‹ Histoires et contes de la grand'mèreChapitre 9 sur 25 · UN NOUVEAU · texte numérisé non relu

UN NOUVEAU

1 était plus de cinq heures de l’après-midi, et madame M...

inquiète de ne pas voir rentrer son fds, élève externe d’un collège voisin, consultait des yeux la pendule et laissait languir la

LE PION

conversation, lorsque la porte s’ouvrit avec fracas : le jeune écolier de quatrième s’élança dans le salon, les joues colorées et les yeux brillants.

— Qu’y a-t-il, Edmond? pourquoi arriver si tard? lui demanda sa mère.

— Il y a que toute la classe a été en retenue, maman; mais aussi nous avons eu le plaisir de bien faire rager le pion.

— Le pion! qu’est-ce que c’est que cela?

— Vous ignorez encore ce que c’est qu’un pion, madame? reprit un visiteur étranger qui se trouvait là. Je vais vous le dire : c’est tout simplement une cible en chair et en os, sur laquelle ces petits messieurs s’exercent à l’escrime. Il n’est pas de genre d’attaque qui ne soit permis contre un pion. On le harcelle, on le calomnie, on l’insulte, et quand on l’ose, on le frappe. Il y en a eu de tués, et plus d’un est mort à la peine.

— Oh ! ce que vous dites là est horrible, monsieur! vous exagérez.

— Pas le moins du monde, madame. Demandez plutôt à votre fds si la persécution acharnée du maître d’études, du pion , n’est pas

une tradition classique parmi les écoliers

LE PION

— Certainement, répondit le collégien.

— Et pourquoi?

— Parce que c’est un pion.

— Vous l’entendez, madame. Voilà le jugement et l’arrêt. Le pion est nécessairement la victime de « cet âge sans pitié. »

— J’entends, mais j’avoue que je ne comprends pas.

— Je vais essayer de vous éclaircir la question. J’ai, dans un coin reculé de ma mémoire, un souvenir qui parfois se réveille, et, comme la bague du prince Chéri, me pique, non au doigt, mais au cœur, et m’avertit de ne pas commettre certaines injustices, certaines lâchetés, auxquelles les hommes sont ap tes à se lais- . ser aller, quand ils sont en majorité et que l’exemple leur fraye la route.

Cette petite histoire, vraie de tous points, pourra aussi édifier notre jeune écolier sur le chapitre encore inédit du pion.

Vous me pardonnerez un peu de prolixité : je ne puis remonter dans un passé déjà lointain que de proche en proche, et en reliant les traits épars qui font la physionomie de l’ensemble. J’ai d’ailleurs l’habitude de procéder par les détails.

LE PION

— Contez, contez à votre aise, monsieur; nous sommes tout oreilles.

— J’avais de douze à treize ans lorsque j’entrai dans l’institution Bénignet, située extramuros, sur les boulevards extérieurs, à peu de distance du jardin Monceaux. Mon père avait choisi cette maison sur les éloges que lui en avait fait un de ses riches amis, qui y avait placé son fils. M. Bénignet était, à l’en croire, un chef d’institution modèle, plein de dévouement à sa tâche; ne recevant que des élèves choisis, et en petit nombre, afin de les mieux surveiller, tempérant les rigueurs de l’autorité pédagogique par une affection toute paternelle; enfin, un saint homme de maître.

Élevé jusqu’alors par ma mère, je me sentais fort peu d’attrait pour la pension : aussi avais-je le cœur bien gros quand je fis mon entrée, à la suite de mon père, dans le cabinet d’étude de M. Bénignet. C’était une pièce longue et sombre, tellement encombrée de mappemondes, de livres, de machines électriques et autres appareils scientifiques, que nous eûmes quelque peine à découvrir, derrière une pile d’in-quarto, un petit homme fluet, dont le teint blafard et

LE PION

les traits insignifiants rappelaient une page cfécriture effacée.

Après avoir salué mon père, il me clit d’un son de voix nasillard : — Eh bien, mon petit ami, vous voulez donc être des nôtres?

Dieu sait si ma volonté protestait contre cette téméraire assertion! Je ne répondis pas, et il continua du même ton de fausset :

— Vous vous ferez bien vite à nous ; car, ajouta-t-il en se tournant vers mon père, nous nous efforçons de continuer ici les traditions de famille, de resserrer des liens sacrés, en mettant nos sentiments pour nos chers élèves à l'unisson de ceux de leurs dignes parents.

