‹ Histoires des commencements de la république aux Pays-Bas, 1581-1625;Chapitre 37 sur 71 · Gbiiisibr, t. V · texte numérisé non relu

Gbiiisibr, t. V

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belh, sans offenser cette reine et sans qu'elle pût s'en prendre à eux de la confusion dont s'était couvert le représentant qu'elle s'était choisi. Aussi avait-on été très-surpris et très-indigné, aux Pays-Bas, en apprenant que la reine d'Angleterre négociait avec Philippe II, et en voyant le roi de Danemark, d'accord avec Elisabeth, venir s'offrir sans y être convié comme médiateur entre les Provinces-Unies, l'Angleterre et l'Espagne. Une paix séparée de la reine d'Angleterre avec Philippe aurait été pour la République la certitude de sa ruine ; car cette paix funeste ne pouvait manquer d'avoir pour condition première, ou bien la cessation de tout secours qui livrait les Provinces-Unies, dans un moment où la France était hors d'état de les assister, au ressentiment d'un maître plus puissant et plus courroucé que jamais, ou bien le partage des provinces entre Philippe et la reine. Cependant les États ne s'abandonnaient pas un instant au sentiment de ce danger et de leur faiblesse. Ils ne cédèrent ni aux sollicitations du roi de Danemark, ni aux promesses ni aux menaces d'Elisabeth, qui usait de tous les moyens pour les attirer dans les négociations, ni aux représentations de celles des provinces qui croyaient pouvoir, sous les auspices de l'Angleterre, entendre à un arrangement où le maintien de la religion évangélique et des privilèges serait garanti, et ils refusèrent d'envoyer des plénipotentiaires à la conférence de Bourbourg (mai 1887), qui s'ouvrait entre les envoyés du duc de Parme et ceux

d'Elisabeth. Cette fermeté inébranlable dans Faititude de la République vis-à->is de ses ennemis et de ses alliés a d'autant plus droit à Tadmiration, qu'en ce moment-là même les Provinces-Unies, travaillées à Tintérieur par les factions, étaient troublées sur tous les points par les séditions des troupes anglaises. L'acte de renonciation du comte de Leicester, signé le 6 décembre 1887, n'avait été apporté aux Pays-Bas que le l'*" avril 1888. Durant tout cet intervalle, les troupes anglaises refusèrent d'obéir aux ordres du conseil d'État e^ du prince Maurice, disant ne connaître d'autre serment que celui qu'elles avaient prêté à leur capitaine général. Les garnisons de presque toutes les places fortes de la Hollande et du Brabant se mirent en révolte ouverte; celle de Gertruydemberg entrait en pourparlers avec les Espagnols. Maurice fut contraint de mettre le siège devant Medemblik, Tune des principales villes de la Nord-Hollande, où Théodore Sonnoy, l'un des plus anciens insurgents au temps du prince d'Orange, •mais qui s'était laissé séduire par Leicester, se tenait enfermé. Enfin, la Zéelande tout entière, à l'exception de Middelbourg soutenue par le gouverneur de Flessingue, proclamait ouvertement la rébellion. L'approche de plusieurs bâtiments de guerre anglais, dont les intentions furent très-suspectées, fit craindre qu'Elisabeth ne fomentât toutes ces séditions pour se rendre frauduleusement maîtresse des Provinces dont elle n'avait pas voulu accepter la souveraineté. On alla jusqu'à dire

que ràmiral anglais n'était venu ainsi à Timproviste que pour enlever Maurice, et celui-ci jugea prudent de se retirer à bord des vaisseaux deTÉtat qui mouillaient dans TEscaut.

