‹ Histoires et contes de la grand'mèreChapitre 3 sur 25 · L’ÉPREUVE · texte numérisé non relu

L’ÉPREUVE

Le lendemain, sa tristesse était dissipée; elle se mit à l’étude presque gaiement; le travail, qu’elle avait toujours aimé, était devenu,

depuis la mort de sa mère, un de ses plus grands plaisirs et une utile distraction. C’était

MARGUERITE

encore un lien entre elle et la chère institutrice qui n’était plus. Elle se plaisait à faire ses devoirs aux mêmes heures, à consulter les mêmes livres, à agir toujours comme en présence de ce guide révéré; et quand elle s’était appliquée plus que de coutume, elle se disait : « Dieu et ma mère sont contents de moi. »

En imposant d’autres heures, d’autres méthodes d’instruction, la pension avait rompu ces douces habitudes ; mais, à quelque moment que vînt le travail, il apportait toujours sa part de calme et de consolation. D’ailleurs, les visages lui parurent ce jour-là plus aimables et plus bienveillants ; réunis dans un but commun, pour s’instruire et s’éclairer, les esprits n’avaient pas de temps à perdre en aigreur et en mauvaises passions. Placée entre deux élèves moins avancées qu’elle, Marguerite put leur rendre quelques petits services. Elle leur répétait les mots de la dictée qu’elles n’avaient pas bien entendus, elle leur passait alternativement sa plume quand la leur était fatiguée. D’un autre côté, une grande, placée vis-à-vis d’elle, l’ayant vue embarrassée à trouver un mot, lui avança un dictionnaire sans rien dire. Marguerite fut très-touchée de cette façon silen-

MARGUERITE

cieuse et discrète de lui venir en aide. Elle leva la tète pour remercier au moins du regard, mais la jeune tille s’était remise à écrire et elle ne put rencontrer ses yeux. Elle ne se rappelait pas 1 avoir vue la veille, non plus que cinq à six autres du même âge, qui en effet étaient restées après les classes pour prendre une leçon de musique et n’avaient pu assister à la récréation. Cette fois, quand tout le monde se leva et se dispersa dans le jardin, Marguerite n eut rien de plus pressé que de courir vers le groupe où se trouvait l’obligeante jeune tille.

— Vous avez été bien bonne, dit-elle, de me prêter votre dictionnaire, il m’a été fort utile, et je vous en remercie beaucoup.

— Il est tout à votre disposition, reprit d’un air gracieux la jeune personne qui se nommait Aline, et vous me ferez grand plaisir en vous en servant.

Il y avait dans son ton, dans ses manières, quelque chose d’affable et de vrai, qui alla droit au cœur de Marguerite, Elle eût voulu lui offrir en échange tout ce qu’elle possédait, mais les paroles 11e lui vinrent pas ; elle cherchait comment elle s y prendrait pour lier conversation et faire plus ample connaissance, lorsqu’elle se

MARGUERITE

senlit rudement tirer par le bras.; c’était Juliette, rouge, hors d’haleine, et qui, l’entraînant avec rapidité, lui dit, dès quelles furent à quelque distance : — Comment peux-tu être si imprudente, Marguerite?

— Imprudente ! répéta Marguerite étonnée.

— Oui. J’ai fait tout au monde pour te mettre bien avec ces demoiselles; je leur ai fait ton éloge, je leur ai raconlé ce matin beaucoup de choses qui seraient trop longues à dire; enfin elles m’avaient promis de te bien accueillir et de te traiter à la récréation comme si tu étais des nôtres, et voilà que tu vas de gaieté de cœur défaire tout mon ouvrage et te compromettre vis-à-vis d’elles de la manière la plus grave !

— Qu’ai-je donc fait? demanda Marguerite.

— Ce que tu as fait? tu es allée te ranger parmi les exclusives, leur parler ! ! !

— Qu’est-ce que c’est que les exclusives?

— Les grandes, celles avec qui tu serais encore si je n’étais pas allée te tirer de là. •

— Mais pourquoi les appelle-t-on les exclusives? demanda Marguerite, et qu’v a-t-il a dire contre elles?

— Pourquoi? pourquoi? reprit Juliette avec impatience, te voilà bien! tu veux toujours

MARGUERITE

savoir les tenants et les aboutissants ; je n'en ai pas demandé si long, moi. Ces demoiselles m’ont avertie que c’étaient les exclusives, qu’il ne fallait pas leur parler, et je me le suis tenu pour dit. Si elles leur en veulent, c’est qu’elles ont quelques bonnes raisons pour cela!