Il s’adressa de nouveau à moi :

— Vous avez déjà ici une vieille connaissance, Arthur de Montmoillan, qui a eu un accessit au grand concours ; un garçon capable, très-capable ! Il vous présentera à ses camarades quand l’heure de la récréation sonnera, ce qui ne tardera pas. Je vous donne congé pour tout le jour... Il faut laisser l’oiseau se faire à sa cage, murmura-t-il à l’oreille de mon père comme il le reconduisait.

La comparaison n’était pas juste. J’avais plutôt l’air d’une pauvre souris prise au piège,

LE PION

qui se voit face à face avec le chat aux aguets. Je demeurais immobile à la même place, me demandant avec anxiété ce que l’on allait faire de moi.

M. Bénignet revint escorté d’une grande femme sèche, qui s'approcha et m’examina de la tête aux pieds. Cette revue s’adressait heureusement moins à ma personne qu’à mes habits, qu’il s’agissait de remplacer par l’uniforme de la pension.

— A combien avez-vous fixé le trousseau, monsieur Bénignet? dit la dame d’un ton aigre et bref; c’est la taille numéro 3. Elle tira un mètre de sa poche et me toisa de haut en bas, de long en large, comme elle eût fait d’une pièce d’étoffe. — A combien avez-vous fixé le trousseau?

M. Bénignet ne soufflait mot; tremblant sous la férule du magister en jupon, dont il n’était évidemment que l’intendant, il paraissait hésiter à faire quelque pénible aveu.

— A combien?... Je n’ai rien fixé; cela pourra se comprendre dans le premier trimestre de la pension.

— Toujours le même! S’il y a une chose

essentielle à se rappeller, c’est précisément

LE PION

celle que vous oubliez ! Par bonheur, nous avons le trousseau du numéro 2 qui nous a manqué; on fera des remplis, qu’on lâchera à mesure de la croissance.

— Je croyais, ma chère amie, que ce trousseau était resté incomplet, hasarda M. Bénignet; il me semblait qu’en recevant contreordre nous avions tout fait suspendre.

— Sans doute; mais on le complétera avec cc qui reste du numéro 4.

Ici, M. et madame Bénignet échangèrent un signe mystérieux, qui termina la discussion à leur satisfaction mutuelle. L’heure de la récréation sonna : un effroyable vacarme annonça la sortie des classes; et M. Bénignet, ouvrant une porte de communication avec la cour, cria d’un ton solennel : « Un nouveau condisciple, messieurs ! » La porte se referma derrière moi, et je me trouvai lancé en pleine bagarre; il se fit alors un mouvement tumultueux parmi les quarante écoliers qui se ruaient les uns sur les autres, dans leur impatience d’échapper à l’étude, et je devins le centre d’un cercle qui, se rétrécissant de plus en plus, menaçait de m'étouffer.

— Un nouveau! un nouveau! criaient toutes

les voix. — Il faut lui donner la bienvenue, dit l’un. — Voyons ! par où commencer? reprit un autre. — Faisons-lui chanter les trois cent soixante-cinq couplets de l’enfant qui n’a qu’une dent ! opina un troisième.

— Il vaut mieux l’initier à la liberté de la presse, dit un quatrième; c’est plus drôle! A nos places, messieurs, et serrons nos rangs!

J’eus un léger frisson; car j’avais entendu raconter comment un élève de Saint-Cyr avait failli mourir des suites de la pression exercée sur lui par des centaines de camarades, et je savais que ce méchant jeu de mot était le signal d’un véritable supplice.

— Apprenons-lui, avant tout, à être poli, dit un des assistants.

Et d’un revers de main il jeta bas mon chapeau que, dans ma stupeur, j’avais gardé sur ma tête. En un clin d’œil tous le foulèrent aux pieds, puis se le renvoyèrent en guise de balle. J’étais trop heureux de les voir s’acharner sur cette dépouille pour songer à la réclamer; mais ce répit ne fut pas long. Au bout d’un moment, la meute revint sur moi!

— Allons! fais tes preuves, petit! me dit un grand garçon à figure brutale.

LE PION

Et, accompagnant la parole du geste, il m'asséna un rude coup de poing entre les deux épaules, et d’un croc-en-jambe me fit perdre l’équilibre.

