‹ Histoires et contes de la grand'mèreChapitre 18 sur 25 · LA BOUTIQJJE DE L’APOTHICAIRE · texte numérisé non relu

LA BOUTIQJJE DE L’APOTHICAIRE

Le lendemain soir, le dessin était terminé, et le père de Bernard alla en chercher le prix. Il divisa la somme en deux parts, en mit une dans sa poche, et, gardant l’autre à la main, il entra chez plusieurs potiers et y acheta autant

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de plats de terre, de pots et de terrines que Bernard en put porter. Quand l’enfant fut ainsi chargé, il l’envoya droit au logis, où il devait le rejoindre bientôt; puis, il s’achemina seul vers une ruelle qui descendait du centre de la ville aux bords de la rivière.

C’était une étrange rue, et comme on en voit encore aujourd’hui quelques-unes à Rouen, à Reims, à Saintes, dans nos plus vieilles cités de France. Trois personnes n’eussent pu y marcher de front. Les maisons à toits pointus, à façades bariolées d’ardoises, traversées de grosses poutres de bois sculptées, avançaient de quelques pieds à chaque étage, de manière à former une voûte inégale, qui ne permettait pas au soleil d’arriver en plein midi jusqu’au pavé humide et glissant. Quand quelque grave conseiller venait à passer, se rendant au palais sur sa mule et portant en croupe madame la conseillère, force était aux piétons de se ranger longtemps d’avance, sous peine d’être étouffés contre la muraille ou foulés aux pieds par le pacifique animal. Cependant, à l’époque de notre histoire, c’est-à-dire vers 1543, ce quartier était le plus populeux et le plus commerçant de la ville de Saintes.

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A l’entrée d’une petite boutique de chétive apparence, quatre hommes causaient ensemble.

Ils s’écartèrent pour en laisser passer un cinquième qui semblait avoir à faire au maître du logis, car, en l’apercevant, celuici rentra précipitamment et se hâta d’allumer une chandelle .

Quand l’intérieur fut assez éclairé pour laisser voir un crocodile empaillé, suspendu au plafond, des guirlandes d’herbes séchées, et une quantité de bocaux de toutes formes et de toutes couleurs, rangés sur des planches, le dernier venu montra du doigt plusieurs vases. A mesure qu’il les désignait, le marchand, sans demander autre explication, s’empressait de les atteindre; il en tirait des liqueurs noires, bleues, rouges, dont il emplis-

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sait de petites fioles. L’étranger fit ensuite de même une inspection silencieuse des tiroirs étiquetés de noms bizarres, et, à chacun de ses signes, l’apothicaire y prenait des poudres, qu'il pesait, enveloppait et ficelait soigneusement. Ensuite, il poussa fioles et paquets vers son silencieux acheteur, qui déposa en échange sur le comptoir deux piles d’écus.

A peine l’étranger était-il parti qu’un gros homme en veste blanche, qui avait assisté à ce marché muet, s’écria :

— Par ma foi, je ne vis jamais plus grand fou que celui-ci! Depuis tantôt dix ans qu’il se consume à vouloir faire de l’or, il a quasi affamé ses enfants et sa femme. Ne vous faitesvous pas conscience, maître Nicaise, de lui vendre si cher vos méchantes drogues, quand il n’y a pas de pain chez lui?

— Et quand il n’a pas de quoi payer son huile et sa chandelle, dit d’une voix grêle l’épicier du coin.

— Il ne me siérait pas m’inquiéter des affaires domestiques de mes pratiques, répondit l’apothicaire d’un air discret. Maître Palissy est un brave homme, qui m’a toujours payé sans trop tarder ce qu’il m’a pris ; et, quant

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à sa manière de dépenser son argent , chacun est juge pour soi, et cela ne me regarde pas.

— Fi ! maître Nicaise, vous n’avez pas d’humanité pour un sou vaillant, reprit du plus haut de sa tête l’épicière, qui venait d’entrer. C’est à fendre le cœur de voir la misère de la pauvre femme de ce fou. Elle n’a plus de quoi se vêtir, et, comme je le lui disais encore ce matin, quand elle est venue me demander du sel à crédit, il n’y a pas moyen d’avancer de la marchandise à des gens qui n’auront peutêtre demain ni feu, ni lieu.

— Qui se nourrissent on ne sait comment, ni de quoi, dit l’homme en veste blanche ; car, voilà plus d’une semaine que je ne leur ai vendu du pain.

— Faites donc crédit à des va-nu-pieds, ajouta l’épicier, à des gens en guenilles qui s’avisent de faire les fiers !

— A un homme qui passe devant notre boutique sans seulement ôter son bonnet ! dit la femme.

— C’est qu’il a peur que le fond lui en reste à la main, ajouta le mari d’un air facétieux.