Les plaintes du prince Maurice à la reine Elisabeth, le désaveu que fit cette reine de la sédition des troupes anglaises, qui cependant ne s'était pas faite sans qu'elle en eût connaissance et sans qu'elle eut songé à en profiter, mais surtout la publication de Tacte de renonciation de Leicester et la défense d'Elisabeth à ses troupes de rien faire sans le commandement des Etats, mirent heureusement fin à ces troubles avant que l'ennemi en put tirer avantage. Sur ces entrefaites, les conférences de Bourbourg, plusieurs fois quittées et reprises, conduites avec la plus profonde dissimulation par Elisabeth, traînées en longueur par le prince de Parme dans Tunique dessein d'amuser la reine et de donner au roi Philippe le temps d'achever ses préparatifs de guerre, étaient rompues avec éclat. Vmvincihle Armada prenait la mer (juillet 1588). On n'essayait plus de faire croire que cette immense escadre n'avait d'autre destination que de protéger le commerce des Indes. La bulle de Sixte-Quint, qui publiait une croisade contre l'hérétique Elisabeth et conférait à Philippe II la souveraineté de l'Angleterre, avait paru. Ce prince ne cachait plus le dessein de remettre sous sa loi ce royaume usurpé par la fille d'Anne de Boleyn*

Le génie de Sixte-Quint avait ravivé dans Tàme du

monarque espagnol toute l'intrépidité des espérances premières. Il y suscitait de nouveau le zèle divin ; il y attisait le feu des convoitises sacrées. Intimement unis par un pacte qui liait en eux la double vie spirituelle et temporelle du genre humain, armés de toutes les forces visibles et invisibles devant lesquelles tremblent les hommes, Sixte-Quint et Philippe II marchaient ensemble à une entreprise gigantesque, et telle qu'Alexandre ni César n'en avaient jamais pu rêver de semblable. Ils allaient tenter d'imposer aux nations un même joug, à la fois divin et humain ; ils aspiraient à voir tous les peuples courbés sous un même sceptre, prosternés aux pieds d'une même idole; ils espéraient former un double mais unique frein pour la chair et l'esprit; ils voulaient que dans l'immense univers, dans cet univers agrandi chaque jour par l'inquiétude des désirs humains, le silence se fit afin qu'on n'y entendît plus retentir que deux échos, l'Escurial et le Vatican, se renvoyant perpétuellement l'un à l'autre le glas funèbre des libertés mortes. Et tout semblait conspirer à l'accomplissement de ce vaste dessein \ L'orthodoxie latine et la royauté castillane qui s'en était faite le champion, après avoir ployé, reculé devant les agressions de l'esprit protestant, reprenaient partout l'avan-

1. « Ce fut lors, dit d'Aobigné, que commença parmi la société le TocaÉIe nouveau du grand dessein, que l'Église catholique ne doit avoir qu'un pasteur et un roi, à quoi le titre de roi catholique conviait tons les chrétiens. »

tage. L'Espagne, un moment entamée, avait rétabli clans son sein l'intégrité de la foi ; l'hérésie avait disparu ; , depuis dix-huit années déjà l'Inquisition n'en découvrait plus trace. Maîtresse du Portugal dont elle supplantait la fortune maritime, elle s'avançait, le crucifix à la proue de ses navires, vers des contrées merveilleuses, vers des îles embaumées, toutes ruisselantes d'or et de pierreries, qui s'ouvraient comme par enchantement à la voix de ses saints. Avec les richesses de ces mondes nouveaux où le doigt de Dieu lui traçait de nouveaux empires, elle entretenait, elle renouvelait incessamment les armées et les flottes qui ramenaient à son obéissance les sujets révoltés de son antique domination. Les rois convertis du Japon, que la foi transportait à travers les mers dans la capitale du monde romain pour recevoir du saint Pontife les insignes de la chevalerie chrétienne, admiraient en passant, dans les ports du roi catholique, les voiles déployées de l'escadre invincible. L'Angleterre tremblait. La royauté française était aux abois. Menacée dans son existence par les am- Wtions factieuses des grands, elle se voyait attaquée jusque dans son principe par les docteurs d'un droit nouveau qui la subordonnaient, les uns au sacerdoce, les autres au peuple assemblé ^ ; et déjà le roi Philippe, laissant impunément souffler dans ses États ce

1. Voir les ouvrages du cardinal Bellarmin, ceux de Hotman», les décrets de la Sorbonne, les délibérations des États de Blois, les sermons de Jean Boucheri etc.

