En allemand, Niederlande; en hollandais, Nederlandene
roirs, éclairées d'une lumière égale et argentée; de molles prairies enveloppées de vapeurs blanchâtres, des eaux dormantes où se reflète un ciel nuageux; quelque chose d'indécis et de monotone qui tient du rêve plus que de la réalité, une sorte de silence pour Toeil qui lui donne la sensation du repos : tel est le caractère, tel est le charme indéfinissable de cette énigmatique nature.
Dès les temps fabuleux, lorsqu'elle était encore sauvage et indomptée, elle attira des races d'homme libres et hardis. Comme elle exigeait d'eux des efforts extraordinaires, elle s'en fit aimer passionnément. Entre le sol toujours en péril, perpétuellement reconquis au sein des tempêtes, et les générations qui s'obstinaient à le vouloir posséder, s'établit une communication étroite et vive. Nulle part la fatalité des éléments aux prises avec la volonté humaine n'exerça, en exaltant tout ensemble et en dominant le génie d'un peuple, une action plus manifeste sur ses destinées. En aucun lieu du monde les circonstances géographiques n'imposèrent plus de fixité au type national.
Quelles étaient ces races intrépides qui, les premières, entreprirent de disputer à l'Océan les Pays-Bas? D'où venaient-elles? On ne fait que le conjecturer. Une obscurité profonde nous dérobe, ici conune partout, les origines. Avant la conquête romaine, ces peuples ne nous sont point révélés. Dispersés, errants, barbares, ils se succèdent, se combattent, se poursuivent et se confon-
dent pendant une durée inappréciable dans la nuit des temps. Ils n'ont pour nous qu'une vague et problématique existence. Mais Jules César pousse jusqu'à eux ses légions : il les voit, les nomme en courant; et les voici entrés dans l'histoire.
Le premier après Jules César, Pline l'Ancien mentionne avec honneur Tile des Bataves , qu'habitaient a>ussi les Caninéfates. Vingt ans après, Tacite, puis Strabon, Suétone, Pomponius Mêla; plus tard, Dion Cassius, Ammien Marcelin, Suidas parlent des Marsaciens, des Cauches, mais surtout des Bataves et des Frisons, qui paraissent avoir été les plus considérables entre -ces peuples. Les limites des pays qu'ils occupaient ne sont pas tracées avec exactitude par ces auteurs, et quelque confusion naît de leurs récits contradictoires. L'opinion la plus vraisemblable, c'est que les Bataves formaient une portion des Cattes, nation de race saxonne qui habitait les bords de TAdrana, aujourd'hui TÉder , et que, à la suite de quelques discordes civiles, ils passèrent le Rhin sous la conduite de leurs chefs religieux, emmenant sur leurs chariots leurs familles et leur bétail, pour s'établir dans une île impeuplée, entourée par deux bras du fleuve, dont l'un retient encore le nom de « vieux Rhin 2>, tandis que l'autre, qui prend le nom de Wahal, marquait,' en s' unissant à la Meuse, la frontière de la Gaule belgique.
Quant aux Frisons ou Frisiabons, dont l'origine est plus incertaine encore et qui ont conservé par une
tradition constante un idiome et des mœurs qui leur sont propres, distingués par les Romains en grands et petits, Frisii majores et minores, ils occupaient la région comprise entre le Rhin etl'Ems qui fut longtemps appelée Basse-Germanie, et qui prit vers le milieu du onzième siècle les noms de Hollande et de Zéelande^
Les Frisons se sont attribué une antiquité fabuleuse. S'il en fallait croire un de leurs historiens, ils descendraient des Juifs dispersés après la captivité de Babylone. Plusieurs chroniqueurs les font venir de l'Inde, d'où leurs ancêtres, sous la conduite de trois frères, Friso, Saxo et Bruno, après avoir suivi les expéditions d'Alexandre et couru d'incroyables aventures, auraient abordé avec leurs vaisseaux à l'embouchure du Vlie ou Flevo, en l'an 313 avant l'ère chrétienne, bâti la ville de Stavoren, que Ton devait appeler un jour la Ninive du Zuyderzée, et donné le nom de Frise au pays où ils se fixèrent.
La présence dès Celtes a paru également attestée sur le sol des Pays-Bas par ces monuments mystérieux, par ces grands blocs de granit que les Romains comptaient au nombre des ouvrages d'Hercule et que l'on a nommés de nos jours pierres druidiques.
