‹ Histoires des commencements de la république aux Pays-Bas, 1581-1625;Chapitre 36 sur 71 · Strada · texte numérisé non relu

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l'Union ; il poussait Finsolence jusqu'à prétendre que les votes de la majorité ne rengageraient point et qu'il en agirait après qu'on les lui aurait soumis ainsi que bon lui semblerait, lorsqu'il apprit, à son vif déplaisir, que les États de Hollande et de Zéelande, moins complaisants que les États-Généraux, se mettaient en garde contre ses usurpations et que Maurice de Nassau était investi par eux du titre de stadbouder. Barneveldt avait décidé cet acte de politique nationale. Pendant le temps de sa mission en Angleterre, son esprit pénétrant avait jugé le caractère de Leicester et deviné les desseins d'Elisabeth. Avertis par lui, les États de Hollande s'étaient hâtés de donner à Maurice, avec le titre de stadbouder, de capitaine et d'amiral de la Hollande, les pouvoirs qu'avait possédés son père et une autorité capable de tenir en respect la souveraineté de l'Anglais. Le 14 octobre 1585, Maurice avait prêté serment entre leurs mains. Il était le premier stadbouder qui tint uniquement d'eux ses pouvoirs. Par la nomination deltfaurice, les États de Hollande exerçaient le premier acte officiel de leur souveraineté républicaine. Cependant, afin de ne donner à Leicester aucun prétexte de se plaindre, Maurice consentit, ainsi que les stadhouders de Frise et d'Utrecht, à recevoir de lui ses provisions, et ils lui rendirent les honneurs dus au stadhoudérat général. Mais on s'aperçut bientôt que toute modération et toute prudence deviendraient inutiles avec un homme aussi peu capable de réflexion que Leicester. Sa pré-

sence dans les Provinces-Unies, loin de donner au gouvernenoent l'unité et de maintenir Taccord dans TÉtat, ne fit qu'accroître les divisions, brouiller et gâter toutes choses. Jaloux à l'excès de Maurice, Leicester, qui affectait un grand zèle contre les catholiques, avait été accueilli avec une extrême faveur par le parti des théologiens intolérants, naguère si hostiles au prince d'Orange. Ceux-ci persuadaient aux multitudes que le nouveau gouverneur était envoyé par la Providence pour faire ce que Guillaume, trop mol et trop tiède, n'avait pas fait ; qu'il allait redresser tous les abus, mettre fin à la domination des magistrats qui n'écoutaient pas les avis des ministres de Dieu et qui retenaient pour eux seuls les bienfaits d'une révolution faite par le peuple. Bien que Leicester ne fut pas un grand politique, il comprit qu'il pouvait se servir de ces fanatiques contre le parti des États, du prince Maurice et de Barneveldt, unis alors dans la commune pensée de refréner ses ambitions. Il entretint les espérances des ministres par son assiduité aux prêches et sa fréquente participation à la cène, leur fit espérer les dépouilles du clergé catholique ; il leur permit de s'assembler à La Haye (20 juin 1586) en synode national, sans l'autorisation des États; de dresser un plan de gouvernement ecclésiastique qui ne laissait presque aucun droit aux magistrats dans l'élection des ministres; de poursuivre de leurs vexations non-seulement les catholiques, mais les luthériens; d'écarter enfin, ce qui était pour eux l'objet

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principal, de la communion évangélique tous ceux qui refuseraient de souscrire à leur profession de foi. Il travailla de la sorte à fortifier ce parti calviniste populaire dont les provinces orientales, Utrecht en particulier, où Leicester établit sa résidence^ devinrent bientôt un foyer actif. Ainsi appuyé, Leicester ne garda plus de mesure. Sans plus se soucier ni du conseil d'État ni des droits et privilèges du pays, il rendit des ordonnances arbitraires, pernicieuses au commerce et à l'industrie ;

donna les charges, les emplois et même le commande^ ment des troupes nationales à des Anglais ; il altéra les monnaies, mania à sa guise les deniers publics à l'aide d'une chambre particulière des finances, dont il fit trésorier un certain Ringault, sa créature^ Aux représen** sentàtions des États et du Conseil, il répondait par des insolences nouvelles; il affectait de ne tenir nul compte < de ce tas de négociants obscurs, tout couverts de la poussière des boutiques ; j» il nommait à la charge de premier bourgmestre d'Utrecht un Flamand, Gérard Prouning, homme débauché, capable de tous les méfaits ; il faisait chasser par ses soldats quatre-vingts des principaux citoyens de la ville d'Utrecht, sans en donner d'autres motifs si ce n'est qu'ils étaient dangereux. Les chaires évangéliques approuvaient ces violences.