— Encore faudrait-il savoir ces bonnes raisons ! dit Marguerite.

— Vraiment tu mettrais à bout la patience d’un saint; au reste, voilà Amélie qui t’en dira plus long. Et s’adressant à sa nouvelle amie : Je vous en prie, ajouta-t-elle, mettez ma cousine au fait de votre querelle avec les exclusives, car je ne peux pas venir à bout de lui faire comprendre qu’elle a eu le plus grand tort de leur parler.

— Le plus grand, sans nul doute ! dit Amélie en prenant un ton d’importance et de supériorité.

Primo, nous avons surnommé ces demoiselles les exclusives, parce qu’elles sont de la classe jaune-orange.

— Précisément, interrompit Juliette ; je savais cette raison-là, mais je l’avais oubliée.

— Ce n’est pas la seule, continua gravement Amélie : comme elles ont quelques années de

MARGUERITE

plus que nous, elles se croient le droit de prendre des airs raisonnables et de faire les grandes personnes.

— Ce qui est on ne peut plus ridicule , insista Juliette.

— Enfin, poursuivit Amélie, elles n’aiment pas mademoiselle Justine!... A la vérité elles lui obéissent en classe ; mais hors de là, vous ne les verrez jamais causer avec elle, lui dire un mot aimable. Aussi, je puis vous assurer qu’elle le leur rend bien. Gomme elle est trèsbonne, elle ne le fait pas paraître, mais elle me l’a confié, à moi, et vous sentez que je devais prendre son parti et le faire prendre à toutes mes compagnes.

— Certainement, dit Juliette.

Marguerite garda le silence.

— Vous saurez donc, ma chère, que nous avons fait il y a trois jours un pacte solennel, par lequel nous nous sommes engagées à faire bande à part et à ne jamais adresser la parole à une exclusive .

Ici Amélie lit une pause ; mais personne n’ayant parlé, elle reprit : — Quand une nouvelle arrive, nous la prévenons qu’elle ait à choisir entre nous et les exclusives, car nous 11e vou-^

MARGUERITE

lons pas de celles qui ménagent la chèvre et le chou.

Marguerite pensa que le choix u’était pas difficile à faire, mais elle ne dit rien.

— Ma cousine n’était point avertie, reprit vivement Juliette ; je m’étais chargée de lui tout dire, et je n’ai pu en trouver le moment.

— C’est différent, répliqua Amélie, alors elle n’est pas si coupable; et, se tournant vers Marguerite : Vous n’auriez pas adressé la parole, à une exclusive, je pense, demanda-t-elle, une fois au fait de tout ce que je viens de vous expliquer?

— Si, dit fermement Marguerite.

Juliette et Amélie levèrent les yeux au ciel, confondues de tant d’audace.

— Comment! s’écria l’une, quoiqu’elle soit de la classe jaune-orange?

— Et qu’elle se donne des airs de grande? ajouta l’autre.

— Et qu’elle n’aime pas mademoiselle Justine? reprit Amélie, indignée.

— Tout cela n’empêche pas qu’elle ait été fort bonne et fort obligeante pour moi, et que je dusse l’en remercier, dit tranquillement Marguerite.

marguerite

— Allez la trouver alors ! s’écria Amélie avec dépit, et, tournant le dos à Marguerite, elle s’éloigna en disant : C’est par trop fort aussi ! vouloir en savoir plus que nous et juger mieux que nous. Il ne lui manque plus que de nous critiquer!

— Il faut r excuser, dit Juliette en la suivant. Je vous en avais prévenue. Ce sont les suites de sa mauvaise éducation. Comme le disait toujours ma tante : telle mère, telle fille; une femme qui vit en ermite ne peut pas élever ses enfants pour le monde. Heureusement que Marguerite a perdu sa mère de bonne heure. Elle a un excellent fonds; elle en rappellera.

— Et elle fera bien, dit sèchement Amélie.

