‹ Histoires des commencements de la république aux Pays-Bas, 1581-1625;Chapitre 41 sur 71 · LA TRÊVE DE DOUZE ANS · texte numérisé non relu

LA TRÊVE DE DOUZE ANS

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La défense d'Ostende avait coûté aux Provinces-Unies la somme, énorme pour cette époque, de quatre millions de florins et la perte de cinquante mille hommes. Ce qui les pouvait consoler, jusqu'à un certain point, c'est que l'ennemi n'avait pas fait des perles moindres et que, après avoir prodigué devant Ostende son sang et ses trésors, il ne s'emparait, après trois ans et deux mois d'un siège opiniâtre, que d'un monceau de ruines. La désertion en masse des citoyens, qui préférèrent tout perdre et s'expatrier plutôt que d'habiter avec les Espagnols, acheva de rendre dérisoire la conquête d* Ostende.

L'infante fut vue versant des larmes pendant les divertissements qui célébraient ce lamentable triomphe ; et ce fut à ce moment même que les premières pensées

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d'une paix possible s'offrirent à l'esprit ébranlé de l'archiduG et deSpinola.

Dans le même temps aussi, un changement dans la politique européenne se préparait. « La grande reine de la mer > avait cessé de vivre. Elisabeth s'était éteinte, le 3 avril 1603, dans la soixante-dixième année de son âge et la quarante-quatrième année de son règne, « après avoir vécu si longtemps, dit Grotius, qu'elle était sur le point de s'en ennuyer. j> Le protestantisme, en particulier les Provinces-Unies, devaient beaucoup à cette princesse ; elle ne fut pourtant pleurée ni de ses alliés ni de son peuple. Une durée trop longue ne semble pas humaine et déplaît. Le génie d'Elisabeth, d'ailleurs, était dépourvu de charme ; elle n'avait su rendre aimables ni ses vertus ni ses vices. L'Angleterre, comme délivrée d'un pesant ennui, salua étourdiment son successeur; toutes les têtes couronnées le recherchèrent avec empressement; les Provinces-Unies n'épargnèrent aucun soin pour se le rendre favorable.

Une ambassade, composée du prince Frédéric-Henri, de Barneveldt et de Bréderod, s'était rendue à Londres pour sonder ses dispositions.

Depuis longtemps déjà le marquis de Rosny préparaît de son côté le renouvellement d'un accord entre la France et l'Angleterre qui eût été très-favorable à la République. Mais ces négociateurs avaient été précédéspar le connétable de Castille; peu après la prise d'Ostende, le président Richardot et le sieur Verreiken étaient ve-

nus de leur côté, de la pari de Tarchiduc, prier le roi de conclure la paix avec l'Espagne. Le roi, la cour, le pays tout entier semblaient indécis. Par tempérament, le fils de Marie Stuart était pacifique, ou, du moins, s'il aimait les combats, ce n'étaient que les combats de la théologie que tranche le glaive spirituel. Sa politique toute personnelle et ses notions sur la prérogative royale le portaient également à rester en bons termes avec le roi d'Espagne, plutôt que d'embrasser la cause d'un peuple républicain dont les soldats communiquaient aux troupes anglaises des idées dangereuses de droit et de liberté.

Les catholiques de la Grande-Bretagne se trouvaient sur ce point d'accord avec leur souverain hérétique; mais une notable partie de la nation considérait, au contraire, l'alliance des Provinces-Unies comme indispensable à la sûreté de la navigation et à cette liberté des mers qu'elle devait invoquer aussi longtemps qu'elle n'en aurait pas conquis l'empire. Cependant, malgré l'éloquence de Barneveldt, malgré les bons offices dé Rosny qui l'appuyait vivement, l'inclination de Jacques l'emporta, et, comme l'archiduc, désireux d'un accommodement, allait au-devant de toutes les difficultés, la paix fut bientôt conclue entre l'Espagne et l'Angleterre.