— Eh bien, vous en direz ee que vous voudrez, dit un grand homme maigre, qui n’avait pas encore desserré les dents; moi, je sais ce que je sais ; et ceux qui refuseront de prêter leur marchandise ou leur argent à Bernard Palissy en seront peut-être plus marris que lui un jour.

— Tiens! que dites-vous donc là, maître Nicolas? s’écria l'épicière.

— Quand je te disais, femme, qu’il finirait peut-être parfaire de l’or, après tout! dit l’épicier. Ce serait dur pourtant de perdre une pratique au moment où elle peut vous faire gagner gros.

— Votre maison est si proche de celle de maître Palissy que vous devez mieux savoir ce qui en est, compère Nicolas, dit leniÊfrchand de drogues.

— Et vous allez nous dire ce que vous en savez, reprit la femme.

— Il y en a qui disent qu’il est sorcier, ajouta l’épicier.

L’homme maigre se leva et prit une pose d’orateur au milieu du cercle, qui se serrait autour de lui pour mieux entendre. — C’était la nuit de la Saint-Jean, dit-il, il y a tantôt deux

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mois, il faisait un temps, oh! mais un temps de sabbat.

— Mouchez donc la chandelle, maître Nicaise, dit l’épicière; on n’y voit goutte.

— Avec ça que la flamme tourne au bleu, reprit l’épicier. C’est qu’on conte de si terribles traits de ces faiseurs d’or, que rien que d’y penser on se sent tout drôle.

— Maître Nicaise, allez donc fermer la porte de votre boutique, dit le conteur. Il fait un vent

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terrible, et d’ailleurs je n’aime pas à discourir de ces choses-là les portes ouvertes.

— Et vous avez raison, compère, repartit maître Nicaise.

La porte de la boutique fermée, et chacun bien établi sur son escabelle, maître Nicolas commença :

— Je- vous disais donc que c’était par une nuit tempétueuse, une de ces nuits de bourrasque où l’on entend toutes sortes de bruits, où les arbres se tourmentent et geignent sous le vent comme s’ils se voulaient rompre, où la rivière court et bat ses rives comme une furieuse : je m’étais déjà trois fois tourné et retourné en ma couche, et ne pouvais m’amener à dormir, ni à clore mes yeux une minute, quand un coup de tonnerre fit trembler la maison du haut en bas; et un peu après, je sentis une forte odeur de soufre et de brûlé, et pensai que peut-être le toit flambait. Si bien que, sans plus tarder, je montai à toutes jambes au grenier ; mais, ne voyant point traces de feu, je m’en allais redescendre, quand il me vint en pensée de regarder un peu quelle mine avait le ciel. Je mets la tête à la lucarne, et je vois,., ob ! rien que d’y penser, mon sang

se fige ! je vois dans le jardin de maître Palissy, juste en face, une espèce de diable qui se démenait devant une grande fournaise rouge, et peut-être dedans, pour ce que j’en sais, car je fermai les deux yeux et n’en voulus voir davantage.

— Le poltron ! murmura l’épicier entre ses dents.

— Et comment ce diable était-il fait? demanda l’épicière. Avait-il des cornes et une queue?

— Pour la queue, je n’en sais rien, mais pour les cornes il en avait et de terriblement longues, qu’il remuait de haut en bas, et avec lesquelles il attisait le feu.

— Et après? reprit la femme.

— Patience, dit l’homme; quand je rouvris les yeux petit à petit, je ne vis plus le diable, mais j’ouis comme une voix qui poussait des soupirs et des gémissements, et c’était la voix de maître Palissy aussi sûr que je suis en vie.

— Voyez un peu ! interrompit l’homme en veste blanche.

— Il était en conférence avec le diable! dit la femme de l’épicier.

— N’interrompez donc pas toujours, dame Claude, reprit l’apothicaire.

— Je vis encore comme une grande fumée blanche, poursuivit maître Nicolas, et au milieu

il y avait un géant haut d’au moins vingt pieds, et dont je voyais l’ombre sur le mur. 11 tenait

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à la main quelque chose que je ne pus pas trop distinguer, puis il se baissa, et je ne vis plus rien; mais j’ouis encore la voix de maître Palissy qui disait : Je n’ai donc pas perdu mes sueurs et mes peines. Encore un peu de patience et le grand œuvre sera accompli !

— Etes-vous bien sûr qu’il ait dit le grand œuvre , maître Nicolas? demanda l’apothicaire.

— Sûr.

— C’est toujours comme cela que les faiseurs d’or appellent leur sorcellerie, reprit l’épicier d’un air capable.

— Du tout, du tout, c’est la pierre phi... phi... phisolopliale qu’ils disent, interrompit sa femme.

— La pierre philosophale, dame Claude, et non phisolopliale , reprit gravement maître Nicaise.

