Grœn van Piinsterer; van der Kemp
le condamné ne parlait pas de pardon : < Son Excellence s'est trompée, dit Barneveidt, si jamais elle a pu croire que je lui demanderais ma grâce. J'ai gouverné selon les maximes des temps anciens et je suis condamné suivant les maximes des temps nouveaux, i> ajouta le vieillard avec une fierté calme.
Dès ce moment, il ne s'occupe plus que de se préparer à la mort.
Deux ministres de La Haye, Lamotius et Beyerus, étaient venus se joindre à Walœus pour l'assister de leurs prières. Le prisonnier leur demanda quelques nouvelles du dehors. En apprenant les décisions du synode et la condamnation rigourensedes Remontrants, il s'étonnli : « L'on voudrait nous ramener au temps des papes, s'écria-t-il, mais cela n'est plus possible; le temps a marché, on ne le ramènera pas en arrière. » Puis l'entretien se porta tout entier sur les choses de la religion. Exhorté à sonder sa conscience, à se décharger de ses fautes par un aveu sincère avant que de paraître devant le juge éternel : « Ma conscience est en paix, dit le vieillard ; j'espère en la miséricorde de Dieu pour les fautes échappées à la faiblesse humaine. Quant aux crimes dont on m*accuse, je ne les connais pas. J'ai agi selon les devoirs de ma charge et selon mon honneur. J*ai défendu mon droit. Je ne saurais comprendre pourquoi Ton me fait mourir. » Puis, comme il démontrait l'incompétence du tribunal et l'illégalité de la sentence rendue, l'un des ministres lui ayant assez
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durement fait observer que les juges n'étaient point des enfants et n'avaient apparemment pas commis à la légère un acte aussi grave que celui d*ôter la vie à son semblable: « La plupart sont bien jeunes, dit Barneveldt ; ils n'ont point encore participé au gouvernement du pays; ils ont lu peu de chose. Après ma mort, et quand ils auront appris à gouverner, ils connaîtront ce que je sais, moi, qui ai vu et lu beaucoup de choses : c'est que de pareils exemples d'iniquité n'ont jamais eu nulle part de suites heureuses. »
Lorsque les prédicants vinrent à l'interroger sur sa foi, particulièrement en ce qui touchait le dogme de la prédestination, Barneveldt leur répondit avec une si
profonde conviction de chrétien, avec une sagesse si imperturbable et si droite, avec tant de simplicité tout ensemble et de doctrine, qu'ils en furent émerveillés. Par une étude sérieuse des principes essentiels du christianisme, Olden Barneveldt était parvenu à dégager des disputes de l'école, des rigidités orthodoxes, des passions fanatiques de son temps et de son pays, une religion conforme à l'Évangile tolérante, compatible avec tous les devoirs de l'homme d'Etat et du citoyen, véritablement humaine dans le sens le plus haut et le meilleur qui se puisse donner à ce mot. La conflance la plus entière en la miséricorde de Dieu en faisait le fond. « Je n'ai jamais pensé, dit-il, aux prédicants que l'on dût s'embarrasser Tesprit des subtilités delà scolastique, m'en remettant à Dieu de tout ce qui était
au-dessus de ma raison. Si vous aviez tous pensé comme moi, si vous aviez été moins remplis de partialité et fait quelques pas les uns vers les autres, le* pays ne serait pas aujourd'hui en de tels troubles. » On ne parvenait pas à l'entraîner hors de là dans le champ des disputes ; et les ministres n'osant plus tourmenter d'arguties cette grande àme Gonflante en un grand Dieu, pénétrés malgré eux d'admiration pour la piété virile de ce vieillard qu'ils venaient exhorter à bien mourir et qui leur enseignait à bien vivre, gardèrent le silence et s'unirent à lui en prières. Au bout de quelque temps, Walœus lui demanda une fois encore s'il était bien préparé à mourir et s'il avait entièrement renoncé à toutes les choses d'ici-bas : « Il y a longtemps, » répondit Barneveldt ; et, sur l'observation de Walœus qu'il ferait bien de prendre un peu de repos, il congédia les ministres de Dieu, qui s'offraient à veiller près de lui, en les priant de revenir dans quelques heures.
En se déshabillant, il remit à son serviteur une bague avec son sceau pour l'aîné de ses fils et voulut lui dire en secret quelques paroles. Les soldats de faction s'y opposèrent et forcèrent même Franken de se tenir éloigné du lit, disant que telle était leur consigne.
