‹ Histoires des commencements de la république aux Pays-Bas, 1581-1625;Chapitre 40 sur 71 · Là Pize · texte numérisé non relu

Là Pize

fÈÈl HIStOiRE 0ES COMMENCEMENTS

siasme érddit de ce temps qui lui marquait sa place entre les héros de Plutarque, mais encore elle donna aux royautés de l'Europe une première et vive impression de la puissance des provinces républicaines; Le séjour que fit à La Haye Mendoza prisonnier ne contribua pas peu à ridée nouvelle que Ton se forma des États-Gétiéraux. Mendoza ne se lassait pas de décrire dans ses lettres et de célébrer cette réunion d'hommes simples et tranquilles, modestes en leur vêtement^ modestes en leur demeure, modestes en leurs paroles, mais libres, indépendants et fiers dans leurs actes. Quand rechange des prisonniers l'eut ramené à Bruxelles^ Tamiral exprima hautement dans le conseil de Tarchiduc Topinion qu'on ne réduirait jamais de tels hommes, et, le premier^ il osa parler au roi d'Espagne de concessions et de paix^

Mais les conseils, les vœux pour la paix étaient prématurés; Les États-Généraux des provinces soumises envoyèrent à la vérité une députalion à l'assemblée des Etats-Généraux de la République ; par l'entremise de l'empereur d'Allemagne, il se tint à Berg-op-Zoom quelques conférences où l'on parla de concorde et d'union ; le prince Philippe-Guillaume, à qui la bataille de Nieuport avait causé des terreurs extrêmes, renouvela bien quelques démarches auprès de ses frères ; mais les propositions faites de part et d'autre étaient de nature si différente qu'on se sépara plus éloigné que jamais de s'entendre, les provinces républicaines ayant

déclaré par l'organe de Barneveldt que jamais, à aucun prix, elleâ ne prêteraient l'oreille à aucune parole de rarchiduc et que, si les provinces soumises voulaient se rapprocher d'elles, il fallait commencer par chasser en commun les Espagnols, quitte à s'entendre ensuite sur une (Constitution à l'abri de laquelle tous les hommes libres pourraient vivre à Taise. Tout se prépare donc de part et d'autre pour le renouvellement des hostilités» A la sollicitation des députés de la proyince de Flandre, et aussi pour venger l'affront de ses armées à Nieuport, l'archiduc décide de prendre Ostende, et, le S juillet 1601, de nouveaux régiments lui étant venus d'Italie, il fait commencer les opérations du siège.

La ville d'Ostende^ rendue fameuse par ce siège mémorable qui occupa pendant trois années l'attention du monde^ et dont Tissue, après une lutte sanglante et ruineuse aux deux partis, ne fut pour les vainqueurs que la conquête d'un monceau de cendres ; Ostende, cette Troie nouvelle des historiens contemporains, que se disputèrent les rois et les dieux, et que chanta la Muse *, n'était dans Torigine qu'un petit havre, formé par une des branches de la rivière d'Yperlé, à son embouchure dans rOcéan, autour duquel quelques pêcheurs s'étaient habitués^ comme on disait alors^ en y

1. Malherbe, Prosopopée à* Ostende. Cette prosopopée ÏtjX tranttiU eà Vers IktUli ))àr Grotiitë.

construisant des cabanes de roseaux. Insensiblement le nombre de ces pêcheurs s'était accru ^, ils avaient acquis quelques richesses. Pendant la guerre de Tlndépendance, pour se mettre à l'abri des continuels passages des gens de guerre, qui les incommodaient fort, ils s'étaient clos d'une palissade en bois ; bientôt ils avaient ajouté à cette palissade un rempart, et Ostende avait pris rang parmi les villes. A la pacification du Gand, Ostende s!étant rangée du côté des Provinces confédérées, sa bonne situation maritime attira l'attention des Etats et leur donna l'idée de la défendre par un système de fortifications régulières. En dS78, Guillaume d'Orange hâta les ouvrages commencés ; on entoura la ville de fossés et de contrescarpes. En 1S83, elle s'acquit un grand renom, en se défendant contre le prince de Parme. Surprise en 1585 par les royalistes, elle parvint à les chasser hors de ses murs. Au moment où commence le siège que je vais raconter, elle passait pour la place la plus forte des Pays-Bas, et plusieurs, selon les idées du temps, la réputaient imprenable.

