‹ Histoires des commencements de la république aux Pays-Bas, 1581-1625;Chapitre 38 sur 71 · Plandite Manritio victori quotqne adestis · texte numérisé non relu

Plandite Manritio victori quotqne adestis

L'année suivante (1592), Tannée des États reprit l'offensive. Les Espagnols occupaient dans la Frise plusieurs points d'où il importait de les déloger ; Groningue, capitale de la province, et Steenwik, place trèsforte sur la frontière de rOver-Yssel, avaient arboré la croix rouge de Bourgogne ; Maurice tenait à honneur de rétablir, sou9 l'autorité de Guillaume-Louis, de Nassau, ces deux villes rebelles de son stadhoudérat. Rentrant en campagne avec le comte de Hohenlobe^ qui lui amenait quelques troupes recrutées en Allemagne, il se présenta devant Steenwik. La place était défendue par de solides remparts et par une garnison d'environ dix-sept cents hommes qui passaient pour l'élite des troupes espagnoles. Longtemps elle résista à Maurice qui battait les murs avec soixante-cinq pièces d'artillerie, et qui, au moyen d'une tour de neuf étages qu'il avait fait construire avec des mats de navires et rouler tout proche des fossés, faisait tirer à mousquet sur les rues. Les boulets et les balles ne venant point à bout de ces murailles épaisses, il fallut faire jouer la mine. Le 3 juillet, un bastion, avec tous les soldats qui le défendaient, saute en l'air et laisse une large brèche par la^ quelle se poussent les troupes de Maurice. La garnison se voit forcée de capituler. Steenwik réduit, Maurice vient devantKoeworden; il n'était pas aisé de s'en rendre maître.

Nami^ae is Cœsaream Neomagam venit in urbem; Vel potins domino Tictori plaadite Ghristo, Namqne is Manritio Neomagum tradidit arbfm.

BELA RÉPUBLIQUE AUX PAYS-BAS fil

Le comte Frédéric de Bèrgbes y commandait une forte garnison ; Verdugo, qui campait avec 10,000 hommes aune lieùedès confédérés» annonçait l'intention de secourir la place; le Parmesan lui-même, qui revenait triomphant de France où il avait fait lever le siège de Rouen et qui ne pouvait souffrir les succès de Maurice, préparait une expédition dans la j^rise. Mais la Fortune se plaisait auprès de ce jeune Nassau. Une surprise que Vèrdugo tenta de nuit sur son camp fut repoussée ; le duc de Parmie ne parut pas, et Koeworden, destitué de tout secours, fut contraint de se rendre.

' Cette nouvelle chagrina Farnèse, qui, retenu à Arrâs par l'ordre exprès de Philippe, voyait le grand objet de son ambition, la conquête des Provinces-Unies, lui échapper peu à peu et tourner à la confusion des armes espagnoles. ïl essayait de se distraire par l'activité de ses préparatifs pour une troisième invasion en France. Tout le jour à cheval, malgré de cruelles infirmités, il . passait eh revue, il animait, de sa voix éteinte parla maladie, ces vieilles bandes indomptables qui accouraient à son commandement des extrémités de l'Espagne et de l'Italie, ces troupes de lansquenets, ces régiments Wallons qu'il avait disciplinés et qui venaient, pleins d'orgueil de lui appartenir, se ranger sous sa bannière. Sa main amaigrie, qui tenait la plume avec effort, tra-* çaît incessamment des ordres militaires et marquait les* étapes de son. armée jusqu'à Paris. Il y était attendu et pour une entreprise digne tout ensemble de àon ambi-

tien, de sa foi et de son génie : le duc de Parme allait imposer à la nation française l'exclusion d'un prince huguenot, l'abolition de la vieille loi des Francs ; il allait confondre l'orgueil national, humilier toutes les classes et tous les partis en les courbant aux pieds du Saint-&ége, sous le sceptre de l'Infante catholique. Mais le mal qui minait les forces de Farnèse faisait des progrès rapides, et la mort vint plus vite qu'il ne l'avait prévu. Le 3 décembre au matin, trois cents torches funèbres s'allumèrent dans Saint-Vedast, à Tentour d'un cercueil où gisait, étendu sous un humble froc de moine, le corps inanimé de ce fameux capitaine qui avait remué le monde. On crut, et il avait cru aussi, que le poison espagnol, récemment versé dans ses veines, était cause de sa fin ; mais l'ouverture de son corps montra qu'il était atteint depuis longtemps d'un mal inguérissable. Le duc de Parme n'avait pas plus de quarante-sept ans. Il mourut pauvre pour avoir prodigué son bien au service de son maître ; calomnié, disgracié à demi, poui* avoir eu toujours l'àme haute et quelquefois la fortune contraire. Seul homme de guerre et d'État capable de lutter contre le génie et le bon droit du prince d'Orange, il se rendit indigne d'un tel adversaire par les moyens auxquels il eut recours pour se délivrer de lui. La persistance avec laquelle il suscita jdes assassins à Guillaume jette une ombre très-forte fiur sa mémoire illustre. Cet épais capuchon de bure qui s'abaisse sur les paupières dp duc de Parme ne saurait

le dérober aux sévérités de l'histoire ; il nous aidera seulement à comprendre qu'elles doivent porter, moins sur des actes accomplis dans un sentiment de foi véritable, que sur Tesprit du temps qui les inspirait. Farnèse, si grand qu'il fût, n'était pas, comme Guillaume, au-dessus de son siècle. Chez lui, comme chez tous ses contemporains, la morale découlait uniquement de la religion. Les scrupules humains étaient sacrifiés à la gloire de Dieu ; et le zèle de cette gloire, telle que la prêchaient ses plus fervents apôtres, autorisait, commandait souvent le meurtre. La sainteté du but effaçait la culpabilité du moyen. Â cet égard, la conscience de Farnèse,. soumise aux décisions d'un tribunal réputé pour ses lumières, n'était pas en désaccord avec les principaux docteurs de TÉglise romaine.

