‹ Histoires et contes de la grand'mèreChapitre 14 sur 25 · LE JOURNAL · texte numérisé non relu

LE JOURNAL

Un jour, puis deux, puis trois, s’écoulèrent sans amener aucune révélation. On était au jeudi. L’espion de Montmeillan, qui jusque-là avait en vain écouté aux portes et fureté partout, arriva triomphant dans la cour.

— Je tiens enfin le mot de l’énigme ! Voilà deux pages de ce fameux journal du soir qui nous intriguait tant. Je les ai découvertes sous le lit de Greenhorn, dans sà chambre, où je n’ai pas pénétré sans peine, je vous assure, mademoiselle Suzette s’étant faite le cerbère de ce lieu de délices. Il m’a fallu escalader la place et y entrer par la fenêtre; mais je ne regrette pas ma peine, puisque nous allons savoir de quoi il retourne. Remarquez que la date est précisément celle du jour néfaste où la version Gucurmis fit long feu.

— Lis donc, bavard, au lieu de faire de l’esprit, interrompit Montmeillan.

— Tu en parles à ton aise, toi ! J’ai lu la

date, parce que les chiffres sont de foutes les langues ; mais pour les mots, c’est une autre affaire : je n’entends rien à ce maudit baragouin britannique ; à la bonne heure, si c’était du latin.

— Pédant ! Est-ce que personne ne sait l’anglais ici? s’écria Montmeillan d’un ton impérieux.

Malgré sa feinte indifférence, il mourait d’envie de savoir ce que disait le journal. J’avais appris assez d’anglais pour m’en tirer tant bien que mal. On se groupa autour de moi, et je lus haut ce que vous allez entendre.

Ici le narrateur fit une pause, tira de sa poche son portefeuille, et y prit un papier mince, jauni par le temps et couvert d’une écriture fine et serrée.

— Je le garde comme une précieuse relique, dit-il ; je le relis souvent, et jamais sans profit.

« Samedi matin, 29 octobre. — Il se trame contre moi quelque nouvelle noirceur. J’en juge aux regards sournois que me lance à la dérobée le chef ordinaire des complots, au redoublement d’activité de son éclaireur, à l'air moitié curieux, moitié inquiet, de ceux qu’il remorque à sa suite. Depuis deux jours, on me laisse

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tranquille ; je ne trouve plus d’épingles piquées dans la chaise ou je dois m’asseoir, plus de ficelle tendue sur mon passage, plus de pois fulminants qui éclatent sous mes pieds, plus d’injures écrites en tête de la leçon que je dois faire réciter ; mais c’est le calme trompeur qui précède l’orage. Il ne tiendrait qu’à moi de savoir à quoi m’en tenir : trois ou quatre élèves, entre autres le confident de M... »

— C’est faux ! s’écria celui-ci, en rougissant jusqu’aux oreilles.

— Laissez-moi donc achever, repris-je.

« Trois ou quatre élèves, entre autres le confident de M..., se mettent sans cesse sur mon passage, et n’attendent qu’un mot, qu’une question, pour me livrer les secrets de leurs camarades; mais Dieu me garde d’encourager une pareille lâcheté ! On se prépare à livrer l’assaut: soit ! je m’y attends, et ne faiblirai pas.

« Samedi soir. — Je ne m’étais pas trompé : ils m’ont accusé (en détestable latin, il est vrai) de les avoir trahis, et m’ont signifié mon arrêt de mort , si je ne quitte la pension!... C’est absurde ! c’est puéril ! Et cependant mon cœur s’est serré, et j’étouffais au dedans, tout en faisant bonne contenance au dehors. C’est qu’au

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fond de ce misérable enfantillage, je retrouve le lâche acharnement du fort contre le faible : Tu es pauvre, tu es orphelin, donc tu seras honni et chassé! ton travail, ta persévérance, font le procès de notre paresse. Arrière! tu nous gènes! Tu as conquis par ton labeur le pain de chaque jour : nous te le rendrons si amer qu’il t’y faudra renoncer, quitte à mourir de faim! On t’a commis le soin de nous garder, mais, troupeau de bêtes fauves, nous dévorerons notre berger. Louveteaux qui n’ont pas encore de dents et qui s’essayent à mordre! »

Je vous fais grâce des exclamations qui m’interrompaient à chaque ligne : — Quoi! il y a cela ? — En es-tu sûr? — Traduis-tu bien ?