vent (le doctrine qui n'effleurait pas même son trône abrité par l'Église, s'apprêtait à ramasser le sceptre des Valois abattus. Déjà la ténacité de son esprit recréait l'unité de la Foi et de l'Empire ; déjà il gouvernait en pensée l'Italie, la France, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne et les Indes sans limites, comme de vastes provinces de la monarchie universelle. Mais telles n'étaient pas les vues de Dieu. Par une de ces rencontres très-rares, par un de ces concours heureux des accidents du sort et des conseils de la prudence humaine, qui sont la joie, de l'historien et le triomphe du philosophe, la redoutable conspiration de Sixte-Quint et de Philippe II fut déjouée. L'ouragan qui dispersa l'Armada, l'hydropisie qui tua Farnèse, plus que tout, le saut périlleux qui fit du roi protestant dé Navarre le roi catholique de Paris, et celte inspiration du péril commun qui serra l'un contre l'autre les trois peuples menacés de l'Angleterre, de la France et de la Hollande, sauvèrent la liberté. Le protestantisme resta debout pour contenir les ambitions de Rome; les nationalités furent ' maintenues par le patriotisme hollandais ; et dans leur sein se prépara, s'élabora peu à peu cette admirable diversité d'éléments religieux, civils et politiques, cette variété heureuse de culture, d'où se dégage aujourd'hui sons nos yeux l'unité supérieure de la société européenne. •

L'angoisse causée en Angleterre et dans les Pays-

Bas par les armements de Philippe avait été extrême. L'allégresse y fut générale et s'éleva vers Dieu en de grandes et solennelles actions de grâces* Le péril commun, auquel on venait d'échapper par une entente mutuelle et par la protection visible de la Providence, devint un Hen entre deux peuples religieux et réfléchis. Les projets de vengeance qu'Elisabeth forma presque aussitôt contre TEspagne, la mort de Leicester (14 septembre 1588), dont Timpertinente conduite avait été la principale occasion de discorde^ achevèrent le rapprochement. Â Texception de Gertruydemberg, que le prince Maurice canonna sans la pouvoir réduire et qui fut définitivement vendue aux Espagnols par son commandant Wingfield (10 avril 1589), toutes les autres villes où les garnisons anglaises s'étaient révoltées rentrèrent dans le devoir, et tous sujets de plaintes furent apaisés.

Bientôt un nouveau succès remporté sur Farnèsevint augmenter le bon espoir qui dissipait peu à peu dans les Provinces-Unies l'inquiétude et l'affliction auxquelles elles s'étaient abandonnées après la mort du prince d'Orange. Le duc de Parme fut forcé de lever le siège deBerg-op-Zoom. C'était la dernière ville restée aux États dans le Brabant ; par sa position, elle commandait le Brabant, la Flandre, la Hollande et la Zéelande ; Fai^ nèse tenait à honneur de la réduire. A peine remis du trouble que lui avait causé le désastre de l'Armada, dont la cour de Madrid rejetait sur lui la faute, il était venu

à la tête de toule son armée, forte de 30,000 hommes, assiéger la place (S4 septembre 1588). Mais bientôt les sorties vigoureuses de la garnison anglaise, la présence du prince Maurice et de Barneveldt, qui animaient tout et pourvoyaient à tout, ôtèrent au duc de Parme l'espoir de s'en rendre maître par la force ; alors il voulut essayer xi y pénétrer par la ruse et se laissa tromper par la feinte trahison de deux Écossais qui, d'accord avec le prince Maurice et le commandant Willoughby, s'offrirent à introduire les Espagnols et les firent tomber dans une embûche où beaucoup perdirent la vie. La mortification que ressentit le duc de Parme et la maladie qui commençait à miner ses forces le déterminèrent à lever le siège.