Pendant ce temps, les troupes de Leicester n'éprouvaient que des échecs. A la tète de nouveaux renforts arrivés d'Espagne, le prince de Parme poussait ses con-

quêtes. Maitre de TEscaut par la prise d'Anvers, il lui restait à s'emparer du cours de la Meuse et du Rhin ; dans ce dessein^ il assiégeait et prenait Graves (7 juin 1586); peu de jours après, Yanloo, Battenbourg et Megem avaient le même sort. Se portant ensuite sur les domaines de Tarchevéque de Cologne, Ernest de Bavière^ attaqué par les troupes des États, Farnèse prenait d'assaut la ville de Nuys, fameuse dès le temps de la guerre de Civilis contre les Romains et réputée invincible depuis sa résistance à Charles le Téméraire. Quelques succès insignifiants de Leicester, entré lui-même en campagne dans le mois d'août, ne réparaient point ces pertes considérables. Il reprenait, à la vérité, Doesbourg et forçait les Espagnols à lever le siège de Reinsberg, mais Zutphen et Hulst lui résistaient, et, revenu à La HayOi où les remontrances des États de Hollande, qui demandaient qu'on fit le procès à Ringault et qu'on remit le stadhoudérat d'Utrecht au prince Maurice, lui causèrent beaucoup.d'ennuis; il annonça tout d*un coup son départ pour l'Angleterre, où l'appelait l'ouverture du Parlement qui allait juger la reine d'Ecosse, exprimant le désir que Maurice de Nassau raccompagnât dans son voyage. Cette proposition déplut fort aux États. Barneveldt, qui venait d'être nommé Avocat de Hollande, les exhortait à se tenir en garde ; il insinuait que l'on réservait peutêtre en Angleterre au prince Maurice le sort que subissait son frère en Espagne ; il réprésentait tout ce qu'il y avait à craindre des garnisons anglaises et surtout des

Irlandais catholiques, à qui Leicester avait donné la garde des places principales\ En conséquence, les États passèrent une résolution pour déclarer qu'en des circonstances aussi graves le prince Maurice ne pouvait s'éloigner des Pays-Bas. Dans une assemblée extraordinaire, tenue à La Haye le 6 février 1587, ils le nommèrent gouverneur général en l'absence de Leicester. Les plaintes, les accusations réciproques de Leicester et des Etats, fatiguaient les oreilles delà reine d'Angleterre. En proie depuis quelque temps aux graves soucis que lui causait l'affaire de Marie Stuart, alarmée des préparatifs de Philippe II, songeant peut-être déjà à la nécessité de lui sacrifier quelques jours les confédérés pour obtenir la paix, elle s'irritait de ce surcroît d'embarras qui lui venait des Provinces-Unies. Une première fois, à l'arrivée de Leicester en Zéelande, quand les États-Généraux lui avaient décerné une souveraineté absolue, elle avait témoigné un vif mécontentement et s'était plainte, pensant qu'on cherchait ainsi à l'engager plus avant que sa volonté dans les affaires des États, qu'on donnât à son vassal un pouvoir qu'elle n'avait pas cru devoir prendre pour elle-même. Aujourd'hui, elle écoutait avec une impatience hautaine les

1 . L'apparition de ces Irlandais demi-nus, armés d'arcs et de flèches, montés snr des écbasses, qui parlaient une langue que personne n*entendait et mangeaient Je la chair crue^ parait avoir fait «ne impression très-vive sur les peuples policés des Pays-Bas. {Leqlerc, t. Iw, p. 129.)