Sans rien préciser à cet égard, l'opinion moderne ne voit dans ces peuplades diverses que des noms partiouliers, des transmigrations successives, durant le cours
i. Zéeland, ou plutôt Séelandy a jpays à lacs. »
de plusieurs siècles, d'une seule et même race, dont on place le berceau primitif dans TAsie centrale, vers les sources de rOxus. Les plus anciennement connues de ces migrations venaient du Caucase et du Pont-Euxin. On leur assigne pour date trois siècles avant Tère chrétienne. On suppose que, sorties de la Scythie ei de la Pannoiiie, elles ont du, en suivant le cours des fleuves, arriver aux côtes de la mer Noire, et que, de là, une partie de ces multitudes, franchissant la mer, aura cherché des établissements vers le Nord, dans la Scandinavie; tandis qu'une autre partie s'est répandue dans TAUemagne jusqu'aux régions habitées déjà par les Gaulois, dont la résistance, sur l'Elbe d'abord, puis sur le Rhin, a du nécessiter leur première halte et tracer en quelque sorle les premiers confins de leurs établissements dans l'Europe occidentale.
Quoi qu'il en soit de ces dénominations, de ces mélanges de peuples germaniques, nous lisons que, au temps de Jules César, les Belges souffraient avec peine leur voisinage ; qu'ils repoussaient constamment leurs tentatives pour franchir le Rhin et les contraignaient à demeurer, entre ce fleuve et l'Océan, autour de lacs immenses, dans un pays infertile, couvert d'épaisses forêts, et qui ne leur offrait pour se nourrir que les œufs des oiseaux et le poisson des rivières.
Mais ces nations sauvages, ces hommes de haute stature, dont on retrouve les ossements gigantesques sur les bords du Wahal, qui, demi-nus, robastes et endur-
cis, dédaignaient les demeures sédentaires, ragriculture et les arts, qui ne bâtissaient point de temples et adoraient leurs divinités dans le silence et Thorreur sacrée des bois, n'étaient point sensibles à ces rudesses de la nature. Ils campaient et s'isolaient, avec leurs vaillantes compagnes, dont les hurlements les excitaient aux combats, sur des monticules qu'ils élevaient de leurs mains, entre de vastes flaques d'eau, à la façon des castors dont ces terres aquatiques étaient alors très-peuplées. Exercés dès Tenfance à la chasse et à la guerre, accoutumés à nager dans les eaux profondes, à traverser à cheval et tout armés les fleuves débordés, ils préférèrent longtemps leur indépendance farouche aux habitudes policées des Belges soumis par les Romains. Jamais ils ne subirent complètement la domination romaine que César avait su faire aimer, et qu'Auguste acheva de fonder dans la Gaule belgique. Bien que sous Auguste et ses successeurs on leur eut concédé des établissements en deçà du Wahal, dans les Campines, le Hainaut et la Flandre, et que leurs colonies eussent des relations journalières avec les Belges, jamais ils ne purent se façonner aux mœurs de leurs voisins. Les garnisons qu'ils étaient forcés de subir, les flottes qui stationnaient sur le Rhin et le lac Flevo leur apportaient, à la vérité, quelques éléments d'une civilisation nouvelle et leur communiquaient les premières notions des arts el du commerce. On dit que Germanicus fonda chez eux des écoles; Drusus et Corbulon flrent creuser des canaux,
tracer des chaussées, élever des digues, bâtir des ponts, des forteresses dont on voit encore les vestiges. Après son expédition chez les Frisons, Corbulon leur imposa mémie un sénat, des magistrats et des lois. II paraîtrait qu'ils reçurent quelques dieux romains, ou plutôt qu'ils donnèrent des noms romains à leurs propres divinités. Mais le génie de la civilisation latine ne pénétra pas ces peuples aux fiers instincts. Ils ne voulaient comprendre ni la législation ni la politique romaines, et ils gardèrent obstinément, dans leurs marais inaccessibles, les mœurs , les coutumes , le langage et les lois de leurs ancêtres.
Les historiens latins nous transmettent les témoignages nombreux de l'admiration qu'inspiraient aux conquérants du monde ces alliés redoutables. Le pays qu'ils habitaient, ces terres comme flottantes et € qui tremblaient sous les chars ^, cette mer si vaste qu'on ne supposait rien au delà, ce sombre Océan « qui voulait garder ses secrets et ceux d'Hercule % j> causaient aux hommes du Midi une religieuse terreur. Dès le temps d'Auguste, les Bataves, qui avaient suivi César à l'expédition de la Grande-Bretagne et qui s'étaient signalés dans les champs de Pharsale, furent admis, sous des chefs de leur choix, les seuls à qui ils voulussent obéir, dans les gardes prétoriennes. Depuis ce moment, pendant quatre siècles, les cohortes bataves,
1. « Nec défait andentia Draso Germanico, sed obstitit Oceanus in se simul atqae in Hercalem inqniri. » (Tac., Ànn.^ lib. XIII.)