Pendant tout le temps de ces négociations, le prince Maurice et Spinola avaient continué la guerre, mais sans aucun succès signalé de part ou d'autre. Ni une

première ni une seconde campagne ne répondirent à Tespéronce que faisaient naitre ces deux noms illustres. Une sorte d'égalité dans une fortune médiocre s'établissait entre eux. Spinola ne réussit pas à exécuter ce qu'il avait osé entreprendre; Maurice, au contraire, fut accusé de n'avoir pas égalé ses entreprises à ses forces; quelques-uns même allaient dès lors jusqu'à le soupçonner de désobéir aux États dans des vues d'ambition « et de traîner en longueur une guerre qui pouvait le con* duire à la plus haute fortune.

Insensiblement aussi dans les Provinces-Unies on commençait à se lasser de la guerre. Depuis près de quarante ans qu'elle durait, la plupart des vieux patriotes, amis ou soldats de Guillaume, étaient morts. Une génération nouvelle arrivait qui, n'ayant pas porté l'ignominie du joug espagnol, ni connu que de loin ses persécuteurs, ne ressentait pas les haines farouches des anciens Gueux. L'esprit du peuple était changé. Les provinces les plus catholiques, la Gueldre, TOveryssel et Groningue, jalouses de la Hollande et de la Zéelande dont les forces maritimes et les richesses commerciales s'accroissaient parla guerre, plus exposées que ces deux provinces aux excursions de l'ennemi, refusaient souvent l'impôt. En Tan 1600, le peuple et la régence de Groningue, les paysans de la Frise, s'étaient ouvertement révoltés et n'avaient pu être contraints qu'au bout de trois ans, par la force armée, à payer les subsides, îl avait fallu que le comte de Nassau, au nom des États-

Généraux et par des mesures extra-légales, désarmât les bourgeois. Plusieurs magistrats avaient été envoyés prisonniers à La Haye; une citadelle avait été bâtie pour contenir la ville de Groningue, ce qui excitait dans le pays une irritation d'autant plds dangereuse que les mécontents protestaient au nom de leurs anciens droits contre les abus d'un pouvoir nouveau, suspect au peuple. Les hommes politiques, principalement Barneveldt, le plus sage de tous, tenaient compte de ces dispositions.

Barneveldt, l'ardent promoteur de la guerre, lui dont l'éloquence et l'énergie avaient, depuis la mort de Guillaume, soutenu au cœur des États la résolution de combattre à outrance, et qui, devinant le génie de Maurice, n'avait pas craint de remettre à ses jeunes mains le salut de la République, Barneveldt aujourd'hui inclinait vers la prudence et conseillait la modération. Les succès prodigieux des armées de la République n'éblouissaient point ce ferme jugement qui faisait entrer dans ses calculs les brusques retours de la fortune. L'altération de l'esprit public, où l'amour du gain commençait à se mêler au pur amour de la patrie et le désir de jouir à la passion d'être libre, n'échappait pas non plus à sa pénétration. Enfin, et cette pensée domina bientôt ôp lui toutes les autres, Barneveldt, averti par l'histoire, appréhendait comme une suite 'névitable de la guerre prolongée, la substitution du régime militaire au régime municipal sur lequel se fondait l'institution républi-

caine; il voyait mon(er et s'avancer, comme une mer enflée par les vents, l'orgueil du sang de Nassau et les ambitions du victorieux Maurice,

Ce désir de la paix, qui n'avait encore gagné dans les Provinces-Unies que les villes les moins influentes et quelques esprits d'élite, était ardent et unanime dans les provinces wallonnes, plus épuisées encore par la présence des armées qui la défendaient que par les ravages de Tennemi. L'opinion s'y était établie que la Hollande et la Zé^nde étaient invincibles. Le vain espoir d'une ombre d'indépendance que la cession de Philippe II à sa fille avait fait naître, la stérilité de l'infante l'avait fait évanouir. L'archiduc n'osait plus convoquer les Élats- Généraux, tant il les sentait hostiles. Isolé, dépouillé de toute autorité réelle par la prolongation d'une guerre qu'il était hors d'état de conduire en personne, il soupirait après la paix. Enfin, le chef illustre qui devait à cette guerre le plus grand éclat de son nom, Spinola lui-même conseilla de la terminer. Trop judicieux pour se payer d'apparences, il voyait bien que son but principal était manqué. Toutes ses tentatives pendant les deux campagnes de 1606 et 1607, pour pénétrer au cœur des Provinces-Unies, avaient été repoussées. Ses succès se réduisaient à la prise de quelques villes de médiocre importance eu égard aux sommes qu'elles avaient coûté; il ne se flattait plus d'entamer un pays si bien défendu par ses fleuves, par ses forts, mais surtout par la vigilance de ses habitants, et par la lac-