Aussitôt après la bataille des Dunes, les États-Généraux, prévoyant qu'Ostende allait être attaquée vigoureusement, et voulant conserver à tout prix un port, le seul qui leur restât en Flandre depuis la perte de l'Écluse, si important poup la guerre et le commerce, avaient pourvu à sa défense avec une diligence extrême. Au moyen d'une capitation générale, qui atteî-

gnit jusqu'aux existences les plus humbles % ils avaient pu faire des défenses extraordinaires. On avait construit rapidement autour de la place des ouvrages avancés considérables ; la ville était amplement approvisionnée d'artillerie, de vivres et de munitions ; enfin la garnison, qui montait à près de 6,000 hommes, sans compter la milice bourgeoise, allait être remise au commandement d'un homme de grand savoir et de grande autorité, le brave et renommé Francis Vere.

Ces précautions n'étaient pas inutiles, car, de son côté, l'archiduc s'apprêtait à un siège en règle. Depuis longtemps déjà, il avait fait élever aux approches d'Ostende et à la portée du canon, tant sur les dunes que dans les prairies, des forts, au nombre de dix-sept, qui tenaient en respect la garnison. Entre ces forts, le plus important par sa situation, qui dominait les dunes occidentales, la plage et les prairies, était le fort Albert, abandonné par les troupes de Maurice, après la bataille de Nieuport. L'archiduc vint l'occuper en personne, avec le comte de Montréal; tandis que, sur son ordre, le comte Frédéric de Berghes, docte en l'art de camper, occupait sur les dunes orientales le fort de Bredène. Ce fut de ces deux points principaux que l'archiduc fit ouvrir les tranchées et commença les approches.

L'armée catholique, forte de 12,000 hommes d'excellente infanterie, sans compter la cavalerie, était

1. Cet impôt se prélevait jusqne snr les gages des servantes qai gagnaient sept florins par an.

trés-animée par la présence de son souverain : elle ne se formait pas d'ailleurs une idée exacte des difficultés qui l'attendaient. Le bruit courait au camp que la garnison d'Ostende, terrifiée à la vue seule de Tennemi, souhaitait de capituler ; et comme elle tardait quelque peu à répondre au feu des assiégeants, on assurait déjà que le gouverneur Van der Noot s'était mis en chemin, et qu'il apportait à l'archiduc les clefs de la ville.

Le canon des assiégés, en foudroyant les dunes, répondit bientôt à ces espérances vaines ; une vigoureuse sortie, qui coûta la vie à plus de cinq cents catholiques, parmi lesquels était Montréal, leur fit comprendre qu'ils n'auraient pas affaire à des hommes découragés. A peu de jours de là, l'entrée au port de sept vaisseaux de guerre, que l'artillerie des forts ne put pas même atteindre, et qui portaient dans la place le commandant Vere avec des régiments anglais qui allaient égaler les forces de la garnison à celles du camp royal, montra avec évidence qu'Ostende pourrait toujours être secourue et ne se rendrait jamais par défaut d'hommes, de munitions ou de vivres. Alors il fut décidé dans le conseil de l'archiduc que le principal effort du siège tendrait désormais à fermer l'entrée du havre aux convois maritimes ; et dans ces vues l'on commença de construire aux deux côtés de la ville deux levées, du haut desquelles le canon dominerait les deux principaux canaux d'Oôtende, dont on essayait en même temps de boucher l'issue en y coulant à fond des bateaux chargés

DE LA RÉPUBLIQUE AUX PAYS-BAS 28t

de pierres et des sacs remplis de sable ; mais ces travaux, constamment battus des vagues, et renversés par la violence des marées à mesure qu'ils s'élevaient, prenaient un temps considérable, pendant lequel les assiégés ne demeuraient pas oisifs. La présence de Vere se faisait sentir. Les assurances de secours qu'il apportait de la part de la reine Elisabeth, et les instructions secrètes dont il était muni, ajoutaient encore à Tautorité que lui donnait sa renommée. Voyant que l'entrée du vieux port était sérieusement menacée par la levée des assiégeants, il fit percer le rivage auprès de l'embouchure de TYperlé et creusa un canal qui, se mêlant aux fossés de la ville, forma un port nouveau, plus commode que le premier. Dans le même temps, pour fortifier le côté occidental de la place, qui souffrait beaucoup du feu des assiégeants, il fit construire sur une dune appelée le Zandhill, trois redoutes bien munies d'artillerie. Ce fut là que se portèrent pendant longtemps les principales attaques et que l'on essuya de part et d'autre les plus grandes pertes ; les balles et les boulets couvraient la dune ; le feu continu de l'artillerie s'entendait jusqu'à Londres. Le jeune Chàtillon, petit-fils de Coligny, y fut tué dans une sortie hasardeuse qu'il avait voulu faire à la tête des volontaires français ; Vere, lui-même, en visitant le rempart, reçut à la tête une blessure si grave, qu'il se vit forcé de quitter Ostende pour quelque temps et d'aller se faire traiter à Flessingue. C'est alors que les assiégés, voyant les re-