Cependant Marguerite avait beau repasser

dans son esprit les griefs que l’on reprochait aux exclusives, elle n’y voyait rien qui eût dû l’empêcher de témoigner sa reconnaissance d'un service rendu. Elle n’avait pas eu à se plaindre de leurs dédains, bien au contraire; et, quant à leur éloignement pour mademoiselle Justine, elle ne connaissait pas assez la sousmaîtresse pour savoir si on lui faisait ou non injustice : le peu qu’elle en avait vu ne lui donnait pas grande confiance en sa bonté, mais

M APiCiUERlTK

elle pouvait se tromper et faire un jugement téméraire. Elle se promit donc de rester neutre et d’attendre en observatrice l’issue de la querelle. Les preuves à l’appui de sa première impression ne lui manquèrent pas. Soit que son refus de prendre parti contre les exclusives fût parvenu aux oreilles de mademoiselle Justine et l’eût choquée comme une offense personnelle, soit qu’il existât entre ces deux caractères l’antipathie d’instinct qui fait que les cœurs faux redoutent les cœurs droits, Marguerite se vit bientôt en butte à toutes les vexations de détail que put lui susciter le mauvais vouloir de mademoiselle Justine, à qui une absence momentanée de madame Dupré laissait le champ libre. La pauvre enfant apportait en vain à l’étude toute sa bonne volonté, la moindre faute, le plus léger oubli étaient relevés avec amertume. Elle fut d’abord extrêmement froissée de cette façon d’agir, si différente de l’esprit de justice auquel elle était accoutumée. Mais elle se rappela qu’elle avait vu sa mère endurer sans se plaindre les caprices d’un caractère difficile, épineux, et les faire tourner à l’amélioration de ce caractère et du sien, et, dans sa piété filiale, elle s’efforça d’imiter

ccs exemples. Aux aigres réprimandes de mademoiselle Justine elle opposa un redoublement de zèle et d’application. Les railleuses commençaient à en être frappées, et les exclusives, quoique de la grande classe, lui témoignaient beaucoup d’égards. Cette épreuve durait depuis quelque temps sans que la sévérité de mademoiselle Justine se fût un moment démentie. Un jour, plus mal disposée que de coutume, irritée de n’avoir pu trouver une seule faute dans les devoirs de Marguerite, elle entreprit de la décontenancer devant toute la classe. Ce n’était pas ordinairement chose difficile, et pourtant elle échoua. Le calme de la jeune pensionnaire, l’empire qu’elle avait sur elle-même, lui laissèrent toute sa présence d’esprit, et elle répondit juste à deux ou trois questions insidieuses qui lui furent adressées. Changeant alors de batterie et pensant que Marguerite se troublerait d’autant plus qu’elle aurait un long récit à faire, mademoiselle Justine lui ordonna de raconter à haute et intelligible voix l’événement le plus remarquable de l’histoire de Rome depuis la nomination des tribuns jusqu’à celle des décemvirs. Marguerite choisit la vie de Coriolan. Elle dit avec simplicité le courage

MARGUERITE

et l’orgueil du guerrier romain, la révolte du peuple contre lui, son exil chez les Volsques, son apparition menaçante devant sa ville natale, sa tendre déférence pour sa mère. A cette narration claire et précise, elle mêla quelques détails touchants. Elle avait à peine achevé que mademoiselle Justine reprit d’un ton aigre-doux : — En vérité, mademoiselle, vous parlez comme un livre. On vous a sans doute fait apprendre par cœur l’histoire romaine?

— Non, dit ingénument Marguerite, je n’en ai lu que des extraits faits par ma mère, et quelques passages des historiens qu’elle avait choisis et traduits pour moi.

— Traduits! Est-ce que par hasard madame votre mère savait le latin?

— Oui; elle l’avait étudié pour le faire commencer à mon frère, mais...

— Mais! quoi?... Achevez donc.

— Mon frère est mort.

— Et je suppose qu’alors, pour ne pas perdre sa peine et vous donner un agréable talent de société, elle a imaginé de vous l’enseigner à vous-même?

Marguerite ne répondit pas. Ce ton sec et

MARGUERITE

persifleur, qui s’en prenait même à sa mère, la blessa profondément.

— M’accorderez-vous enfin la faveur d’une réponse? dit mademoiselle Justine avec une feinte douceur; je vous ai demandé si vous saviez ou non le latin?

— Je ne le sais pas, répondit brièvement Marguerite; je ne faisais que commencer à l’apprendre, quand... Elle s’arrêta.