tique consommée de ses armées. Les affaires particulières de Spinola ne le mettaient pas mieux en humeur de prolonger la guerre. Les dettes énormes qu'il avait contractées au service de TEspagne entraînaient sa ruine, si Philippe III ne trouvait, par une prompte paix, le moyen de s'acquitter. Aussi les représentations de Spinola à la cour de Madrid étaient-elles très-vives. Le roi, d'ailleurs, et plus encore le duc de Lerme, son favori, inclinaient aux voies pacifiques. Le résultat négatif d'une lutte de quarante années donnait raison aux hommes d'État qui avaient, à l'origine, conseillé une politique moins inflexible. Les rebelles semblaient de jour ien jour mieux unis au sein de leur confédération qu'on avait d'abord estimée si méprisable. Faiblement protégés, au début, par des voisins hésitants, ils avaient maintenant des alliés solides, des armées que Ton vantait par toute l'Europe, des flottes victorieuses. Ce qui à l'origine s'était appelé rébellion^ se nommait aujourd'hui liberté^ ce qu'on avait blâmé comme obstination était loué sous le nom de constance. Les turbulences de Flandre s'appelaient désormais \ indépendance^ des Provinces^ Unies. On eût dit que le succès leur avait conféré le droit. La nature même semblait entrée dans le parti de ces rebelles; le vieil Océan catholique, soulevé contre ses anciens maîtres, s'apaisait à la voix de ces hérétiques et portait avec amour leurs navires insolents jusqu'aux extrémités du monde.

Et c'était là surtout ce qui inquiétait l'orgueil espa-

gnol. L'un des premiers effets de la liberté dans les Provinces-Unies, Tilne des premières ambitions de cette république sortie des eaux et défendue par les Gueux de fner^ c'avait été Tacct'olssenient rapide des forces maritiiiles. Lô premier acte de ces forces constituées, ce fdt la revendication, sur le girand Océan, de la liberté des mersj la protestation du droit commun contre le droit divin de posâessioti, acquis à la monarchie catholique et protégé par la sanction de Rome.

Avant rUnion d'Utrecht, les Pays-Bas n'avaient point éll de flottes. Le gratld ôticcès de quelques entreprises particulières sous Charles-Quint y avait éveillé le désir des expéditions lointaines. Un seigneur de Beveren, à qui l'empereur avait accordé la possession d'une certaine île de l'Atlantique asâez mal définie, ayant équipé deux vaisseaux pour la chercher, avait couru longtemps les mers sans rien trouver, il est vrai, mais il était revenu chargé de denrées précieuses dont la vue avait fait une impression très-vive sur ses compatriotes. Presque dans le même temps, un bourgeois de Ziriksée rapportait des îtes dU cap Vert, où jamais un vaisseau hollandais n'avait mouillé jusque-là, une cargaison de sucre, de vins et d'autres produits inconnus ou du moins très-rares dans le nord de l'Europe. Dans ce pays de marins, « qui comptait autant de bateaux que de maisons, » l'émulation gagna rapidement. Bientôt la guerre avec l'Espagne força les commerçants d'armer leurs navires; les marchands devinrent soldats; puis

l'État intervint et organisa les forces éparses. Enfin, par Talliance avec TAnglelerre, le caractère de la lutte s'agrandit, rinlérêt privé devint un intérêt politique et religieux. Le nord et le midi, le protestantisme et le catholicisme, Tesprit germanique et Tesprit latin, se combattirent sur un élément nouveau et dans un nouveau monde.

Je ne raconterai point ici les aventures héroïques du commerce hollandais dans les Grandes-Indes; L'asso* dation de neuf négociants d'Amsterdam qui formèrent, en 1595, la Compagnie des pays lointains et risquèrent d'immenses capitaux pour une première expédition à Java, servit de modèle à une multitude de compagnies analogues, qui, rivalisant d'énergie, d'audace et d'habileté^ ramenèrent de ces pays lointains des richesses inouïes.

