Van der Kemps : MaurUs van Nassau^ 4 deel
recevant de Taîr le plus affable, refuse tout, et s'obstine à ne donner aucun éclaircissement. Il les renvoie aux États-Généraux, dont il n'a fait, répète-t-il invariablement, qu'exécuter les ordres. Leur père, d'ailleurs, ne court aucun danger. < Soyez certains, leur dit-il, qu'il * ne lui sera pas fait plus dé mal qu'à moi-même ^ . » Une tentative pour délivrer de vive force le prisonnier ne devait pas avoir une issue plus favorable. Deux des membres les plus jeunes de la noblesse de Hollande, MM. de Schagen et d'Asperen, ayant réussi à se frayer passage, l'épée à la main, jusqu'à la chambre où Barneveldt est gardé à vue, sont arrêtés à la porte, désarmés par les hallebardiers du prince, et celui-ci, certain de la complicité des États-Généraux et témoin de l'indifférence du peuple, affecte de dédaigner ce qu'il appelle « une escapade d'ivrognes {een dronken-mansstuk). 3> Les sieurs de Schagen et d'Asperen en sont quittes pour quelques heures d'arrêts et pour une réprimande sévère. Avant la fin du jour, on les rend à la liberté. Le même soir, Maurice qui, les jours précédents, avait introduit secrètement dans la ville quelques soldats pour renforcer sa garde, y fait entrer ouvertement un régiment tout entier. Dans l'intervalle, on a placardé sur les murs la Résolution des États-Généraux. 11 y est dit que : c par l'opposition apportée à l'exécution de leurs commandements, à Utrecht et ailleurs, vu la découverte
t. « *T'is het werk der staten gênerai, Uwen Vader zol geen leed geschieden, nit mer dan mij zelf. » Van der Kemps^ 4 de deeL
de plfÂsieurs choses préjudiciables à linléréi des prth vinces^ périlleuses pour VElat, et qui eussent plongé le pays tout entier dans un bain de sang\ lesquelles choses avaient pourauieurs les sieurs Olden Barneveldt, de G root et Hoogerbeets, leurs Hautes Puissances, MM. les Ëtats-Générdux, afin de prévenir de tels malheurs et pour ramener entre les citoyens l'union et l'amitié, ont résolu qu'on s'assurerait de ces trois personnages. » Le placard annonçait, en outre, que les prévenus seraient traduits devant une cour de justice extraordinaire {buitengewone regtbank). La lecture de ce placard, pas plus que l'arrestation, n'éveilla dans la population de La Haye d'autre sentiment que celui do la curiosité, et d'une curiosité plutôt maligne que compatissante. S'occupant peu de Grotius et d'Hoogerbeets, l'imagination populaire accueillait sans hésitation, quant à Barneveldt, les suppositions les plus injurieuses. Il trahissait ; il s'était vendu à l'étranger ; il s'était ligué avec les papistes; il conspirait avec l'Espagnol pour rétablir la messe. Quelques-uns de ses partisans, des patriotes éclairés, des armini^s, essayaient bien de parler eo sa faveur dans les groupes ; ils firent même, de leur côté, afficher des placards qui protestaient contre les violences exercées; ils allèrent jusqu'à répandre dans le peuple des rimes hardies qui appelaient
1. Rés. St-Gen., 20 ang. 161S. Verscheîdene Zaken, strekkende tôt groot nadeel en prejadicie Van de Provincien, oit zonder apparent gevaar eo parikel van d«r siaat yao't laod, «te., ei£.
au secours de la liberté un nouveau Brutus^ ; mais le peuple demeurait froid. Il entendait le mot de liberté autrement que la bourgeoisie, et ne se sentait pas atteint dans la personne et dans les privilèges des chefs de l'oligarchie.
Ce fut dans les conseils des villes (vroedschappen)^ dans ces antiques foyers des libertés municipales, où jamais, sous aucun régime , on n'était parvenu à les détruire entièrement, qu une sérieuse opposition au coup d'État se déclara. Sur les rapports de leurs députés, le plus grand nombre des régences arrêta, par une Résolution secrète, que Ton résisterait aux États-Généraux ; que l'assemblée des États provinciaux réclamerait énergiquement son droit de juridiction sur les prévenus; qu'elle les soumettrait à une procédure légale, compatible avec leurs privilèges ; qu'étant accusés de connivence avec l'Espagnol, ils seraient interrogés en présence des représentants des puissances alliées, les envoyés de France, d'Angleterre et de Suède. Malheureusement pour les prisonniers, le secret de cette Résolution, aussi vigoureuse qu'habile, transpire avant qu'on ait concerté les moyens de l'exécuter. Engagé comme il Tétait dans la violence, Maurice ne pouvait plus reculer. Son parti est bientôt pris. 11 résout d'achever en Hollande l'œuvre commencée dans la Guedre et d'y
1. Hollanders uw privilegien en vryhied zoet worden nu t'eenmad getreden onderde voet Een Brotuskan ons helpen. (Cerisier, tableau de l'Histoire des Pays^Bas^ t. v.)