Ma chute fut saluée d’un hourra général. J’essayai de me relever; mais mon sauvage antagoniste, un genou sur ma poitrine, déclara que je ne bougerais pas avant de lui avoir demandé pardon.

Pardon! de quoi? de sa grossière et lâche attaque? Certes non, je n’en ferais rien. Je me débattais sans pouvoir me dégager : mon sang bouillonnait dans mes veines ; ce triomphe de la force brutale me révoltait, et cependant j’aurais voulu, à mon tour, être le plus fort, afin d’user de représailles envers mon tyran. Elevé dans la famille, d’un naturel affectueux et timide, je me trouvais pour la première fois en contact avec un de ces caractères agressifs et violents qui brisent tout ce qui plie.

— Je parie dix sous qu’il va pleurer! s’écria un de mes persécuteurs ; il a déjà les yeux rouges. Ça ne se passait pas de même chez nous, n’est-ce pas? On nous dorlotait, on nous choyait! Que dirait maman, si elle voyait son benjamin rossé?

LE PION

J’étouffais; je sentais les larmes me gagner; qu’allais-je devenir, si je pleurais? A ce moment critique, un élève se fit jour à travers le groupe qui m’entourait : c’était Arthur de Montmeillan, que j’avais jusque-là vainement cherché des yeux.

— Lâche-le, Adolphe! cria-t-il du ton impérieux d’un grand. Laisse-le se relever; je le connais, et quiconque lui cherchera querelle aura affaire à moi? Nous sommes copains, dès à présent, du moins pour les coups. Allons! debout, Jacques, et point de rancune !

Il mit ma main dans celle d’Adolphe, qui faisait la mine d’un chien hargneux auquel on retire l’os qu’il rongeait.

— Ah! s’il est le copain d’Arthur, c’est diférent, dirent les autres.

Et ils se dispersèrent, tandis que Montmeillan, passant mon bras sous le sien, m’emmenait à l’autre extrémité de la cour.

GREENHORN

— Vois-tu, Jacques, me dit-il, tu as mal débuté. Tu t’es laissé railler et battre, au lieu

LE PION

de prendre l’initiative et de tomber tout d’abord sur eux à poing fermé. C’est comme cela qu’on se fait respecter. Fais-toi mouton, les loups te mangeront. Il est fâcheux qu’on m’ait demandé au parloir et que je n’aie pu t’avertir à temps ; mais ce qui est fait est fait. Maintenant, je vais te donner tes instructions pour l’avenir. Si on te lance un coup, rends-en deux ; tu n’es pas fort, fais-toi rageur. Ce grand batailleur d’Adolphe a été roulé une fois par un garçon de douze ans qui ne lui venait pas à l’épaule, mais qui avait du nerf. Puis, je te prêterai mainforte au besoin. Moque-toi le premier des railleurs. Enfin, fais aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit; tu comprends. Surtout, et avant tout, ne t’avise pas d’échanger un seul mot avec Cornichon.

— Qu’est-ce que Cornichon? demandai-je.

— Tiens, regarde là-bas : ce garçon pâle, assis à l’écart, le nez dans son livre, c’est Cornichon ! Il ne module pas, comme Tityre,

A l’ombre de ce hêtre,

Des airs mélodieux sur sou hautbois champêtre.

Non: il marmotte, dans son affreux baragouin, les verbes grecs avec leur abominable cortège

LE PION

d’aoristes, d’obtatifs, et le reste. C’est le plus enragé piocheur de toute la pension : aussi l’avons-nous dans une fameuse grippe ! Ce qu’il en fait n’est que pour nous vexer. De plus, il est Anglais, et nous lui avons voué une haine nationale. Il est tombé ici on ne sait d’où, il y a bientôt deux ans. D’abord, M. Bénignet l’avait proclamé son favori ; il nous le citait à tout propos : c’était M. Greenhorn par-ci, M. Greenhorn par-là ; si bien que nous en étions assommés. Tu sauras que la traduction littérale de Greenhorn est cornichon : il n’y a qu’un Anglais pour s’appeler d’un nom si ridicule! Je te disais donc que M. Bénignet, madame Bénignet et mademoiselle Prudence Bénignet, leur respectable fdle, ne juraient que par le petit Anglais ; mais, au bout de six mois, ce grand feu se ralentit. Le prodigieux élève avait beau continuer à faire des merveilles, à être le premier en thème, en version, les éloges diminuaient sensiblement. Il y avait pour cela une raison majeure : le premier trimestre avait été payé d’avance, mais le second était fort en retard ; et quant aux troisième, quatrième et suivants, je crois que M. Béniguet les attend encore. Il a même été forte-

