‹ Histoires des commencements de la république aux Pays-Bas, 1581-1625;Chapitre 56 sur 71 · Rés. St. HoU., 25 août · texte numérisé non relu

Rés. St. HoU., 25 août

Par une résolution secrète des États-Généraux, un mandat d'amener est lancé contre les chefs du parti vaincu. Olden Barneveldt,Grotius, Hoogerbeets etLedenberg sont arrêtés. Uytenbogaert et quelques autres n'échappent à la prison que par la fuite.

Depuis un certain temps déjà, Olden Barneveldt était averti qu'il se tramait contre lui quelque chose. Dès avant les affaires d'Utrecht, Grotius, sachant qu'il avait été question de mettre la main sur les principaux membres des États de Hollande, conseillait à ses amis de se retirer ensemble dans une des places fortifiées de la province. Un peu plus tard, d'autres personnes bien intentionnées prévenaient l'avocat de songer à sa sûreté. Mais, tout en écoutant ces avis, Olden Barneveldt n'en tenait pas compte. « Je sais que mes ennemis sont bien méchants, dit-il un jour au conseiller BerckhouJ, qui le pressait de prendre un parti ; n'importe, je ne fuirai pas. Quelque soit l'événement, j'ai résolu de l'attendre. >

Cette détermination ne semble guère conforme à la prudence accoutumée de l'avocat ; mais autant Barneveldt apportait de circonspection aux affaires d'État, autant dans ses affaires propres il inclinait à une sorte de piété fataliste qui s*en remettait volontiers à Dieu du soin de sa vie. D'ailleurs, fort de ce qu'il considérait comme son droit, protégé par les antiques lois du pays, par ses cheveux blanchis au service de la république, comment l'ami de Guillaume d'Orange, le protecteur de

Maurice, aurait-il pu concevoir la pensée de ce qu'on allait oser?

Il était triste pourtant, soucieux. La violence du synode et les emportements du stadhouder lui causaient de graves inquiétudes, non pour lui, mais pour la patrie. La veille du jour où il devait être arrêté, un avis positif de ce qui se préparait lui parvint. Le matin (29 août), le ministre Uytenbogaert, entré de très-bonne heure dans son cabinet pour lui communiquer une remontrance qu'il adressait aux États touchant le synode, au lieu de le trouver au travail comme de coutume, le surprit tout affaissé dans son fauteuil, la tête dans ses mains, absorbé dans une rêverie profonde. Uytenbogaert, en proie lui-même à de fâcheux pressentiments, et comme pour s'associer à la pensée intime d'Olden Barneveldt, mit l'entretien sur les grands hommes de rantiquité dont la vertu avait subi, sans être altérée, les revers de la fortune. Il parla avec une éloquence qu'exaltait Tappréhension d'un danger prochain, de la justice de Dieu qui plane immuable, infaillible, au-dessus des caprices du sort et des opinions du vulgaire. Mais à mesure qu'il relevait les esprits abattus du vieillard, Uytenbogaert se sentait plus troublé; et bientôt, craignant de ne pouvoir plus se contenir, il s'interrompit, serra en silence la main de Barneveldt, et quitta brusquement la chambre. Ce fut la dernière rencontre des deux amis. Us ne devaient plus se revoir.

Neuf heures allaient sonner. Olden Barneveldt monte

en voiture pour se rendre à la séance des États-Généraux qui se tenait, selon Tusage^dans une salle du palais des anciens comtes de Hollande, résidence actuelle du stadhouder. Comme il passait le pont par lequel on entrait dans la cour intérieure {binneuhof)^ un valet de chambre de Maurice se présente à la portière . et dit à Tavocat que son maître désire lui parler avant la séance. Il n'y avait rien là d'inusité. Olden Barneveldt suit le valet; à peine introduit dans le salon d'audience^ il est arrêté par le capitaine des gardes, Nythof, au nom des États-Généraux, et, sans autre explication, on le conduit dans une chambre voisine, où les Aallebardiers du prince le gardent à vue.

Dans le même temps, de la même manière, on appréhendait Grotius et Hoogerbeets, et les trois nobles amis, ignorant le sort l'un de l'autre, séparés seulement par quelques cloisons, étaient prisonniers d'État dans les mains de l'audacieux stadhouder. Tout s*était fait sans bruit, sans résistance. Au bout d'une heure environ, les députés de Hollande, venus au-devant de l'avocat dans la cour du palais, où sa voiture continuait de stationner, commencent à s'étonner de ne le pas voir descendre. Sur de vagues rumeurs, quelques hommes du peuple se rassemblent ; peu à peu la foule grossit : elle interroge le cocher, qui ne sait rien. Le vieux serviteur Franken, arrêté en même temps que son maître, puis relâché, n'en sait pas davantage. € Sans doute, dit-il, l'avocat est retenu à dîner chez Son

Excellence. » Mais bientôt les gens du prince annoncent à Franken qu'il n'est plus besoin d'attendre. A la surprise générale, la voiture s'éloigne. Un député des États de Hollande accourt vers ses collègues ; il leur parle à voix basse, d'un air mystérieux ; il les emmène avec lui dans la salle des délibérations : plus de doute, le pensionnaire de Rotterdam, le pensionnaire de Leyde, l'avocat de Hollande, les trois premiers magistrats de la République sont arrêtés ; pour quels crimes, par quels ordres ? On se perd en conjectures.