DE LA RÉPUBLIttUE AUX PAYS-BAS 9
fameuses par leur bravoure, par l'habileté de leurs archers, par leurs cavaliers intrépides et par le bel ordre de leur infanterie, figurent partout au premier rang sous les aigles romaines.
 la mort de Caligula, ce sont les cohortes bataves qui proclament Claude empereur. Dans les guerres civiles, elles prennent parti pour Galba contre Néron ; les troupes avec lesquelles Vitellius entre dans Rome sont composées de Gaulois et de Bataves. Bientôt Tascendant de ces cohortes dans les armées impériales les rend superbes. Elles se vantaient de tenir dans leurs mains le sort de la guerre. Les légions les voyaient d'un œil jaloux; les empereurs craignaient que de Tarrogunce elles ne passassent à la rébellion. Des mutineries éclatent en effet à diverses reprises ; les séditions se multiplient, et parfois les chefs des Frisons, des Chauques, des Caninéfates, l'emportent sur les propréteurs. L'orgueil impatient de ces barbares ne pouvait souffrir les lenteurs de la jurisprudence romaine introduite dans les camps. Sous Vitellius, un soulèvement terrible, dont Tacite nous retrace l'histoire et qui rend immortel le nom de Civilis, est bien près de renverser la puissance romaine. De nouvelles levées ordonnées par l'empereur sont l'occasion de cette sédition. Les levées se faisaient d'une façon inique. On recrutait les vieillards afin qu'ils se rachetassent à prix d'argent ; on prenait les enfants pour les prostituer à Rome. Depuis longtemps aussi l'avarice des employés romains
rendait insupportable le poids des impôts. Par leur dureté, par leur licence» les préfets et les centurions s'étaient fait haïr ou mépriser. Les nouvelles levées achevèrent d'irriter le sentiment national.
Il y avait alors parmi les Bataves un homme trèsbrave, très-éloquent, qui se sentit la puissance de faire tourner en révolte cette irritation : Claudius CiviHs (c'est le nom que lui donnent les Romains, son nom teuton n'est pas venu jusqu'à nous) conçut le dessein d'affranchir son peuple et sa race.
Ce barbare était de sang royal. Il avait l'àme altière. Son génie était audacieux, prudent, plein de ruses. Il possédait l'art de la guerre et celui des négociations ; l'art inappréciable aussi, pour qui combat le plus fort, de persuader, d'associer, de confédérer les faibles. Outre l'opprobre commun à ceux de sa nation, Civilis avait à venger des injures particulières. Sur une fausse accusation de complot, son frère avait été mis à mort; lui-même, envoyé à Néron et retenu dans les fers jusqu'à Tavénement de Galba, avait pu entendre les cris des soldats romains qui voulaient son supplice. Pendant vingt-cinq années qu'il servit sous les aigles impériales, il amassa en secret, il couva les projets d'une suprême vengeance : occultato intérim altiore consilio. Il avait reçu l'éducation latine, qui relevait encore ses dons naturels, et il la tournait contre ceux qui la lui avaient donnée. Tout lui servait contre l'oppresseur, même son infirmité (il était borgne), qui le
faisait semblable, pensait-il, à ces grands ennemis du nom romain : Ânnibal et Sertorius.
Longtemps, pour se mieux cacher, il feint Tamitié pour Vespasien. Quand il croit le moment venu, il prend prétexte d'un festin pour convoquer dans un bois sacré les premiers entre les Bataves. Là, il les harangue; il les lie par des imprécations redoutables; il leur rappelle les aïeux. II leur montre c les peuples de la Syrie, de l'Asie, de tout l'Orient, accoutumés à des rois et faits pour l'esclavage ; mais leurs ancêtres, à eux, libres, indépendants et fiers, et les dieux toujours pour les plus braves *. >
S'alliant sous main avec les Caninéfates, les Frisons et d'autres peuples germaniques, il s'entend avec les cohortes qui reviennent de la Bretagne. Une révolte des légions de la Gaule le favorise. Alors, il lève le masque, il fait courir aux armes. Rompant les digues construites par les Romains, il invente, il met en œuvre cette inondation stratégique qui, depuis lui jusqu'à nous, a formé chez les peuples hollandais une portion notable de Tart de la guerre. Des présages, des signes célestes lui sont transmis par la grande vierge des Bructères, Velléda, prophétesse, qui lui annonce la chute de l'empire. Mais, après une longue suite de combats où le génie de Civilis parait tout à fait extraordinaire, les confédérés se lassent. Les tribus