Dans Tété qui suivit, Farnèse reçut du roi Philippe l'ordre d'entrer en France à la tète de son armée. Vers le milieu d'août 1590, laissant le gouvernement des Pays-Bas au comte Ernest de Mansfeld, il passait la frontière, joignait le duc de Mayenne à Lizy, marchait avec lui droit sur la capitale et forçait Henri IV d'en lever le siège. Mais les maladies qui ravageaient ses troupes et le refus que firent les villes françaises de les recevoir contraignirent bientôt le duc de Parme à rentrer aux Pays-Bas où il ne ramena que le tiers de son armée. Son éloignement s'y était fait sentir comme il l'avait prévu. Le vieux comte de Mansfeld n'était capable de lutter ni contre l'ardeur militaire de Maurice ni contre la sagesse politique de Barneveldt. L'ascendant

immense de ce dernier, habilement déguisé sous les dehors les plus simples, sa main ferme et souple, qui savait conduire toutes choses sans se montrer, ses conseils dont la grande expérience de Guillaume avait estimé la justesse et qui maintenant s'appliquaient à diriger le premier essor des talents de Maurice, n'avaient pas tardé à produire des effets sensibles. Sous son heureuse influence, les États-Généraux, qui, dans la dernière année du gouvernement de Leicester, s'étaient constitués en assemblée permanente, pourvurent à toutes les lacunes que laissait dans l'administration et dans la législation la suppression des fonctions de gouverneur général. Par un ensemble de mesures bien combinées, ils rétablissaient la régularité dans le service de TÉtat. Un ordre parfait dans l'administration et dans les finances mettait le gouvernement à même de continuer la guerre avec vigueur sans fouler le pays. Le chiffre des troupes ayant été réduit et mis en rapport avec les revenus de la République, leur paye était assu-

rée et répartie avec équité entre les différentes provinces. Par l'exactitude apportée dans ce3 payements, les États se voyaient en droit d'exiger des officiers une discipline sévère. On avait fixé des indemnités en faveur des villes et des campagnes qui auraient eu à souffrir de la licence des troupes, et l'on était parvenu de la sorte à rétablir une si bonne harmonie, que le cultivateur ou l'artisan, au lieu de redouter, comme par le passé, la présence des soldats, la souhaitait, parce que,

loin de lui porter préjudice, elle rendait plus facile et plus lucrative la vente des produits de son travail.

Après qu ils eurent pourvu à une meilleure organisation des troupes de terre, les États s'occupèrent à donner à la nnarine une organisation plus forte et plus complète. Us créèrent pour la généralité un grand Conseil d'amirauté, sous la présidence du prince Maurice, et cinq conseils particuliers subordonnés au Conseil général, qui eurent leur siège dans les principales villes maritimes : à Amsterdam, à Rotterdam, à Middelbourg, à Horn et à Doccum \ La durée des fonctions des membres de ces Conseils fut fixée à trois ans, comme celle des membres du conseil d'État. Ils étaient chargés de pourvoir à la construction, des navires et à l'équipement des flottes de la République, à la levée, à Tentretien des matelots, à la perception des droits de convois, de douanes et de péage. La Hollande avait jusqu'alors entretenu en mer trente-huit bâtiments de guerre; la Zéelande en avait douze, la Frise dix-huit, avec un nombre égal de navires sur les canaux et sur les rivières, destinés à protéger la navigation inté-^ rieure. Le Conseil de l'amirauté accrut ce nombre de

1. Cette création d'un Conseil général de l'amirauté exerça la plus heureuse influence sur le développement de la marine dans la République, en donnant une direction uniforme et une impulsion plus forte aux opérations, divisées jusque-là, des différentes provinces. La présidence de ce conseil accrut notablement la puissance du prince Maurice.

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huit bâtiments de guerre et de vingt pinosses ^ de soixante à cent tonneaux, destinés spécialennent à protéger contre les pilotes de Dunkerque la marine marchande et les bâtiments pécheurs qui avaient beaucoup à en souffrir.

