CONTE
1 était une fois un pauvre pêcheur qui n’avait pour tout bien qu’une barque sur la mer, une misérable chaumine sur le rivage, et une fille que sa femme en mourant lui avait laissée toute petite, lui recomman-
R ER T HE, RA F 1ERE DU PÊCHEUR 2b7
dant de la bien élever, afin qu’elle fût sage et laborieuse, et qu’elle pût lui gagner du pain dans ses vieux jours. Le brave homme y avait fait de son mieux, mais le temps et la science lui manquant, il avait eu recours à ses voisines qui avaient consenti de bon cœur à se charger de l’éducation de la petite Berthe. L’une devait lui enseigner à lire, une autre à filer, une troisième à coudre, mais elles avaient beau faire, leur bonne volonté échouait devant le naturel léger et indocile de l’enfant.
— Son esprit a plus de mailles que vos filets, disaient-elles au pêcheur, rien n’y reste; mieux vaudrait essayer d’enfermer de l’eau dans un crible que du savoir dans cette petite tête.
— Il est bien vrai, répondait le pêcheur, qu’elle est aussi sauvage et aussi mouvante que la vague et qu’elle vous glisse dans les mains comme une anguille ; mais patience, faut que jeunesse se passe.
Les bonnes femmes recommençaient avec un nouveau zèle, et ne réussissaient pas davantage. Cependant les mois, les années s’écoulaient, et Berthe grandissait, tout aussi ignorante, tout aussi volontaire que par le passé. Lui montrait-on à filer, elle embrouillait le lin, cassait
le fil, et s’enfuyait en riant. Les feuilles de son alphabet avaient été arrachées et façonnées une à une en petits bateaux lancés sur la première
flaque d’eau qu’elle rencontrait en son chemin. Il n’y avait pas de fin à ses caprices. Et quoiqu’elle ne manquât ni de dispositions, ni d’intelligence, son incroyable légèreté s’opposait à ce qu’elle fit aucun progrès.
— Personne n’en viendra jamais à bout, disaient les voisines en secouant la tête, à moins que les fées ne s’en mêlent.
Berthe venait d’avoir treize ans. Un jour son père rentra tard, et se sentant las, il l’envoya à la ville voisine vendre le produit de sa pêche. Il lui recommanda de revenir par le sen-
lier à travers champs, et d’éviter surtout le chemin des rochers au bord de l’eau. Lorsque la petite fdle demanda pourquoi, son père prit un air mystérieux et se contenta de répondre que l’autre route était plus sûre, et que d’ailleurs il avait ses raisons.
Toujours trop portée à désobéir, Berthe s’y sentit cette fois encore plus disposée que de coutume, et dès quelle eut vendu son poisson, elle sortit de la ville, et s’achemina vers les hauts rochers qui bordaient la côte. Le soleil était près de se coucher; un brouillard blanc commençait à ramper au-dessus des marais. La mer qui s’était retirée revenait par petites lames sur la grève. Au loin elle paraissait unie comme un miroir. Berlhe se mit à ramasser de beaux cailloux lustrés, et à regarder les petits crabes qui soulevaient le sable et couraient avec une si plaisante allure sur leurs pattes de côté à la rencontre de la vague ; elle cueillit quelques unes des fleurs rares et grêles qui poussaient dans les fentes du rocher; puis il lui prit fantaisie de se coucher à terre, et de regarder ainsi le ciel et l’eau colorés par les riches teintes du couchant. Le soleil, plongé dans un nuage rouge semé de langues de feu,
baissait rapidement; bientôt il disparut tout à fait. Berthe se leva, prise d’un vague sentiment
d’inquiétude. Elle n’avait jamais suivi ce chemin qu’une fois en plein jour. Derrière elle la campagne était immobile et muette, et devant elle la marée montait et se brisait avec fracas sur le rivage.
— Bah ! se dit Berthe, je serai bientôt arrivée, et si la nuit vient, la lune se lèvera.
