‹ Histoires et contes de la grand'mèreChapitre 11 sur 25 · LE NON · texte numérisé non relu

LE NON

Greenhorn, qui avait écouté avec une attention sérieuse cette burlesque accusation, y répondit à peu près ainsi:

— Il est très-vrai que j’ai rapiécé mes souliers. Vous voulez savoir pourquoi? Primo, parce qu’ils étaient troués; secundo, parce que je n’avais pas d’argent pour les faire raccommoder.

— Que n’empruntiez-vous, accusé?

— Je n’emprunte jamais.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne suis pas sùr de pouvoir rendre.

— Bah ! tu cherches à nous donner le change, reprit Arthur avec colère. Avoue tout simplement ce que j’ai toujours soupçonné, c’est, que tu es le fds de quelque misérable savetier de Londres, et que tu as déserté l’échoppe paternelle, parce que tu rougissais de monsieur ton père.

Greenhorn devint pourpre.

— Mon père était gentilhomme, dit-il, car il eût rougi d’insulter à la pauvreté d’un camarade.

— Oh ! oh ! voilà que ça chauffe ! dit l’espion de Monlmeillan.

LE l'IO.N

— Eh bien, j’approuve Greenhorn, reprit un autre mauvais sujet ; il prend la chose comme il la faut prendre : aussi vais-je lui donner un conseil d’ami. Pendant les vacances, qu’il passe ordinairement ici, il pourra se récréer en ressemelant nos vieilles bottines ; donnons-lui notre clientèle, messieurs, ne fût-ce que pour le mettre en fonds d’acheter un habit neuf, vu que le sien montre la corde depuis tantôt deux ans.

— Soit ! et si nous sommes contents de sa besogne à la rentrée, nous lui voterons une savate d’honneur.

— Pour faire pendant à l’ordre de la Jarretière de son noble pays.

— Dressons d’abord sa généalogie, messieurs, dit un des plus acharnés limiers ; car il faut faire ses preuves pour être admis dans l’ordre de Saint-Crépin.

Et il commença, sur l’air de Mon père était pot :

Mon père, illustre savetier,

Ma mère, bien connue du qu irtier...

Mais avant qu’il pût ajouter un mot, Greenhorn s’élança sur lui et le prit à la gorge.

LE PION

— Ne parlez pas de ma mère, je vous le défends !

Ses yeux flamboyaient; l'agneau s’était fait lion. En une seconde il fut entouré et sommé de lâcher prise. Non ! il serrait toujours l’insulteur d’une étreinte convulsive, sans paraître sentir les coups qui l’assaillaient au visage.

A ce moment critique, la persienne d’une fenêtre du rez-de-chaussée s’ouvrit, et une voix s'écria :

— Fi ! les lâches ! Vous n’avez donc pas de mère, vous?... Vous êtes donc tous des enfants trouvés ?

Cette brusque apostrophe arrêta court les plus furieux. Les muscles roidis de Greenhorn se détendirent ; il lâcha sa proie, et chercha des yeux la voix qui avait parlé.

C’était celle de mademoiselle Suzette. Occupée à ranger l’office, elle avait assisté à la dernière péripétie du drame. Le jeune Anglais la regarda comme il eût regardé sa mère si elle eût été là; puis il se redressa, et sembla nous défier tous : cette fois, il ne se trouva personne pour relever le gant. Au bout de dix minutes, Greenhorn quitta lentement la cour, non sans sc retourner à plusieurs reprises et nous faire

LE PION

face de son visage meurtri, mais calme et rayonnant. Décidément, le vaincu narguait ses vainqueurs. Mademoiselle Suzette l’attendait au passage; elle lui tendit la main :

— Bravo, monsieur Greenhorn! Vous êtes un brave garçon, et votre mère est une heureuse mère !

Greenhorn poussa un cri étouffé, et s’enfuit en sanglotant.

— Ah ! j’aurais dû deviner qu’il était orphelin ! s’écria-t-elle !

Puis, se retournant vers nous :

— J’espère que personne de vous ne s’en doutait: ce serait si mal!

Nous nous regardâmes sans répondre, confus que nous étions de notre bel exploit et de ses suites. Notre coq de combat, Arthur de Montmeillan, avait la crête basse et rentrait ses ergots; notre bouledogue, à demi étranglé, ne trouvait plus de voix pour aboyer, et le gros de l’armée, complètement démoralisé par l’intervention de mademoiselle Suzette, s’était dispersé. Il en résulta, jusqu’aux vacances, une trêve forcée, rendue plus facile par l’absence de Greenhorn, appelé à composer pour le concours général, où il obtint le premier prix de

thème latin, triomphe qu’on s’empressa d’enregistrer à la suite de tant d’autres griefs, et que l’on se promit de lui faire chèrement payer à la rentrée des classes.

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