‹ Histoires des commencements de la république aux Pays-Bas, 1581-1625;Chapitre 42 sur 71 · Cerisier · texte numérisé non relu

Cerisier

ce poin!> et^ Jeannin s'étant rangé à son avis, les envoyés espagnols cédèrent, bien qu'avec une répugnance extrême; puis on entama le débat sur le fond même du traité, sur ce qui en était le nœud, la difficulté majeure: la libre navigation dans les mers d'Orient et le commerce avec les Grandes-Indes.

Ce commerce, très-récent, comme nous l'avons vu, mais extraordinairement prospère, était devenu pour là nation hollandaise, par leâ circonstances qui l'avaient fait naître^ une passion véritable. Jusqu'à l'année 1881, lés commerçàmts hollandais, encore timides, allaient vendre dans les ports dé l'Espagne et du Portugal les denrées de l'Orient et du Nouveau-Monde qu'ils amenaient sur le marché d'Anvers, où la France et l'Allemagne venaient les chercher. Ils se contentaient d'un gain modeste, qu'ils faisaient fructiQer par une habile économie. Mais la défense faite par le roi Philippe II à ses sujets, de commercer avec les Pays-Bas révoltés, poussa ceux-ci à des entréprises plus hasardées.

Pressés par les besoins croissants d'une population qui s'augmentait chaque jour deâ* réfugiés fuyant de toutes parts la persécution catholique, s'appuyant sur la déclaration de la reine Elisabeth à l'envoyé espagnol que « la mer est un élément ouvert et commun à tous les peuples comme l'air qu'ils respirent, * les Hollandais résolurent d'aller bravement chercher dans les Indes les denrées qui leur étaient refusées dans les ports de TEspagne. Une fortune inouïe favorisa leurs

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premières aventures dans ces mers inconnues. Bientôt, après de terribles combats contre les escadres des rois catholiques, restés vainqueurs, ils établirent des comptoirs sur les côtes et dans les archipels de Tlnde. Les indigènes gagnés par leur humanité qui contrastait avec la cruauté espagnole et surtout par l'intégrité manifeste qu'ils apportaient dans le commerce, firent avec eux des traités, des alliances.

Les vaisseaux de la République ramenèrent en Hollande des ambassadeurs euvoyés par les princes indiens vers le Stadhouder à qui, ne pouvant comprendre l'état républicain, ils donnaient le titre de roi et d'empereur. Enfin, les heureux marchands d'Amsterdam jetaient dans l'ile de Java les fondements de la ville de Batavia, qui allait devenir le centre d'un mouvement commercial sans aucun précédent dans le monde.

Ces choses merveilleuses racontées au peuple par les matelots, les objets étrangers qu'ils rapportaient : plantes exotiques, oiseaux d'éclatant plumage, bois odorants, tissus d'or, exposés sur le marché d'Amsterdam, le long des canaux, des quais brumeux des villes et des villages de la Zélande, exaltaient les imaginations. Une opulence poétique pénétrait la maison hollandaise, froide et nue jusque-là dans sa rigidité calviniste. Elle s'ornait à plaisir de vases, de riches (apis, d'ivoires peints et sculptés, des mille fantaisies d'un art charmant. Ala pensée de ce paradis oriental dont les rayons, les fleurs, les fruits, les parfums lui arrivaient à irar

vers les tempêtes, la famille, rassemblée dans les longs soirs, autourde son morne brasier de tourbes, s'animait, s'enchantait. Le peuple tout entier se passionnait maintenant pour ses possessions dans les Indes, comme il s'était passionné naguère pour son Dieu et pour sa liberté.