Mais la lune ne se leva point; le ciel se couvrait de nuages; il n’y avait de lumineux que l’occident qui restait rouge et enflammé comme si une ville brûlant au-dessous de l’horizon lui eût envoyé les reflets de son incendie. Peutêtre Berthe regretta-t-elle alors d’avoir cédé à
béTrthe, la fille du pêcheur
son caprice, mais il était trop tard, il fallait marcher. Cependant les vagnes grossissant, escaladaient les roches noires et en descendaient en torrents d’écume , ou bien elles s’ouvraient un passage jusqu’à de petites anses, où le flot, arrivé en grondant, s’apaisait et s’endormait dans son berceau de pierre. Quelquefois elles frappaient le roc avec tant de violence que Berthe le sentait frémir sous ses pieds, et d’autres fois aussi, au milieu de leurs jeux, de leurs bonds menaçants, elles reculaient, laissant à sec des portions de la grève, comme si un cercle magique, leur en eût interdit l’approche. C’était là, disait-on, que les esprits et les fées venaient danser leurs rondes de nuit. Ces dires et bien d’autres revinrent à la mémoire de Berthe, tandis qu’elle pressait le pas de toutes ses forces; mais il semblait qu’elle marchât sans avancer, comme dans un rêve, car les mêmes objets étaient toujours devant ses yeux, et les mêmes bruits emplissaient ses oreilles. La nuit noire était venue; pas une étoile ne brillait au ciel. Elle se baissa et promena ses mains à terre pour s’assurer qu’elle n’avait pas quitté le sentier. Tout à coup en se relevant elle fut frappée d’un spec-
tacle extraordinaire. Sur la cime de chaque vague couraient des lueurs étranges, pareilles à une frange de lumière, ou plutôt à des feux follets, se poursuivant sur l’eau et y formant des quadrilles et des danses comme les moucherons dans l’air. Le sable aussi semblait semé de petites étincelles. A force de regarder et d’écouter, Berthe crut distinguer des figures et entendre des sons. Retenant son haleine, elle se pencha sur le bord du rocher pour mieux voir; mais, dans ce mouvement, l’argent qu’elle rapportait à son père lui échappa et tomba au milieu d’un des petits ronds lumineux. A l’instant tout s’éteignit, et elle sentit passer devant son visage comme une nuée de sauteterelles. Effrayée, elle voulut faire quelques pas en arrière, elle chancela, son pied s’engagea dans une crevasse ; elle fit effort pour le retirer et enfonça plus avant : elle appela, personne ne vint. Elle sentit tout son corps glisser sur une pente rapide. La résistance ne faisait qu’accélérer sa chute. Enfin elle s’arrêta : elle était arrivée au fond du gouffre. Il faisait une obscurité complète ; elle entendait la mer mugir et s’agiter autour de sa prison; tout à coup une vague en força l’entrée, et illumina' la caverne
de sa crête de feu. Berthe se crut perdue, elle ferma les yeux; mais au bout d’un moment, ne
se sentant pas atteinte par l’eau , elle les r’ouvrit et vit distinctement de petites ligures de femmes de quatre à cinq pouces de haut; elles portaient des couronnes, des aigrettes mille fois plus brillantes que le diamant , et se balançaient dans de petites barques faites de la coquille vide d’une moule, d’autres chevauchaient, montées sur un homard comme sur un éléphant; plusieurs étaient assises en rond dans la moitié d’une noix de coco. Mais la plus élégante de toutes était couchée dans une coquille de nautile, d’un blanc de lait, plissée, transparente et mince comme du papier. Elle avait sur la tête un petit chaperon bordé de
264 BERTHE, LA FILLE DU PÊCHEUR grosses perles, et dans chaque perle, il y avait une lumière pareille à une goutte de feu liquide. Ces lanternes si mignonnes et si éblouissantes étaient d’un effet ravissant. On en voyait aussi de suspendues au bord de la petite barque, à ses voiles, à son mât et jusques à ses rames. En un clin d’œil la petite troupe eut mis pied à terre, et se donnant la main elles formèrent une ronde autour de Berthe, tandis qu’une sardine en justaucorps d’argent jouait de la guimbarde et qu’un long coquillage en cornet faisait la basse. Les sons étaient si faibles que Berthe les distinguait à peine. Quand elles eurent bien dansé, les petites fées parurent tenir conseil. Enfin, l’une d’elles se détacha du groupe, et gravit péniblement jusqu’aux genoux de Berthe ; puis, ne se trouvant pas encore assez près pourêtre entendue, elle grimpa plus haut, et, s’étant assise à côté de l’oreille de la petite fille, elle lui dit :
— Tu sauras que tu es notre prisonnière. Ta curiosité pouvait te coûter la vie, mais nous avons résolu de t’épargner et même de te rendre la liberté.