Le comte Ernest de Hansfeld succédait au duc de Parme dans le gouvernement des Pays-Bas ; et, sous le nom de Mansfeld, que son âge avancé rendait impropre à des fonctions actives, un conseil de guerre, presque exclusivement composé d'Espagnols, conduisit tout. On vit renaître alors, sous l'influence du comte de Fuentès et de don Esteban de Ibarra, commissaires récemment envoyés par Philippe et qui se rendirent toutpuissants dans le Conseil, l'esprit barbare des premiers temps de la guerre : toute la. cruauté du duc d'Albe sans son génie. Par des ordonnances renouvelées des

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plus maavais jours de la furie espagnole^ il fat interdit aux villes des provinces soumises qui tomberaient au pouvoir de l'ennemi de se racheter du pilllage, comme elles l'avaient fait jusqu'alors, par une contribotion ; on défendit rechange des prisonniers ; op dé^dara qu'on ue ferait plus aucun quartier et que Ton mettrait à feu et à sang les territoires conquis. Alors, osant de représailles, les États-Géqéraux déclarèrent à leur tour que, après un certain délai accordé aux villes et aux provinces qui voudraient rentrer dans l'Union, fA le conseil espagnol ne retirait pas ses ordonnances^ ils agiraient de la même manière. La giierre reprit ainsi| pour un temps, le caractère de férocité qu'elle avait perdu. Heureusement, les mœurs, déjà sensiblement adoucies, opposèrent une résistance invincible à ces rigueurs sau-» vages de quelques chefs ; les soldats et même les officiers refusèrent de marcher sous une loi si rude , la désertion &e mit dans les rangs de l'armée royale ; d'un autre côté, la noblesse et le clei^ wallons qui, depuis la publication des ordonnances, voyaient leurs terres saccagées par l'epnemi, crièrent très-haut ; et Ton fut contraint de rétablir les usages adoptés chez tous les peuples policés pour la rançon des biens et des hommes.

Au mois de mars de cette même année (1593), le pripce Maurice rentrait en campagne. Après avoir rrâid sous l'obéissance toutes les places de la province d'O» y^r-Yssfl, il vint, avec sept millehommes de troupes, dont

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il partageait la commandement avec la comte de Hohan*lûhe, investir Gerlruydemberg, qui avait été livrée aux Espagnols par la garnison anglaise au temps de Leiceater. La position de Gertruydemberg était très-forte et très-importante à la navigation de la Hollande. Située à la frontière du Brabant, également éloignée de Bréda, de Berghes et de Dordrecht, entre la rivière Donghe et un petit golfe appelé le Biesbosch, sur un terrain marécageux que la mer inonde à la marée haute, la ville pouvait incessamment recevoir du BecQura* Aussi Maurice se prépara-t-il à de longues opérations en rendant son camp presque aussi fort que Tétait la place. Transformant en pionniers les soldats et lea matelots de son armée, les excitant par sa présence et par des grintifications, Maurice leur fit exécuter des travaux quj rappelèrent les campements fameux des Romains ^ . Afin de réunir les différents quartiers de son camp, éloignés Tun de l'autre de plus d'une lieue et séparés par la ri^ vière, il fit jeter des ponts, construire des (ligues, 4es chaussées, élever des palissades à Tabri desquelles les soldats passaient à couvert d'une extrémité du camp à rautrre. Par le moyen d'écluses et de ces moulins à vent

1 . « L'œuvre était si grande qu'elle allait au delà de toute créance hiimaine et surmontait dô beaucoup celle de l'ennemi. C'était le plus mémorable siège qui eût été fait depuis cent ans ; et par excellence il fut appelé le siège romain. » Lapize, 4« partie. — « U fut le premier capitaine des temps modernes qui, offrant à ses soldats l'exemple des légions romaine, les fit travi^ller avet les pûuuûers. » Cbiûsier, t. IV.

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dont l'usage était général alors dans toute la Hollande et qui donnent encore aujourd'hui à ces contrées une physionomie si particulière, il fit, selon l'opportunité, retenir ou écouler les eaux ; plus de cent pièces d'artillerie furent, par son ordre, rangées en Batterie sur les retranchements et sur les redoutes qui n'avaient pas moins de quatre lieues de circuit. Du côté deBiesbosch, entre Gertruydemberg et Dordrecht, où l'on aurait pu approcher la ville par eau, Maurice établit en forme de demi-lune une longue ligne de vaisseaux de guerre joints ensemble par des câbles, au dedans de laquelle de petits brigantins faisaient la garde et couraient la nuit des bordées jusques aux portes de la vflle. Pendant qu'il cernait ainsi la garnison de Gertruydemberg et menaçait de l'affamer, les vivres et les munitions affluaient à son camp, sans que l'ennemi put l'empêcher, par une infinité de grosses barques qui venaient de la Hollande et de la Zéelande. Le marché se tenait sur ces barques; les paysans des environs, rendus confiants par la parfaite discipline que Maurice maintenait dans son armée, et qui cultivaient leurs champs et leurs jardins jusque dans l'enceinte retranchée, apportaient à ce marché leurs denrées ; ils y amenaient leur bétail « avec autant de liberté que si c'eut été dans la ville la mieux policée du monde. » Le soldat y trouvait abondamment et achetait à bas prix, comme en pleine paix, la viande, les œufs, le laitage et les légumes. La santé et la bonne humeur régnaient sous la tente ; l'obéissance n'y était pas

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moindre ; et tout allait à Thonneur du jeune chef, qui savait si bien tout prévoir et tout conduire.

Cependant la garnison, se voyant de plus en plus pressée par Maurice, qui poussait ses tranchées jusqu'aux portes de la ville, demandait instamment du secours à Mansfeld. Des ordres furent donnés pour que les troupes espagnoles quittassent la France où elles se consumaient en pure perte ; la cavalerie royale vint à Turnhout ; elle fit de fréquentés escarmouches avec les troupes des États, et, le 26 mai, Mansfeld lui-même se présenta, à la tête de plus de douze mille hommes, devant le camp de Maurice. Mais comme il le trouva beaucoup mieux retranché qu'il ne s'jj attendait et qu'il ne put pas attirer le prudent capitaine en rase campagne, Mansfeld, après plusieurs tentatives pour se frayer DU chemin vers la ville, jit dire à la garnison qu'il allait voir à la secourir d'une autre manière et se retira vers l'île de Bommel, faisant mine de vouloir attaquer le fort de Crèvecœur. Mais là encore il fut déjoué. Maurice, devinant son dessein, l'avait prévenu par un de ces mouvements rapides auxquels il avait accoutumé ses troupes. Les habitants de Gorcum et de Bommel inondaient le pays ; Mansfeld n'eut que le temps d'ordonner une prompte retraite et reprit en désordre le chemin de Bois-le-Duc. Quand la garnison de Gertruydemberg se vit abandonnée, elle capitula. Le 26 juin, après un siège de trois mois, Maurice entra dans la ville. 11 y établit comme gouverneur son jeune frère, Fré-

déric^Henri , alors âgé de neuf ans, à qui elle appartenait par héritage ; après quoi, il envoya une partie de son armée dans la Frise, et ramena l'autre avec lui en Hollande pour lui faire prendre un peu de repos.

