‹ Histoires des commencements de la république aux Pays-Bas, 1581-1625;Chapitre 43 sur 71 · BARNEVELDT · texte numérisé non relu

BARNEVELDT

Les négociations pour la trêve de douze ans, signée à Anvers, le 9 avril 1699, entre le roi Philippe Ili et les Élats-Généraux dès sept Provinces-Unies, sous les auspices de la France et de TAnglelerre, n'avaient pas duré moins de trois années; elles avaient ému le pays tout entier. Peuple, bourgeoisie, noblesse, clergé, tout s*était passionné, durant ces négociations difficiles , pour ou contre la paix ou la guerre; tout était entré en mouvement, en alarme, insensiblement, par la force des choses, autour du stadhouder et de Tavocat de Hollande, deux partis s*étaient constitués. Groupés suivant leurs affinités naturelles et anciennes , ils embrassaient dans celte question particulière de guerre et de paix tout l'ensemble des intérêts et des opinions entre lesquels se partageait la République.

Le parti de la guerre avait paru d'abord le plus puissant. Il avait pour lui les troupes de terre et de mer, avec cette portion très-nombreuse de la population qu'occupaient la construction et l'entretien des fortifications et des flottes. Il possédait la chaire où les ministres calvinistes déclaraient, au nom de Dieu, que la paix avec les papistes serait une paix impie. Il disposait des plus grandes fortunes, qui s'étaient faites par les entreprises maritimes, à la faveur des hostilités, en revendiquant contre la domination espagnole le principe de la liberté des mers. Il comptait dans ses rangs la Compagnie des Indes et plusieurs villes importantes, telles que Amsterdam et Rotterdam, où Ton appréhendait de voir le trafic ramené, par la paix, dans Anvers et les provinces wallonnes. Il avait enfin pour chef Maurice de Nassau, ce brillant héritier des prérogatives et de la popularité de Guillaume, qui tenait de la nation les plus hautes dignités civiles et militaires, le stadhoudérat des provinces de Hollande, de Zéelande, de Gueldre, d'Utrecht et d'Over-Yssel, les charges de capitaine et d'amiral général de l'Union, et qui, par ses alliances et par ses forces, étendait son influence à tout le pays. Maurice devait son importance personnelleàla guerre; c'est de la guerre qu'il attendait l'accomplissement de sa fortune. La haine de l'Espagnol était chez lui instinct, vertu, calcul. Dans les négociations, il ne voyait, il ne voulait voir qu'un leurre; dans la paix, dans la suspension d'armes même, qu'un danger pour la patrie. Cette

belle armée qu'il avait formée avec tant d'ardeur sur les champs de bataille, elle s'allait perdre dans l'oisiveté ; les alliés hésitants qu'il avait fixés par la victoire, la paix les allait distraire en d'autres soins, tourner peut-être vers une autre politique j ces flottes superbes qui sillonnaient l'Océan et portaient vers de nouveaux cieux, en des terres inconnues, le lion de Nassau, on les verrait pourrir dans les ports de la Zéelande ; cette cause si juste, que Dieu avait si visiblement protégée, on l'abaisserait jusqu'à demander pour elle à l'ennemi vaincu une sanction perfide ; au sein de la paix les dissentiments qui grondaient au fond des esprits ne pouvaient manquer d'éclater, et bientôt livreraient le pays désarmé aux vengeances royales. Telles étaient les pensées de Maurice de Nassau , pensées où se mêlaient, vagues, mais énergiques pourtant, sans qu'il les distinguât bien peut-être lui-même, les inspirations de Tambiiion et celles du patriotisme, et qu'il communiquait incessamment par ses discours, par ses entretiens, par ses lettres publiques ou privées, aux nombreux partisans que lui faisaient son nom, ses talents et sa fortune.

Le parti de la paix, qui dominait dans les provinces orientales surtout, dans la Gueldre, l'Over-Yssel et Groningue, plus exposées que la Hollande et la Zéelande aux invasions, et qui ne réparaient pas comme celles-ci leurs pertes par les immenses profits du commerce maritime, ne brillait pas d'autant d'cclat que le parti de la

guerre, mais il avait des fondements plus solides. Olden Barneveldt, qui en était rame, ne jouissait pas d'une popularité comparable à celle de Maurice. Dès les premiers temps de la République, le peuple s'était prononcé pour ses chefs militaires contre ses magistrats civils, pour le stadhoudérat contre les régences municipales; mais l'avocat de Hollande exerçait une autorité presque illimitée sur le conseil des villes et surl'Assemblée des États, où sa parole grave et forte dominait les délibérations : c'est dire qu'il était maître, ou peu s'en fallait, du maniement des affaires publiques.