Berthe fit un tressaillement de joie si vif qu’elle faillit jeter bas la petite personne.
— Modère tes transports, reprit celle-ci, car ta ne sais pas encore tout. Chacune de nous ne consentira à te laisser sortir que lorsque, par l’adresse de tes mains, tu lui auras payé ta rançon. Pour moi je te demanderai peu de chose, une simple couronne des champs, une guirlande d’aubépine; seulement il faut que l’eau de la mer ne puisse en ternir les fleurs, que les rayons du soleil ne puissent les dessécher, et qu’elles ne se flétrissent pas à l’air.
— Si c’est là le plus facile, pensa Berthe, que -vais-je devenir?
La petite fée descendit, et fut remplacée par une autre qui avait des ailes d’un bleu d’azur, et qui, moitié en l’air, moitié posée, dit : « Je suis invitée à un bal qu’un papillon de mes amis doit nous donner très-incessamment dans une magnifique tulipe de Hollande. Je veux y paraître avec une robe d’un.tissu aussi léger que le souffle. Je veux qu’elle ne pèse rien, et que pourtant elle soit couverte de broderies, et que personne ne puisse deviner .comment elle a été faite. Je te donne huit jours. »
Une des plus vieilles de l’assemblée lui suc-
céda : « Tu me trouveras plus modeste que mes sœurs, dit-elle, je me contenterai d'une bourse en filet, et d’une paire de pantoufles imitant le reflet argentin de l’écaille des poissons. »
— Au moins, en voilà une plus raisonnable, se dit Berthe, bien qu’elle fût tout aussi embarrassée à satisfaire sa demande.
Une quatrième lui commanda un meuble en tapisserie du travail le plus rare. Une voulait un sachet, une sixième un écran pour la préserver de l’ardeur du soleil quand elle faisait de longues courses sur les nuages. Cellesci demandaient des colliers, des bracelets ; d’autres , des bagues , et toutes , des fleurs imitées de celles de la terre, et assez légères pour qu’elles pussent les porter sans en être accablées.
La liste de leurs fantaisies fut longue; enfin elles entourèrent de nouveau Berthe en s’écriant tout d’une voix : « Tu ne reverras pas le ciel, tu ne remonteras pas sur la terre que tu n’aies accompli ta tâche. »
— Que tu ne m’aies fait une guirlande à l’épreuve de l’eau, du soleil et de l’air, dit la première,
— Et à moi une robe plus légère que le souffle, reprit la seconde.
— Songe à ma bourse et à mes pantoufles, lui cria la troisième.
— A mon meuble !
— A mon sachet !
— A mon écran !
— A nos colliers ! à nos fleurs !
Tout étourdie , Berthe se boucha les oreilles, tandis que ses persécutrices se rembarquaient sur la vague qui les avait complaisamment attendues. L’eau, couverte de frôles embarça-
tions , recommença à frémir, à s’agiter ; et, reprenant le chemin par où elle était venue, elle s’enfuit emportant avec elle les petites personnes, les lumières et toute la féerie.