— Que d’honneur pour vous, mesdemoiselles ! s’écria mademoiselle Justine en s’adressant à toute la classe ; vous étiez loin de vous douter que vous aviez parmi vous un vrai puits de science, une des futures lumières du siècle! J’avoue que pour moi je n’avais pas encore soupçonné cet éminent mérite ; mais aujourd’hui qu’il brille dans tout son jour,' c’est à nous de nous éclipser; quand le soleil se lève les étoiles disparaissent.

— Et les hiboux se cachent, sinon les petits oiseaux se réunissent pour les plumer, murmura dans son coin la malicieuse Estelle.

— Plaît-il? fit mademoiselle Justine en penchant l’oreille de ce côté.

— Rien qui vaille la peine d’être répété, mademoiselle. Je disais seulement qu’il y avait

MAR Gl'ERITR

des gens qui avaient leurs raisons pour craindre le grand jour.

— Et quelles gens, je vous prie?

— Certains individus de la gent emplumée.

Mademoiselle Justine, ne jugeant pas à propos de pousser plus loin l’interrogatoire, haussa les épaules et se retourna vers sa victime, qui avait profité de ce moment de répit pour se remettre à l’ouvrage, dans l’espérance d’être oubliée. Mais non; il fallait à sa persécutrice un triomphe complet.

— Je vois, reprit celle-ci, qu’on ne m’avait pas trompée en m’assurant que madame votre mère était une personne fort originale, une personne qui avait des idées à elle, qui se piquait de n’être pas comme tout le monde.

— Ma mère... s’écria Marguerite d’une voix étouffée, et elle s’arrêta court; car, après le premier mouvement d’irritation quelle n’avait pu réprimer, il lui sembla que ce serait commettre un sacrilège que de défendre sa mère contre de semblables attaques.

Mademoiselle Justine l'avait vue pâlir; elle avait espéré quelque accès de pleurs ou de colère, et, piquée de ce silence soudain, elle reprit :

MARGUERITE

— Il n’est pas étonnant que vous regrettiez les rares et innombrables perfections que vous ne pouviez manquer d’acquérir avec un pareil guide! un bel esprit! une femme savante! Redescendre de ces hauteurs sublimes au niveau de chétives mortelles comme nous, est en effet un grand malheur.

— Oh! oui, bien grand! s’écria Marguerite., le cœur gros d’indignation, le plus grand de tous les malheurs, puisqu’il m’expose à entendre insulter ce que j’ai de plus cher au monde, la mémoire de ma mère !

— Un peu moins d’emportement, je vous prie, et plus de convenance dans vos expressions, dit froidement mademoiselle Justine; vous vous montez la tête un peu trop vite ; la solitude vous rendra la raison. Vous ne descendrez pas au jardin de deux jours.

Cette pénitence n’avait rien de bien pénible pour Marguerite ; elle l’eût choisie si on lui eût laissé le choix. Toutes les élèves défilèrent une à une devant elle. Elle s’attendait à des sarcasmes, à des quolibets; mais non, les plus légères passèrent en silence ; les favorites de mademoiselle Justine avaient l’air honteux et décontenancé ; sa cousine lui lança un regard

demi-chagrin, demi-tendre. — Qu’avait-elle besoin aussi, pensait Juliette, d’aller parler de ce maudit latin? Je m’étais bien gardée d’en souffler mot, moi. Elle est vraiment incorrigible! Quand vint le tour des grandes, Aline, qui marchait en tête, lui tendit la main et serra affectueusement la sienne. Toute la classe jaune-orange lui donna des marques d’estime et de sympathie. Ce fut un léger soulagement pour Marguerite, qui avait plutôt obéi à un instinct qu’à un sentiment de devoir. Dès qu’elle se vit seule, l’angoisse qu’elle avait refoulée au fond de son cœur éclata en sanglots. Elle aurait pu tout endurer ; mais entendre tourner en ridicule sa mère, si noble, si bonne, si indulgente ! Oh! c’était une épreuve au-dessus de ses forces! Puis, que de blessures ces cruelles railleries n’avaient-elles pas rouvertes ! Elle se reporta en esprit vers le passé, vers cet heureux temps où l’étude était si douce, si attrayante, si féconde en bonnes pensées, en généreuses aspirations; où, à chaque pas, elle se sentait soutenue, encouragée par l’amie révérée qui ne dédaignait pas de se faire enfant comme elle pour l’aider à grandir. A travers un nuage de larmes, elle revoyait ce visage chéri, et les allées