D'un sang beaucoup moins illustre que Maurice de Nassau, Jean Van Olden Barneveldt, seigneur de Berckel et de Rodenrys , était cependant issu de famille noble, et tenait par sa mère à l'une des plus anciennes maiâons delà Zéelande^Né en 1547, dans la ville d'Amersford, sur le territoire d'Utrecht, de Gérard Van Olden Barneveldt et d'ElianaVan Weede, les belles études qu'il avait faites dans les universités de Louvain, de Bruges et de Heidelberg l'avaient mis de bonne heure en mesure d'occuper des charges considérables. Avocat à la cour de La Haye en 1 5 7 0, il avait été l'un des premiers qui se déclarèrent pour le prince d'Orange. Sa foi patriotique et religieuse, vive et profonde, l'avait poussé dans les rangs des volontaires qui s'engageaient alors pour combattre, à leurs propres frais, l'ennemi de la patrie

1. Waerachtige historié van wylen heer J. Van Olden Barneveldt. Amsterdam, 1669.

et de la religion. Guillaume l'y avait distingué ; il l'avait successivement employé en diverses missions délicates, chargé de diriger ses affaires particulières, puia, enfin, admis dans l'intimité de ses conseils. De nombreux succès signalèrent Olden Barneveldt à l'estime et à l'admiration des Hollandais, qui, malgré sa jeunesse, en dépit des anciennes coutumes qui excluaient des charges publiques quiconque n'était pas né sur le territoire de la province, le nommèrent en 157 6 pensionnaire de Rotterdam.

Olden Barneveldt montra dans l'exercice de cette charge de si grandes connaissances en administration, en finances et en jurisprudence, qu'on Téleva en 1886 à la magistrature suprême d'avocat et de garde des sceaux de la province de Hollande.

Dans plusieurs ambassades dont il fut chargé auprès de la reine Elisabeth et de Henri IV, il fit paraître des talents extraordinaires, en même temps qu'il acquérait une connaissance approfondie et très-utile de ces deux puissances, alliées intéressées et changeantes de la République. Sa présence et son autorité dans les camps, où plus d'une fois l'opinion qu'il exprimait au nom des États l'emporta sur l'avis des chefs militaires, avait ajouté à son expérience des affaires civiles et diplomatiques une certaine habitude familière du commandement qui déconcertait ses adversaires.

Passionné, sous des dehors qu'il avait su rendre impénétrables, à l'instar de ce grand Taciturne dont il avait

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été le conseil et Tâmi, Olden Barneveldt ne souffrait jamais aucune altelnte à l'autoriié qui résidait en lui. Quand U jugeait utile de faire, en vue du bien public, quelque concession personnelle, c'était sans faiblesse, avec une fierté telle, qu'on ne pouvait s'en prévaloir ni prendre sur lui le moindre avantage. Cette noble conscience du droit, cette simple assurance du citoyen libre qui parlaient en lui et lui donnaient < une présence si majestueuse ^ » étonnaient singulièrement les hommes de cour et les hommes d'épée. On taxait Olden Barneveldt. d'une hauteur insupportable. Jeannin lui-même le trouvait « d'un naturel assez peu respectueux, trop élevé pour sa condition, n'apportant pas la médiocrité requise pour diminuer Tenvie que ceux qui, étant plus qualifiés que lui, avaient conçue^. »

Longtemps partisan de la guerre à outrance, l'avocat de Hollande était devenu favorable à la paix. Selon sa persuasion, l'Angleterre et la France étaient lassées de fournir à la République des subsides pour une guerre sans issue. Jacques !•', faible et mobile, roi nouveau, mal assis sur le trône d'Elisabeth , vivait en grande appréhension de la puissance espagnole, et pouvait d'un jour à l'autre se laisser entraîner à composer avec elle. Henri IV, orgueilleux de son pouvoir royal, flatté par ses confesseurs, charmé par ses maîtresses, ami de

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