doutes qu'ils occupaient entre le Zandhill et la mer minées par les troupes royales et sur le point de tomber en leur pouvoir, tentèrent un de ces coups hardis, familiers aux Hollandais, et, sans trop prévoir ce qui allait advenir, saisissant l'heure de la haute marée, percèrent la digue qui retenait de ce côté les flots et leur ouvrirent soudain un large passage.

La témérité était grande, car une si brusque irruption de vagues n'était guère moins périlleuse pour les assiégés que pour les assiégeants. Mais le génie batave se fiait toujours à son vieil ami TOcéan. Cette fois encore, il ne devait pas être trompé. Experts en cet art national de Tinondation stratégique, qu'ils avaient pratiqué dès le temps des Romains, les marins hollandais détournèrent rapidement de la ville^ le cours des eaux et le poussèrent contre l'ennemi \ tandis que l'Espagnol, surpris par la fougue de cette mer débordée, eut à peine le temps de fuir, abandonnant tous les travaux qu'il élevait à grands frais depuis trois mois. Tous les hommes qui ne savaient pas nager périrent. On vit tous les canons, les instruments, les machines de siège, emportés, ballottés çà et là au gré des flots. Les redoutes et les tranchées furent englouties. Ostende respira. Dégagée, isolée par les eaux, elle se vit pour quelque temps hors des atteintes de l'ennemi, qui ne fit rien de considérable jusqu'à l'hiver.

1. « On eût estimé, dit Bonocrs (liv. IV), que l'Océan faisait rouler ses ondes à la solde de l'Hollandais. »

Cependant Tintérêt qui s'attachait au siège d*Ostende allait croissant. Ces deux belles armées en présence, les brillants faits d'armes qui s'y produisaient chaque jour, l'émulation causée par la diversité des peuples et des personnes venues de tous les points du monde pour servir sous des chefs illustres, excitaient l'admiration universelle. Dans le camp royal, mais plus encore dans la ville assiégée, on voyait arriver journellement une foule d'aventuriers S de grands seigneurs anglais, écossais, suédois, allemands, polonais, curieux de voir de près la beauté des travaux du siège. Des paris considérables s'ouvraient pour ou contre le succès de l'entreprise. Jusque dans Bruges, en la présence même de l'archiduc, on applaudissait à la défense savante des Hollandais. Des multitudes de feuilles volantes se répandaient, qui trahissaient la sympathie secrète des Provinces soumises pour les Provinces confédérées, et la haine toujours prête à éclater contre l'Espagnol. Elisabeth était venue à Douvres afin d'ouïr plus promptement les nouvelles; enfin, l'arrivée à Calais du roi Henri, diversement commentée, excitait au plus haut point des deux parts l'espérance et l'inquiétude.

La conversion de ce prince et son traité avec l'Espagne lui interdisaient toute marque trop publiq^ie de

1. On sait que ce mot aventurier était pris alors dans l'acception la plus honorable. On disait <r un gentilhomme aventurier » pour désigner un homme d'une bravoure entreprenante et amoureux de gloire.

sympathie pour ses anciens amis les Hollandais, à la fois rebelles et hérétiques, mais on ne se faisait pas faute d'intérprétël* en leur faveur ses vœux secrets, et Ton allait jusqu'à dire que le roi de France venait s'entendre contre l'Espagnol avec la reine d'Angleterre.