députés des États, venus vers elle pour se plaindre des actes inconstitutionnels de Leicester et pour lui offrir de nouveau une souveraineté qu'elle se sentait moins que jamais en mesure d'accepter. Elle les taxait d'ingratitude et leur disait en termes amers : e; Que l'on aurait beau parcourir le globe tout entier, jamais on ne trouverait de peuples si bizî^rres, si difficiles à traiter, et d'États si mal avisés que ceux dès Pays-Bas. » Cependant, comme dans son propre conseil le grand trésorier Burleigh parlait très-haut contre Leicester, elle n'osa pas le soutenir complètement et elle envoya aux Pays-Bas un homme de grande maturité, sir Thomas Sackwill, pour examiner les griefs réciproques. Pendant ces pourparlers, les événements ne montraient que trop combien les défiances des États étaient fondées. La ville de Gueldre, capitale de la province de ce nom, était vendue aux Espagnols pour 36,000 livres (4 juin 1587) par le commandant de la garnison anglaise ; le fort de Wouwe, près de Berg-op-Zoom, un autre fort situé vis-à-vis de Zutphen, et la ville de Deventer leur étaient livrés par les commandants papistes, Stanley et Yorck, que Leicester y avait mis contre l'avis des États. A Utrecht, Prouning, outré d'avoir été exclu de l'assemblée des États-Généraux, le sénat, composé de partisans aveugles de Leicester, et le stadhouder Niewenaar, jaloux du prince Maurice, formaient une ligue qui ne tendait à rien moins qu'à briser l'Union par la constitution d*une assemblée séparée des États d'Utrecht, de Gueldre et

d'Over-Yssel. Dans la Frise et dans la province d' Utrechl, les prédicants ne cessaient d'exciter le peuple à la désobéissance aux États : ils tenaient des synodes, des assemblées politiques dans lesquelles ils accusaient Tindifférence du gouvernement pour la réformation, et envoyaient de leur propre chef une requête à Elisabeth pour la supplier d'avoir compassion de \* Église af^ lligée\ On saisissait enfin des lettres de Leicesterà son secrétaire Junius, qui révélaient aux États le Secret de toutes ses perfidies.

La prise du fort de TÉcluse (14 juillet 1587) et la prise de la ville de Gueldre livrée par un Écossais exaspèrent les esprits. Le favori d'Elisabeth, revenu d'Angleterre à la tète de sept mille hommes d'infanterie et de cinq cents cavaliers, n'avait cependant pas osé, pour défendre l'Écluse^ affronter les troupes de Farnèse. La découverte d'une grande conspiration qu'il tramait pour se saisir de la personne du prince Maurice, de Barneveldt et du comte de Hohenlohe, plusieurs entreprises sur la liberté des villes de Leyde, d'Enkhuisen, d'Amsterdam, également révélées aux États avant l'exécution, achevèrent de le perdre dans l'opinion. Le peuple, qui avait accueilli sa venue comme il avait fait naguère de celle du duc d'Anjou, commençait à murmurer qu'elle

1. La requête des ministres, signée le âS avril 1587> se terminait ainsi t a Venez au secours de Jésus^Christ, qui, , comme on réfugié, se jette avec ses enfants entre vos bras, implorant votre protection. » j(BRAIfDT, liv. XIV.)

aurait une fin pareille ; le comte de Hohenlohey lieutenant de Maurice, dénonçait tout haut les usurpations de Leicester et refusait de lui obéir. Bientôt son séjour aux Pays-Bas lui devint aussi désagréable qu'il était odieux aux États. Il sentait le pouvoir échapper de ses mains, sa popularité s'avanouir ; sa vie même ne lui paraissait pas en sûreté ; il lui tardait d ailleurs de rafiermir par sa présence son crédit ébranlé dans l'esprit d*Ëlisabe(h. 11 prit donc congé des États, et, comme le rapport de Sackwill lui était de tout point défavorable, Elisabeth, qui s'apercevait enfin que Leicester n'était pas l'homme qu'il fallait pour conduire sagement et mener à bien ses projets sur les Provinces-Unies, lui commanda de donner sa démission (17 décembre 1587). C est ainsi que la République, après tant de princes désirés, appe* lés, éprouvés et rejetés, e; lassée de chercher un maitre et de n'en trouver point \ » recouvra enfin, pour ne plus la perdre, la libre possession d'elle-même.

La conduite des États, de Barneveldt et de Maurice de Nassau avait été à la fois si ferme et si prudente, ils avaient agi avec tant de mesure, ils avaient su metire avec tant d'évidence de leur côté le bon droit, qu*il.s étaient parvenus à détourner de la République les dangers dont la menaçaient les cabales du favori d'Éljsa-

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