UN COMPLOT
En voyant, le lendemain, à la classe, le pauvre Greenhorn encore plus pâle que de coutume, je me sentis saisi de remords. J’aurais voulu aller lui tendre lq main, et le prier dp
LE PION
me pardonner mon attaque et mon lâche silence ; mais mon mauvais génie m’épiait, sous les traits d’Arthur de Montmeillan, et je n’osais affronter ni sa rancune ni ses railleries.
Après les devoirs, dépêchés tant bien que mal, on tint conseil dans la cour. Il ne s’agissait de rien moins que de guetter Greenhorn à sa sortie des arrêts, et de se venger sur lui de toutes les vexations de la veille ; il n’y était pour rien, à la vérité ; raison de plus pour qu’il en subît les conséquences. D’ailleurs, les vacances approchaient; il fallait lui faire un adieu dont il se souvînt. Le gros Adolphe opina pour qu’on l’assommât avec ensemble. Arthur trouvait le procédé trop brusque, et voulait qu’il y eût un prétexte à engager la querelle. Quelques-uns étaient d’avis de le laisser tranquille, et j’allais me ranger de leur bord, lorsqu’un méchant petit singe, qui avait comme moi l’honneur d’être protégé par Montmeillan, et qui lui en marquait sa reconnaissance en espionnant pour lui, accourut tout essoufflé.
— Vous ne savez pas, messieurs, une grande nouvelle!... Devinez à quoi Greenhorn passe son temps, pendant qu’il est aux arrêts?
— A dormir, je suppose?
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— Oh! non, il est assez bête pour faire ses pensums en conscience, lui ! Il est capable de copier lisiblement deux mille vers, au lieu d’appliquer à cet agréable exercice la méthode perfectionnée de Mo’ntmeillan, qui a trouvé moyen de faire manœuvrer dix plumes de front attachées à une règle, si bien qu’un habile a griffonné une page avant qu’un simple ait écrit une ligne. Eli bien, après son pensum fini, devinez à quoi il s’occupe?
— Il bâille?
— Il fait la chasse aux mouches?
— Ou bien il se gratte les jambes, pour se faire des bas rouges?
— Vous n’y êtes pas.
— Je parie qu’il repasse ses verbes grecs et latins.
— Cherchez encore.
— Ma foi! je ne trouve plus rien. Il ne peut pas manger, puisqu’il n’a pas le sou ; on ne l’a jamais vu acheter même un chausson aux pommes; il ne peut pas lire, puisqu’il n’a pas de livre, à moins que ce ne soit sa Grammaire.
— Il a inventé un autre passe-temps.
— Lequel? voyons, en finiras-tu?
— Il raccommode ses vieux souliers!...
LE PION
— Bah !
— Parole d'honneur!
— Tu l’as vu?
— Gomme je vous vois.
— Par où?
— Par un trou que j’ai fait avec une vrille
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dansla cloison, et que j’agrandis toutesles fois qu’on m’envoie aux arrêts.
— Tiens! c’est une idée; mais, à ce comptelà, le trou doit être grand comme la lune.
— Ne divaguons pas, messieurs, interrompit Montmeillan. Nous voilà maîtres d’un des secrets de Greenhorn, qui en a autant qu’il y a de jours dans l’an. Voyons le parti qu’on peut en tirer contre lui. Premier chef d’accusation : il raccommode lui-même ses vieux souliers, ce qui est indigne d’un homme comme il faut. Second chef d’accusation : il se cache pour se livrer à cet exercice, ce qui dénote d’ignohles penchants, dont il rougit. Troisième chef d’accusation : il est pauvre comme Job et presque aussi patient, c’est-à-dire presque aussi impatientant. Conclusion : il doit être soumis aux mêmes épreuves que ce saint homme, pour la plus grande édification des fidèles. Or, le point vulnérable de messire Greenhorn, c’est l’orgueil; et nous tenons de quoi le faire dégringoler de ses échasses.
Le complot une fois ourdi, on avisa aux moyens d’exécution. Il fut convenu qu’on députerait à Greenhorn trois des plus taquins de la bande, pour le féliciter sur les
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arts d’agrément qu’il cultivait en cachette.
D’abord l’Anglais ne comprit pas. Les quolibets français et latins pleuvaient autour de lui dru comme grêle, sans l’émouvoir. Impatientés de dépenser tant d’esprit en pure perte, et voyant que leurs piqûres ne faisaient point venir le sang, ces méchants frelons abandonnèrent les tropes et en vinrent au fait. Le fds d’un avocat se chargea du réquisitoire.
— A toi, Greenhorn, ici présent, nous déclarons que tu nous as été dénoncés comme raccommodant toi-même tes vieilles chaussures, ce qui est contraire à nos us et coutumes, très-nuisible aux intérêts des savetiers émérites du quartier, injurieux à la réputation d’un établissement qui se pique de n’admettre dans son sein que des fds de famille, et souverainement déplaisant auxdits fds de famille. En conséquence, nous te sommons et requérons de dire ici, à tous présents, s’il est vrai qu’aux arrêts tu aies employé tes loisirs à mettre des pièces à tes vieux souliers, ainsi qu’en témoignent lesdites pièces que nous avons sous les yeux.
Et le jeune accusateur public montra du doigt les morceaux de cuir assez mal ajustés.