Les États-Généraux, Teussent-ils voulu, n'auraient pas pu heurter le sentiment national, à ce point de se laisser bannir, comme le prétendaient les Espagnols, de rOcéan indien. L'intérêt politique était en cela d'accord avec l'instinct populaire. Le commerce, armé en guerre, n'occupait pas moins de huit mille matelots. Chaque année, on équipait cent quatre-vingt-dix navires, dont on évaluait les bénétices à quarante-huit millions de florins environ. L'heureux retour de ces navires était, par tout Je pays, le signal de réjouissances où l'on célébrait à l'envi les actions glorieuses des marins, leurs conquêtes présentes et futures, l'orgueil espagnol abaissé sur mer et sur terre : Dieu toujours et partout pour la patrie hollandaise. Proposer à une nation ainsi exaltée, dans l'ivresse de ses triomphes, de renoncer à un commerce héroïque, à l'attrait des découvertes, à tant de biens conquis, convoités, pour revenir à un petit négoce subalterne, que le roi d'Espagne voudrait bien tolérer sur les côtes de la Péninsule, c'eût été une dérision, un outrage. Les remontrances, les requêtes présentées aux Étais par la compagnie des Indes et par un grand nombre de citoyens,

repoussaient avec indignation la prétention des Espagnols. Le fameux traité de Liberum mare qui parut vers cette époque, porta aux nues la réputation de Grotius. Barneveldt et le prince Maurice, que tant de choses divisaient déjà, se montraient d'accord sur ce point : qu'on ne pouvait abandonner le commerce des Indes; Barneveldt, parce qu'il était convaincu que ce serait la ruine de l'Etat; le stadhouder parce qu'il espérait ainsi faire rompre la trêve. Il s'en fallut de peu, en effet, car de part et d'autre, la ténacité était extrême. Mais Jeannin ayant proposé de « laisser mûrir la question » et de ne la reprendre qu'après s'être entendu sur toutes les autres, ce compromis fut accepté. Le P. Neyen retourna en Espagne, pour y prendre des instructions nouvelles, et Jeannin, dans la même intention, se rendit auprès de Henri IV. Durant cet intervalle, les États-Généraux conclurent avec l'Angleterre un nouveau traité d'alliance, analogue à celui qu'ils venaient de signer aivec la France, et qui allait leur donner, à la reprise des négociations, une contenance plus ferme encore, assurés qu'ils étaient d'un secours de troupes auxiliaires, pour le cas où la trêve serait rompue. Sur ces entrefaites, des bruits alarmants arrivaient en Hollande. On apprenait que Philippe faisait des préparatifs de guerre; qu'jl offrait T infante d'Espagne au daophin de France avec les Pays-Bas pour dot ; qu'enfin ses ambassadeurs dans les différentes cours assuraient que jamais le roi leur maître n'avait eu la plus

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lointaine intention de traiter avec ses sujets rebelles, à moins de leur entier désistement de tout commerce avec les Indes, et du rétablissement dans les Provinces confédérées de l'exercice public de la religion catholique* Au retour du P. Neyen ces bruits se changèrent en certitude. En pleine assemblée, les envoyés espagnols exposèrent ces deux conditions comme étant Yultimatimi de leur souverain* Une explosion de colère fut là réponse à ces prétentions exorbitantes. Un grand cri de trahison retentit. Â l'unanimité, séance tenante, l'Assemblée décide de ne pas reprendre les négociations qui n'ont eu manifestement pour but que de les tromper. La colère du peuple répond comme un écho à Tindignation des Etats. D'un bout à l'autre du pays on court aux armes. Mais cette fois encore, la prudence, Thabileté de Jeannin devaient tout sauver. Après s'être concerté avec lés envoyés anglais, qui craignaient, non moins que lui, à cause des subsides promis aux Hollandais, la reprise des hostilités ; après en avoir longuement conféré avec Olden Barneveldt, il proposa aux deux parties, puisque la paix semblait impossible, de signer du moins une trêve pour un nombre d'années déterminé, pendant lequel le commerce avec les Indes et TEspagne resterait libre«

Malgré la déférence que Ton a pour les avis de Jeannin et le désir de complaire au roi de France, cette proposition n'est accueillie qu'avec réserve par les États. Dans le pays, elle excite une répulsion violente.