Je n’en poursuivais pas moins, prenant plaisir à voir si énergiquement rendu ce que j’avais vaguement pensé, et flagellant, en expiation, ma faiblesse et celle des autres.

« 11 est donc vrai que l’homme naît méchant! Mais non ; il a suffi d’un mauvais cœur, gâté par la fortune et par la vanité, pour entraîner les autres et les égarer à sa suite. Ces enfants ne savent pas ce qu’ils font. Mon Dieu ! donnezmoi la force de dire aussi : Pardonnez-leur, mon Père! comme ma sainte mère, qui, à son

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lit de mort, priait pour ceux qui l’avaient persécutée. J’entends encore sa voix :

« Le plus grand mal que puissent nous faire « nos ennemis, mon fils, me disait-elle, c’est « d’éveiller en nous la haine et l’envie. Fuis sur- « tout cette contagion-là! Si tu possèdes ton « âme, tu seras invulnérable, et chaque épreuve <« te rendra plus généreux et plus vaillant. «Fais qu’il en soit ainsi, ma mère ! Quand je faiblis, c’est vers toi que je crie, et c’est toi que j’appelle! Viens-moi en aide! que ta douce influence descende du ciel en moi et me rende meilleur.

« Dimanche matin, 28. — Je me suis éveillé calme et presque joyeux. Oh! ma mère a raison : la victoire qu’on remporte sur soi ne laisse ni trouble ni remords. Je ne suis plus irrité, je n’en veux à personne. Puis, moi-même, n’aije donc rien à me reprocher? ne suis-je pas réservé, hautain? n’ai-je pas toujours fait de ma pauvreté une ligne de démarcation orgueilleuse entre moi et mes compagnons d’étude?...

« Je viens d’être interrompu au milieu de mon examen de conscience par un paquet qui arrive d’Angleterre, et qui contient une lettre pour M. Bénignet.

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« Après un long oubli, on me rappelle en bâte , mon grand-père paternel est mourant et désire me voir. Il veut réparer, trop tard, hélas ! le mal qu’il a fait à ma mère. Il se repent de sa longue injustice, de l’abandon où il l’a laissée depuis la mort de mon père; il la croit encore vivante et demande son pardon ! Elle le lui a accordé depuis longtemps!... Que dirontils demain? Ils diront que j’ai eu peur, que j’ai fui!... Que m’importe, si mon devoir, qui m’ordonnait de rester hier, m’ordonne aujourd’hui de partir? Je ne la quitte pas sans regret cette maison d’études austères, d’épreuves douloureuses.

« Si l’hospitalité que j’y ai trouvée a été mêlée d’amertume, j’y ai aussi rencontré un noble cœur, profondément et silencieusement dévoué, que le malheur attire et retient; un cœur qui m’a rappelé le tien, ô mère bien-aimée ! Bénie soit donc cette maison et tous ceux qu’elle abrite! Quoi qu’il advienne, je reviendrai. »

Deux ans s’écoulèrent, cependant, sans que Greenhorn reparût. Nous ne croyions plus le revoir, lorsque vers la fin d’octobre, par une belle matinée d’automne, un riche équipage s’ar-

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rêta devant la grille de l’institution Bénigriet. Un gentilhomme en descendit; un véritable gentilhomme, car, à l’appui d’un titre, il avait la vraie noblesse, celle des sentiments. En reconnaissant notre ancien maître d’études, nous poussâmes trois joyeux hourras : la lecture de son journal avait commencé notre conversion ; nous avions secoué le joug de Montmeillan, notre tyran, qui, ne pouvant plus faire de nous les dociles instruments de son mauvais vouloir, et sentant la puissance lui échapper, avait obtenu de son père qu’il le reprit chez lui ; son complaisant l’avait suivi. A la même époque, le brutal Adolphe terminait ses humanités. Délivrée de ses trois mauvais génies, la pension était devenue digne de son premier renom d'institution modèle.

Il n’y avait pas jusqu’à l’humeur revêche de madame Bénignet qui ne se fût adoucie, depuis le mariage de mademoiselle Prudence, sa tille.

Un esprit de justice, de mansuétude, de bonté, régnait sans entrave et pénétrait partout. D’oü émanait-il? Il le savait bien, ce digne Greenhorn, qui, à peine majeur, héritier d’un lang, d’une fortune, les venait mettre aux pieds de mademoiselle Suzette et demander sa main!

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