LES MARAIS SALANTS
e ne peux pas le faire tenir!
dit d’un ton chagrin un petit garçon de neuf à dix ans, qui venait de façonner tant bien que mal un vase en terre glaise, et qui essayait d'appliquer sur la terre humide le sable brillant
PERSÉVÉRANCE
qu’il retirait par poignées du monticule sur lequel il était assis.
Son père leva la tête, regarda l’essai informe, puis se remit à tracer sur un grand parchemin étendu devant lui des carrés, des lignes courbes, et toutes sortes de compartiments, pareils à ceux qu’on découvrait dans la plaine, aussi loin que l’œil pouvait voir.
— Cela ne tiendra jamais ! reprit l’enfant, et c’est bien dommage. Il y a tant de jolies choses dans ce sable ! Tenez, papa, voyez ! voilà une toute petite coquille blanche, et une autre rosée, et toutes ces petites paillettes qui ont l’air d’or!
« Oh ! mais il faudra bien que cela tienne, dit-il encore, je recommencerai. »
Son père interrompit son travail, posa sa large main sur les cheveux blonds et bouclés de l’enfant, lui sourit avec tendresse, et dit :
— Dieu t’a-t-il déjà mis au cœur tant de constance, petit?
Le jeune garçon ne répondit pas : il était occupé à raffermir son vase qui menaçait ruine.
Au bout d’un moment, le père se remit à dessiner : il faisait le portrait du pays, avec ses casiers, ses creux, ses élévations régulières
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façonnées en terre, et couvertes de petites montagnes rondes qu’on eût prises de loin pour des meules de blé, si leur blancheur qui reluisait au soleil, et l’odeur de violettes qui s’en exhalait , n’eussent averti les yeux et l’odorat que c’était ce qu’on nomme dans le pays des vaches de sel. De hauts monticules de sable, qui séparaient la mer des terres basses où l’on creuse les marais salants, ne laissaient apercevoir à l’horizon qu’une longue ligne d’eau bleue qui se confondait avec le ciel. Dans la plaine, le sol triste et nu n’offrait ni habitations, ni culture; de loin en loin, quelques herbes maigres, quelques plantes à tiges grêles qui plient et ne rompent pas sous l’effort du vent, tapissaient les sables d’une verdure jaunâtre.
Cependant l’homme poursuivait sa tâche, malgré l’ardeur d’un soleil brûlant, et l’enfant continuait à recouvrir son vase de la poussière brillante qui retombait toujours. Tout à coup le petit garçon frappa des mains et fit un saut de joie.
— J’ai trouvé un moyen, s’écria-t-il.
— Et quel est ton moyen, Bernard? demanda son père.
PERSEVERANCE
— Je prendrai une poignée de sel, je le ferai fondre à un grand feu de paille, je mettrai mon pot au milieu, et, en se refroidissant, le sel fondu fera dessus comme une croûte brillante.
— Qui t’a dit cela, enfant?
— Oh! je l’ai vu : l’autre jour, les paluviers, vous savez, père, ces hommes aux grands cha-
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peaux qui ramassent le sel là-bas au fond des carrés, ils ont fait du feu avec les joncs qui recouvrent les petites montagnes de sel.
— - Eh bien ?
— Eh bien, il y avait tout à côté un petit tas de sel qui, après, s’est trouvé d’un seul morceau et tout brillant comme du verre.
— Essaye, dit le père.