changer immédiatement toutes les régences. L'ambassadeur d'Angleterre, Carleton, et les ministres contreremontrants l'excitent à ces mesures extrêmes. La prorogation de l'assemblée des États de Hollande est une circonstance favorable. Maurice la saisit. Â la tète de sa garde, il se présente successivement (7, 10, 18, 24 septembre) devant Schoonhoven, Delft, Sçhiedam, Harlem^ Gorcum, Oudewater, etc. Sans s'inquiéter des anciennes coutumes, il y fait entrer ses hallebardiers. Puis il rassemble les magistrats; à peu près partout il leur tient le même langage. La patrie, dit-il, est en danger. Il vient avec la force armée, sur Tordre des États-Généraux, non pour effrayer ou pour opprimer, mais pour protéger les bons citoyens; niet le schrikken^ maar om te beschermen; pour éteindre les factions; pour couper court à des nouveautés fâcheuses; pour prévenir la guerre civile; pour que Dieu accorde au pays ses bénédictions. Il est nécessaire que les magistrats se démettent de leurs charges ; mais cela ne préjudicie en rien, assure Maurice, ni à leur honneur ni aux privilèges de la ville, etc. Ces procédés, ces discours inusités, la présence plus inusitée encore des troupes qui cernent l'hôtel de ville, les acclamations du peuple, la soldatesque familiarité avec laquelle Maurice parle aux magistrats, qui le connaissent presque tous depuis son enfance et qui l'aiment encore; plus que tout cela, l'ascendant de l'initiative personnelle sur des volontés obligées de se
concerter, la pensée aussi qu'Olden Barneveldt n'est plus là pour les diriger et les soutenir, paralysent les esprits. Partout, dans les villes secondaires , le stadhouder ac- .complit sans difficulté la révolution. Il installe les magistrats nouveaux, qu'il a choisis lui-même. Puis, assuré par ces changements de la majorité aux États de Hollande, et après avoir reçu des États-Généraux de nouveaux témoignages d'approbation et de sollicitude \ il se risque à braver l'opposition des deux villes les plus considérables, les plus indépendantes et les plus arminiennes de la province, Hoorn et Amsterdam.
La ville de Hoorn était renommée de temps immémorial pour sa vigilance à garder ses privilèges. Cette année même, elle avait refusé de recevoir garnison. Dès qu'on y apprend que Maurice approche avec sa troupe, on lui envoie une députation pour le prier de ne point entrer dans les murs avec un aussi nombreux cortège. Dans le même temps, les régents font fermer les portes, et les capitaines de la milice arment leurs compagnies. Mais à Hoorn, comme ailleurs, on délibérait longuement, et Maurice, qui ne délibérait pas, touchait déjà aux murs d'enceinte quand les députés en sortaient pour aller à sa rencontre. Une telle proximité de la force les déconcerte. La réponse du stadhouder n'était pas de nature à les rassurer. « Si les habitants de Hoorn n'ont pas envie de me recevoir, leur dit-il avec une in-
1. Les Etats-Généraux le iirenl prier de songer à sa sûreté en s'entourant d'une bonne garde. (Bés. Sl.-Gen., 2 7 octobre 1618.)
différence hautaine, qu'à cela ne tienne, je prendrai un autre chemin, et je verrai alors ce que j'aurai à faire ; mais voilsl pouvez, dès à présent, déclarer à Messieurs de la régence que je ne retrancherai pas de ma suite un. seul page. » Ces paroles rapportées au Conseil, celuici n'ose persister dans son refus. Les portes de Hoom s'ouvrent au stadhouder. Cependant, comme pour lui faire honneur, les milices bourgeoise)^ sont âur pied ; elle.s forment la haie de manière à isoler Uaurice de sa troupe, elles l'escortent jusqu'à la maison ou il allait loger, et passent la nuit sous les armes, prêtes à répondre au premier son des cloches, au premier appel du bourgmestre.