Une brillante sortie que les volontaires français, dans Ôâtende, voulurent faire pour célébrer la naissance du dauphin, sembla donner quelque consistance à ces rumeurs ; si bien que l'archiduc crut devoir envoyer à Calais le comte de Solre, sous prétexte de saluer le roi, mais en effet pour s'assurer des motifs de sa venue. Le roi Henri, selon sa coutume, dissipa les méfiances par son humeur joviale et ses propos aimables. Il assura le comté de Solre qu'il venait à Calais pour mettre ordre aux affaires de ses sujets et non pour troubler celles dé ses voisins, « ne ressemblant pas volontiers, ajouta-t-il, à ces oiseaux de mer qu'on nomme mouettes^ lesquels n'apparaissent que pour annoncer l'orage. > Puis il vanta la valeur de l'infante, qui ne se contentait pas d'invoquer Notre-Dame-de-Hall, et de faire, avec les dames de sa cour, de la charpie pour les blessés, mais qu'on venait de voir passer, comme par bravade, en voiture découverte, sous le feu de l'ennemi, et qui, aux applaudissements des soldats, avait elle-même, de sa main délicate, mis au canon la mèche allumée * .

1. « Il dit ^ue rinfaHte s^acquerroit aux histoires les louanges d'une autre Zénobie, d'aider comme elle faisoit son mari à guer-

DE LA RÉPUBLIQUE AUX PAYS-BAS î91

Des présents échangés entre l'archiduc et le roi achevèrent de dissiper le nuage, et l'on ne dit pas qu'en effet les assiégés d'Ostènde aient, en cette oôcàsion, reçu de Henri IV aucune marque efficace dé synlpàthie.

Cependant Ton touchait à la fin de décembre. Prés de six mois s'étaient écoulés ; Thiver avançait à grands pas ; nul progrès ne se pouvait marquer dans les opérations des assiégeants. On s'en étonnait à bon droit, car toute la science alors connue, les dispositions si compliquées à cette époque d'un parfait système d'attaque, avaient été mises en œuvre. Les plus fan^eu:?^ ingénieurs de la France et de l'Italie, ces deux nations sans égales pour leurs institutions militaires \ étaient accourus au camp de Tarchiduc, ils y avaient déployé toutes les ressources de la tradition féodale et s'étaieni signalés en une multitude de ces artifices nouveaux que l'usage de Tartillerie avait 'rendus nécessaires. Tranchées, plates-fornies ou cavaliers, redoutes, étoiles, demi-lunes ou ravelins, bonnets carrés, galeries, bastilles et gabionnades, formaient autour d'Ostende un véritable labyrinthe, où les assiégeants allaient et venaient à couvert, faisant jouer au pied des remparts la

royer : mais que, pour être de tout point vaillante et preude femme, il fallûit qu'elle décidât en bref les guerres des Pays-Bas par un coin-' bat de seule à seul, ainsi qu'il avait fait avec sa femme les divisiôËs de la France et Fattentc) des séditieux. » (Bqmoijiis, }|y^ IVO 1 . Hachiatèl, TraxÙ de VArt de la guerre ^ livre Vil.

mine et la sape. Mais rien ne cédait à leurs efforts, et le ciel se chargeait d'épais brouillards; de longues et froides pluies tombaient sans interruption ; le vent âpre du nord soufflait dans les tranchées fangeuses.

Mal abrité, mal vêtu, mal chauffé, réduit à une solde misérable, à des aliments insuffisants et insalubres, atteint de maladies par lesquelles il se voyait rapidement décimé, le soldat du camp royal, si ardent au début du siège, se laissait aller à l'abattement ; c tout commençait à se rendre tédieux^ triste et insupportable. j> L'homme du Midi surtout, l'Espagnol et l'Italien, ne se pouvaient accoutumer à ces intempéries du Nord ; tous murmuraient. Les Espagnols qui, dès le premier jour, avaient annoncé la reddition de la place, imputaient ces lenteurs à la trahison des Flamands. Les Wallons, de leur côté, se plaignaient amèrement de la superbe espagnole, et enviaient ceux d'Ostende de ne plus connaître ^un tel joug.

La garnison d'Ostende n'était pas en beaucoup meilleur état : une épidémie terrible y sévissait. Les Anglais et les Français ne pouvaient plus s'accorder. La pénurie des vivres se faisait sentir. En vain le brave Vere envoyait-il message sur message aux États pour demander du secours. Le peuple de Hollande, si patient d'ordinaire, commençait à murmurer, à se lasser du poids des impôts. Les imaginations étaient frappées d'horreur à la vue des navires qui rentraient incessamment en Zeelande tout chargés de morts et de

mutilés. On ne rencontrait dans les villes et dans les campagnes que des femmes et des enfants en deuil. Les Etats s'efforçaient, à la vérité, de distraire les esprits en publiant les succès des flottes par delà les tropiques ; mais ces conquêtes lointaines, que plusieurs supposaient imaginaires, ne semblaient qu'un faible dédommagement aux souffrances présentes. Le moment vint où Ton fut obligé de cacher aux troupes que Top embarquait leur destination, dans la crainte qu'elles refu^ sassent le service.