L’enfant se leva joyeux, et descendit en courant vers les marais; mais, parvenu à michemin, il s’arrêta surpris et émerveillé d’un spectacle nouveau pour lui. Une barque s’avancait au travers de la plaine comme si elle eût glissé sur la glaise qui garnit le fond des bassins; car Bernard n’apercevait point l’eau qui la portait : l’étroit canal, resserré entre deux chaussées, disparaissait entièrement. En une minute, le pays, tranquille et monotone, changea d’aspect comme par magie et se couvrit de gens affairés. Les femmes enlevaient les joncs de dessus les meules de sel; les hommes emplissaient de grands sacs et les chargeaient sur le dos des chevaux, qui partaient au grand trot, conduits par de petits garçons qui allaient et venaient le long des chaussées, du monceau de sel à la barque* avec une vitesse sur-
PERSEVERANCE
prenante. Il y avait aussi des gardes qui se tenaient autour des bassins avec de grands sabres
nus qui ôtèrent au petit Bernard l’envie d’approcher davantage.
Il retourna vers son père , qui roulait le dessin qu’il venait de terminer, et tous deux descendirent de l’autre côté des dunes, au bord de la mer qui montait. L'eau arrivait par va-
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gués courant les unes après les autres, jusqu’à ce que la première, la plus grosse, atteignit le rivage, et y jeta sa longue frange d’écume, pour reculer le moment d’après, laissant derrière elle des milliers de petits courants qui ruisselaient autour des cailloux, bruissaient, entraînaient le sable, et mettaient à découvert des pierres marbrées, des coquillages de toutes formes et de toutes couleurs. L’enfant se pencha sur la plage : il n’avait pas assez de ses deux yeux pour voir tant de trésors, pas assez de ses deux mains pour en prendre. Son père ramassa une coquille dont l’intérieur nacré réfléchissait toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ; il l’examina longtemps, puis il tira de sa poche un petit marteau, et, frappant sur la coquille, il la réduisit en une poussière fine et blanche, qu’il enveloppa et serra soigneusement.
Durant ce temps, la mer montait toujours, et accourait plus furieuse et plus haute se briser aux pointes des rochers, menant avec elle un bruit si grand qu’il semblait qu’elle voulût tout détruire.
Bernard se serra contre son père. — L’eau va venir jusqu’à nous, dit-il.
— Ne t’effraye pas, enfant, car le Dieu fort
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a enfermé la mer dans ses bornes et a dit au flot : >< Tu viendras jusque-là, et ne passeras
pas outre. » Et, entre les œuvres du Tout- Puissant, certes ce n’est pas la moins admirable que la régularité avec laquelle les grandes eaux accomplissent tous les jours leur tâche.
— - Leur lâche, père ! dit l’enfant.
— Oui, mon fils, Dieu ne créa aucune des
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choses que nous voyons pour les laisser oisives ; mais chacune fait son devoir selon le commandement qu’elle a reçu. Les astres et planètes se travaillent à briller; la mer s’agite et se travaille à produire sans relâche choses profitables ; la terre semblablement renouvelle tout ce qu’on jette en son sein, et le reforme derechef, tantôt sous une figure, tantôt sous une autre; et cela d’une si grande ardeur que, si on ne lui donne quelque semence, elle se travaillera à produire épines et chardons, plutôt que de demeurer oisive. Ainsi est-il de notre esprit, pour qui la loi de travail est la vie : c’est pourquoi il a été donné à l’homme de tout voir ici-bas, de tout admirer et de beaucoup comprendre.
En achevant de parler, le père de Bernard continua sa marche, la tête baissée, s’arrêtant de minute en minute pour regarder un caillou d’une forme bizarre, ou une pierre percée d’une multitude de trous, qui avaient servi de maisons à des êtres vivants, ou toute autre curiosité qui lui donnait à penser.
— Père, dit Bernard, je te vois toujours cherchant, Est-ce de l’or que tu veux trouver ?
PERSEVERANCE
— C’est plus et mieux que de l’or, répondit son père.
— Qu’est-ce donc? demanda l’enfant.
— Je te le dirai un jour, plus tard, quand ma tâche à moi sera près d’être accomplie, et quand toi, Bernard, tu seras un homme.
— Mais je suis grand, reprit le petit garçon, en se dressant sur la pointe des pieds; j’ai neuf ans, et tu m’as dit quelquefois que j’étais raisonnable pour mon âge.