Ayant en vain essayé de dormir, Olden Barneveldt se fit donner le psautier de l'Eglise française dans lequel il lut fort longtemps. Vers cinq heures du matin, Fran-
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ken ravertit qu'il venait d'entendre à plusieurs reprises, à l'étage inférieur, agiter une sonnette, ce qui indiquait que les juges étaient rassemblés. Bameveldt se leva. Sa tranquillité augmentait à mesure qu'approchait l'heure fatale. Après avoir ordonné à Franken de couper le col de sa chemise, sans doute en vue du supplice : € Vous resterez avec moi jusqu'à la fin, n'est-ce pas ! > lui dit-il. Celui-ci lui répondit qu'il avait fait demander cette grâce aux juges, mais qu'il n'était pas certain de Tobtenir. Puis, comme le pauvre homme ajoutait, dans la naïveté d'une foi plus vive qu'éclairée et mêlée, comme il arrivait encore aux Pays-Bas aux plus zélés calvinistes, de plus d'un reste de catholi« cisme, qu'il prierait pour Tàme de son maitre jusqu'à la fin de ses jours : « Non, Jean, reprit avec douceur Olden Barneveldt, ce serait être avec le pape. C'est maintenant qu'il faut prier pour moi ; après la mort, on ne prie plus, >
Barneveldt but alors un peu de vin auquel il mêla un tonique qu'il avait coutume de prendre chaque jour.
Une heure s'était écoulée; six heures sonnaient ; les ministres de Dieu rentrèrent. Sur leur demande s'il avait ])u dormir : < Non, leur dit Barneveldt, mais voici un livre (montrant le psautier français) dans lequel j'ai trouvé de bien belles et consolantes paroles. » Et comme l'un des prédicants lui disait que toute la nuit ils avaient parlé ensemble de son admirable profession de
foi, que Ton n'aurait pas attendue de sa bouche : « Ma croyance n'a jamais varié, > dit Barneveldt. Puis il s'informa auprès d'eux du lieu où l'on avait préparé réchafaud, demandant si son cher Grotius et Hoogerbeets y seraient conduits avec lui.
Les ministres l'ignoraient, c Ce serait un malheur véritable, ajouta-t-il. Moi je suis vieux, épuisé ; j'ai fait au delà de mes forces, et Dieu me délivre d'un fardeau dont j'avais demandé depuis longtemps d'être déchargé. Mais eux, ils sont jeunes encore et pourraient rendre au pays de grands services. > Puis ayant demandé à Walœus de réciter la prière du matin, il s'agenouilla et pria avec une grande ferveur. Comme il restait plongé dans une adoration silencieuse : c dites Amen^ monseigneur, i> dit l'un des ministres. « Amen^ > dit le vieillard.
A ce moment, l'on entendit battre la caisse qui rassemblait les troupes dans la cour, et Barneveldt fut appelé dans l'assemblée des juges.
Le secret de la procédure avait été gardé si strictement, que la famille et les amis de Barneveldt ne le croyaient point en péril. Le mauvais succès de leurs requêtes successives, les vains efforts de l'envoyé de France ; plus que tout cela, un placard des Etats-Généraux affiché le mois précédent(l 7 avril) pour ordonner des prières et pour annoncer au peuple que bientôt le repos public allait être affermi par le juste supplice de ceux qui, par des vues ambitieuses, avaient voulu trou-
bler TElat et TEglise, ^ aurait du les éclairer ; mais dans leurs appréhensions les plus vives, ils ne s'étaient point arrêtés à l'idée du dernier sui)plice. Selon Tavis des principaux jurisconsultes de la Hollande qu'ils avaient consultés, la sentence capitale serait un acte exorbitant, contraire à toutes les lois du pays. Plus encore qu'aux hommes de loi, à tous les hommes de bien, à tous les hommes de sens, elle devait paraître impossible. L'adieu du prisonnier à sa femme, cet adieu qu'il datait avec trop de vérité de sa chambre de désolation ^ tomba comme la foudre sur le foyer domestique. Le temps pressait. Il n'y avait plus rien à espérer qu'une triste faveur, celle de pouvoir du moins, avant le supplice, embrasser le condamné et lui dire l'adieu éternel.
En toute hâte la famille adresse aux juges une requête suppliante. Dans le même temps, les deux plus puissants amis de Barneveldt, du Maurier et la princesse Louise, tentent auprès du stadhouder et des Etats un effort suprême. Mais Maurice s'est rendu inaccessible. La consigne est si bien donnée dans son palais, que la porte ne s'en ouvre pas pour la veuve de Guillaume d'Orange; du Maurier n'est pas plus heureux ; sous le prétexte de l'heure indue, l'audience qu'il sollicite des Etats lui est refusée, et la lettre qu'il leur fait parvenir alors pour les conjurer de ne pas abréger des jours