Quelques mois après, rarchiduc Ernest, frèrioi de l'empereur Rodolphe, à qui Philippe II venait de donner le gouvernement des Pays-Bas, arrivait à Bruxelles (30 janvier 1594). Il y fut très-fété par la noblesse qui voyait» avec beaucoup de plaisir, un prince de sang allemand^ faible ^'esprit et de mœurs faciles, établi audessi^s de ces commandants espagnols, dont elle souffrait impatiemment depuis quelque temps les insolences. On était d'ailleurs très-las de la guerre dans les provinces wallonnes, et Ton se plaisait à voir dans le choix de Philippe une pensée conciliatrice* Déjà le roi d'Espagne avait témoigné aux seigneurs wallons un retour de confiance en leur rendant le gouvernement des provinces qu'ils possédaient autrefois ; la première démarche de l'archiduc confirma leurs espérances. Le 6 mai, il adressa aux ÉtatSrGénéraux de la République une lettre écrite dans les termes les plus honorables, pour leur dire que, s'il avait accepté le gouvernement des Pays-Bas, c'était uniquement dans l'espoir de terminer une guerre civile, affligeante et ruineuse, et pour rendre au pays la splendeur dont il avait joui

80U8 ses appétres les princes de la maison de Bourgogne \ Ernest exhortait les États à l'aider dans une si belle tache, en proposant des conditions de paix accep-^ tables et qu'il pût se charger de transmettre au roi Phi«lippe. Les envoyés du roi accompagnèrent la lecture de cette lettre de toutes les promesses qu'ils jugèrent le plus capables de faire impresbion sur l'assemblée. Hais les illusions qu'on s'était faites dans les provinces soumi-^ ses ne furent pas de longue durée. La réponse des États- Généraux' (17 mai) montre que jamais la République n'avait été plus assurée dans l'idée de son droit, plus confiante en la Providence, plus éloignée de toute com«* position avec l'ennemi de ses libertés. Dans cette réponse aussi ferme que fière, les États-^Généraux déclaraient nettement qu'ils estimaient contraire à leur honneur et à leur sûreté d'entrer en aucune négociation avec un prince a qui sa religion enseignait la maxime c qu'on n'était point obligé de tenir sa parole envers des hérétiques. * Ils disaient qu'on ne pouvait pas faire alliance avec une nation dont « les massacres, les incendies, les extorsions, les pillages et tant d'autres faits énormes et exécrables > avaient rendu le nom odieux à toute la chrétienté. Ils déclaraient que la République s'en remettait à Dieu seul de son salut,

1. La lettre portait pour suscription : a Aux illustres, nobles, honorables, prudents, nos chers et bien-aimés les États de Gueldre, Hollande, Zéelànde, Utrecht, Ovcr-Yssel et antres assétnblés, à Là Haye «^ Uolla^de. »

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Dans la vérité, les Provinces-Unies avaient plus d'un motif de confiance. Loin qu'il pût être question poar elles de se soumettre, il ne paraissait pas'du tout invraisemblable que les États séparés rentrassent volontairement dans Tunion. Jamais la haine contre les Espagnols, plus violente peut-être en d'autres temps, n'avait été plus intense dans les provinces wallonnes ; jamais la guerre n'y avait causé plus de ravages ; jamais la noblesse n'avait aussi amèrement senti sa faute ni porté avec plus d'indignation le joug qu'elle s'était laissé remettre après l'avoir secoué; jamais enfin on n'avait regardé avec tant d'envie ces gvsux, raillés naguères, qui formaient aujourd'hui, parce qu'ils avaient sa vouloir être libres, un État prospère et respecté. Déjà, parmi les grands, on délibérait sur les moyens de rentrer dans la confédération ; la crainte seule de ne pouvoir négocier avec assez de secret et qu'il ne se rencontrât plus dans la RépulHique, comme au temps du prince d'Orange, un homme capable de réunir les opinions divisées, apportait de l'hésitation dans les conseils et retardait les démarches ; mais on vit bien dans l'assemblée même des États, convoqués à Bruxelles par l'archiduc (31 décembre 1594), que l'idée de réunion était présente à tous les esprits. L'archiduc, en omettant d'appeler à cette assemblée la bourgeoisie des villes, dont la fidélité lui était suspecte, avait cru n'entendre que des sujets soumis du roi Philippe et se donner, en paraissant les consulter, plus de force pour repousser

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les hostilités du roi de France, qui venait de déclarer ouvertement la guerre au roi d'Espagne et menaçait les provinces wallonnes. Mais il eut bientôt lieu de regretter sa confiance. Dès la seconde séance, le duc d'Arschoot, cet ancien adversaire du prince d'Orange, qui avait tant contribué à ramener les provinces wallonnes sous l'obéissance du roi, se leva, et, dans un discours véhément dont la hardiesse fut très-applaudie par rassemblée, traça un sombre tableau de l'état du pays ; il dit les mécontentements et les plaintes du peuple ; il le montra prêt à se soulever si Ton n'y faisait droit. Il déclara que si Sa Majesté catholique, trop éloignée sans doute pour connaître le mal, continuait à livrer la nation au gouvernement oppressif des Espagnols, il faudrait bien qu'elle pourvût elle-même à sa sûreté, quitte à rendre, après coup, si bon compte au roi de ce qu'elle aurait fait, et cela à la face de toute la chrétienté, que personne n'y pourrait trouver à redire \ C'était ainsi, on ne l'avait pas oublié, que la révolte des Pays-Bas avait pris son commencement.

Ernest répondit exactement comme l'avait fait autrefois la gouvernante, en priant l'assemblée d'attendre avec patience qu'il eût pu transmettre ses vœux au roi

1. 'A quelque temps de là, le duc d'Arsehootj désespérant de voir renaître la liberté dans sa patrie, la quitta et vint s'établir dans la république de Venise : voulant du moins, disait-il, mourir parmi des hommes libres. Exemple mémorable dans son contraste avec le dévonement spontané du prince d*0range, de ces lumières tardives et vaines qui éclairent, après l'événement» les sagesses égoïstes.

Qt recevoir de Madrid la réponse ; dans le même temps, on interceptait des lettres de lui, ou l'on voyait qu'il n'avait jamais pensé sérieusement à faire la paix avec les Provinces-Unies, et qu'il conseillait au roi de réduire par la force ces obstinés hérétiques. Le conseil, en admettant qu'il fût bon, était devenu bien difficile à suivre. Depuis la mort du duc de Parme et l'abjuration de Henri IV, la face des affaires était changée. Par un brusque revirement, par une révolution véritable des esprits, la France rejetait tout à coup les opi^ nions factieuses et revenait avec entraînement à son roi. Les grandes villes apportaient à Tenvi leur soumission. La Sorbonne, l'Université, la chaire, chan-^ geaient de doctrine; les Espagnols quittaient Paris; les Jésuites étaient mis dehors (27 décembre 1894); l'absolution de Rome était en route.

