scène de la cour, quelque chose d’imposant
Montmeillan et le petit nombre de partisans qu’il avait pu recruter ne s’efforçaient pas moins de lasser la patience du jeune maître d’études ; ils n’en pouvaient venir à bout. A leurs plus méchants tours il opposait une mansuétude qui eût désarmé tous autres que de malfaisants écoliers ligués contre un pion. Il se sentait d’autant plus obligé d’être doux et calme qu’il avait maintenant quelque autorité en main : aussi ses ennemis, ne pouvant le prendre en défaut, le calomniaient tant et plus. A les en croire, c’était un hypocrite fieffé, qui faisait le bon apôtre, et cafardait en arrière. Il passait tous les soirs une demi-heure, avant de se coucher, à griffonner de longues pages. Que pouvait-il écrire, sinon des rapports de police à M. Bénignet? On se serait déjà emparé de ces mystérieux papiers, s’il ne les enfermait à double tour dans sa cassette, mais on finirait bien par mettre la main dessus, et alors les incrédules seraient convaincus, en voyant comment ils y étaient traités. L’âme damnée de Montmeillan était sur cette piste et ne la lâcherait pas. En attendant, il se réservait de servir bientôt à Greenhorn un plat de sa façon, qui ne
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lui laisserait d’autre alternative que de renoncer à son poste, et de déguerpir au plus vite. Il ne s’agissait de rien moins que d’un exeat donné en bonne forme, avec menace de mort contre le récalcitrant. Les modérés trouvaient que c’était aller bien loin, mais contre un pion tout n’est-il pas permis? Il y avait de plus l’attrait de la curiosité qui nous tenait tous en haleine. Il arriva précisément qu’un samedi Greenhorn eut à suppléer le professeur absent. La dictée faite et nos compositions finies, l’espion de Montmeillan fut appelé le premier à lire haut la sienne. C’était un exercice de syntaxe. Il
commença :
Cucurmis arguitur prodiclisse scliolares , ideo jussus est ah scliola discedere; si noluerit , turba scholarium minatur mortem maledico Çucurmi.
Suivaient une vingtaine de signatures.
Toutes les oreilles étaient dressées; tous les yeux, fixés sur la chaire du professeur, attendaient une explosion. Aussi attentif, mais aussi impassible que s’il eût écouté une version tirée de Virgile ou d’Ovide, Greenhorn se tourna de mon côté :
— A vous, monsieur ; traduisez.
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Le frisson me prit; je sentais mes jambes se dérober sous moi. Je balbutiai d’une voix basse et tremblante :
— Cucurrnis. ..
— Plus haut, s’il vous plaît. Je remarquerai en passant, messieurs, que ce nom n’est pas latin et me paraît des plus barbares. Poursuivez.
— Cucurrnis étant accusé d'avoir trahi les élèves, il lui est enjoint de quitter la classe; s'il ne le fait pas , la majorité des élèves menace...
Ici un violent accès de toux me coupa la parole.
— Minatur mortem, menace de mort, reprit le jeune maître d’études, en appuyant sur chaque syllabe, Cucurrnis le maudit, ou le maudit Cucurrnis; à votre choix, messieurs.
Et il promena un regard ferme sur l’auditoire.
— Je vous sais gré de m’avoir fait connaître un maître obscur, philosophe ignoré, qui, en butte aux calomnies, aux insultes, n’en persiste pas moins à remplir son devoir. Antique ou moderne, c’est un exemple salutaire, et qui me profitera, malgré les barbarismes de la composition.
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Imaginez si nous étions penauds de voir notre bomba, incendiaire, depuis si longtemps préparée, lancée avec tant d’audace, aller s’éteindre toute fumeuse entre les feuillets des autres cahiers, parmi lesquels le jeune professeur la classa, après me l’avoir prise des mains.
Montmeillan écumait. Encore une victoire comme celle-ci, et il était défait sans espoir de retour. Il y avait revirement dans l’opinion publique. On ne pouvait disconvenir que, tout pion qu’il était, Greenhorn n’eût bravement tenu tête à l’orage. Et c’était la seconde fois ! décidément l’Anglais avait du cœur. Restait le chapitre des délations qui n’était pas encore éclairci. Il possédait maintenant une preuve accablante; car le tumulte sur lequel nous avions compté pour anéantir la composition Cucurmis , après lecture faite, n’avait pas eu lieu. L’insulte était écrite, signée, paraphée; et, tout bénin qu’était M. Bénignet, il ne pouvait se dispenser de faire un exemple et de punir les principaux coupables, à la requête du maître d’études. Aussi, le lendemain dimanche, attendit-on l’heure de la sortie avec une anxiété d’autant plus grande qu’on savait Greenhorn en conférence secrète, depuis le malin, avec le chef de l’institution. Les signa-
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taires de Yexeat comptaient sur une retenue générale, en attendant les arrêts, qui ne pouvaient leur manquer. Mais point ; les choses se passèrent comme de coutume, tous les écoliers prirent leur volée ainsi qu’une bande d’alouettes échappées aux filets de l’oiseleur.
— C’est pour demain, se disait-on ; nous avons un jour de gagné.
Quelques-uns (et j’en étais) ajoutaient intérieurement :
— Après tout c’est un beau trait à Cornichon, de n’avoir pas voulu nous priver d’un jour de congé.
Le lundi, il ne fut encore question de rien.
Seulement, la surprise fut grande lorsqu’on vit apparaître, à la récréation de midi, un nouveau visage, un pion inconnu ! Qu’était devenu Greenhorn? que lui était-il arrivé? Le remords s’éveillait dans les consciences engourdies; les plus timorés s’accusaient de la disparition de l’Anglais : qui sait si, poussé à bout par notre acharnement, et saisi d’un accès de spleen, il n’était pas allé se noyer ou se pendre ? Nous étions alors de véritables homicides ! Les peureux, se voyant déjà aux prises avec la justice, opinaient pour là fuite. Montmeillan raillait et
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soutenait que, ne trouvant pas M. Bénignet disposé à embrasser sa querelle, M. Cornichon avait tout bonnement détalé sans tambour ni trompette, ainsi que le lui avait ordonné la majorité des élèves. D’autres commentaient son entrevue avec M. Bénignet, et en concluaient qu’il était allé déposer sa plainte à la police, et qu’il reparaîtrait bientôt escorté de gendarmes prêts à appréhender au corps les jeunes criminels. Bref, personne n’était tranquille. Un coup de sonnette, la porte qui s’ouvrait, nous faisaient tressaillir. Le soir, les petits n’osaient traverser seuls le corridor qui menait au dortoir, de peur de voir l’ombre de Greenborn se dresser sur le seuil de la chambre. Il y avait certainement un mystère au fond de cette éclipse soudaine : du motif, rien ne transpirait ; seulement, je remarquai que les lunettes bleues de mademoiselle Suzette s’obscurcissaient souvent, et laissaient voir, quand elle les ôtait pour les essuyer, ses yeux rouges et gonflés de larmes. Pleurait-elle sur Greenhorn ou sur son départ ?
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