Dans le même temps, la puissance du prince Maurice prenait un accroissement considérable. Après la mort de Villers, tué devant Gertruydemberg, le stadhoudérat d'Utrecht fut réuni dans sa personne à celui de Hollande et de Zéelande (février 1590). L'élévation de son cousin germain, avec lequel il était étroitement uni d'amitié, au stadhoudérat de Gueldre etd'Over-Yssel, étendit son influence; la prise deBréda (4 mars 1590), qui remit en sa possession l'une des principales villes de son patrimoine, parut une nouvelle marque des faveurs que lui réservait la fortune. Un singulier stratagème Tavait rendu maître de la place. Un batelier hollandais affectionné à la maison de Nassau, qui vendait des tourbes dans la ville et qui en fournissait la garnison espagnole, ayant remarqué la négligence avec laquelle se faisait la visite des barques, vint trouver le prince Maurice et lui proposa d'introduire de ses gens jusque dans Tintérieur de la citadelle, par le moyen d'une cachette qu'il pratiquerait sous ces tourbes. Maurice fut tenté par cette aventure. Après avoir consulté

1 . Les pinasses étaient des vaisseaux bas ou demi-galères (|ai marchaient également à la voile et à la rame. Leclerc, y. I, p. 149.

Barneveldt qui Tapprouva, il en confia Texécution à un homme de tête et de main^ le capitaine Héraugières. Celui-ci avant fait choix de soixante-dix soldats et de quelques chefs éprouvés de la garnison du fort de Nortdam, situé à une lieue environ de Bréda, il les fit sortir du fort pendant la nuit (26 février) et monter dans la barque^ où ils se blottirent comme ils purent sous une épaisse couche de tourbe. La barque^ prise par les glaces» avançait à peine et mit quatre jours entiers à remonter jusqu'à Bréda» La rigueur du froid était excessive, et Teau qui entrait par les fentes du bateau incommodait singulièrement les pauvres soldats, qui se tenaient accroupis ou couchés à fond de cale sans oser faire un mouvement. Comme on approchait du château, l'officier du poste vint selon Tusage visiter la barque. A ce moment, Tun des gens de Héraugières, le lieutenant Hathias Held, fut pris d'une toux violente, il pensa qu'il allait trahir la cachette, et, ne pouvant retenir sa toux, il passa son poignard à Tun de ses camarades et lui commanda avec une tranquillité parfaite de le tuer. Le détachement de la vie était si général à cette époque chez ce peuple, tout entier à la conquête de sa patrie et de sa liberté, qu'il y inspirait de ces résolutions dont l'héroïque simplicité nous étonne; Il ne fut pas nécessaire cependant d'obéir à Mathias Held. Le patron de la barque couvrit sa voix en faisant un grand bruit avec la pompe, feignant qu'on prenait eau. L'officier qui faisait la visite n'entendit rien, et, comme la garnison

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manquait de chauffage, les soldats s'empressèrent d'ouvrir récluse, s'employèrent eux-mêmes à tirer le bateau, par le passage obstrué de glaçons, jusque dans Tenceinte du château ; puis ils se mirent en devoir d'enlever la tourbe. Ils en prirent une si grande quantité qu'ils touchaient déjà au plancher sous lequel se cachaient les gens d*Héraugières, quand le patron de la barque détourna leur attention. Simulant une grande fatigue, il sut leur persuader qu'ils avaient assez travaillé, leur distribua quelque monnaie pour aller boire, et, sorti du château avec eux, il s'évada et alla, comme il avait été convenu, avertir le prince de Maurice du , succès de Tentreprise. Sur ces entrefaites, la nuit était venue. Vers les onze heures, pendant que tout dormait, Héraugières sort de la cachette avec ses gens. Il surprend les sentinelles et les tue. Le commandant Lanzavecchia n'était pas dans le château ; il s'était laissé attirer dehors par une feinte attaque de Maurice sur Gertruydemberg. Une centaine de soldats qu'il avait laissés à la garde de son fils, éveillés à l'improviste, se défendent mal ; la garnison de la ville, composée de 500 Italiens environ, entendant l'alarme, prend la fuite; Héraugières, maître du château, ouvre les portes au comte de Hohenlohe qui arrivait avec l'avant-garde du prince. Cette entreprise singulière n'avait pas coûté la vie à un seul homme. Héraugières fut nommé gouverneur de Bréda; Maurice confia au brave lieutenant, Mathias Held, le commandement du fort de Nortdam.