LE PION

ment question, dès la première année, de renvoyer Cornichon se faire concombre dans sa

XJ

terre natale. Madame Bénignet, qui sait à un sou près ce qu’une bouche coûte à nourrir, poussait ferme à la roue ; mais M. Bénignet, qui fondait sur ce piocheur fini l’espoir d’un premier prix au grand concours, a tenu bon, contre son ordinaire, et le maudit Anglais nous est resté.

— Est-ce qu’il a eu réellement un premier prix au grand concours? demandai-je.

— Non, rien que le second; encore me l’ a-t-il soufflé : sans lui, j’avais mieux qu’un accessit.

Je commençais à comprendre l’antipathie de Montmeillan pour le petit Anglais.

— Depuis ce succès, il est de plus en plus insupportable. Il nous dépasse tous, et quoique gueux comme un rat d’église, monsieur se donne des airs de fierté. Il ne daigne même pas relever une injure. Pour moi, je crois qu’il fait la sourde oreille, de peur d’avoir trop d’affaires sur les bras. Nous avons promis une prime à qui loferait sortir de son sang-froid. Eli! tiens, c’est une belle occasion de te réhabiliter ! Invente quelque bon tour à faire à Cornichon ;

trouve une scie qui le fasse grincer des dents, et je te promets trois hourras et une acclamation générale. Ça te va-t-il?

— Mais ce garçon-là ne m’a rien fait, à moi, répliquai-je.

— Ah ! c’est-à-dire que tu prétends garder ton quant à soi, et faire bande à part? A ton aise, mon cher; libre à toi de te faire assommer par le gros Adolphe; et désormais, au lieu de vous déranger, je l’aiderai. Ah! tu neveux pas épouser nos querelles ! Eh bien, tire-toi d’affaire tout seul !

Encore moulu des coups que j’avais reçus, j’eus un éblouissement à l’idée de voir toute la pension me tomber sur le corps ; et, d’autre part, il me répugnait d’attaquer un garçon inoffensif, contre lequel je ne pouvais articuler un seul grief.

— Ah! si c’était ce grand brutal qui m’a terrassé, à la bonne heure !

— Voyons, décide-toi, reprit Arthur; il faut que tu aies pris parti avant l’entrée au réfectoire.

Comme je ne répondais pas :

— Je vois ce que c’est, ajouta-t-il; Cornichon est plus fort et plus vieux que toi, mal-

Lli NON

gré sa petite taille ; tu as peur d’être rossé, si une fois il se fâche tout de bon.

Ce coup d’éperon donné à mon amour-propre ne manqua pas son effet.

• — Moi! je n’ai peur de personne, pas plus de Cornichon que d’Adolphe !

Et je me postai résolûment en travers de la porte, décidé à chercher querelle à l’Anglais. Lorsqu’il se présenta pour passer, je le repoussai rudement du coude, lui déclarant qu’il n’entrerait pas.

— Pourquoi ? demanda-t-il avec son accent étranger.

— Parce qu’il ne me plaît pas.

— Ce n’est pas là une raison, dit-il.

— Il faudra vous en contenter, car je ne vous en donnerai pas d’autre.

Au lieu de vouloir forcer le passage et se colleter avec moi, il me regarda d’un air ébahi ; puis il s’assit sur un banc et attendit patiemment que ma lubie fût passée. Je faisais une sotte figure, et je le sentais. Arthur me souffla dans l’oreille je ne sais quel grossier mot anglais, que je répétai en l’estropiant. Greenhorn ne s’en émut pas plus que de ma ridicule opposition; Je ressemblais à un méchant roquet jap-

LG LION

pant contre un bon chien de garde décidé à rester impassible.

— Ah çà! n’y a-t-il donc pas moyen de les mettre aux prises ? murmura Arthur. Est-ce que tu endureras que l’on se moque ainsi de toi, Jacques? Tu perds la partie avant de l’avoir commencée ; tu cagnes !

Piqué au vif, j’allai relancer l’Anglais sur son banc, et fondis sur lui tête baissée.