En 1602, un édit des États-Généraux réunit ces diverses compagnies sous un seul privilège^ tout en laissant à chacune, dans le même esprit qui avait présidé à l'Union d'Utrecht, son assemblée, ses statuts particuliers et le directeur qu'elle s'était choisi. Le total des sommes réunies par la Compagnie des Indes- Orientales^ 6,444,200 florins, fut partagé en actions de 3,000 florins, qui rendaient à l'origine 15 pour cent de bénéfice. En 1606, le bénéfice montait déjà à 75 pour cent. La Compagnie, en pleine prospérité, avait conquis aux Indes une plus grande étendue de territoire que la République n'en possédait en Europe.

31G uistoiue: des commencements

Ce fui la grande appréhension de ce génie conquérant du commerce hollandais qui, par-dessus tout autre motif, détermina la cour d'Espagne à entrer en négociation pour la paix. Les premiers fils de cette négociation, qui ne devait pas durer moins de trois années, furent noués par un grand seigneur wallon, Walrave van Wittenhorst, allié aux premières familles des Provinces-Unies. Dans Tannée 160S, il avait parcouru le pays pour sonder à ce sujet les personnes influentes. Les trouvant bien disposées, il s'était muni de lettres de créance, et, sur Tavis de Barneveldt, il avait été introduit dans le conseil d'État (janvier 1606), pour y exposer les vues de l'archiduc. Mais, comme au début de sa harangue, il parlait du droit de ses maîtres, on l'interrompit tout d'un coup. On lui dit qu'il commettait une erreur grave en supposant qu'il put être question d'un autre droit que le droit des Provinces à se confédérer, et que, aucune ouverture de paix n'était possible, si, au préalable, les archiducs ne reconnaissaient l'entière indépendance de la République.

Sur cette fière réponse, les négociations, à peine entamées, furent brusquement suspendues. Néanmoins, comme les circonstances étaient impérieuses, les archiducs envoyèrent en Hollande un nouveau négociateur. Celui-ci n'était pas un grand seigneur; c'était un moine franciscain d'obscure naissance, facile à désavouer, difficile à offenser sous sa robe de bure dont l'humilité le rendait inaccessible au mépris. Confesseur de l'infante,

le père Neyen était expert aux intrigues de cour comme aux intrigues du cloître. Il faisait glisser ses paroles comme les grains de son chapelet, et ne craignait ni de les répéter, ni, au besoin, de les démentir \

Les lettres de créance qu'apportait le cordelier étaient, par elles-mêmes, une concession. Il y était dit que les archiducs reconnaissaient les États confédérés comme des peuples libres, sur lesquels ils ne prétendaient aucuns droits. Sur ces bases^ on proposait à la RépubHque de faire avec elle une paix éternelle, ou bien une trêve de douze, quinze ou vingt années, ou tout au moins une suspension d'armes, pendant laquelle des ambassadeurs nommés de part et d'autre tâcheraient de s'entendre.

Ces préambules furent acceptés, à la condition que, dans un délai de trois mois, ils seraient ratifiés par le roi d'Espagne; puis, aussitôt, les États firent demander aux rois de France, d'Angleterre et de Danemarck, au comte palatin et au duc de Brunswick, leurs fidèles alliés, d'envoyer des ambassadeurs à La Haye pour les assister de leurs conseils pendant les négociations pour la paix définitive.

Il parait que ce premier succès, extraordinaire, presque incroyable des États-Généraux, causa dans les cours de France et d'Angleterre plus de surprise que de satisfaction. Tout en venant en aide aux provinces confé-

1. « When he hath sayd them over he is anew to beginne again, » écrit sir Charles Gomwalis au comte de Salisbury* — Win^ood's Mémorial.

dérées dans leur lutte contre l'Espagne, le roi Henri et la reine Elisabeth ne les avaient jamais regardées que de très-haut, comme un petit peuple qui devait rester toujours sous leur dépendance, et servir bien plutôt leurs intérêts que les siens propres. Et voici que, tout d'un coup, de la manière la plus inespérée, la plus étriange, la République impose ses volontés à la royauté eispagnole; voici que, sans avoir ni consulté ni même averti les puissances alliées, elle les prend à témoin de la chose faite. On voit dans les correspondances diplomatiques \ la colère de Henri IV, Tindignation du roi Jacques, et comme ils se plaignent avec aigreur de ce qu'ils appellent l'insolence, l'ingratitude, les mauvais procédés des Provinces-Unies; comme ils s'étonnent que les archiducs aient consenti à des conditions si peu honorables. Toutefois, la défiance mutuelle est si grande entre les deux souverains, chacun d'eux redoute tellement de voir l'autre s'arranger séparément avec la République, qu'ils dissimulent leur défaite et s'efforcent d'attirer chacun à soi l'arbitrage de la paix.