MARGUERITE

parcourues ensemble, et le cabinet de travail, et enfin la chambre où sa mère malade lui avait donné ses leçons tous les jours. Assise dans l’embrasure d’une fenêtre, la tête enfoncée dans ses mains, Marguerite restait plongée dans ces tristes visions, sans songer qu’il se faisait tard et que la nuit était venue. Un léger bruit qu’elle entendit près d’elle la lit tressaillir. Deux personnes se parlaient à voix basse avec vivacité. Une d’elles la nomma ; l’autre reprit : — Elle est partie depuis longtemps ; elle sera allée se coucher. Quoique Marguerite n’eût saisi qu’un ou deux mots entrecoupés, elle se leva dès qu’on prononça son nom. — Il y a quelqu’un ici, ditelle haut. Ce salutaire avertissement mit en fuite les jaseuses. Deux ombres se glissèrent hors de la classe. — Qu’ai-je donc fait pour qu’on m’évite ainsi? se demanda tristement Marguerite. Peu après elle sortit; elle avait hâte d’en finir avec cette amère et longue journée.

Celles qui suivirent furent plus supportables. Mademoiselle Justine, craignant peut-être d’avoir poussé les choses trop loin et d’être hlâmée par madame Dupré qu’on attendait à chaque instant, laissa du repos à Marguerite. Ses « enfants gâtées, » ne recevant plus d’elle le

MARGUERITE

mot d’ordre et rendues à leur naturel mobile, léger, mais pas méchant, ne se firent plus un point d’honneur de persécuter la nouvelle venue. Il y avait, sinon une paix jurée, du moins une amnistie entre la classe jaune-orange et les classes bleue, verte, etc. Une partie de campagne, faite pour aller au-devant de madame Dupré, acheva de rapprocher les esprits. On joua aux quatre coins, à colin-maillard, on dansa des rondes sur la pelouse ; les mains se

rencontrèrent et se serrèrent, et dans la verve du jeu les vieilles querelles furent oubliées. Les

grandes se mêlèrent aux petites et aux moyennes de si bonne grâce, que l’arrêt prononcé contre elles fut levé à 1 unanimité. Marguerite aussi se trouva graciée. On ne le lui dit pas, mais elle le sentit. On ne la fuyait plus : elle avait conquis son droit de cité. Mademoiselle Zénaïde du Thym de Terre-Neuve lui pardonnait presque l’odieuse vulgarité de son nom. Estelle, dont l’esprit tournait à chaque souffle du vent, se montrait toute disposée à mettre l’artillerie de ses bons mots au service de Marguerite, se réservant toutefois d’en user contre elle si l’occasion se présentait. Amélie en était aux demiprévenances et semblait épier le moment de faire une ouverture, .lulietie, en vraie mouche du coche, était de tous les groupes, allait, venait de l’une à l’autre, approuvait toujours e lle qui avait parlé la dernière, suant, haletant, et se félicitant d’être parvenue, non sans peine, à rétablir l’harmonie générale.

Le lendemain de cette mémorable partie, madame Dupré prit Marguerile à part pour lui communiquer une lettre de son tuteur (la pauvre enfant était orpheline). Elle lui demanda avec bonté si elle commençait à se plaire chez elle, si les études qu’on y suivait étaient de son

MARGUERITE

goût. Elle l’engagea à tâcher de se concilier l’amitié de ses compagnes. Marguerite répondit à toutes les questions sans articuler une plainte contre qui que ce fût. Il lui eût peut-être été bien difficile d’être aussi généreuse huit jours avant, alors que son cœur saignait de l’offense faite à sa mère; mais depuis elle avait bien des fois prié Dieu de lui pardonner comme elle pardonnait à ses ennemis, et elle n’était pas de ceux qui ont ce précepte sur les lèvres et la /■haine dans le cœur. Sa mère lui avait dit souvent : « La foi sans les œuvres est une foi morte. » Aussi s’appliquait-elle à conformer sa vie à sa croyance de toutes les forces d’une âme ferme et d’une volonté courageuse.

Comme elle sortait du cabinet de madame Dupré, elle se trouva face à face avec mademoiselle Justine, qui lui lança un regard courroucé. Marguerite lui sourit avec bienveillance, et ce ne fut pas un effort. A ce moment elle ne lui en voulait plus du tout.

MARGUERITE

Page 1