Comme les États rapportaient à Barneveldt l'honneur de toutes leurs entreprises, ils lui firent présent d'une grande cdupe en vermeil sur laquelle étaient gravés les' principaux événements de la prise de Bréda. Cette aventure était dans le goût du temps et fut extraordinairement célébrée ^ .

L'année suivante fut plus heuseuse encore pour Maurice. Profitant de la confiance qu'il avait inspirée aux États, il les décida à reprendre l'offensive. Rentré en campagne à la tête d'une armée petite en nombre mais où il avait su relever déjà l'esprit militaire et resserrer la discipline, il marcha rapidement de succès en succès et jeta au loin le premier éclat de cette renommée qu'il s'était juré d'ajouter à la gloire de son père "^, et qui bientôt devait le mettre au premier rang entre les héros de son siècle ^.

L'armée du prince Maurice ne comptait pas plus de

1. a On no trouva gaère d'entreprise plus difficile et plus hardie qoe celle-là, ni exécutée avec autant de constance et de conduite dans toute l'antiquité. » Leclerc, liv. yui.

2. Le prince Maurice, passionné pour l'honneur de son nom, et jaloux de conserver, d'accroître, s'il se pouvait, la gloire de son père, avait pris pour cachet emblématique un tronc d'arbre coupé à moitié de sa hauteur d*où sortait un scion vigoureux avec cette devise : « Tandem fit surcuius arbor. »

3. a Après moi, disait Henry IV, il n'y a pas de plus grand capitaine que le prince Maurice. » Maurice, à qui on demandait un peu plus tard quel était le premier homme de guerre de son temps, répondait : « Spinola est le second. »

huit mille hommes d'infanterie et de deux mille chevaux ; mais elle était composée tout entière de volontaires qui rivalisaient d*aTdeur à se signaler sous le commandement d'un jeune chef, prompt, hardi, impatient de gloire. Les soldats étaient bien équipés, bien payés, abondamment pourvus de munitions et de vivres. Une excellente artillerie, servie par des matelots, donnait d'ailleurs à cette petite armée une force solide. Pour toutes les opérations militaires, le prince Maurice était assisté d'un conseil de guerre et de plusieurs commissaires députés dans son camp par le conseil d'État, auxquels il devait soumettre ses plans de campagne \

Laissant de côté les grandes villes dont le siège lui aurait coûté un temps précieux, Maurice, qui cherchait dans la rapidité des mouvements le succès de la guerre, attaque, avec une vivacité inaccoutumée jusque-1^ dans les armées hollandaises, plusieurs forteresses importantes dans le Brabant et s'en rend maître. Puis, comme on s'attendait à le voir attaquer Gertruydemberg, il tourne subitement par le Véluwe et paraît devant Zutphen, capitale de la Gueldre, qu il savait mal défendue. Il jette un pont sur TYssel, canonne le château avec

i . Ces commissaires avaient à peu près le même office que celui des Provéditeurs de Venise ; ils devaient conseiller, mais surtout surveiller le général. La sagesse de Barneveldt, qui fut constamment nommé commissaire auprès de Maurice, évita lès chocs qui pouvaient si aisément se produire en de tels rapports, et sa présence au camp, loin de nuire à Fautorité de Maurice, servit à l'affermir en la montrant toujours approuvée et soutenue parles États-Généraux »

trente pièces d'artillerie, le foudroie pendant quatre jours et le force à capituler (30 mai). Sans perdre un moment, le soir même il embarque son artillerie, l'amène devant Deventer qu'il assiège des deux côtés de la rivière, et, après l'avoir battu quelque temps en brèche, il fit donner l'assaut. Au bout de peu de temps le comte Hermann de Berghes, son cousin germain, qui commandait la place, est forcé de capituler, avouant avec naïveté son étonnement en disant « qu'il n'eut pas cru que les gueux (c'est ainsi qu'il appelait encore l'armée des États) eussent pu amasser tant de forces. »