Dans le même temps que la puissance de Philippe II déclinait si visiblement au royaume de France, elle subissait aux Pays-Bas et jusqu'en Espagne des atteintes sensibles. Les finances du roi étaient dans l'état le plus déplorable. Les sommes immenses qu'il avait prodiguées pour soutenir la ligue, pour attaquer l'Angleterre et pour entretenir aux Pays-Bas des armées, avaient épuisé son trésor. Il empruntait aux usuriers des sommes dont il ne pouvait pas payer l'intérêt exorbitant. Déjà, en Tannée 1887, il avait suspendu le payement de la dette; en 1894, il renouvelait cette mesure désastreuse, refusait de faire honneur aux en-

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gagements que l'archiduc avait contractés pour son service avec les banquiers de Madrid, et portait de là sorte à son crédit un coup dont il ne devait plus se re* lever. Il arriva aussi plus d'une fois que la tempête engloutit les vaisseaux qui lui apportaient Tor des Indes. Les retards qu'entraînaient toutes ces difficultés dans le payement des troupes eurent pour effet Tindis** cipline, et bientôt une insubordination complète. On s'aperçut que Farnèse n'était plus là. Avec l'organisation très-imparfaite des armées, telle qu'elle était alors, avec les éléments Iiétérogènes dont elle se composait, avec l'irrégularité du service et de la solde, l'autorité d'un chef respecté était beaucoup plus nécessaire encore qu'elle ne l'est de nos jourâ. Les commandants mis en la place du duc de Parme ne surent pas se faire obéir. Les régiments wallons murmurèrent, se plaignant que les troupes espagnoles étaient favorisées. De leur côté, les soldats espagnols et italiens, refusant de reconnaître d'autres chefs que ceux de leur propre nation, se mutinèrent à diverses reprises et finirent par entrer en rébellion ouverte. Emprisonnant leurs officiers et plaçante leur tète un chef de leur choix {elécto), les Italiens se cantonnèrent dans plusieurs garnisons du Brabant, de la Flandre, de l'Artois et du Hainaut et proclamèrent leur indépendance en se donnant le nom de République italienne; les Espagnols mutinés tinrent longtemps Dunkerque et plusieurs villes de la Picardie. Les ravages et les déprédations de ces rebelles s'éten-

daient au loin et venaient parfois narguer Tarchiduc jusqu'aux portes d'Anvers et de Bruxelles. Afin de se donner plus de force, l'une de ces républiques militaires envoya offrir ses services à Henri IV, qui ne crut pas devoir l'écouter, mais qui l'adressa au prince Maurice. Celui-ci conclut avec elle une sorte de traité par lequel il l'autorisa à demeurer à couvert dans les forts de Bréda et de Gertruydemberg, lui fit fournir des vivres et des munitions, et lui prêta même quelque cavalerie et quelque artillerie pour faire des courses sur le territoire ennemi; si bien que l'archiduc, voyant qu'il n'y avait aucun moyen de réduire par la force ces hommes déterminés, entra en arrangement et les autorisa à se fortifier dans Thienen jusqu'à ce quMIs eussent reçu jusqu'au dernier écu les arrérages de leur solde. Dans cette situation, où ils demeurèrent Tespace d'environ dix-huit mois, ils se rendirent très-incommodes et paralysèrent, par la crainte où l'on était toujours de quelque trahison, tous les mouvements des troupes royales ^ .

Sur ces entrefaites, Henri IV, qui gardait aux États une vive reconnaissance pour les secours d'hommes et d'argent qu'il avait reçus d'eux au moment le plus critique de sa lutte contre la Ligue, et aussi pour la ré-

• 1 . « La fin d'nne mutineHe était le commencement d'nne autre ; il s*en élevait plusieurs en même temps, et les propres armées du roi ne lui donnaient pas moins d'inquiétude que celles des ennemis. ' Leclebc, liv. V.

serve qu'ils avaient su garder à Tépoque de son abjuration en s'abstenant de tout blâme et même de toute expression de regret \ leur envoyait, avec le titre d'ambassadeur, le sieur de Buzanval ^, pour faire avec eux une plus étroite alliance, et il préparait avec le duc de Bouillon et le comte Philippe de Nassau une expédition dans le Luxembourg. De son côté, Maurice, entré dans la Frise, y reprenait Koeworden, forçait Groningue, et, malgré la vive résistance du parti catholique, .très-puissant dans cette ville, il y proclamait la liberté de conscience. Par la soumission des Omelands, qui suivit de près celle de Groningue, Maurice consommait la réunion^ des Sept-Provinces et rendait complète cette heptarchie dont se composa toujours, à partir de cette époque, la République des Pays-Bas.

Pour comble de disgrâce et de confusion sur le nom espagnol, il arriva vers ce temps que d'odieux attentats contre la vie de la reine d'Angleterre et celle du stadhouder furent découverts et châtiés. Un juif portugais, du nom de Lopez, établi à Londres et médecin de la cour, fut exécuté avec deux de ses complices, après avoir avoué qu'il s'était laissé corrompre par les pré-

ifBien différents en cela des autres puisances prolestantes, les États-Généraux avaient poussé le respect pour Henri IV jusqu'à recommander aux régences des villes d'empêcher que personne ne parlât en public d'une manière défavorable du roi Henri, au sujet de son abjuration.

2. C'était le premier envoyé d'une puissance souveraine auprès des États-Généraux qui eût été décoré du titre d'ambassadeur. Les Étais

furent très-flattés de xïet hommage.

sen(s et les prooiesses de Fuentè3 et d'ïharra, et qu'il leur avait promis d'empoisonner la reine. Un prêtre du diocèse de Namuir, Michel Renichon, surpris à Bréda où il rôdait déguisé en soldat, et un soldat brabançon, Pierre Dufour, de la garnison de Berg-op-Zoom, furent pendus et écartelé$ dans le cours de l'année suivante (1595), pour avoir conspiré contre la vie de Maurice et de son jeune frère Frédéric-Henry. Ce Renichon montra beaucoup de repentir, et pour le mieux témoigner, il abjura dans sa prison la religion romaine au nom de laquelle on l'avait poussé au uieurtre.. Dans §es interrogatoires, qui furent tous exactement conformes Tun à l'autre, il déclara qu'il avait été engagé par le conate de Berlaimont, au su de l'archiduc Ernest, à tuer le prince Maurice, et qu'il avait touohé à l'avaucç 200 philippedalçrs sur les 15,000 écus fixés pour sa récompense; il dit qu'on l'avait assuré, en l'excitant à se hâter, que d'autres personnes dévouées étaient déjà en route, les unes pour teyde, oii elles devaient surprendre à l'Université le prince F.rédéric-Henry, qui y faisait ses études, les autres pour différents lieux où elles avaient CQndiQissÎQn de tuer Qldenbarneveldt, le chancelier Léo*nin et le seigneur de Sainte-Aldegonde. Quant à Dufour, (m e^pprit de lui qu'il avait eu affaire à d'Assonville, et eela en la présence même de l'archiduc. Il ajoutait que cet homme infâme, le même qui avait poussé Gérard à tuer le prinee Guillaume, lui avait promis de faire dire à mn intention une mesâe dont l'efficace le feindrait