Qui fut bien empêché en se retrouvant seule dans la caverne? Ce fut la pauvre Berthe. Elle, si gauche, si ignorante, comment pourrait-elle jamais venir à bout du moindre de ces travaux? La plus adroite travailleuse en eût été intimidée. Dans son désespoir elle sanglotait tout haut, et regrettait amèrement de n’avoir pas mieux profité des leçons qu’elle avait reçues. « Si je savais du moins faire quelque chose, disaitelle, mais je ne sais rien , rien au monde, et comment apprendre ici, sans aide, sans conseils ! »
— Aie bon courage, et l’aide te viendra, dit une voix qui semblait sortir du rocher. Berthe regarda et ne vit personne. La clarté du jour commençait à pénétrer par l’étroit et long soupirail. L’idée qu’elle n’était pas entièrement abandonnée lui rendit un peu d’énergie. « Oh ! qui que vous soyez, s’écria-t-elle en joignant les mains, ayez pitié de moi! et j’apprendrai, je travaillerai ! »
La voix s’était tue. Berthe, décidée à faire les
plus grands efforts pour accomplir sa tâche, commença par examiner l’intérieur de sa prison. Le sable fin qui en formait le parquet était jonché de coquillages de toutes formes et de toutes couleurs, que les vagues y avaient sans doute apportés dans leurs capricieuses visites. Elle en découvrit de roses, de violets, de gris perle, de blancs comme l’albâtre, et bien qu’elle ne sût encore ce qu’elle en ferait, elle les ramassa soigneusement; puis elle leva les yeux vers la voûte de la caverne : à l’entrée du soupirail par où descendait la lumière, une araignée était occupée à tendre sa toile. Berthe admira pour la première fois l'étonnante industrie de l’insecte ; elle le vit attacher ses fils aux aspérités de la pierre, les diriger vers un centre commun, ainsi que les rayons d’une roue, passer et repasser dessus en formant les mailles d’un réseau aérien merveilleusement régulier. Un peu plus bas, sur les plantes qui avaient pris racine dans la crevasse, des chenilles étaient aussi établies à l’ouvrage : elles filaient un tissu d’un blanc argentin plus serré que celui de l’araignée, et plus léger que le souffle ; des points mats, semés de distance en distance, figuraient des broderies aux endroits faibles
que les chenilles avaient fortifiés en doublant les fils.
— Ali ! si j’avais seulement leur talent, soupira Berthe, j’aurais bien vite tissu la robe de celte fantasque petite fée!
Le mugissement des flots attira son attention vers une étroite ouverture qui donnait sur la mer. Là des herbes marines s’enlaçaient et formaient un épais grillage que l’eau ne pouvait franchir qu’aux plus hautes marées. Mais ce qui surprit Berthe, ce fut de trouver, mêlés aux herbes et collés au rocher, de longs brins de soie d’un vert brillant. Elle en tira plusieurs, et à son grand étonnement, ils amenèrent à leur suite une grosse moule, qui les avait filés à l’aide d’une sorte de pied ou plutôt de petite langue placée à l’entrée de sa coquille; les fils sortaient par touffes et la liaient au rocher comme un vaisseau à l’ancre. Jamais Berthe n’avait vu ou rêvé rien de si merveilleux. Une fois qu’elle se mit à regarder, les prodiges se multiplièrent. Elle vit les pholades creuser la pierre et s’en faire une forteresse contre les plus terribles tempêtes. Elle vit passer l’argonaute agitant ses rames et déployant sa voile, jusqu’à ce que la venue de l’ouragan ou l’ap-
proche de l’ennemi le forçât à toulrenlrer dans sa coquille et à faire sombrer sa légère nacelle. Elle vit les informes méduses battre l’eau de leurs longs cils frangés, qui réfléchissent la lumière, la brisent et se nuancent de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel; et lorsque, émerveillée eu même temps qu’éblouie de ce monde nouveau, dont elle ne soupçonnait pas l’existence, elle tourna les yeux vers l’intérieur de la caverne, elle la trouva encore plus triste et plus sombre qu’auparavant.
— Pourquoi Dieu m’a-t-il refusé l’adresse et la science qu’il accorde si généreusement à tant de faibles créatures? se demanda Berthe; elles savent sans avoir appris. Elles portent avec elles leurs ressources, et n’ont besoin d’aucun secours étranger pour se faire des filets, des maisons, des habits ; leur travail est toujours bien.
« Oui, mais jamais mieux, ajouta-t-elle après un moment de réflexion, tandis qu’avec l’intelligence on peut tout apprendre, et toujours apprendre, toujours perfectionner ce que l’on sait, toujours grandir, toujours monter. Oh ! l’intelligence vaut mille fois mieux que l’instinct ! et. d’ailleurs est-ce un mal d’être obligé de s’en-
tr’aider, de demander aux autres de l’appui, des conseils, de recevoir et de donner à son tour dès qu’on en est capable?