Les conférences devaient s'ouvrir à La Haye. Henri IV y envoya, outre son ambassadeur ordinaire Buzanval, le président Jeannin, qui passait pour le plus habile

|. Winwpod's llemorial. — Solly : Mémoires. •— liégooiatioQs de Jeannin . Les envoyés anglais ne parlent que de : « extraordinary forwardness » ; a Strange and wondrouss business, » de : prçjsipitous and deshonourable treatie, etc. « The more I consider th^ strangeness of the archiduks offers in declaring them to by a free state, the more I loose myself, » écrit le comte de Salisbury J

homme d'État qu'il eût à son service, et qu'il appelait « le Bdrneveldt de sa cour« i» De la part de l'Angleterre, sir Ralph Winwood et sir Richard Spepcer furent chargés des négociations. Les deux souverains crurent encore devoir s'en excuser auprès du roi d'Espagne.

Celui-ci, cependant, ne se hâtait pas d'envoyer la ratification promise par les archiducs; loin de là, il disait tout haut que jamais il ne reconnaîtrait l'indépendanoe des provinces. Les trois moisiixés pour l'expiration de la trêve allaient finii*, il ne s'en fallait plus que de peu jours, quand arriva de Bruxelles le secrétaire de Tarehi*duc, Verreiken, porteur d'une ratification prétendue, où l'insolence et la mauvaise foi espagnolee éclataient ensemble.

Ce ne fut qu'un cri dans l'assemblée des États-Généraux lorsqu'on vit que cette ratification, qui devait poser les bases de leurs rapports futurs avec les puissances européennes, était rédigée en langue espagnde, qu'ils prétendaient dédaigneusement ne pas comprendre; qu'un document si solennel était écrit sur papier, non sur parchemin, scellé du petit sceau; enfin, chose absolument insupportable, qu'il était signé c Yo el Rey, » ainsi que le roi d'Espagne avait coutume de le faire avec ses sujets.

Et comme, dans le même temps, on apprenait Tar^ moment d'une flotte espagnole et les twitatives du père Neyen pour <;orrompre Aërsens, le secrétaire de§ Étatsr Généraux, on ne mit plui* en doute la duplicité du roi.

320 UISTOIKË DES COMMCNGEMENTS

Aussi redoubla-t-on de hauteur avec l'envoyé de l'archiduc. En pleine assemblée, Barneveldt lui rendant avec mépris les présents offerts à Aërsens, que celui-ci avait immédiatement remis aux mains du prince Maurice : « Reprenez ces présents, dit l'avocat de Hollande, et dispensez-vous à l'avenir d'user de pareils moyens, cela vous entraînerait en de trop grandes dépenses. Ne pensez pas que, ici comme dans une monarchie, nous soyons gouvernés par la. volonté de deux ou trois personnes. Notre nombre est si grand, ajouta-t-il avec ironie, en montrant du geste l'assemblée, que ce serait folie de chercher à nous corrompre tous. »

Le lendemain, Verreiken partait pour Bruxelles, porteur d'une formule explicite de ratification dictée par les États, et qui, c'était leur volonté expresse, devait être rapportée écrite en langue latine, française ou flamande.

Mais ce n*était là encore que le prélude des difficultés de toutes sortes qui allaient venir à la traverse des négociations. Quand Verreiken et le père Neyen revinrent à La Haye, vers la fin de Tannée 1607, munis de la ratification amendée, les États ne s'en montrèrent point satisfaits. Us y trouvaient beaucoup d'obscurité et s'offusquaient de la signature « Yo el Rey > qui y était restée. Aussi, malgré les instances des envoyés de France et d'Angleterre qui les pressaient de signer, voulurent-ils consulter leurs souverains, les Étals provinciaux. C'était chose conforme à la constitu-

lion, OU, pour parler plus juste, à TUnion d'Ulrecht, qui avait laissé la souveraineté où elle l'avait trouvée, c'est-à-dire dans les nîunicipalités ou régences des villes, qui se faisaient représenter aux États provinciaux par des députés à qui Ton donnait, comme à des envoyés diplomatiques, des instructions particulières pour chaque affaire spéciale, et qui n'avaient d'autre pouvoir que celui de leur mandat.