Ce fut dans ces circonstances désastreuses que Vere apprit, d*un prisonnier italien, le projet arrêté dans le conseil de Tarchiduc de faire un effort suprême pour prendre la place. Bientôt il connut avec certitude que tout était disposé, Tarchiduc présent, les ordres donnés, les soldats résolus, et que la nuit prochaine, avantveille de Noël, à la marée basse, deux volées de canon tirées du fort de Monthullin donneraient le signal de l'assaut. C'était aux yeux de Vere, qui depuis longtemps ne recevait aucun secours, le signal d'une ruine certaine. Gagner un peu de temps, à quelque prix que ce soit, lui parait sa seule chance ; et ne se faisant nul scrupule de recourir à la ruse, après avoir épuisé toutes les autres ressources, il se souvient,lui aussi, du précepte florentin : < Couds à la peau du lion une pièce de celle du renard. j> Ayant attendu jusqu'à la dernière extrémité et jusqu'au dernier quart d'heure de la marée, il envoie vers Tarchidac des parlementaires.

Qo leur accorde une suspension d'armes de vingt-quatre heures pour traiter de la reddition d'Ostende, et l'on échange des otages. Yere usa de mille stratagèmes pour faire écouler sans résultats les vingt-quatre heures accordées. Il fit promener d*un lieu à un autre, sous divers prétextes, les parlementaires, leur fit passer à table le temps des affaires. Sur ces entrefaites, un vent favorable s'était levé; on signalait en mer plusieurs navires, et bientôt la marée montante amenait dans lè port des chaloupes qui portaient cinq compagnies zée^ landaises. Alors l'astucieux Anglais lève le masque ; il dit aux otages n'avoir agi que de son propre chef sous le 60up d'une nécessité absolue^ sans nulle autorisation des Etats ; il déclare gravement que son serment à la République ne lui permet pas de rendre la place.

En apprenant cette supercherie, Tarchiduc entre en grande colère, mais il ne veut pas, bien que les eir^ eonstanoes soient changées, renoncer à Tassaut. Le 7 janvier suivant, à la tombée de la nuit, à la marée baase, seul moment où la place était accessible, il parait en personne dans la tranchée.

Après une journée où le canon n'avait cessé de wnner, il y régnait un complet silence. Pas la moindre rumeur non plus ne s'entendait du côté de la ville. Ce silence dans cette obscurité, au moment même où deux armées allaient se ruer l'une contre Tautre, avait quel-^ que chose de sinistre. Tout à coup, au signal convenu, 1m troupes catholiques s'ébranlent. Elles vont attaquer

DE LA RÉPUBLIQUE AUX PAYS-BAS m

sur tous les points à la fois. Les Italiens, sous les ordres de Buguay, tenteront le passage du canal oriental et Tassant de la vieille ville ; Tinfanterie espagnole, commandée par Duranjo, franchira le canal occidental et escaladera le ZandhillqueTon espère surprendre à la faveur des ténèbres. Mais soudain, comme les Espagnols traversaient péniblement le canal, dont les eaux étaient plus hautes qu'ils ne se Tétaient imaginé, une immense clarté se projette sur les remparts. La nuit qui enveloppait de son mystère les apprêts des assiégés se dissipe. Des phares, des torches, des falots, des feux innombrables, se sont allumés comme par magie, et montrent à Tarmée royale Tassiégé muet et immobile, qui Tattcnd de pied ferme, en bon ordre, derrière les palissades, toutes les brèches réparées, tous les canons chargés, dans la plus formidable attitude.