La pauvre enfant pensa, avec un redoublement d’amertume, à sa paresse, à son insouciance passée. Quelques heures d’observation et de solitude avaient mûri sa raison. Que n’eûtelle pas donné pour se retrouver libre et se voir entourée de visages bienveillants ! Fatiguée d’efforts de pensée si grands et si nouveaux pour elle, elle s’assit à terre, s’appuya sur le rebord du rocher, et s’endormit profondément; mais ses idées continuèrent à suivre la même pente. Elle rêva que la caverne s’illuminait d’une clarté soudaine, et que les murs, si nus et si noirs, se couvraient de riantes images. Ici, une jeune fille travaillait près d’une fenêtre ouverte, qui laissait voir un beau ciel bleu, des plaines couvertes d’oliviers, les monuments d’une grande ville, et au fond la mer sillonnée de vaisseaux : mais toutes ces choses ne causaient aucune distraction à la petite travailleuse, qui continuait à ajuster de brillantes découpures d’or sur du velours. Ensuite venait une salle d’étude, où régnait un ordre parfait ; deux sœurs s’y essayaient sous les yeux de
leur mère, à des ouvrages d’adresse, à des œuvres de bienfaisance : elles imitaient ce
qu’elles avaient vu faire bien des fois, dans un but toujours pieux et toujours charitable. Plus loin des pensionnaires, dispersées dans un jardin, façonnaient des roses, des dahlias, des
BEItTHE, LA FILLE DU PÉCHEUR
œillets, s’inspirant de tant de charmants modèles qui s’épanouissaient sous leurs yeux. Tandis que les jeunes étourdies froissaient entre leurs doigts les pétales découpées pour y imprimer les délicates nervures du tissu des feuilles de rose, une jeune tille, assise à l’écart, étudiait jusqu’aux moindres détails des fleurs des champs, si jolies et si passagères, et les reproduisait par mille moyens ingénieux. C’était une branche d’aubépine fleurie, un bouquet de germandrée, que les amis et les poètes appellent des « souvenez-vous de moi, » des pensées, le jasmin aux blanches étoiles, les clochettes pourprées qui s’ouvrent au printemps.
Là, une famille était réunie autour d’une table, et petits et grands exerçaient à l’envi leur industrie et leur adresse. Les plus habiles enseignaient aux ignorants, et la sœur aînée se faisait remarquer entre tous par l’air patient et doux avec lequel elle dirigeait les travaux, no se lassant jamais d’expliquer, de reprendre.
La caverne était peuplée à perte de vue de groupes de jeunes fdles, toutes travaillant avec ardeur, toutes joyeuses, toutes occupées.
— Qu’elles ont l’air heureux, soupira Berlhe, que je voudrais leur ressembler !
A ces mots, les yeux se tournèrent de son côté, les figures s’animèrent et descendirent vers elle, chacune portant son offrande achevée ou commencée ; c’étaient des voiles brodés, des corbeilles à ouvrage, des bourses, des fleurs, des sachets et mille autres gracieuses fantaisies.
Elles s’approchèrent de l’enfant, endormie et formèrent autour d'elle comme un brillant
anneau, d’où s’éleva un concert de douces voix, de paroles pleines de sympathie et de pitié.
— Voilà tout un grand mois, dirent-elles, que nous pensons à toi, que nous apprenons pour t’enseigner, pour te venir en aide.
— Je ne sais pas grand’chose, reprit l’une qui se détacha du groupe, mais ce peu est à ton service.
— Voyons si, à nous deux, nous pourrons contenter la vieille fée qui veut une bourse en filet.
Elle rassembla les brins de soie verte qu’avait filée dame la Moule, et elle dit à Berthe de les nouer et d’en former des mailles pareilles, en petit, à celles du filet de son père. L’enfant avait vu bien souvent travailler le pêcheur, mais elle avait à peine regardé comment il s’y prenait : tout à coup elle se souvint, et ses petits doigts, devenus agiles, passèrent et repassèrent si vite et si bien la navette que lui avait donnée sa petite institutrice, qu’en un clin d’œil, la bourse se trouva faite.
— Quel bonheur ! s’écria Berthe émerveillée.