invisible aussitôt après quil aurait porté le coup \ Les délations de ces assassins chagrinèrent singulièrement l'archiduc; il crut devoir se justiGer devant les États, désavoua hautement les meurtriers, et il engagea même le comte de Berlaimont à prendre un passeport pour s'aller défendre à La Haye, dans l'assemblée des États-Généraux de la République. Mais comme ce^ lui-ci ne voulut pas s'engager à reconnaître la juridiction des États dans le cas où il serait trouvé coupable, et comme la sincérité des confessions de Renichon çt de Dufour ne semblait pas douteuse, une forte suspicion demeura dans les esprits ; ce qui, joint aux revers des armes royales, aux dissensions de son conseil et aux désappointements de tout genre qu'il éprouvait depuis sa venue aux Pays-Bas, altéra la constitution déjà tfès-faible de l'archiduc. Il fut pris d'une fièvre lente et mourut le 21 février 1595, âgé de quarante-deux ans, après avoir été pendant treize mois gouverneur de la Belgique. Fuentès, qui prit ses pouvoirs eq attendant l'arrivée d'un autre gouverneur, ne put lutter ni contre le mécontentement général, ni contre l'opinion qui voulait qu'on fît la paix avec les Provinces-Unies. Bien à Contre-cœur, et avec le secret dessein de faire avorter les négociations, il adressa aux États des propositions

nouvelles. Une députation du conseil d'État et des prin-

i. Qes attentats multipliés, dans lesquels on retrouvait toujours la inain dés prêtres ou la superstition papiste, donnèrent occasion aux États de Hollande de renouveler, en 1594, toute la rigueur des lois qu'iU aYàient rendues eu 1 585 contre les catholiques.

2â8 HISTOIRE DES COMMENCEMENTS

cipaux d'entre la noblesse, ayant à sa lête Liefveidt, chancelier de Brabant au temps du duc d'Anjou, fut envoyé à Middelbourg auprès du prince Maurice, et . l'exhorta (14 avril 1595), dans un discours plein de déférence, à mettre un lerme à la guerre. « Lorsque autrefois, dit Liefveidt, nous gémissions ensemble sous l'oppression militaire, nous nous sommes unis à vous pour lui résister, et nos communs efforts ont été suivis de succès. Déjà le roi avait cédé à nos justes plaintes ; les soldats espagnols, cause de tous nos maux, avaient . déjà quitté le pays. Une harmonie parfaite allait s'établir, quand des fautes mutuelles et la jalousie des fac-* tions rallumèrent la discorde, rouvrirent nos plaies et nous rejetèrent dans un état pire que le premier. Accablés aujourd'hui de plus grands maux, nous avons besoin d'une réconciliation avec nos frères, et nous venons demander à l'illustre Maurice, trop éclairé pour n'en pas comprendre tout l'avantage, une nouvelle, étroite et perpétuelle alliance. > Maurice entendit les députés avec une apparente satisfaction. Il convint avec eux que le voisinage, les relations anciennes et Tintérèt commun engageaient tous les Pays-Bas à s'unir pour se soutenir mutuellement de toutes leurs forces et pour défendre ensemble leur liberté. Il dit que ce qui venait de se passer en France montrait assez que la différence de religion ne devait pas apporter d'obstacles à la paix publique. Il déclara que les États-Généraux étaient disposés à traiter avec les provinces wallonnes, à une con-

dition cependant : c'est que ces provinces agiraient en leur propre nom, en vertu de leur indépendance nationale; que la paix se ferait à Texclusion des Espagnols ; que le roi de France et la reine d'Angleterre, alliés de la République, y seraient compris; et qu'enfin la première base des négociations serait l'évacuation immédiate et complète des troupes étrangères. Comme les députés du conseil d'Étal ne tenaient leurs instructions que du seul Fuentès et qu'ils n'avaient aucune mission des États, ils ne purent passer outre à des négociations entamées de la sorte, et l'on se sépara, en convenant, pour la forme, que la négociation n'était pas rompue mais suspendue, et que l'affaire serait portée, pour en avoir son avis, à la connaissance de l'empereur d'Allemagne.

Pendant l'année 1595, les hostilités continuèrent dans le Luxembourg et sur le Rhin, mais sans résultats notables et plutôt avec désavantage pour les États.

Cette année, cependant, malgré l'insignifiance des résultats obtenus par la guerre, reste mémorable pour les Provinces-Unies, parce qu'elle vit les premières entreprises des vaisseaux hollandais vers les Indes- Orientales, entreprises qui furent le commencement des grandes prospérités de la République. La fin de cette année fut marquée aussi par un événement d'une nature bien différente, mais que je ne saurais omettre

iSO HISTOIRE DES COMMENCEMENTS

parce qu'il eut un résultat moral considérable. Les prêtres de Gand firent exécuter publiquement une sentence de mort pour hérésie ; et cette horrible exécution souleva contre ses auteurs une exécration si forte, mêlée de tant de compassion pour la victime, que le fanatisme, effrayé de ce qu'il avait osé faire, recula devant Topiniôn. Le martyre d'une pauvre servante, témérairement exposée aux yeux de la multitude, fit éclater aux Pays-Bas la révolution morale qui s'y était accomplie depuis vingt années. L'agonie d'Annette Van-den-Hoven eut son vengeur invisible. Les férocités exercées au nom de Dieu avaient duré trop longtemps; la tension du fenatisme était lassée; l'humanité, ce sentiment qui fait tout l'homme, et qui pourtant est si lent à se dégager, si tardif à paraître au sein des sociétés humaines, commençait, vers la fin du seizième siècle où nous touchons, a pénétrer la rudesse des cœurs de quelque attendrissement pour la souffrance et de quelque respect pour la vie. Lorsqif on vit une humble servante à Tesprit simple et doux, coupable seulement de fidélité à son maître céleste, jetée vivante dans la fosse et foulée aux pieds par le bourreau ; quand on entendit les gémissements de cette femme intrépide, qu'un prêtre de la société de Jésus poursuivait jusque-là de son zèle et de sa doctrine % un cri d'horreur s'éleva du sein de la foule,

1 . EUe avait déjà tout le corps enfoni, la tôte seule paraissait encore que le prêtre qui assistait à l'exécution lui offrait sa grâce an pfix de Tabjutàtion ; mais cette femme héroïque et simple répondait

la foi fut ébranlée par la pitié. A partir de ce jour, Tlnquisition devint impuissante ; elle comprit qu'il devenait dangereux de donner au peuple de pareils spectacles, et l'on ne vit plus désormais aux Pays-Bas aucune exécution du Saint-Office.