Un feu terrible renverse les premiers assaillants; mais aucun ne recule. Ils essayent de se faire jour à travers le fer des piques et se poussent à Tescalade du Zandhill. Une mêlée sanglante s'engage. De Yere, qui a voulu commander lui-même aux Frisons, aux Anglais et aux Français, auxquels il a confié I^ défense de ce point important d'où peut dépendre le salut de la place, parvient à repousser ce vigoureux assaut ; mais presque aussitôt Duranjo y revient, et cette fois avec une ardeur telle qu'il enlève la victoire ; déjà les soldats espagnols appliquaient leurs échelles contre la courtine, lorsqu'ils se trouvent inopinément en présence de

troupes fraîches dont la vue les élonne. Le comte de Buguay et les siens ne sont pas parvenus à franchir le canal oriental, et le commandant Laroque, commis de ce côté à la défense de la place, ne se voyant pas d'ennemis en tête, est accouru avec ses Français, au bruit de la mousqueterie, vers le point menacé. Sans prendre haleine, il se jette sur les assaillants, les culbute du haut de leurs échelles ; un combat corps à corps s'engage, se prolonge et reste douteux pendant plus d'une heure ; enfin la canonnade des boulevards reprend avec une telle vigueur, elle devient si meurtrière, que l'archiduc renonce à tout espoir et fait sonner la retraite. Elle se fait d'abord en assez bon ordre, mais tout à coup les Hollandais lâchent leurs écluses ; alors les eaux des canaux, subitement gonflées, entraînent et submergent la plupart des Espagnols. Ceux qui échappent aux flots et au feu et qui parviennent à gagner l'autre rive y tombent épuisés sur un sol boueux, où le froid glacé de la nuit les saisit et les tue ^

Aux premières lueurs du jour, Ostende, sauvée une fois encore, se voit, avec une joie mêlée d'horreur, entourée d'un large flot teint de sang, où flottent des cadavres.

1. Bonours énumère parmi ce qu'il appelle les gentilshommes entretenuSf morts ou blessés dans ce formidable assaut, bien des noms illustres de l'Espagne, de l'Italie, de la Flandre, etc. : un Mérode, un Salviati, un Pepoli, un Salacar, un Gabriel de Néri, « l'un des beaux et subtils esprits et des vaillants hommes de sa nation et de son temps. »

Après cette malheureuse entreprise sur Ostende, l'archiduc, bien qu'il ne pût consentir à lever un siège où rhonneur de son nom et la réputation des armes du roi étaient engagés, ne tenta plus rien de considérable. Le printemps venu, il se rendit à Bruxelles pour demander aux États de nouveaux subsides, et aussi pour surveiller de plus près les. mouvements du prince Maurice qui, à la tète d'une belle armée, entrait en Brabant et venait mettre le siège devant la ville de Graves (18 juillet 1602).

La situation de Tarchiduc n était pas bonne. Depuis bientôt un an qu il tenait Ostende assiégée, aucun progrès n'avait été fait. Les États, au lieu de lui accorder les subsides qu'il demandait, exigeaient un dégrèvement d'impôt; une extrême division régnait dans l'armée royale. La dureté et la dévotion de Mendoza qui en avait repris le commandement et sur qui les soldats exerçaient leurs représailles en l'appelant, depuis la défaite de Nieuport, c il gran capitano del Rosario, > y avaient ranimé les haines anciennes. Les Wallons, les Italiens, les Bourguignons refusaient d'obéir aux officiers espagnols. Enfin, une sédition ouverte venait d'éclater. Au nombre de six raille, les mutinés s'étaient saisis d'Hooghstraaten, d'où ils mettaient à contribution les pays voisins, menaçaient Anvers, entretenaient des intelligences jusque dans Bruxelles, et traitaient avec le prince Maurice « à des conditions grandement estranges, > s'assurant, en cas de nécessité, une retraite dans

198 HISTOIRE DES GOMMfiNGEMENTS

Bréda et dans Berg-op-Zoom^ . La destruction de six galères de Spinola par les navires anglais et hollandais, la prise de Graves, la résolution publiée par les États-Généraux de défendre Ostende à tout prix et à toute extrémité, achevaient de déconcerter les conseils de l'archiduc.

Les jours, les semaines, les mois de la belle saison s'écoulaient, et la place, au lieu de s'affaiblir, s'apprêtait avec confiance à passer un second hiver. Il fallait songer à rendre le séjour du camp plus supportable. L'archiduc n'y épargna rien. On construisit des baraques pour les soldats; les officiers, qui avaient toujours compté sur la durée du siège, s'étaient bâti des maisons ; des hôtelleries bien fournies offraient, aux nombreux visiteurs que les affaires ou la curiosité ame-