Une multitude innombrable de pamphlets, de libelles anonymes, remplis d'invectives contre l'Espagnol, se répand soudain, échauffe la fermentation des esprits et dénonce au peuple, comme traîtres à la patrie, tous les partisans de la trêve. Les États essayent d'arrêter ce débordement, mais en vain. L'édit qu'ils rendent à cet effet reste inobéi. Le goût prononcé du peuple pour ce genre de publication dont T usage se rapporte aux pre*miers temps de la prédication réformée, les mœurs républicaines qui ne toléraient pas d'entraves à la liberté de la presse, ne permettaient de poursuivre rigoureusement ni les auteurs ni les imprimeurs des libelles. Il eut fallu d'ailleurs sévir eh tout premier lieu contre le prince Maurice qui, jetant feu et flammes au seul mot de trêve, adressait aux villes de Hollande des lettres circulaires où, dans les termes les plus impérieux, et sans épargner les députés des Etats, il déclarait ennemi de la République quiconque parlait de paix avec les Espagnols. Les insinuations, les calomnies, les traits sanglants que des. milliers de feuilles volantes répandaient chaque jour dans le peuple, étaient principalement dirigées contre Barneveldt. Les murs de La Hâve se couvraient d'affiches où il était dénoncé comme un apostat vendu à l'ennemi et digne du dernier supplice.

Ces affiches étaient lues avec avidité. Barneveldt n'était point populaire. Ses qualités : la modération, la tolérance, l'habileté diplomatique, la connaissance

exacte des rapports possibles de la République avec les puissances étrangères, n'élaient pas de celles qui charment le peuple. Ses ennemis, ses envieux, trouvaient un facile accès dans la crédulité publique, lorsqu'ils l'accusaient de connivence avec TEspagne, de prédilection pour la messe, et, tantôt de servilité envers la cour de France, tantôt de trop d'orgueil au regard de la maison de Nassau. C'est alors que Tavocat de Hollande, jugeant le moment venu de mesurer son ascendant contre celui du stadhouder, en forçant les États à se déclarer pour ou contre lui, se rendit à l'Assemblée et résigna dans ses mains ses fondions.

Il occupait dans les esprits une place si considérable, on s'élait si bien accoutumé à sentir dans toutes les affaires sa forle impulsion, qu'une sorte de stupeur saisit l'Assemblée à la pensée qu'elle allait être abandonnée à elle-même. Barneveldt n'avait pas trop pré* sumé de son a3cendant. A peine arrivé à sa demeure, il s'y voyait suivi d'une députation des Élats, qui le suppliait de retirer sa démission. Il hésita, ou feignit d'hésiter; puis, rentré dans Tenceinte et voyant l'émotion générale qu'il avait causée, il saisit ce moment et, redoublant d'éloquence, il persuada à son opinion les plus emportés contre la trêve. Il était temps. Le délai fixé pour le séjour des envoyés espagnols à La Haye venait d'expirer. Déjà ils avaient pris congé des Etats, en se plaignant vivement de la manière insultante dont on les renvoyait. On les apaisa ; deux lettres de

Henri IV, Tune aux Étots, l'autre au prince Maurice, arrivèrent à propos. L*insinunlion de Jeannin parvint à réconcilier pour un moment le stadhouder et Tavocat de Hollande. La province de Zélande qui résistait opiniâtrement , en se fondant sur l'article de l'Union d'Utrecht, où il était dit que ni paix ni guerre ne pourraient être conclues sans le consentement unanime des provinces, flnit par céder. La proposition d'un nouveau congrès qui, cette fois, se tiendrait à Anvers, fut agréée. Et pour que, après de si longs différends, tant de délais, tant de notes échangées^ les affaires ne souffrissent plus aucun retard, il fut convenu que les États transporteraient à Berg-op-Zoom leur assemblée.

Les réflexions qu'on avait faites de part et d'autres, et surtout la grande autorité que Jeannin s'était acquise durant la premièreet difficile période des négocia tions,facilitèrent cette fois^ l'accord. Telle proposition, offensante pour l'orgueil des États, quand elle leur était faite par un ennemi, parut moins dure en passant par la bouche id'un arbitre bienveillant, qui parlait au nom d'un grand roi, ami du prince Maurice et de la République.