Cependant on parlait toujours à Bruxelles de la paix avec les Provinces-Unies. Le rappel de Fueiitès et d'Ibarra qui s'étaient fait haïr, et l'arrivée d'Albert, archiduc d'Autriche, semblaient d'un bon augure, li'archiduc Albert, fils de l'empereur Maximilien et de Marie d'Espagne, était précédé d'une réputation fàVo^ rable. On le savait enclin à la paix. C'était lui, didaiton, qui venait d'obtenir du roi la levée de rembargé mis en 1586 sur les vaisseaux de la Hollande; il amenait enfin avec lui, comme un gage agréable et assuré de réconciliation, le fils aîné du prince d'Orange, qu'il venait d'arracher à sa longue captivité \ et qu'il faisait paraître en grand honneur à sa droite le jouir de son entrée dans Bruxelles (H février 1 59 6). On pensait^ en effet, à la cour de Madrid mettre en avant Philippe- Guillaume pour engager à la soumission les Provlnces-

toujours par une parole qu'elle avait retenue des Écritures : « Ceux qui eherehent à sauver leur \ie ici-bas la perdront à l'avenir. * Bràndt, liv. xv.

1. « Philippe-Guillaume, comte deBuren et prînce d'Orange depuis la mort de son père, était retenu prisonnier en violation d'un article exprès de la pacification de Gand (1576), qui stipulait sa délivrance. En même temps qu'il lui rendait la liberté, le roi d'Espagne lui donnait mainlevée de la confiscation prononcée contre son père. » Lapize, 40 partie.

Unies; mais le contraire arriva. Les États-Généraux prirent ombrage de son retour, pensant bien justement qu'on se voudrait servir de lui, non pour conclure une paix sincère et solide qu'ils savaient bien ne jamais obtenir de Philippe, mais pour les attirer dans quelque piège; pour tromper, à la faveur d'un nom vénéré, la crédulité du peuple; pour semer la discorde dans la maison de Nassau par les procès où la revendication de ses droits pouvait engager le comte de Biiren contre ses frères ; pour rendre enfin à la religion romaine que ce prince, élevé par les ennemis de sa patrie, avait embrassée, une force dont elle abuserait aussitôt en troublant -FÉtat. Conséquemment, dès qu'ils eurent appris que Philippe-Guillaume était en route pour les Pays- Bas, les États-Généraux lui adressèrent (22 déc. < 395), une lettre de félicitations dans laquelle ils lui donnaient clairement à entendre qu'il devait à la mémoire de son père et à sa patrie de ne pas se faire l'instrument des perfidies espagnoles dont le prince d'Orange et luimême avaient été victimes. Ils exprimaient en outre, avec beaucoup de politesse, mais avec beaucoup de fernieté, le regret que l'état présent des affaires ne leur permît pas de le recevoir sur le territoire de la République, Philippe-Guillaume répondit (1*' février 1596) avec courtoisie, mais en omettant soigneusement la plus lointaine allusion, soit à la mort de son père, soit à sa propre captivité, soit à ses sentiments pour la nation. Bien qu'il eût donné en plusieurs rencontres des témoi-

gnages non équivoques de sa vénération pour son père% bien quil eut souhaité sincèrement une paix qui lui eût rendu la jouissance des biens qu'il possédait en Hollande et le libre commerce avec sa famille, il était trop faible d'esprit pour former un dessein sérieux et pour y donner suite. Sa longue captivité dans un pays étranger, son éducation et la direction de sa conscience confiées aux plus habiles ennemis de sa maison, peutêtre même quelque moyen plus criminel, avaient troublé son jugement et ralenti dans ses veines le vigoureux sang de Nassau; Il en gardait quelques qualités : il avait de son père la bonté, la simplicité libérale, le goût des lettres et de la philosophie. Comme Maurice, il était fier du nom qu*il portait; il aurait voulu pouvoir être ambitieux; mais dans son tempérament altéré la bonté tournait en faiblesse, la vigueur en violence et en obstination ; la fierté, l'ambition impuissante, en jalousie chagrine ; et nous le verrons jusqu'à sa fin, dans les splendeurs d'une existence royale, suspect à tous les partis, n'essayant d'agir sur aucun, subissant les événements; priant enfin dans le camp espagnol pour le succè& des armes de la République.

1, a Comme un jour il passait le temps aux cartes avec le capitaine de sa garde, ils entrèrent en propos touchant son père, sur le sujet delà guerre qu'il démenait contre l'Espagne, et le discours s'échauffa si avant entre eux, qu'ayant échappé à ce capitaine de lâcher quelque parole au désavantage de son père, le prince entra dans une telle fougue qu'il le prit par le milieu, le jeta par la fenêtre, dont il mourut du coup sur la place. » Lapize, 4« partie.

ft34 HISTOIRE DES COMMENCEMENTS

Cependant Tarchiduc Alben, ne trouvant pas les Provinces-Unies aussi disposées à la paix qu'il se Tétait figuré, se préparait à mener la guerre avec vigueur. Deux millions de ducats qu'il rapportait de Madrid lui servirent à faire des levées considérables avec lesquelles jl entra en France et surprit Calais, à la vue des flottes anglaise et hollandaise qui croisaient dans le détroit; puis, tournant brusquement vers la Zéelande, il emporta la ville de Hulst; à peu de temps de là, ses troupes s'emparaient d'Amiens par stratagème. A la vérité, la République vengeait ces échecs en portant à Philippe des coups trés-sensibles. Une flotte combinée de cent quarante voiles anglaises et hollandaises, commandée par l'amiral Howard, parut inopinément devant le port de Cadix, y surprit la flotte des Indes, pilla tous ses trésors ; et sanâ la division qui se mit entre l'amiral Howard et le comte d'Essex, qui commandait les troupes de débarquement, celte expédition aurait entraîné pour l'Espagne des désastres incalculables. La part des vaisseaux de la République fut grande en cet exploit. Les marins hollandais et zéelandais prirent d'assaut le fort de Punlal et y plantèrent l'étendard de l'amiral Warmond, qui les commandait. Le comte Ludovic de Nassau mit en fuite un corps de volontaires espagnols qui marchaient au secours de la ville. Enfin, le vaisseau monté par Essex, traîtreusement laissé en arrière par Tamiral Howard avec deux gabions capturés qu'il emmenait, dut son salut à l'amiral Warmond qui, le

voyant ainsi abandonné à la merci de Tennemi, fit virer de bord, et, rejoignant Essex, l'escorta jusqu'à ce qu'il l'eût vu rentrer en sûreté dans la rade de Plymouth. L'année suivante (1597) ne fut pas beaucoup meilleure pour les armes de Philippe. Dès le mois de janvier, le cardinal Albert, qui avait fait pendant tout l'automne précédent des préparatifs considérables, espérant profiter de la saison des glaces pour envahir la Hollande, mit ses troupes en mouvement. Un corps de quatre mille hommes d'infanterie et de cinq cents che^ vaux, commandé par le comte de Varas, s'avança dans le Brabant jusque vers un village appelé Turnhout; mais le prince Maurice, qui épiait la marche de Varas, l'attaqua avec un corps de six mille hommes qu'il avait rassemblés sans bruit dans le voisinage de Bréda et le mit dans une déroute complète (24 janvier). Plus de deux mille Espagnols, avec leur général, restèrent sur le champ de bataille \ Profitant de ce succès, Maurice attaqua et prit Turnhout ; puis, après avoir attendu jusqu'au mois d'août les nouvelles levées que les États- Généraux avaient ordonnées ^, il marcha avec une ra-

1» C'était la première victoire en rase campagne que remportait Maurice. L'avantage de ses troupes en cette renéontre fut attribué à l'ttsage delà carabine qu'il venait d'introduir» dans sa cavalerie, à l'imitation dd Tarmée française.