Il fit un léger mouvement de bras sans se lever, et ma figure se heurta si violemment contre ses deux poings que le sang me jaillit du nez.

— Je suis fâché; je vous ai fait mal, dit-il.

Son accent était sincère : mon cœur se

serra. Mais les méchants garnements qui faisaient cercle autour de nous ne permettaient pas aux bons mouvements de se produire.

— Courage! — Tombe-lui dessus ! — Vengetoi ! criaient-ils à tue-tête.

J’hésitais cependant, lorsque la cloche résonna pour la seconde fois ; M. Bénignet parut sur le seuil :

— Messieurs, ceux qui manqueront à l’appel se passeront de dîner.

Il y eut alors une poussée générale Vers le

LE l'ION

réfectoire. J’espérais entrer inaperçu ; mais M. Bénignet, avisant mon nez saignant, m’ar-

rêta à la porte et s’enquit de ce qui était arrivé. Avant que je pusse répondre, Arthur de Montmeillan avait pris la parole et accusé l’Anglais de tout le mal. A l’entendre, c’était Greenhorn qui m’avait provoqué et frappé, quand je ne faisais que me défendre. Je voulus protester,

LE PION

mais M. Bénignct m’imposa silence et déclara d’un ton solennel que si je n’étais le dernier venu, par conséquent peu au fait des règlements de la pension, qui défendaient toute collision entre élèves, il me mettrait en retenue; quant àM. Greenhorn, qui n’avait pas la même excuse, il irait sur-le-champ aux arrêts.

Après cette belle sentence, qui ne me laissa pas la conscience aussi calme que l’était la sienne, M. Bénignet prit place au haut de la table, où madame et mademoiselle Bénignet s’évertuaient à renouveler le miracle de la multiplication des pains, en prétendant rassasier une cinquantaine de bouches affamées avec une chétive pitance de soupe et de bouilli.

Pour moi, dont l’appetit avait été singulièrement compromis par mes aventures du matin, je n’entamai même pas ma portion, et j’en gratifiai mon voisin, qui la couvait d’un œil vorace.

Au sortir de table, Arthur me prit de nouveau à part :

— Eh bien ! nous ne nous en sommes pas trop mal tiré. Yoiià Cornichon coffré pour vingt-quatre heures: nous serons délivrés de sa vilaine face à la récréation. Tu as fait preuve de

bonne volonté, Jacques, voilà tout. Tu t’y prendras mieux la prochaine fois. Maintenant, voyons un peu le fond de ta bourse.

Je tirai une pièce de 5 francs que ma mère m’avait donnée, en me recommandant d’en user avec économie, pour mes petits achats du mois.

— Que cela? dit Arthur avec dédain.

Il prit la pièce, l’examina, et la fit glisserdans son gousset.

— C’est 20 francs que tes parents devaient te donner. Je n’ai pas moins dépensé, moi, pour régaler les camarades à mon entrée ici. Au reste, puisque tu es sous ma protection, je veux que les choses se fassent bien; je me charge des achats.

Il commença à compter sur ses doigts.

— Un saucisson de 20 sous, une bouteille de champagne de 30, douze petits pâtés d’un sou, une demi-livre de pralines, et de l’eau à discrétion; voilà, mon cher, tout ce qu’on peut tirer de ta maigre pièce de cent sous. Heureusement que notre dortoir ne contient que vingt lits. A ce soir le banquet.

J’acquiesçai à ses arrangements, bien convaincu que toute objection serait superflue. Seulement, je hasardai une remarque.

LE PION

— Est-ce qu’il n’y a pas de surveillant, pas de maître d’études qui couche dans le dortoir?

— Un pion? Si, il y en avait un; mais nous lui avons fait la place si chaude qu’il n’a pas pu y tenir. Il ne se passait pas de nuit qu’on ne lui ménageât quelque bonne surprise, comme, par exemple, de trouver son lit hérissé des poils desabrosse àhabits, que nous avions tondue de si près qu’il n’en restait que le bois. Une autrefois, au cœur de l’hiver, nous avions fourré des glaçons sous ses draps; si bien que, sa chaleur naturelle aidant, il prit un bain à trois degrés au-dessous de zéro. Le pauvre homme en fut malade, et, ma parole d’honneur, je me suis surpris quelquefois à le plaindre; mais nous avions juré de le faire déguerpir, coûte que coûte. Ma foi ! une nuit où il voulut voir trop clair dans nos affaires intimes (il s’agissait justement de la réception d’un nouveau, comme celle de ce soir), il se prit les pieds dans des cordes que nous avions tendues en travers du dortoir afin d’assurer notre sécurité, et se laissa choir si lourdement qu’il en eut la tête quasi fendue : aussi, le lendemain, il a demandé son compte à M. Bénignet, et il court encore.

