait à sortir pour assister à UQ tournoi, est saisi d'un trouble extrême K II envoie en toute hâte supplier le prince d'Orange de l'arracher à ces furieux. Guillaume fait un effort, et trace d'une main faible quelques lignes qu'il fait porter par Sainte-Âldegonde au bourgmestre et au commandant . de la milice pour leur dire que l'assassin est connu, que les Espagnols, et non les Français, ont commis le crime. Â la voix du magistrat, et surtout à la nouvelle que le prince d'Orange existe, ïe peuple s'apaise. L'orage se détourne de l'abbaye de Saint-Michel et va fondre sur la maison d'Anastro; mais celui-ci n'a pas attendu l'événement et s'est dérobé par la fuite.

Cependant, la blessure de Guillaume, qui n'avait pas d'abord été jugée mortelle et qui s'était cicatrisée promptement, se rouvrit. Persuadé de sa fin prochaine, Guillaume se préparait à la mort. Oubliant ses vives souffrances pour ne songer qu'à la patrie, il exhortait tous ceux qui l'approchaient à ne pas rompre avec la France ; il leur recommandait la fidélité à leur serment, l'obéissance au duc d'Anjou, c prince débonnaire, disait-il, et le plus propre à les protéger. > Il veillait à la sûreté du duc. Son àme, prête à paraître devant

1. Il avoua plus tard « que de sa yie il ne fut plus dévot qu'en ce moment, croyant sa dernière heure venue. x> ( Le Petit, Grande Chronique des Pays-Bas,)

Dieu, s'interrogeait elle-même et scrutait sa glorieuse vie. Il demandait avec émotion au îninistre Villiers, qui l'assistait, comment il rendrait compte au souverain juge de tant de sang versé dans la guerre : digne angoisse d'un cœur aussi bon qu'il était grand ; scrupule, regret unique d'une àme forte et douce, où jamais la piété humaine n'avait été outragée.

Pendant tout le temps que la vie de Guillaume parut menacée, l'inquiétude publique n'eut pas de trêve ; la population entière était à genoux. Nuit et jour, les églises retentissaient de prières et de sanglots. Le jeune, les pénitences, les expiations et les larmes assiégeaient le Irône de Celui qui tient en sa main la vie des hommes. Enfin, un cri de joie s'élève : Guillaume était sauvé. Le médecin Botalli, attaché au duc d'Anjou, avait eu l'idée, pour arrêter l'hémorrhagie, dont on ne parvenait pas à se rendre maître, de faire tenir auprès du prince plusieurs personnes, qui se relayaient sans interruption et tenaient le doigt appuyé sur sa veine ouverte. Ce moyen avait réussi. Dès que le prince

d'Orange fut en état de se soutenir, il voulut aller au temple pour remercier Dieu, pour se retrouver encore une fois au milieu de ce peuple qu'il aimait, et qu'il avait cru ne jamais revoir. Le 15 mai, on rendit, à Anvers, do publiques actions de grâces pour sa convalescence. Les transports de la foule, qui se pressait sur ses pas, remplirent son cœur d'une douce émotion. Toutefois, à partir de ce jour, il resta convaincu que la vie ne lui

était rendue que pour peu de temps, et que le fer des assassins ne s'éloignait pas de sa poitrine.

La fureur du peuple contre Jaureguy et ses complices s'était cependant assouvie. Anastro était hors d'atteinte, il avait gagné Calais ; mais le teneur de livres Venero et le moine Zimmerman avaient été pris; ils confessèrent la connaissance qu'ils avaient eue du crime \ et en subirent la peine. Le corps de Jaureguy fut trainé sur une claie par le peuple jusqu'à la place du Marché. Le bourreau le coupa en quatre, et chacun des morceaux fiït suspendu au-dessus de Tune des portes de la ville, où il demeura jusqu'à la prise d'Anvers par le duc de Parme, Alors, les jésuites recueillirent solennellement ses os et les présentèrent comme des reliques à la vénération des fidèles^. C'était justice : Jaureguy était un confesseur de leurs maximes; il mourait victime de sa docilité à leurs enseignements ^.

i. Zimmerman déclara qu'il avait cru qu'on ponrait tuer le prince en bonne conscience, puisqu'il était proscrit par ordre du roi. (Brandi, liv. xiii.)

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