2. Les provinces n'avaient en ce temps-là que deux cents compagnies d'infanterie et vingt et un cornettes de cavalerie, ce qui faisait, en les supposant toutes complètes, vingt mille fantassins et deux mille cinq cents chevaux. Le conseil de guerre, ayant reconnu,

pidité merveilleuse de victoire en victoire. En moins d'un mois il emporta Alpen, Rhynberg et la place de Meurs; il se rendit maître deGroll, deBreeport, d'Entscheede, d'Otmarsen, d'Oldenzeel et termina cette brillante campagne par la prise de Lingen (12 novembre); après quoi, ayant ramené toute cette contrée sous l'autorité des États, rétabli la libre navigation sur le Rhin et les communications avec les provinces de Zutplien, d'Over-Yssel et de Frise, il revint prendre ses quartiers d'hiver à La Haye, où les États-Généraux publièrent un jour de jeûne et de prières publiques pour rendre grâces au Dieu des armées. L'issue rapide de cette campagne les comblait de joie ; ils s'enorgueillissaient de leur vaillant capitaine, se plaisaient à le traiter en souverain, et plus d'une fois ils lui en laissèrent jouer le rôle dans leurs rapports avec les ambassadeurs étrangers, encourageant ainsi chez ce jeune ambitieux la soif du pouvoir et l'idée, dangereuse dans une répu-

l'année précédente, que ce nombre était insuffisant pour tenir la campagne, il demanda aux États-Généraux, outre la somme ordinaire de 200,000 florins par mois, employés à payer l'armée et l'entretien des forteresses, un subside extraordinaire de 2,000,000 pour la levée de vingt et une nouvelles compagnies d'infanterie, et de six mille waardegelderSy bourgeois armés qui faisaient le service des villes. C'est à cette époque, et pour pourvoir aux besoins nouveaux de la guerre, que les États- Généraux commencèrent à mettre en pratique le système des impôts indirects, qui suffirent bientôt à en payer tous les frais. Ils rendirent dans le même temps et dans la même intention une loi somptuaire qui taxait les objets de luxe. Mais le peuple ne voulut pas souffrir celte taxe bien qu'elle ne portât que sur les riches, et les États-Généraux furent contraints d'y renoncer.

blique, d'un droit héréditaire au commandement. Il eût été d'ailleurs bien difficile que Maurice ne fut pas tout imbu de cette idée. Sa renommée ne se bornait pas aux Provinces-Unies ; elle se répandait, elle volait d'un bout à l'autre de l'Europe; il faisait l'entretien de toutes les cours. Personne, depuis les Romains, disait-on, n'avait connu comme lui l'art d'assiéger les villes, de fortifier les camps, de conduire et de discipliner les armées. Jamais, dans les temps modernes, la tactique n'avait été poussée aussi loin. On vantait, non moins que sa connaissance propre en la science des mathématiques appliquées à la stratégie, le soin avec lequel il s'entourait d'hommes habiles et savait profiter de leurs avis. La plus brillante jeunesse accourait de tous les pays dans son camp pour s'essayer au noble métier des armes, sous les yeux d'un si savant capitaine \ A la diète de Ratisbonne, où Ton délibérait de faire une expédition contre le Turc, dans la Hongrie, on proposait de nom-t mer Maurice généralissime des armées chrétiennes. Les monarques étrangers briguaient l'amitié d'un prince dont on commençait à prévoir les grandes destinées. Ainsi, bien qu'il n'y eut encore de sa part aucun dessein réfléchi, Maurice attirait à soi tout l'éclat de la souveraineté. Revêtu du commandement suprême des

1. Au jugement du chevalier Follard, Hauhce était le plus grand officier d'infanterie qu'on eût eu depuis les Romains. Ce fut Maurice, en effet, qui perfectionna et régularisa en Hollande le système des armées permanentes et qui fil delà tactique une science positive.

forces de terre et de mer, autorisé à nommer les magistrats, à conférer les emplois, à donner des lettres de grâce, il possédait du pouvoir tout ce qui en fait le prestige et le rend agréable au peuple; tandis que les États-Généraux, réduits par la force des choses, dans un moment où la guerre était l'action principale de la République, à lever sans cesse de nouveaux impôts que cette guerre rendait nécessaires, étaient en butte au ressentiment du peuple qui, rapportant à Maurice la gloire de tous les succès, rejetait sur eux seuls le blâme des moindres revers.

Ce fut à cette brillante campagne sur le Rhin (1S97) que le jeune prince Frédéric-Henri, le dernier né des enfants de Guillaume, alors dans sa treizième année, commença à se faire connaître des troupes et du peuple. Maurice le menait partout avec lui ; il se plaisait à le voir s'exercer sous la tente au bruit des armes, comme il se formait dans les écoles et les académies au goût des bonnes-lettres. On aurait dit que déjà Maurice qui ne voulait pas imposer à ses passions ardentes, comme l'avait fait son père, le frein du mariage, reportait sur ce jeune Henri toutes ses ambitions de race. Déjà aussi Ton signalait chez le (ils de Guillaume et de Louise de Coligny je ne sais quels heureux contrastes d'un sang doublement fécond en vertus, qui tenait de rAlIemagné la constance et la solidité, de la France la fierté chevaleresque, les grâces de Tesprit et de la personne. Conduit cette année-là même par sa mère à la

cour de France, Frédéric-Henri plut extrêmement au roi, qui l'avait tenu sur les fonts de baptême, et il entretint à son insu, par la gentillesse de ses manières, les dispositions favorables de Henri IV pour Maurice, d'où devaient ressortir bientôt de si grands avantages pour la République.