Selon cet étrange système, l'assemblée des États- Généraux se trouvait, à peu de choses près, au regard des États provinciaux, dans la même dépendance que l'étaient ceux-ci au regard des municipalités. Leur assemblée était un congrès d'ambassadeurs, bien plutôt qu'un parlement. La majorité des votes n'y emportait en droit aucune décision, il y fallait l'unanimité. Une minorité opposante si petite qu'elle fut, le veto d'une seule ville, obligeait à de nouvelles* communications avec les assemblées provinciales et municipales. De là, des lenteurs interminables, de perpétuels conflits d'autorité, et trop souvent aussi une prédominance de l'intérêt local sur l'intérêt général, qui fut l'origine, la raison d'être et la force croissante du stadhoudérai, c'est-à-dire de la concentration des forces par l'unité, du pouvoir, toutes les fois que l'existence de la République parut menacée.

Cette fois, les lenteurs n'étaient pas seulement du côté des Hollandais, les Espagnols non plus travaicnt point de hâte. Ils prétextaient l'extrême rigueur de

322 HISTOIRE DES COMMËNGEMENTi^

l'hiver, et n'arrivèrent à La Haye que dans les derniers jours de janvier 1608. Us étaient au nonobre de cinq : le président Richardot, Verreiken et le père Neyen, le secrétaire du roi, Mancicidor, et enfin le marquis Spinola. Les États avaient fait choix, pour les ra* présenter, des plus grands personnages de la Républi* que. Le prince Maurice vint à Ryswiok à la rencontre des ambassadeurs espagnols, et rendit à son illustre rival les plus grands honneurs. Ce fut un spectacle merveilleux pour la multitude accourue là de tous les points de la Hollande, de voir, assis l'un près de l'autre et s'entretenant ftvec cordialité, ces deux fameux capitaines qui s'étaient mesurés si souvent sur le champ de bataille, dans des luttes acharnées. La pompe et la magnificence que déployait Spinola, son afifabilité envers tops, ne flattaient pas peu lamour-propre du peuple hollandais, en lui rendant apparent le changenient survenu dans sa fortune.

De leur côté, les ambassadeurs se montraient charmés de leur séjour à La Haye. Situé entre Leyde et Delft, non loin de la plage de Schéveningue, où l'on se rend par de belles avenues d'arbres, ouvert dé toute part sur de fertiles prairies où paissaient de nombreux troupeaux, adossé à un bois séculaire dont les antiques ombrages ont vu les premiers efforts de la civilisation naissante, le village de Haghen ou La Haye car La Haye, pour n'clre pas enclos de murs, était alors réputé village, passait pour « le plus beau, le plus riche et peut-

être le plus grand qui fut au monde \ » Il avait été pendant plusieurs siècles la résidence favorite des anciens comtes de Hollande, d'où le nom lui restait de S'Graven haghen, bois ou haie du comte. L'un d'eux, le comte Guillaume II, élu en 1247 roi des Romains, y avait bâti, sur remplacement d'un pavillon en bois qui servait de rendez-vous de chasse, un palais, nommé le Binnenhof^ si vaste qu'on l'avait comparé au temple de Salomon, où résidait maintenant le stadhouder, et où se tenaient les assemblées des Éta(s*Généraux et celle des États de Hollande ^.

