Strada, t. IV, liv. xvi
Une dernière tentative échouée encore acheva d'ôter tout courage aux habitants d'Anvers. Un vaisseau colossal, une espèce de citadelle flottante, que Ton construisait à grands frais depuis six mois, avec laquelle on se flattait de forcer le pont, et que Ton avait pompeusement nommée Fin de la guerre^ se trouva, par sa pesanteur et sa dimension, impossible à manœuvrer. Le premier jour qu'on essaya de le mettre à flot, il alla échouer dans le sable auprès d'Ordam, et son équipage ayant été forcé de l'abandonner, il tomba aux mains des Espagnols qui s'en réjouirent fort et l'appelèrent Carangiamaula ^ .
Cependant, à mesure que les espérances s'abattaient, la disette se faisait plus senlir dans Anvers. On entrevoyait déjà avec angoisse les horreurs prochaines de la famine. La populace criait et voulait qu'on capitulât. C'était depuis longtemps l'avis des plus riches entre les bourgeois et même celui de Sainte-Aldegonde. Dès le mois de novembre de l'année précédente, la construction du pont étant déjà fort avancée, Farnèse avait invité ceux d'Anvers 5 se soumettre au roi. Accusant le prince d'Orange des maux infinis de la guerre, il les assurait de la clémence de Philippe et promettait de leur accorder tout ce qui serait raisonnable. Mais ces offres avaient
1. Groqnemilaine. Ceux d'Anvers, après qu'il eul échoué, le nommèrent Dépense perdue, (Strada, t. IV.)
été repoussées. Les magistrats avaient répondu avec dignité que le prince d'Orange n'était pas l'instigateur de la guerre ; qu'il n'en fallait accuser que la tyrannie espagnole ; que tout ce qui avait été entrepris contre elle l'avait été du consentement parfait de toutes les provinces. Cette fois ce fut Sainte-Aldegonde qui rouvrit les négociations. Les conditions modérées accordées à Gand, à Bruxelles, à Malines qui venait de se rendre (1 9 juillet 1585), lui donnaient l'espoir d'en obtenir de meilleures encore pour Anvers. Le prince de Parme se montrait, dans les pourparlers, animé de sentiments généreux. Il entrait dans sa politique d'être facile sur tous les points, hormis un seul sur lequel il ne voulait rien céder : le rétablissement de la religion romaine. Pour le calviniste Sainte-Aldegonde, c'eut été en d'autres temps une clause inadmissible. Mais, soit qu'il fut ébranlé par les clameurs de la multitude, soit plutôt que son àme fatiguée ne s'ouvrît plus aux inspirations de la foi ni aux conseils hardis du désespoir, il se résigna et signa, le 18 août, un an après le commencement du siège, la capitulation de cette puissante ville d'Anvers ; il rendit ce dernier boulevard de la liberté belgique que le prince d'Orange avait confié à son honneur. Ojn ne pouvait pas dire que les conditions du prince de Parme fussent rigoureuses. Il donnait l'amnistie générale et se contentait d'une rançon de 400,000 florins. La ville conservait ses libertés commerciales. La citadelle, que le peuple avait démolie, ne devait être reconstruite que
pour un temps, Farnèse s'engageant à la faire raser le jour où la Hollande et la Zéelande rentreraient dans robéissance. En revanche, le prince de Parme exigeait que toutes les églises fussent rendues au culte catholique, seul autorisé désormais; que tous les prêtres, tous les ordres religieux fussent rappelés et rétablis dans leurs anciennes possessions, il accordait cependant aux réformés la faveur de demeurer quatrç ans encore dans la ville pour mettre ordre à leurs affaires et disposer de leurs biens comme ils T entendraient; mais ceux-ci ne voulurent point user de cette grâce ni supporter la vue de leur vainqueur. Trois jours après la signature de la capitulation, ils assistèrent en commun à un dernier et mélancolique service; et quand Farnèse entra triomphant dans Anvers (30 août 1585), toute la population protestante, parmi laquelle on comptait les citoyens les plus honorables, les marchands les plus riches, les artisans les plus industrieux de la ville, s'en était éloignée pour toujours. Ils passaient en Angleterre et en Hollande, où ils portaient avec eux des éléments de prospérité dont les Pays-Bas catholiques ne tardèrent pas à sentir vivement la perte ^ .
En apprenant la -reddition d'Anvers, le roi d'Espagne se livra aux transports d'une joie immodérée. Ce froid et taciturne Philippe, à qui les victoires de Saint-Quen-
1. Le plus grand nombre de ces protestants alla s'établir à Amsterdam, déjà très-florissante, et qui devint, par Textinction du commerce d'Anvers, la première ville marchande des Pays-Bas.