Au bruit des progrès de Maurice, le duc de Parme, qui venait de rentrer aux Pays-Bas, s'apprête à marcher contre lui. Mais des obstacles de tous genres l'arrêtent. L'argent manquait aux Pays-Bas depuis l'expédition de l'Armada et les projets de Philippe II sur la France. Avec l'irrégularité dans la solde des troupes, l'insubordination avait reparu; les mutineries éclataient. Farnèse , mal obéi , ne peut pas rassembler plus de 7,000 hommes, avec lesquels il vient attaquer le fort de Knodsembourg, que Maurice avait fait bâtir sur la rive droite du Wahal, à l'opposé de Nimègue, et qui incommodaîtfort la ville. Maurice accourt; il rencontre, dans un passage étroit, une troupe de cavaliers espagnols envoyés en reconnaissance et les taille en pièces ; puis, comme il approchait de Knodsembourg, il voit, non sans surprise, s'opérer la retraite de Farnèse. Le duc de Parme, mécontent de ses soldats, n'avait

pas jugé à propos d'attendre Maurice; il repassait le Wahal, couvert par un long retranchement dont on admira la prompte et savante construction, et se retirait en bel ordre vers le Brabant. De nouveaux ordres du roi Philippe le rappelaient en France ; sa santé, de plus en plus faible, l'obligeait à s'arrêter à Spa ; mais on affecta de croire qu'il masquait de ces prétextes Téclipse de son courage, et les risées du vulgaire ne furent point épargnées au génie que trompait la fortune.

Pendant ce temps, Maurice traversait le Bétuwe avec sa petite armée renforcée de troupes fraîches que lui avait envoyées le comte de Nassau ; il jetait un pont sur le Wahal et venait planter son artillerie devant les remparts de Nimègue qu'il somme de se rendre. Les bourgeois s'y refusent. Se raillant de Maurice, ils lui font dire « que la ville est pucelle et mérite bien qu'un prince jeune et galant tel que lui la courtise un peu plus longtemps avant qu'elle cède à ses poursuites. » Maurice fait foudroyer la ville. Verdugo, qui commande les troupes espagnoles, n'ose venir au secours de la place ; le peuple, favorable aux Nassau, se soulève et force les magistrats à se rendre. Maurice accorde à la garnison les honneurs de la guerre, mais il ôte à la ville une partie de ses privilèges. Non content d'y interdire, ainsi qu'à Zutphen et dans toutes les autres villes qu'il rend aux États, Texercice de la religion catholique, il se réserve pour tout le temps de la guerre le droit de nommer les magistrats dont Tèlection avait appartenu jus-

que-là aux corps de métiers. La province de Gueldre étant rentrée dans l'obéissance par la reddition de Nimègue, ' dont Philippe de Nassau, frère de Guillaume- Louis, fut nommé gouverneur, Maurice alla prendre ses quartiers d'hiver. La mauvaise saison, les pluies continuelles et surtout la maladie de Barneveldt, qui le privait de son plus ferme soutien dans l'assemblée des États et dans le Conseil, le décidèrent à rentrer à La Haye. 11 avait assez fait d'ailleurs dans cette courte campagne. En moins de cinq mois il avait pris Zutphen, Deventer, Hulst et Nimègue, sans compter beaucoup de petits forts, et Ton avait vu se voiler à son approche rétoile de Farnèse.

Le retour de Maurice en Hollande fut accueilli par des démonstrations d'allégresse et par des applaudissements inouïs. Son entrée à La Haye fut un triomphe. Plusieurs, en le comparant à Guillaume, le mettaient audessus de lui pour les talents militaires. On célébrait à l'envi sa valeur. La fierté. de son port martial, la hardiesse qui respirait en toute sa personne charmaient le peuple, qui se plaisait à y voir le présage d'une haute fortune. Un enfant, un écrivain déjà célèbre et qui devait être la merveille du siècle, Grotius, alors âgé de , huit ans, fit, sur la prise de Nimègue, des vers latins que Ton répéta partout et qui mirent dans toutes les bouches l'éloge du jeune héros et l'éloge du jeune poète \

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