Après une discussion assez vive encore, quoique de pure forme, sur le litre de hauts et puissants seigneurs que se donnaient les États-Généraux et que les Espagnols refusaient de leur accorder, après que Jeannin eût persuadé l'Assemblée de se contenter de Tépithète àHllustreSy les autres articles, d'importance réelle, passèrent aisément. Le premier de tous, l'article fonda-

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menlal, c'était la reconnaissance pleine et entière de la souveraineté des Provinces-Unies.

Dans cet article, les archiducs « déclarent, tant en leur nom qu'en celui du roi, qu'ils consentent à traiter avec les Provinces-Unies en qualité et comme les tenant pour pays, provinces et états libres, sur lesquels ils ne prétendent rien. »

Après celui-là, l'article essentiel et qui avait donné lieu à de si violents débats, l'article de la navigation dans les Indes, fut mené à bien, moyennant une sorta de compromis qui n'engageait pas l'avenir. Pour mé»nager les susceptibilités espagnoles, le nom des Inde» ne fut pas prononcé dans la rédaction, mais la liberté du commerce y était contenue en réalité. Et pour mieux l'assurer, les rois de France et d'Angleterre déclaraient, dans un article secret, qu'ils considéraient tout empêchement apporté à cette liberté, par le roi d'Espagne, comme une violation de la trêve.

Quant à l'article touchant Texercice public du pulte catholique, sur lequel Philippe III avait si souvent et si hautement déclaré qu'il ne céderait jamais rien, on fut contraint, devant la résistance inflexible des États, d'abandonner ces prétentions. Le traké garda le silence sur ce point capital, et le roi d'Espagne dut se contenter, lorsqu'il envoya sa ratification, de recommander aux États qu'ils voulussent bien traiter avec douceur leurs sujets catholiques.

La ratiflcation , cette fois , ne se fit pas attendre. Elle

arrivait à Anvers le 27 juillet : la trêve y avait été signée le 9.

Cette trêve mémorable, dont la France et TAngleterre se portaient garantes devant toute la chrétienneté , y causa un étonnement profond.

Elle appela Testime, l'admiration universelle sur ces insurgés opiniâtres qu'une lutte très-inégale et mêlée des plus terribles vicissitudes, trouvait, à sa fin, après quarante années d*qn incessant péril, augsi fiers qu'en ses commencements, aussi assurés dans la conscience du drpit,

La trêve de douze ans, qui devait avoir pour couronnement la paix de Westphalie, établissait dans le monde ce droit nouveau qu'avait maintenu )e peuple hollandais et qui allait faire sa force, sa richesse et sa gloire. Elle était la juste récompense d'une grande vertu, plus rare encore dans Tàme d'un peuple que dans Tàme d'un homme : la constance à la poursuite et à la défense de la justice. On y pouvait voir une réparation éclatante, et telle qu'il s'en rencontre peu dans Thistoire, où la balance semblait tenue d'une main divine avec une toute-puissante équité.

L'orgueil de l'omnipotence espagnole subissait à Anvers une humiliation dont il ne devait plus se relever. L'Église romaine, pour avoir voulu dominer aux Pays- Bas, exclusive et intolérante, y était à son tour frappée d'exclusion par l'intolérance calviniste. L'intégrité du commerce hollandais, son loyal génie recevaient pour

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prix la « liberté des mers, » objet de ses convoitises héroïques.

L'Angleterre et la France se retiraient des négociations avec la juste part d'influence et de désappointe-*" ment que chacune avait mérité pour ses secours efficaces, mais trop variables et mis à trop haut prix. Plus constante et plus empressée, la France l'emportait, mais dans une mesure qui ne lui permettait de rien entreprendre sur le nouvel état républicain.

La grandeur de la maison d*Orange, enfin, se fondait avec la grandeur même de la République, dont elle avait été le plus ferme appui. La mort de Guillaume était vengée; la prière de son agonie était exaucée: Dieu avait pris pitié de son pauvre peuple; et, dans le cœur de ce peuple fidèle, un amour passionné pour le glorieux sang de Nassau allait à tout jamais se mêler et se confondre avec l'amour de la pairie.

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