1. Entre les choses qui peignent le mieux les mœurs du temps est la visite faite à ces mutinés ou altérés, comme on les appelait, par l6 nonce du pape, « qui en fut, dit un historien contemporain, fort bien et honnêtement traité, mais n'en obtint rien, » et surtout Tapologie que leur chef, ou Electo, fit publier. Dans cette apologie, les mutinés se plaignent « de la rigueur de l'Autriche et de Toutreettidance espagnole. » Ils invoquent l'exemple de David désobéissant à Saûl ; celui des Denmani révoltés contre César ; des Macédoniens en rébellion contre Alexandre, etc. On y lit le passage suivant : a Lorsque Son Altesse (l'archiduc Albert) quitta l'état ecclésiastique, nous fûmes tous joyeux, car, considérant qu'il avait été auparavant cardinal-archevêque, nous avions espéré qu'il ne proposerait point de règle plus rigoureuse à ses soldats que celle qu'en son état ecclésiastique il avait lue tant de fois dans la Bible, à savoir : Contentez-vom de vo» gages. Mais, hélas ! il semble qu'il l'a du tout oubliée, et personne ne peut songer où Son Altesse a trouvé ce canon qu'il veut mettre tu pratique : qu'il nom faut être bonUnt sans nos gngês. »

nâient à ce camp fameux, un abri commode ; il semblait qu'une ville nouvelle se fut dressée comme par magie en face de la ville assiégée.

Une église, élevée sur la dune par les jésuites, consacrait cette cité guerrière au Dieu des armées. Le nonce du pape y avait publié un jubilé qu'on y célébrait avec pompe^ en des cérémonies agréables surtout aux Espagnols. Des hôpitaux bien servis recevaient les malades. Un théâtre, des jeux de paume, de boule et de ballon amusaient les loisirs que la saison des pluies faisait aux soldats. Tous ces soins prodigués à l'àme et au corps, tout ce bien-être donné au camp royal, n'empêchaient néanmoins ni la peste d'y sévir, ni les maléfices et les sortilèges d'y jeter le trouble. Si le jour appartenaii à Dieu et au roi, la nuit obéissait aux puissances infernales. Les esprits. des trépassés hantaient la plage. Sur la dune, les sorcières tenaient leur sabbat; les loups-gàrous dévoraient les enfants ; des géants, des spectres épouvantables y poursuivaient les gens attardés. Ceux qui ne voyaient rien entendaient distinctement dans les airs le choc des épées, le son des tambours et des voix étranges qui criaient : « Tue ! tue aux papistes ! >

Il ne fallait rien moins que la torture et le gibet pour mettre fin à ces apparitions diaboliques. Une femme de très-haut lignage et un Espagnol du royaume de Grenade que l'on soupçonnait d'être morisque et que l'on avait surnommé c bastardo di Maometlo * furent Convaincus d'être les principaux auteurs de ces épouvante-

ments nocturnes; la femme fut étranglée; Thomme s'évada de prison à chaque fois qu'il y fut mis, si bien qu'on lui attribua le don de se rendre invisible.

Cependant, la direction du siège qui traîna encore jusqu'à la fin de juin 1603, reçut tout d'un coup, en changeant de main, une impulsion décisive. Ambroise Spinola arrivait aux Pays-Bas précédé d'un grand renom, avec des troupes nombreuses, levées à sa charge. Il avait signé avec l'archiduc une convention par laquelle il s'engageait à supporter à lui seul tous les frais du siège, et, le 8 octobre, il venait s'établir dans le fort Albert. Bientôt chacun avait compris que le prince Maurice allait avoir un digne rival, et que l'Espagne avait trouvé un nouveau Farnèse.

La garnison d'Ostende continuait à faire des prodiges ; on la comparait aux défenseurs de Syracuse et de Numance, mais elle avait eu ce malheur que le commandement avait fréquemment passé d'un chef à un autre ; l'indiscipline et la division s'étaient glissées dans ses rangs, comme dans ceux de l'armée royale; une grande inquiétude fermentait dans les esprits; on parlait d'intelligences avec Spinola; les Hollandais soupçonnaient les Wallons ; les Anglais et les Français querellaient sur le point d'honneur. Des tumultes s'élevaient à propos de rien, et l'on s'entre-tuait dans les rues d'Ostende. La violence des marées, qui jetait bas des parties considérables de remparts, s' ajoutant à tous ces maux, on ne songea plus qu'à gagner du temps pour

retarder Tennemi jusqu'à la venue du prince Maurice.

