Jeannin, Négociations
répargne et railleur des choses sacrées, n'inspirait plus au républicain Barneveldt la confiance qu'il avait mise naguère dans la généreuse épée du fils de Jeanne d'Albret. De rAilemagne, il n'y avait plus rien à attendre ; Rodolphe II, après avoir fait grand bruit des lois de la féodalité , selon lesquelles, disait-il, les Pays-Bas relevaient du Saint-Empire et ne pouvaient, sans son consentement, disposer d'eux-mêmes, était retombé dans Je silence. Continuer à soi seul indéfiniment la guerre, se fier encore et toujours uniquement à la fortune des armes, ce serait tenter Dieu. Olden Barneveldt jugeait d'ailleurs que la nation hollandaise avait suffisamment montré sa valeur et sa constance; le moment lui paraissait venu pour elle d'user d'habileté, et d'arracher au roi d'Espagne la reconnaissance authentique de son indépendance. L'avocat de Hollande ne dédaignait pas, comme les patriotes fanatiques, cette formalité. Il connaissait trop bien le cœur humain, il avait trop bien étudié l'histoire, pour ignorer qu'on mène le monde avec des mots. Il pensait, avec Sully, avec Jeannin, avec les amis les plus éclairés de sa patrie, qu'il ne lui serait pas inutile de voir changer dans le langage diplomatique des cours le terme de Provinces rebelles contre celui d'États indépendants. Oldpn Barneveldt se préoccupait aussi de la dette de l'État, que les neuf dernières années avaient portée au chiffre excessif, relativement au temps et à l'étendue des provinces confédérées, de 26 millions; il voyait
l'impossibilité de continuer la guerre, sans écraser sous l'impôt une population à bout de ressources. C'étaient là les motifs très-sérieux qu'il mettait en avant pour faire prévaloir dans les conseils l'opinion favorable à la paix; mais son motif principal pour en hâter is^ conclusion^ le motif qu'il ne disait pas, ou du moins qu'il ne conûait, avec d'infinis ménagements, qu'à bien peu de personnes, c'était la crainte d'un ennemi intérieur, aussi redoutable à ses yeux que Tennemi du dehors.
Olden Barneveldt ne voyait pas sans inquiétude, depuis quelques années, le pouvoir militaire toujours croissant aux riiains d'un capitaine chéri du peuple, et qu'il jugeait d'autant plus à craindre qu'il le trouvait plus digne d'être admiré. Il regardait chaque victoire de Maurice comme un péril pour l'État. Lui qui, le premier, avait deviné dans le jeune étudiant de l'université de Leyde et signalé à la détresse publique les précoces talents du futur vainqueur de Nieuport, il avait, le premier aussi, au lendemain de la victoire, pressenti que de tels talents, si bien servis par la forlune, usurperaient aisément la souveraineté, si l'on ne se hâtait de les rendre moins nécessaires.
De son côté, Maurice s'irritait de l'ascendant sans limite de Barneveldt, et plus il estimait haut ses vertus, plus il avait présent à l'esprit tout ce qu'il devait à ce grand magistrat, plus aussi il prenait ombrage d'un bienfaiteur trop puissant, égal à lui par ses grandes
fonctions, supérieur par Tàge, par Texpérience et par le génie politique.
Plus d'une fors, en ce premier conflit au sujet de la paix, où tous deux ne paraissaient être que les organeg d'une opinion générale, leur défiance personnelle et Tantipathie de leurs fortes natures faillirent éclater; mais la sagesse de Jeannin, qui, dans Tintérét commun du roi de France et des Provinces-Unies, ne voulait pas laisser s'entre*choquer « ces deux piliers de la République \ :» les avait contenus. L'illustre veuve du prince d'Orange, Louise de Coligny, qui chérissait presque également le fils et Tami de Tépoux qu'elle avait perdu, était même parvenue à les rapprocher.
Le compromis imaginé par Jeannin entre la paix et la guerre, cette trêve de douze ans, à laquelle il avait fait consentir Olden Barneveldt d'abord, puis Maurice, semblait devoir amener entre eux, et par suite entre les partis, une réconciliation complète; d'autant plus que Tavocat de Hollande s'employa dans les États-Généraux, pour le stadhouder, avec un zèle que celui-ci fut obligé de reconnaître, et qu'il contribua fortement à faire rendre un décret par lequel la reconnaissance nationale accordait à Maurice et à toute la maison de Nassau des traitements, des pensions, des honneurs et des avantages de toute sorte qui assuraient à jamais aux descendants du prince d'Orange un rang à part et presque royal dans la République.