lin et de Lépanle n'avaient pas arraché un signe de satisfaction, parut hors de lui. La nouvelle lui avait été apportée pendant son sommeil. Aussitôt Philippe, sautant à bas de son lit, courut, sans songer même à prendre un vêtement, jusqu'aux appartements de sa fille, l'infante Isabelle-Eugénie, et, frappant à la porte à coups redoublés, il s'écriait comme en délire : « Anvers est à nous, Anvers est à nous ! »
La récompense de Farnèse ne tarda pas. Le comte de Mansfeld avait reçu à l'avance pour lui les insignes de l'ordre de la Toison^d'Or; il n'attendit pas qu'on fut entré dans Anvers pour les lui remettre. La cérémonie de la réception s'accomplit avec une solennité qu elle tirait de la grandeur même du lieu où elle était célébrée, car ce fut précisément sur ce pont mémorable qui valait à Farnèse la possession d'Anvers, les faveurs de son roi et les applaudissements de toute la chrétienté. Immédiatement après la cérémonie, un banquet fut dressé sur une table qui occupait toute la longueur du pont. Farnèse, comblé d'honneurs, y fut servi par le comte d'Egmont et par le duc d'Arschoot : c'était jouir, sous sa forme la plus sensible, de l'abaissement des Pays-Bas, qu'il faisait rentrer dans la servitude. La prise d'Anvers, Tune des premières villes wallones révoltées contre Philippe et la dernière qui fùi restée fidèle à l'Union, était en effet un événement décisif. S'il n'eut pas, quant à l'Union elle-même, les suites qu'en attendait Farnèse, il eut ce résultat immense qu'il ramena la Belgique tout
entière à l'orthodoxie romaine. Les jésuites, que Farnèse tenait en grande estime ^ , et qu'il rétablit partout dans leurs biens, dans lei^irs églises et dans leurs collèges, accomplirent cette œuvre à la fois religieuse et politique. Habiles à combiner les intérêts de la papauté avec les coutumes, les privilèges et les intérêts locaux ; à intéresser la jeunesse par un enseignement brillant, par une morale flexible et tout individuelle; tout-puissants sur les classes populaires auxquelles ils donnaient l'instruction gratuite, ils firent en très-peu de temps, d'un pays déjà plus qu'à moitié conquis à la Réforme, le pays le plus catholique du monde.
Autant la joie de la prise d'Anvers parut immodérée dans les rangs des Espagnols, autant l'irritation fut excessive dans les Provinces-Unies. Les accusations réciproques, les récriminations de toute espèce se firent entendre. Les États de Hollande, qui avaient promis, si la ville tenait trois mois encore, de mettre en campagne une armée de dix-neuf mille hommes pour la secourir, accablaient ceux d'Anvers de reproches. Anvers, à son tour, accusait tout haut Amsterdam, sa rivale, d'avoir favorisé les lenteurs de Treslong et d'avoir vendu des matériaux. de siège au prince de Parme. On ne voulait pas croire que les habitants eussent été véritablement
1. Le prince de Parme avait obteinu de Pliiiippe II qu'on donnât anx troiipes de terre et de mer des aumôniers jésuites; il disait que c'étaient les seuls auxquels on pût se fier entièrement, les auir » prêtres n'étant que trop souvent infectés d'héréçie.
réduits à la famine, parce que les magistrats, pour ne pas décourager le peuple, avaient maintenu le blé au taux ordinaire. Mais le plus fort de la colère publique vint tomber sur Sainte-Aldegonde, qui le premier avait ouvert les négociations et qui avait eu le tort de stipuler pour lui-même des conditions plus favorables que celles qu'il obtenait pour ses coreligionnaires \ Lorsqu'il demanda aux États l'autorisation de se rendre en Zéelande où il avait des biens, il lui fut défendu de paraître dans aucun lieu des Provinces-Unies, et comme il s'y rendit malgré cette défense, on le fit gardera vue dans sa propre maison et on lui interdit de communiquer avec qui que ce fut, même par lettres. Cette rigueur, qui nous parait outrée envers un homme qui avait rendu de si grands services à la République et qui ne pouvait être soupçonné que de faiblesse, n'était alors qu'une mesure de prudence bien motivée; les pratiques du prince de Parme étaient actives aux Pays-Bas ; il savait employer à ses fins l'admiration qu'il inspirait à Sainte- Aldegonde. L'ami du prince d'Orange venait de publier un livre où il célébrait le génie, la clémence, la bonne foi de Farnèse; dans ce même livre il professait la
maxime : qu'il n'était pas permis à des sujets chrétiens de prendre les armes contre leur prince, et il conseillait
1 . Sainte-Aldegondt) avait obtenu de Farnèse la faculté de garder ses biens à perpétuité sur le territoire d'Anvers, tandis que les autres réformés étaient obligés de disposer des leurs dans l'espace de quatre années .
à la Hollande et à la Zéelande, où il avait encore par sa grande doctrine beaucoup d'autorité sur les consciences, de se souniettre au roi d'Espagne, e; si Ton pouvait obtenir quelque liberté de religion \ » Celui qu'on appelait naguère le questeur des gueux {quœstor œrarius ghemiorum)^ lui qui reprochait à Guillaume ses ajournements et qui raillait sa lenteur, il préconisait aujourd'hui les avantages de la paix, il reconnaissait les droits de Philippe.
Quelques mois après la reddition d'Anvers, le comte de Leicester abordait en Zéelande (19 décembre 1885). A peine rendu à La Haye, il reçut de l'assemblée des ÉtatS'-Généraux le stadhoudérat général, les Tonctions de capitaine et d'amiral général des Provinces, avec des pouvoirs supérieurs à ceux qu'il tenait de la commission royale. Déjà Leicester, tout enivré de ce pouvoir suprême, montrait par ses discours qu'il en abuserait. Il rejetait dédaigneusement les instructions qu'on lui présentait selon l'ancien usage ; il exigeait des États, qui avaient la faiblesse de plier devant ces prétentions insupportables, qu'on lui laissât la faculté d'adjoindre au conseil d'État, outre les deux gentilshommes anglais qui, en vertu du traité, y avaient droit de vote, un membre à son choix pour chacune des provinces de