— Nous verrons, dit le père en souriant, et, en attendant, pressons le pas, car nous avons encore bien du chemin à faire.
Ils quittèrent la plage et suivirent les bords d’un canal creusé dans les terres pour conduire la marée jusqu’à un moulin voisin.
— Vois, enfant, dit le père de Bernard, comment les hommes profitent, par gentille industrie, de cette ardeur de travail et mouvement que Dieu a mise dans les eaux. Voici venir la mer pour entrer dedans le canal ; elle trouve la porte fermée, et ne jugeant serviteur plus secourable et plus propre qu’elle-même, elle pousse, ouvre, entre, et fait moudre le moulin pour sa bienvenue ; et, quand elle s’en voudra retourner, clic fermera la porte derrière elle,
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comme une bonne servante, afin de laisser le canal plein d’eau qui fera moudre le grain jusqu’à son retour.
Après plus de deux heures de marche, ils prirent un sentier à travers les vignes et se dirigèrent vers la ville de Saintes, dont on commençait à voir poindre les clochers à l’horizon.
— Père, voilà le bâton que tu as planté hier en passant par ici, dit l’enfant.
— Eh bien! est-il arrivé comme j’avais pensé? demanda le père.
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— Oui ; la vigne qui jetait hier ses petits bras en l’air a pris le bâton, et s’est entortillée autour.
— Tu vois en cela, mon fils, la vérité de ce que je t’ai dit. Il n’est chose si frêle que Dieu n’ait pris doublement soin de la garder. Les arbres fruitiers gardent leurs fruits comme la mère ses petits enfants; les raisins ont les pampres pour les couvrir; les rosiers, des épines pour les défendre; le froment est mieux vêtu que Salomon ne le fut jamais en sa gloire,
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et les plus petits des poissons de la mer ont meilleure défense en leurs coquilles pierreuses que non pas la baleine.
Gomme ils approchaient d’une allée de pommiers, ils virent un hérisson qui s’enfuyait tout chargé de petites pommes vertes qu’il avait amassées au bout de ses piquants, et qu’il emportait dans sa tanière pour s’en régaler à loisir.
Plus loin, des nuées de moineaux s’abattaient sur un verger dont les arbres étaient couverts de fruits.
— Les enclos et murailles ne peuvent empêcher que les petits oiseaux du ciel n’aient leur part, ainsi que Dieu l’a voulu, dit le père de Bernard.
Ils n’étaient plus très-loin de la ville, mais l’enfant se sentit las, et ils s’assirent sur un petit tertre à l’entrée d’un champ. Il y avait dans le sentier bon nombre de cailloux : Bernard en prit un, le regarda un moment, puis le rejeta à terre : son père le ramassa.
— Que te semble de cette pierre, Bernard? dit-il.
— Je la trouve cornue et mal plaisante à voir, répondit l’enfant.
— Et sur sa mine raboteuse, tu la rejettes ainsi sans aller plus avant. Prends garde, Bernard, ce n’est pas là l’esprit de science, qui ne s’arrête à la première vue, mais va fouillant et s’efforçant à deviner et connaître les causes de toutes choses, voire des cornes de la pierre. Et je te montrerai maintenant comment un esprit curieux et âpre au savoir aurait procédé à l’égard de cette dite pierre, et comment il aurait appris d’elle maint et maint secret.
Disant ceci, le père tira son marteau, brisa le caillou, et montra à son fils le dedans, qui était creux, cristallin, et garni de pointes luisantes, transparentes et fort belles.
— Oh ! c’est comme du diamant ! dit Bernard.
— Aussi s’en aide-t-on pour fabriquer verre et pierres artificielles ; ce dont je ne veux t’entretenir à cette heure, mais bien de la cause qui fait ces cailloux cornus, raboteux par le dehors et brillants par le dedans.