Cette contenance de la milice inquiète Maurice ; il ne ferme pas l'œil de la nuit, croyant sans cesse ouïr le signal d'un conflit qui pouvait ne pas se terminer à so.) avantage, et, s'il tombait aux mains des bourgeois de Hoorn, faire misérablement échouer son entreprise. Toute la journée du lendemain se passe en observations mutuelles. Le surlendemain, la régence présente à Maurice une pétition par laquelle on le requiert, avec beaucoup de fermeté, de ne pas violer les privilèges de la ville , lui offrant, par transaction , d'adjoindre à la municipalité actuelle telle ou telle personne qu'il aurait * pour agréable. Le stadhouder feint de goûter cette proposition. Il demande trois jours pour y refléchir, il se plaint des précautions offensantes que l'on prend* contre lui et réclame le désarmement immédiat de la
milice. La ruse était grossière, mais les honnêtes bourgeois s'y laissent prendre et s'empressent de congédier les citoyens armés pour leur défense. Aussitôt Maurice, qui, pendant ces trois journées, a fait avancer près de Hoorlï des compagnies frisonnes j les y fait énlf ei*. Il les distribue dans les postes importants ; puis, vers la fin du troisième jour, il afirionce qu'il va rendre fépofise aux magistrats^ et se dirige vers Thôlel de villo^ Un corps considét'able de troupes lui fait cortège ; sur soft ofdre, elles entourent la maisori comnittfteé Alors Maurice entre dans la salle dd Conseil. £n quelqties brèv€is paroles, il déclare que la régence est dissoute. Plusieurs des conseillers demandent le motif de leur dissolutiotr, il répond : a; Le salut (râblic. a Après quoi, il proclame le nom des nouveaux magistrats qu'il a choisis. Ce sont des noHïs absctfrsf, igftôrés où nié-' prisés. A propos de l'un d'entre eux, on falit observer au stadhouder que la personne qiii le porte n'a pas fhêtoe le droit de bourgeoisie dans la Ville. Impatienté, Maurice s'écrie d'un ton râilleui* et dédaignieux : « Et que m'importe à moi ? est-ce que je connais ces gens ? {Ken ikde lieden)? » Il achève l'opération commencée en cassant, l'un après l'autre, tous les capitaines de la milice. « Vous vous repeminez de ce que vous faites aujourd'hui ! » s'écrie-t^on de (ptftes parts. Maurice ne répond plus ; et, laissant dans la ville une forte garnison pour protéger les nouveaux élus, il quitte Hoorn, bien certain qu'il n'a plus à craindre aucune opposition
et que tout cédera désormais à la force ou à la ruse.
Le stadhouder avait réservé, pour l'humilier après toutes les autres, la ville d'Amsterdam; il s'y prit là un peu différemment. La majorité du conseil appartenait à l'opinion contre-remontrante; il ne s'agissait donc pour lui que de fortifier cette majorité par quelques voix nouvelles et surtout de faire acte d'autorité en cassant ceux-là mêmes, entre les conseillers, qu'il se proposait de réélire. Il se vit obligé aussi à plus de respect dans la forme par la présence du vieux bourgmestre Cornélius Hooft, l'un des hommes les plus honorables de la province, le même qui s'était opposé jadis à la souveraineté de Guillaume et qui défendait depuis plus de quarante années, dans le Conseil d'Amsterdam où il jouissait d'une autorité comparable à celle de Barneveldt, les libertés civiles.
Le vieillard parla longtemps dans le Conseil assemblé (2 novembre). Maurice n'osait pas l'interrompre ; il ne voulait pas davantage le réfuter, et se bornant à protester de nouveau du déplaisir avec lequel il exécutait une mesure que les États-Généraux jugeaient indispensable: « Que voulez-vous, bon père {beste vaêr)j dit-il en serrant la main du bourgmestre, il faut qu'il en soit ainsi, quant à présent ; c'est le pays qui l'exige * {de nood en dienst vaut land vereischen het), » Puis le stadhouder, après s'être plaint aux conseillers de la ûivergence de leurs opinions, qui cause tout le mal, les destitue, les réélit pour la plupart séance tenante, et
reçoit leur serment, tout en certifiant que rien de ce qui se passe là ne porte la moindre atteinte ni à leur honneur ni aux privilèges de la province.
Le lendemain, Maurice rentrait dans La Haye, aux acclamations de la multitude. Il se présente dans rassemblée renouvelée des États de Hollande, où la majorité désormais lui appartient. Il déclare qu'en tout ce qu'il vient d'accomplir, il n'a obéi à aucun sentiment personnel ; qu'il n'a jamais eu , qu'il n'aura jamais d'autre ambition que le bien public sans aucun préjudice des libertés municipales et provinciales [zonder prejudicie van der sieden rechten) ; il exige que cette déclaration soit couchée sur les registres de l'État. L'assemblée lui vote un remercîment solennel du soin qu'il a pris, non sans péril {niet zonder perikel)^ de la conservation de la République. Oubliant Olden Barneveldt et sa dure captivité, oubliant les traditions qu'elle est chargée de maintenir et sa dignité propre, elle prend une Résolution qui légitime, par une approbation s'étendant au passé et à l'avenir, pleine et entière, le coup d'État du stadhouder^
Une dernière velléité d'opposition se manifeste dans l'ordre équestre. Maurice venait d'y faire. entrer, de son autorité privée, cinq nouveaux députés, pensant qu'il n'en faudrait pas davantage, dans un corps composé de quatorze personnes seulement, pour changer la majorité ; mais voyant que son calcul l'a (rompe et que