— Tant y a que votre histoire pue le fagot, maître Nicolas, dit le boulanger. Il n’en faudrait pas tant pour faire brûler maître Palissy en place publique.

— Qui en aurait le cœur? dit l’apothicaire; un homme si simple!

— 11 n’en a pas moins commerce avec le

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malin esprit, dit l’autre; comptez que c’est Satan en personne qui lui apprend à faire de l’or.

— Avez-vous vu comme il en avait ses poches pleines aujourd’hui? dit l’épicier.

— Et il a payé maître Nicaise ici, qui ne dit mot, en beaux doublons à la rose, reprit le boulanger; en beaux écus d’or au soleil. Sentent-ils le soufre, hein, voisin?

— Peut-être qu’il n’en retrouvera plus un seul dans son tiroir demain, ajouta l’épicière; car ce qui vient du diable retourne tout seul au diable, comme dit le proverbe.

— Vous en croirez ce que vous voudrez, mes compères, reprit maître Nicaise; mais moi qui vous parle, je ne crois pas qu’on puisse faire de l’or avec ou sans le diable.

— En voilà bien d’un autre! dit maître Nicolas; comme si nous n’avions pas tous entendu parler de Maigret le Magnifique, qui était un homme savant et expérimenté en ces sortes de choses, et qui a tenu sa lampe allumée pour faire de l’or plus de vingt années de suite. Il avait quasi trouvé le secret, quand sa lampe s’éteignit par les malheurs de nos guerres civiles.

— C’est du moins ce qui lui plut à dire, interrompit maître Nicaise.

— Et le sieur de Courlange, le valet de chambre du roi, qui s’est vanté d’apprendre au roi son maître à faire de l’or et de l'argent; et, ainsi qu’on me l’a conté, il apporta au roi deux tioles pleines d’eau claire comme eau de fontaine : dès qu’on mettait une aiguille ou autre pièce de fer en l’une desdites fioles, l’aiguille devenait couleur d’or, et le fer trempé en l’autre fiole devenait couleur d’argent,

— Et, toutefois, la chose se pouvait encore faire par tromperie, dit maître Nicaise.

— Voilà qu’il se fait tard, reprit l’épicier ; et si vous m’en croyez, mes maîtres, nous irons nous coucher, car la nuit s’avance et nous avons beaucoup prolongé la veillée.

Personne n’étant d’un avis contraire, le cercle se dispersa, et chacun regagna son logis à travers les rues désertes de la ville. En passant devant la maison de Bernard Palissy maître Nicolas frissonna, car une lumière solitaire brillait encore, malgré l’heure avancée, dans la petite tourelle qui flanquait un des angles de la vieille masure.

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C’était là que Palissy veillait. Assis devant line table, la tête appuyée sur ses deux mains, il contemplait, à la lueur de la lampe, des débris de poterie étalés devant lui. Il y en avait d’un rouge mat, d’autres d’un jaune terreux, d’autres noirâtres comme la terre dont

ils étaient façonnés; mais aucune de ces poteries n’avait ce lustre brillant et varié de couleurs auquel nous sommes accoutumés.

Les vernis n’étaient pas encore inventés, et les vases de terre, d’une fabrication grossière et imparfaite, communiquaient un goût désagréable à tout ce qu’ils contenaient.

Bernard Palissy prenait ces fragments un

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à un; il en examinait le grain; quelquefois, il les humectait de sa langue pour en mieux distinguer la saveur. Il tira ensuite de sa poche plusieurs fioles et paquets, et fit des mélanges de poudre et de liqueur, qu’il étendit avec un pinceau sur les morceaux de vases brisés.

L’horloge de la ville sonna une heure du matin. Palissy alluma une lanterne, éteignit sa lampe, sortit sans bruit de son cabinet, en referma soigneusement la porte derrière lui, et entra dans la chambre où sa femme et ses enfants étaient endormis. Il s’arrêta au pied du lit des petits, et, comme la lueur de la lanterne éclairait leurs figures pâles, leurs bras et leurs mains amaigris, son cœur se serra et ses yeux s’emplirent de larmes.

— Ne suis-je pas cause de leurs souffrances? se dit-il ; n’ai-je pas bien mérité les reproches que ma femme m’a faits ce soir à mon retour? Et n’avait-elle pas raison de briser ces poteries qui lui semblent la cause de ma ruine, et sur lesquelles je fonde, moi, tout l’espoir de l’avenir? Et si je me trompais, si je les réduisais à la mendicité, et moi au désespoir! si tant de recherches et de labeurs

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étaient inutiles ! Mais non : j’entends en moi une voix qui me crie : « Persévère! rien ne

s’atteint sans effort et sans peine. Marche toujours, un sentier inconnu s’ouvrira dans la montagne! »

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