Grotius, la plus grande renommée scientifique de la Hollande ; H«K)gerbeets, un citoyen dévoué que la régence de Leyde vient de désigner pour la charge de pensionnaire, en récompense de ses longs services ; Olden Barneveldt, enfin, dont le pouvoir a si longtemps surpassé, égale encore celui de Maurice, arrêtés, emprisonnés: cela semble à peine croyable. Et" pourtant, dès les premiers instants de cette confusion bruyante que jette dans les foules l'annonce inattendue d'un grand événement, on aurait pu surprendre sur les visages et dans les propos plus de curiosité que d'indignation, plus d'indifférence que de sympathie. Les pamphlets, les libelles, les chansons, les images satiriques, répandus à profusion contre Olden Barneveldt et les arminiens, ont produit leur effet. Quelqu'un, dans un groupe populaire, ayant remarqué que Jean van Olden Barneveldt est arrêté le jour de la décollation de sainl Jean-Baptiste et que c'est là une rencontre de mauvais augure,

on rit^: rire cruel et sinistre, qui absout les violences du stadhouder, prend parti contre les victinies et les livre sans défense à l'inimitié des juges.

L'assemblée des États de Hollande, entrée en séance pour aviser à ce que commande l'événement, est bien plus agitée que le peuple. Atteinte dans ses droits, elle voudrait douter encore que, sans son aveu, à son insu, trois de ses membres lui sont enlevés , qu'on ose toucher surtout à la personne d'Olden Barneveldt, doublement sauvegardée par les anciens privilèges et par un acte récent de la souveraineté provinciale. « Toutes les lois sont violées ! s'écrie-t-on ; toutes les libertés sont foulées aux pieds ! Il faut prolester, protester énergiquement, et sur l'heure, il faut aller en corps dans l'assemblée des États-Généraux, lui demander satisfaction pour une si grave offense, exiger qu'elle révoque un acte illégal, qu'elle fasse immédiatement relâcher les prisonniers. » Mais quelques-uns, à qui Tentrainement général n'ôte pas le souci de ses conséquences probables, émettent des doutes sur l'avantage d'une telle démarche. Ils demandent qu'on y réfléchisse. Quelle réponse peut^on raisonnablement attendre des États-Généraux? Peut-on se flatter qu'elle soit favorable î Ne va-t-on pas au-devant d'une offense nouvelle? Ne serait-il pas plus sage d'intéresser aux prisonniers le

1 . L'une d^s plus répandues entre les innombrables caricatures de Barneveldt représentait son image sur l'autel de saint Jean-Baptiste, au moment de la messe, et les fidèles en adoration devant lui.

prinôe Maurice, et de requérir de lui qu'en sa qualité de stadhouder il ordonne la mise en liberté de Tavocat de Hollande?

Celte proposition étrange et tout à fait dérisoire, car il n'était guère possible à un seul d'entre les députés de méconnaître la main de Maurice dans l'offense dont on lui voulait demander réparation, semble encore trop hasardée à plusieurs. « Ils ne sont pas autorisés par leurs supérieurs (principalen)^ disent-ils, à prendre Tinitiatîve en des affaires de cette importance. » Li discussion s'engage sur ce point ; le temps s'écoule; la première chaleur de l'indignation se refroidit. Les députés des six villes qui appartiennent au parti contreremontrant finissent par prendre le dessus. On se rend chez Maurice, à la vérité; mais, affaibli par le partage des opinions, au lieu de parler en maître et de notifier des volontés souveraines, on intercède; on écoute, sans oser les interrompre, les défaites du stadhouder. Maurice déclare qu'il ne peut rien, qu'il n'a rien fait en tout ceci, que sur (rordre exprès de leurs Hautes Puissances. • La question de juridiction ne le concerne pas, dit-il ; c'est un point à traiter entre les deux assemblées. Il est à croire, toutefois, que pour en user comme ils l'ont fait envers de si grands personnages, messieurs des États-Généraux doivent avoir des raisons bien fortes. » Puis Maurice se répand en éloges de l'avocat et congédie enfin les députés en les assurant que la détention d'Oldep Barnaveldt ne sera certainement pas

de longue durée et que le prisonnier sera traité avec tous les égards imaginables ^ . Rentrés dans la salle des délibérations plus hésitants qu'ils n'en étaient sortis, les députés de Hollande reçoivent le message des États- Généraux qui leur notifie les arrestations faites ; ils n'y trouvent rien à répondre, si ce n'est qu'ils en demeurent consternés ; puis ils conviennent entre eux de ne prendre aucune résolution avant d'avoir consulté leurs supérieurs, et s'ajournent à un mois pour se donner le temps de rentrer dans leurs foyers. Cet ajournement les perdait. Trop de vigueur, trop d'initiative, en admettant qu'ils eussent échoué, eût mieux valu pour eux que cette prudence extrême. Il y avait là tout ensemble une question d'État et d'honneur. En de si hautes questions, rien de moins habile que l'habileté commune, rien de moins sage que la sagesse vulgaire. Après avoir eu si bon marché des États de Hollande, il n'était pas difficile à Maurice de se roidir contre les sollicitations de la famille. Le fils d'Olden Barneveldt et ses deux gendres, MM. Veenhuyzen et Van der Myle, lorsqu'ils viennent demander au prince d'Orange pour quel crime leur père, un si grand citoyen, est traité comme un malfaiteur, n'en obtiennent que des réponses évasives. En vain ils supplient le stadhouder de souffrir que du moins le vieillard puisse rester prisonnier dans sa propre maison ; en vain même ils.demandent à le voir, ne fût-ce qu'un instant ; Maurice, tout en les

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