Cependant le roi Philippe commençait à sentir le poids des ans. Les ombres du soir descendaient sur sou règne. La voix de Sixte-Quint ne le soutenait plus. Son ambition lassée s'étonnait et constatait, sans le pouvoir comprendre, les obstacles grandissants qui se dressaient de toutes parts devant lui. Aussi Philippe souhaitait-il le repos; la paix lui paraissait un bien* Avant que de quitter ce monde dont il possédait une si vaste part, il voulait tacher de régler l'État de manière à ne pas léguer à son fils, dont le médiocre génie ne paraissait pas capable de grands efforts, une succession menacée. Dans ce dessein, il faisait depuis quelque temps des ouvertures de paix, non-seulement auprès du roi de France et de la reine d'Angleterre, mais encore auprès des Provinces-Unies, et il avait su engager plusieurs princes à s'interposer dans cette affaire délicate. Au mois d'août 1597, Charles de Nutzel, conseiller privé de l'empereur d'Allemagne, apportait aux États-Généraux des lettres de son maître remplies de compliments, de promesses et de conseils de paix ;

le 15 octobre de la même année, une ambassade de Chrisliern IV, roi de Danemark, offrait aux Provinces- Unies sa médiation ; vers le même temps, un envoyé de Sigismond III, roi de Pologne, venait exhorter les Provinces-Unies à rentrer sous Tobéissance de l'Espagne, dans rintérèt commun de la chrétienté qui n'était défendue contre les invasions du Turc que par les efforts de la maison d'Autriche ; voyant qu'il ne pouvait rien obtenir, il passait en Angleterre et menaçait la reine Elisabeth du ressentiment de son maître dans le cas où elle continuerait à troubler par la guerre le commerce que la Pologne faisait avec l'Espagne; le pape Clément VIII intervenait directement auprès de Henri IV pour disposer ce prince à entrer en négociations avec le roi catholique. Ce n'était pas tout : Philippe élaborait un plan dont il croyait pouvoir se promettre la pacification complète des Provinces-Unies : il proposait aux délibérations de son conseil le mariage de sa fille Claire- Isabelle-Eugénie avec l'archiduc Albert d'Autriche et sa propre renonciation à la souveraineté des Pays-Bas, dont il entendait faire la dot de l'infante. Mais les circonstances ne secondaient plus la politique du roi d'Espagne. Les Provinces-Unies, se défiant plus que jamais de sa duplicité, repoussèrent, sans vouloir rien entendre, la médiation de l'empereur et celle du roi de Danemark; la reine d'Angleterre railla les menaces de renvoyé de Pologne ^ ; le mariage de l'infante nes'ac-

1 . Le discours que la reine Elisabeth improvisa pour répondre à

DE Là ÉÊPtJBLlQtJE AbX ^AtS-ËAS Ui

cômplit pas de sôii vivant; et le seul de lôùs ses projets dont ii piii voir la réalisation, àiî lléil de ràffërriiîr là i'ôyaiité catholique, rènait sensible a toiité là chf*étiehtë le déclin dé sa pfaiâsancé. Des coriteériceà s'dilvrirënt a Terviiis, et, au bout dé quélquéâ âèrtiàllnéâ, êtàcés à l'ënltétbise faafeiîë d'Alexandre de iJtédicià, légat du pape CJétaënt, et à belle du gêhêi-al dès Cdrdé-

liêrs, Càlàtàgîroné, patriarche de Gohstàhtînoplé, gfâœâ sdftôût aux sacrifices énormes que le roi d'Èèpâghé éê montrait plrét a faire au besoin de là paix, presque to'iiië^ les difficiiltêé furent aplanies entre lès deux monarqdès:

À iâ préthiérë nouvelle de cëâ conférences, lèâ Ètàté- Cériël^àtix rentrêrêiit éh àlarihe. S'ils avaient été d'urt gi'àtid Sécdtirs àù roi flenri lorsqù^il s'était agi poiir ïtii de CoÉiquérir sôii royaume, ils avaient a leiii* iàûi ptllsé dans son alliance une force considérable, et ils ne pbtivàieht pas se dissimuler (Jiie, privés tdiit S éôiip' d'tih tel appui, ils allaient être encore une fois, ettrêssérièûsement, menacés jusque dans leur existence. Aussi se hàtèréftt-ils d'envoyer auprès de Henri it pioùi* îê dissuader, s'il en était temps encore, de conclure là paix et pour s'entendre avec lui, dâhs le cas où il côriâëntîrait à prendre les arfaies, sur la tnaihîèrë dont an ferait ensemble la guerre à l'Espagne. Lé clioii que l'ôii fit de BarhéVeldt et de Justin de îSassau pour cette biis-

la harangue latiae des envoyés du roi de Pologne, ^baunençait ainsi : « Quam decepta fui 1 Legatum eispectavi, heraldom inveni. »

242 HiSTaiRE DES COMMENCEMENTS

sion délicate montrait toute Timportance qu'y attachaient les États. Barneveldt était regardé comme le plus habile négociateur qu'on eût encore vu dans la République; Justin de Nassau y jouissait d'une extrême faveur, non-seulement parce qu'il était fils de Guillaume et que Maurice le traitait en frère, mais à cause des services personnels qu'il avait rendus à la patrie. On le savait d'ailleurs très-bien vu du roi à qui, deux ans auparavant, il avait conduit un corps de troupes • d'élite qui n'avait pas peu contribué au rétablissement de ses affaires. Aussi Barneveldt et Justin de Nassau furent-ils reçus l'un et l'autre avec beaucoup d'honneurs et de cordialité par Henri IV. L'ayant rejoint à Nantes (6 avril 1598), ils lui firent connaître le motif de leur ambassade. Le roi prêta une oreille attentive aux représentations éloquentes de Barneveldt. Il entendit • sans impatience les arguments nombreux et forts que l'Avocat de Hollande opposait à cette paix, devenue l'objet ardent de ses vœux, apporta le plus grand soin à le réfuter, lui exposa en roi et en ami les bases de sa politique, les raisons qui l'engageaient à traiter avec l'Espagne, mais aussi sa volonté inébranlable de ne point sacrifier au désir de la paix son alliance avec les Provinces-Unies et de ne céder au pape, non plus qu'au roi catholique, aucune chose qui pût blesser en la moindre façon l'honneur ou les intérêts des puissances protestantes. Henri IV n'hésita pas même, afin de mieux persuader les envoyés de la République de la nécessité

OÙ il se voyait de faire la paix, à leur tracer un tableau aussi jBdèle qu'il était triste de Tétat présent de son royaume, et leur fit remarquer la différence de situation des trois pays^ qui rendait la guerre si facile aux uns, si préjudiciable à Tautre. L'Angleterre et même la Hollande, leur dit le roi, pouvaient continuer la guerre presque indéfiniment sans en souffrir. Ces deux pays étaient fermés par des barrières naturelles, abordables seulement par la mer, où ils avaient leurs principales forces. Une agriculture florissante y entretenait Tabondance. Une constitution bien réglée, des lois respectées du peuple y maintenaient l'État; la reine et la République n'avaient à gouverner que des sujets soumis. La France, au contraire, ouverte de toutes parts aux invasions étrangères, déchirée, ravagée par de longues guerres civiles, pauvre, inculte, à demi déserte, ne pouvait se défendre qu'en entretenant sur pied des armées ruineuses. L'État était constitué à peine; luimême n'était roi que d'hier; il ne possédait encore aucune autorité véritable; il ne pouvait faire aucun fonds sur les volontés d'un peuple chez lequel tant de passions, d'opinions, d'intérêts et d'humeurs contraires avaient été soulevés et s'agitaient encore. Enfin, concluait le roi, par l'un de ces mots nets et décisifs comme il savait les dire : c la France et moi nous avons besoin de repos^ . » Et ce langage portait un tel ca-

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