Tu sauras donc, Bernard, qu’il est un sel dans les herbes et plantes de la terre, qui, marié à ce qu’il rencontre, se vitrifie. S’il vient à pleuvoir en un champ après une longue sécheresse, l’eau fondra le sel de la terre et des herbes, et, courant le long d’un sillon, rencon-
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trera quelque trou de taupe ou de souris, où elle se logera incontinent, se mettant en travail d’amasser terre autour d’elle, et de se retirer en petites gouttes au milieu, où, avec le temps, elle sera congelée comme tu vois; et le caillou, moulé sur la place où il se fait, sera bossu et terreux en dessus et limpide en dessous. Tiens désormais pour assuré, mon fils, que ce sont les terres et sels qui forment les pierres ; comme aussi l’eau congelée loin de l’air et par mélange de sels, salpêtre, soufre, métaux, ou autres substances, fait le cristal, et le jaspe, et le rubis. Et cela est si vrai qu’il est telle pierre, bien connue des savants, qui tient encore en son centre une goutte d’eau, mobile et non congelée, mettant ainsi au grand jour la vérité de ce que je te dis.
— Gomment as-tu su tout cela, père? demanda l’enfant.
— En regardant et songeant. Ainsi, quand ces pensées me vinrent en tête, je pris une boule de cristal qui était nette, ronde et bien polie; je l’examinai en l'air et j’y aperçus certaines étincelles et jets de lumière; et prenant pareillement une fiole pleine d’eau bien claire, j’v vis des bluettes ou étincelles semblables à
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celles du cristal. Enfin je pris un morceau de glace et le regardai en l’air, et y découvris de même des petits feux brillants ; et me sembla que ces trois choses, l’eau, la glace et le cristal, avaient même parenté, et se ressemblaient en couleur, en pesanteur et en froidure. Mais je me laisse aller à te dire choses qui passent ton entendement, Bernard, sans penser que l’heure s’avance et que tu es las.
Il était nuit close lorsqu’ils atteignirent la ville. Le père de Bernard tira une clef de sa poche, ouvrit sans bruit la porte basse d’une petite masure située dans une rue étroite et sombre, monta les marches tortueuses, traversa la chambre où dormaient ses enfants et sa femme, et entra dans une petite tourelle ronde qui lui servait de laboratoire.
Là, il alluma sa lampe, déroula son parchemin, et s’établit à l’ouvrage, examinant les différentes parties de son plan, vérifiant au compas l’exactitude des distances, et mettant son dessin au net.
Il y avait plus de deux heures qu’il travaillait avec assiduité au milieu du silence de la nuit, lorsqu’il entendit un léger bruit pareil au craquement d’un meuble : il se dit que la séche-
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resse de l’été travaillait le bois et le faisait se fendre et gémir. Au bout d’un moment, le bruit recommença , accompagné d’une petite toux étouffée. Cette fois, il se retourna et aperçut Bernard, assis derrière lui, sur le coin d’un bahut, occupé à remodeler le vase dont il avait apporté les débris dans sa poche. Tandis que son père le croyait couché, l’enfant s’était glissé tout doucement à sa suite et, sans prendre même le temps d’ôter son chapeau, il s’était
mis à l'œuvre. En se voyant découvert, il craignit d’avoir mal fait.
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— Père, dit-il, je n’aurais pas pu dormir ; j’avais trop envie de finir mon vase aujourd’hui.
Son père se leva, s’approcha de lui, mais ne dit rien.
— Voilà cpii est fini, dit l’enfant. Je vais m’aller coucher tout de suite. Ne sois pas fâché contre moi, bon père.
Il couvrit son vase d’un linge humide pour l’empêcher de sécher, et, revenant vers son père : — Ne veux-tu pas me bénir? dit-il.
— Si bien, mon fils. Et, se penchant sur lui, le père posa ses deux mains sur la tête de Bernard, fit une courte prière et le baisa au front ; après quoi l’enfant sortit.