LE PION

— Et si M. Bénignet en prenait un autre?

— Il n’oserait; je l’en délie bien.

Arthur me mit ensuite au fait du personnel de la pension. M. Bénignet était une espèce d’ours blanc, muselé et maté par sa vénérable compagne et sa digne fdle. Il se permettait bien, de temps à autre, un sourd grognement; mais il n’osait montrer ses griffes, de peur de recevoir sur les doigts. Il y avait, pour compléter le quatuor, mademoiselle Suzette, la chenille ouvrière de la maison, ainsi qu’Artliur l’avait surnommée, cousine de madame à je ne sais combien de degrés, pauvre orpheline recueillie par charité, comme mademoiselle Prudence ne se faisait pas faute de le lui dire, quoiqu’elle gagnât consciencieusement le pain qu’elle mangeait, car elle avait l’œil et la main à tout. C’était une véritable Cendrillon, dépourvue malheureusement d'une marraine-fée pour la débarbouiller, la parer et l’envoyer au bal ; mais, sous son pauvre accoutrement, elle avait je ne sais quelle distinction qui tenait les gens en respect; on craignait de la fâcher, et le plus brutal des élèves ne se souciait pas d’encourir son déplaisir. Il est vrai qu’elle était à la fois l’économe et l’infirmière de la pension,

LE PION

et qu’elle soignait les malades avec la tendresse d’une mère et l’infatigable dévouement d’une sœur de charité. Elle avait veillé quinze nuits un élève pris de la fièvre typhoïde; il n’avait dû la vie qu’à ses soins persévérants. Un autre, un créole, qu’elle n’avait pu sauver, était mort en la bénissant d’avoir remplacé près de lui toute sa famille absente.

Mademoiselle Suzette n’avait pas d’âge. On ne savait si elle était jeune ou vieille, et l’on ne s’en inquiétait guère ; mais ce que personne n’ignorait, c’est que son regard, quoique voilé par les lunettes bleues qu’elle portait habituellement, était affectueux, que sa voix avait une douceur extrême, et que rien n’égalait son activité dès qu’il s’agissait de rendre service.

Je complète ici, d’après mes propres observations, le portrait qu’ Arthur ne fit qu’ébaucher. Il s’étendit davantage sur le chapitre des élèves ; et, après m’avoir crayonné à grands traits leurs physionomies individuelles, il m’affirma que tous lui étaient également dévoués, que tous ne pensaient et n’agissaient que par son ordre.

— Et de quel droit te fais-tu obéir ainsi?

— Du droit qu’un esprit vaste et ferme en ses desseins,

A sur le reste obscur des vulgaires humains!

LE PIOX

— Il s’était formé un parti contre moi, mon cher, à propos de cet insipide Cornichon, qui n’a pas même le mérite d’être confit ; il n’entre pas un atome de sel ou de vinaigre dans sa composition. N’importe! un certain élève de troisième, qui faisait l’important, ne s’avisa-t-il pas de vouloir protéger l’Anglais ! Il le vantait, pour me vexer; il avait recruté une demi-douzaine d’imbéciles qui disaient : Oh! quand il disait : Ah! Eh bien, je n’ai eu qu’à faire un signe à ma bande, ils sont tombés sur les autres à bras raccourcis, et nous les avons pelotés à fond de train. Il est vrai que nous étions trois et demi contre un. C’est depuis cette mêlée que M. Bénignet a fait le règlement qui défend toute collision entre élèves, et tu as pu juger, ce matin, de la manière dont ce bel arrêt est observé. Toujours est-il que les partisans de Cornichon ont été mis en pleine déroute et ne s’en sont pas relevés. Les uns sont retournés chez leurs parents, qui se sont fâchés tout rouge pour quelque œil poché, quelque nez au beurre noir; d’autres ont changé de pension, au grand dépit de M. Bénignet.

— Et toi, on ne t’a pas puni?

— Puni?