L’huître lui fournit les perles et la nacre qui devaient imiter sur les pantoufles le reflet argentin de l’écaille des poissons.
— Mais comment venir à bout de faire une guirlande d’aubépine, dont l’eau de mer ne pourra ternir les fleurs, que les rayons du soleil 11e pourront dessécher et qui 11e se flétrira pas
îu
à l’air? demanda-t-elle à sa charitable visiteuse.
— Ce qui semble le plus difficile, dit celle-ci, se trouve à l’essai plus facile qu’on ne pense. Et elle vida sur les genoux de Berthe une corbeille remplie des plus délicats coquillages ; il y en avait de blancs, de rosés, qui, partagés en deux, imitaient à s’y méprendre les pétales de la fleur de l’aubépine. Disposés avec goût le long d’une tige d’herbe marine, ils formèrent la couronne magique et inaltérable qu’avait demandée la fée.
Restait la robe brodée d’un tissu aussi léger que le souffle, et dont personne ne put deviner la façon. Berthe et sa compagne se demandaient comment fabriquer cette merveille? mais elles n’imaginaient rien ; enfin Berthe, dont l’esprit inventif se développait avec l’amour du travail, frappa joyeusement dans ses mains.
— J’ai trouvé ! dit-elle. Je connais des ouvrières qui font un tissu plus léger que l’air, des broderies dont on ne peut voiries points; je défie mesdames les fées de deviner mon secret.
Elle réunit toutes les chenilles de la grotte et des environs, et les mit à l’ouvrage. Elles tra-
vai lièrent tant et si bien que la robe fut brodée et terminée le huitième jour \
Je vous laisse à penser ce qu’il fallut à Berthe de patience et d’adresse pour diriger ce singulier atelier de fîleuses.
Après une telle réussite, satisfaire aux autres demandes n’était plus qu’un jeu. Des branches de corail rouge et blanc pointaient à fleur d’eau, n’attendant que la main pour les cueillir et en façonner des bracelets et de colliers.
Le huitième jour, Berthe rassembla ses richesses. Elle disposa avec coquetterie toutes ses commandes : la bourse en filet, la guirlande d’aubépine faite des valves minces et transparentes de l’anatiffe, une de ses plus jolies coquilles, la robe tissée sous sa direction par les chenilles, le sachet, l’écran, les colliers. Ses visiteuses avaient disparu : elle était restée seule.
Elle entendit la vague mugir. « Les voilà ! elles viennent! » s’écria-t-elle. L’eau accourait
1 Ceci n’est pas si fantastique qu’on pourrait le penser, un habitant de Munich est parvenu à faire filer par des chenilles, une robe entière, sans couture. Il l’a offerte à la reine de Bavière, qui l’a fait appliquer sur un transparent et l’a portée plusieurs fois.
en grondant. Le flot baigna ses pieds. Elle voulut se lever et fuir : mais elle ne put pas. Elle se sentit transie. Elle fit un violent effort, et en reculant, sa tête heurta la pierre. Elle ouvrit les yeux, et promena autour d’elle des regards effarés. Elle était couchée en plein air, sur le sable humide au pied du rocher. La marée montait, et à l’horizon une gerbe de rayons roses annonçaient le soleil levant.
Avait-elle la veille roulé au bas de la côte, et passé ainsi toute la nuit sur la plage? Avaitelle perdu connaissance ou rêvé?
Ni elle ni moi n’en avons jamais rien su, mais il est certain' qu’à dater de ce jour elle changea et devint aussi active, aussi laborieuse qu’elle l’avait été peu jusqu’alors.
Peut-être Berthe rappellera-t-elle aux jeunes lecteurs et aux jeunes lectrices, les contes de leur première enfance, où de méchantes fées tenaient enfermées dans des palais de cristal de belles princesses, à qui elles donnaient à faire des tâches impossibles, ou qu’elles envoyaient, chaussées de souliers de fer, chercher dans une cruche trouée de l’eau à la fontaine de Beauté.
D’autres bonnes fées venaient au secours de
ces belles princesses, et avec leur baguette d’or applanissaient tous les obstacles.
Aujourd’hui ces fées bienfaisantes sont la patience et le travail.
PERSÉVÉRANCE