Les États-Généraux, voyant le péril d'Ostende, avaient résolu de faire une expédition en Flandre, soit pour opérer une diversion qui forçat Spinola à lever le siège, soit pour s'emparer d'un autre point fortifié qui fut pour les Provinces-Unies une compensation. En conséquence, pendant que la cavalerie hollandaise, de concert avec les mutinés d'Hoogshtraaten, ravageait le Hainaut et le Brabant, l'armée de Maurice venait mettre le siège devant l'Écluse (2 5 avril 16 4).

Ni Velasco qui commandait la cavalerie espagnole et qui voulut vainement s'opposer au passage de Maurice, ni Spinola en personne qui tenta plus tard de jeter du secours dans la place, ni enfin la défection des mutinés, dont Tarchiduc accepta la soumission à des conditions humiliantes et qu'il employa aussitôt contre l'armée républicaine, ne purent sauver l'Écluse.

Le 15 du mois d'août, la garnison se rendit. Ce fut pour le prince Maurice un grand honneur, et pour la République un grand avantage, car elle acquérait ainsi, en moins de trois mois, et au prix de bien peu de sang, une place forte et un port qui ne le cédaient en rien à cette Ostende, dont l'Espagnol, après plus de trois années et des pertes infinies d'honneur et d'argent, ne parvenait pas à se rendre maître. Mais, contrairement à ce qui se pouvait prévoir, la prise de l'Écluse, au lieu de sauver Ostende, amena sa capitulation. Les États- Généraux ne mirent plus le même zèle à la conserver.

assurés qu'ils étaient maintenant d'une autre place forte en Flandre. De leur côté, les assaillants, irrités de la perte de TÉcluse, redoublèrent d'efforts. Dans les derniers six mois, ils avaient emporté successivement tous les ouvrages extérieurs des assiégés. Maître des dunes occidentales, Spinola avait planté ses canons sur le Zandhill, d'où il avait poussé ses approches et fait jouer ses mines jusqu'au pied des remparts. Ce fut là que se livrèrent pendant six semaines les combats les plus furieux. Aux mines creusées par les assiégeants pour pénétrer dans la ville, les assiégés opposaient des eontre-mines. On se rencontrait sous terre et l'on s'y battait corps à corps dans une obscurité profonde qu'éclairaient seulement les lueurs des coups de feu. Amis et ennemis, vivants et morts, enveloppés de fumée, lancés en Tair par de subites explosions de poudre, écrasés par des éboulemenls, y trouvaient une même sépulture. Désespérant enfin de sauver la ville vieille dominée par le Zandhill, les assiégés la séparèrent de la ville neuve par un fossé et par une longue ligne de défense si rapidement élevée qu'çn les accusa « de la plus noire magie; » et ils se disposèrent à recommencer comme au premier jour la défense de la place. Mais les fortifications nouvelles, construites avec de la terre trop fraîche, ne résistant ni à l'effet des boulets ni à celui des vagues, le commandant Marquette fit savoir au prince Maurice qu'il ne pouvait plus tenir s'il n'était promptemtnt secouru. Au lieu de secours, les États-Généraux

lui mandèrent de capituler à des conditions honorables. Il les obtint sans peine de Spinola. Le 2 2 septembre 1604, la garnison d'Ostende sortit en armes de la ville, traversa fièrement, enseignes déployées, le camp ennemi et prit son chemin vers TÉcluse, en longeant la mer,"i^ la grande admiration de Spinola et de son armée.

Par ordre exprès de l'illustre Génois, les soldats catholiques avaient dressé sur la plage des tentes et des tables chargées de mets excellents. Spinola invita Marquette à une collation magnifique et « le caressa de doux et aimables propos. j> Les chefs du camp royal en usèrent de même envers les officiers de Tarmée républicaine. On leur prêta des montures et des chariots pour faire plus commodément le trajet jusqu'à l'Écluse. Temps singulier , où la férocité des guerres n'en excluait pas la courtoisie; où l'esprit chevaleresque brillait d'un vif éclat en des âmes farouches ; où les passions les plus inconciliables en apparence semblaient à l'aise dans un même cœur; où se mêlaient, en des mœurs hardies, les plus vieilles coutumes et les plus nouvelles libertés du monde !

Marquette, honoré par ceux qu'il avait combattus à outrance, ne devait pas l'être d'une manière moins flatteuse par ceux qu'il avait servis jusqu'à la fin avec une soumission dévouée. Les députés des États et le prince Maurice vinrent à sa rencontre et lui firent, en présence de toute l'armée rassemblée devant l'Écluse, de solennels remerciments au nom de la patrie.

Page 1