La politesse des mœurs, la bonne humeur, l'hospi-

1. Description de tous les Pays-Bas, autrement appelés la Germanie inférieure oq baise Allemagne, par Messire Loys Goicciardin, gentilhomme florentin ; à Arnheim, chez Jean Jeansz, 1613, in-4. — Parlant du bois de La Haye, Guicciardin dit qu'il est a très-plaisant et amène, si délectable et si beau qu'il semble que ce soit un de ceux que les poètes anciens voulaient nommer sacrés aux dieux, »

2. « Guillaume, roi des Romains, y battit UQ palais magnifique tout oignant lequel y a un beau estanc d'eau doulce, basti d'une archi^ tecture royalle avec bois d'Irlande, libres de vers et araignées. Il y a en outre une belle chapelle avec plusieurs chambres magnifiques pour les conseillers et Estats du pays ; eosemble une très-ample et spacieuse salle avec une fort large plaine devant la court qui sert de pourmenoir aux gentilshommes et bourgeois. La présente prospérité de ce lieu consiste principalement en la court. Joint qu'icy les Estats-Généraux des Provinces-Unies y tiennent leurs assemblées e t résidence ; ce que fait pareillement le prince Maurice estant hors de campagne, à raison de quoy y a journellement à Labaye grande multitude de solliciteurs dont les bourgeois et hostes ne jouissent pas de petites commodités, » Guic, p. 355-56. — Une singularité historique est que La Haye, résidence des États de Hollande, n'avait pas le droit d'y envoyer des députés.

(alité de la population, le luxe et roriginalité de ses costumes \ la propreté extrême de ses maisons, qui ressemblaient à des palais et dont les façades lavées et brossées restaient toujours luisantes et agréables à l'œil, des jardins charmants, des quais plantés d'odorants tilleuls, et enfin l'oiseau de bon augure, la cigogne que les habitants de La Haye avaient mise dans leurs armoiries et qu'ils nourrissaient privémentau milieu d'eux comme pour leur promettre le bonheur, achevaient de donner à ce riant village un air d'élégance incomparable.

Ce fut une grande solennité que la séance d'ouverture des débats sur la paix avec le roi d'Espagne. Afin

i. Les bourgeois en charge et les enfants orphelins portaient la livrée mi-partie aux couleurs de la ville. Les nobles, tels qu*on les voit dans les batailles de Van-der-Veld et dans les estampes des œuvres do Cats, allaient vêtus d'habits de soie et de velours, couverts (io boutons^ de chaînes et d'autres ornements en or massif ; ils portaient une vaste fraise, un chapeau à larges bords retroussés et rattachés par des ganses d'or. Les dames avaient de hautes coiffures, emblèines de la liberté, et maniaient l'éyentail à Fespagnole. Quant aux paysans et manœuvres. Van Ostade et Adrien Brauwer les représentent habillés d'un pourpoint violet ou rouge foncé, avec des manches jaunes ou bleues, la plume de coq au chapeau, surtout ceux qui faisaient métier de se battre au couteau ; ils avaient coutume aussi d'attacher au chapeau leurs pipes qui, souvent, étaient de grand prix. Les paysannes portaient d'amples bonnets, retenus par des aiguillettes d'or, un cotillon écarlate où pendait une ménagère en argent, lillles se paraient de riches colliers d'ambre jaune ou de grenat.

de la rendre plus imposante, le prince Maurice et le Conseil d'État y furent appelés. Olden Barneveldt pritla parole au nom des Provinces-Unies. Préalablement à toute discussion, il réclama la reconnaissance entière, absolue, de leur indépendance. Cette demande fut aussitôt accordée par le président Kichardot, qui crut devoir ajouter, comme par bravade, que si même il plaisait aux Provinces de c s'ériger en royaume, • le roi son maître n'y trouverait point à redire. Mais comn^e on s'étonnait encore de voir si vite et si aisément accordé un point si essentiel, une question relativement bien minime, une pure question d'étiquette surgit et faillit rompre les négociations. Un député remarqua que le sceau appendu à la procuration des envoyés d'Espagne portait les écussons des dix-sept Provinces. L'assemblée s*indigna ; elle voulut exiger qu'immédiatement ces écussons fussent enlevés. Cet exigence parut aux ambassadeurs exorbitante. S' adressant aux envoyés de France et d'Angleterre, ils les prirent à témoin de r usage général.

Ils firent observer que le roi de France s'intitulait roi de Navarre, que le roi d'Angleterre prenait le titre de roi de France, sans pour cela revendiquer le moindre droit sur ces pays. Ils trouvaient tout à fait insupportable la prétention d'un Etal à peine formé de vouloir « iïUroduire des coutumes inconnues dans le monde politique \ » Mais l'Assemblée tout entière insistait sur

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