LE PION

Montmeillan se redressa de toute sa hauteur; il me parut avoir six pieds.

— Je voudrais bien que l’on s’en avisât! Tu sauras, mon cher, que mon père est le bailleur de fonds de l’institution Bénignet.

Ceci me ferma la bouche et m’expliqua les pompeux éloges prodigués à cette merveille d’institution. J’attendis, non sans quelque inquiétude, l’heure du coucher et ce qui devait suivre.

Cependant le sommeil me gagnait, lorsqu’un pétillement, accompagné d’une odeur pénétrante et suivi d’un éclair, me fit ouvrir les yeux.

Arthur m’exorcisait avec une allumette chimique : je sautai d’un bond sur le plancher.

— Quoi? qu’y a-t-il? m’écriai-je.

— Chut! veux-tu bien ne pas beugler si haut; tu vas ameuter M. et madame Bénignet, flanqués de mademoiselle Prudence in propria persona. Il y a que tu as à nous faire les honneurs de ta bienvenue.

— Ah! oui! je l’avais oublié.

— Quelle chance d’avoir un ami qui pense pour toi !

Montmeillan disposa avec symétrie quatre

LE PION

bouts de bougie allumés sur mon lit, qu’il appelait pompeusement un triclinium , puis il se mit en devoir de servir le régal aux convives en chemise, étendus sur leurs cubicula. Il tira d’abord de sa paillasse la fameuse bouteille de champagne, dont il ne restait, hélas! que le verre, le bouchon ayant sauté. Le saucisson, ainsi que les petits pâtés, largement aspergés de vin, formaient une masse compacte, lardée de pralines et de nonpareilles. La poche de bonbons avait crevé et versé au hasard son contenu, moitié dans la paille, moitié dans la victuaille. Rien de moins appétissant que cet affreux mélange. Cependant Arthur me persuada qu’en ma qualité d’amphitryon, j’en devais goûter le premier, afin de donner le signal. J’avalai donc, non sans d’horribles grimaces, deux ou trois bouchées du dégoûtant salmigondis ; mais mon estomac, moins docile, protesta si haut et si fort que nous entendîmes bientôt les portes s’ouvrir et se fermer, et des pas pressés dans l’escalier nous annoncèrent qu’on accourait au bruit. En un clin d’œil, les bougies furent éteintes, les mets et la bouteille disparurent, et les écoliers ronflèrent à faire trembler les vitres. Malheureusement, il ne m’était pas

LE PION

aussi aisé d’étouffer mes angoisses. Madame Bénignet, accourue la première, découvrit que j’avais une indigestion, conséquence naturelle de l’insistance que mettait M. Bénignet h bourrer ses élèves ! Le maître de pension se défendit, sa femme répliqua, et la querelle menaçait de prendre des proportions gigantesques, si mademoiselle Suzette ne fût intervenue, m’apportant une tasse de thé chaud, qui me fut un grand soulagement, et exhortant les deux époux à regagner leur lit, ce qu’ils firent, non sans avoir décrété auparavant qu’il y aurait un plat de moins au dîner du lendemain, pour nous apprendre à être plus sobres à l’avenir.

Dès que la porte fut refermée, il s’éleva contre moi un concert de malédictions; je ne sais à quelles extrémités se fussent portés ces dévorants , menacés de mourir de faim , si Montmeillau, en habile général, ne leur eût abandonné les reliques du banquet si malencontreusement commencé et fini.

Je fus enfin laissé à mes propres réflexions, qui ne furent pas des plus riantes. Que de chemin j’avais fait en quelques heures! D’abord opprimé, vexé, battu, j’étais bientôt devenu oppresseur à mon tour; coupable, j’avais laissé

LE PION

accuser un innocent ; j’avais désobéi à ma mère, en livrant sottement l’argent qui devait me durer un mois; j’avais écouté, presque avec admiration, les fanfaronnades d’un petit fat, qui n’employait son esprit qu’à dénigrer celui des autres, qui se targuait de sa richesse comme d’un mérite personnel, qui croyait que la fortune tenait lieu de tout et donnait droit à tout; je m’étais déjà rangé parmi ses partisans.

La force brutale et l’argent se partagent l’empire à la pension comme dans le monde ; mais là aussi il existe toujours quelque mystérieuse influence, quelque puissance humble et cachée, qui les tient en échec, et qui souvent triomphe.

Page 1