‹ Histoires et contes de la grand'mèreChapitre 20 sur 25 · PE USÉ VÉ R AN GE · texte numérisé non relu

PE USÉ VÉ R AN GE

— Maître, combien peut vous rapporter bon an, mal an, ce que vous savez?

— Quoi! mon état de peintre sur verre?

reprit Palissy; mais cela dépend des temps. Depuis les troubles, les commandes sont peu nombreuses et les gains sont petits.

— A d’autres ' dit l’épicier d'un air fin. Vous ne m’en donnerez pas à garder, à moi. Je sais que vous gagnez gros ; mais il n’y a pas longtemps, deux mois au plus. Vous voyez que je suis au courant!

Palissy le regarda d’un air étonné.

— Je ne comprends pas, dit-il. Puis, s’imaginant que l’épicier voulait parler de la carte des marais salants qu’il avait dressée tout dernièrement par ordre du gouverneur de la province : En effet, reprit-il, mon dernier travail m’a. plus rapporté que les autres, mais je l’ai fait à contre-cœur.

— En vérité ! dit maître Claude en ouvrant de grands yeux.

— Oui ; je pensais à ce qui pourrait s’ensuivre.

— Et qu’est-ce donc qui pourrait s’ensuivre?

— De nouvelles vexations, un surcroît de misère pour le pauvre peuple.

PERSÉVÉRANCE

— Bah ! vraiment?

— Il y a déjà bien assez d’impôts sans augmenter encore la gabelle 1 , cette maudite invention pour ôter à la nourriture du pauvre son goût et sa saveur. Penser qu’un homme ira en prison pour avoir ramassé plein le creux de sa main du sel que la mer jette au rivage! Cela n’est-il pas affreux ?

— C’est bon, c’est bon ; mais ne croyez pas me donner le change, maître Palissy. Vous savez tout aussi bien que moi ce que je veux dire; et, pour trancher net, combien me demandez-vous pour être de moitié dans vos profits?

Cette fois Palissy le regarda de l’air du monde le plus stupéfait.

— Dans mes profits? répéta-t-il.

— Eh ! oui. Ne sauriez- vous établir la balance de vos profits et pertes, et me dire rondement et bellement ce que vous voulez pour vos peines ;

4 On nommait ainsi l’impôt sur le sel, établi vers le milieu du quatorzième siècle, par Philippe le Long, et qui n’exista d’abord que dans quelques provinces, d’où il s’étendit par toute la France, y causant de grands troubles et soulèvements, car les peines contre ceux qui cherchaient à éluder le payement de l’impôt sur le sel étaient extrêmement sévères.

PERSÉVÉRANCE

car, à vous parler franc, je n’entendrais rien à vos fourneaux et à toute votre cuisine infernale : soit dit sans vouloir vous offenser, maître Palissy, bien au contraire. Je sais que vous êtes un savant homme, et qu’il vous sied mieux traiter avec des esprits qu’à moi qui suis un homme simple et sans malice. Je vous laisse donc votre secret ; vous ferez l’or sans que je m’en mêle, et nous partagerons.

A la fin de ce discours débité tout d’une haleine, et avec plus d’aplomb que maître Claude n’en avait d’ordinaire, Palissy ne put retenir un éclat de rire.

L’épicier en perdit contenance, mais l’arrivée d’un second visiteur lui rendit toute sa présence d’esprit. C’était maître Nicaise, qui, après un coup frappé le plus doucement possible à la porte de la rue, se faufila dans la chambre, avant qu’on eût pu se douter de sa venue.

— Je vous apporte certaine poudre dont vous serez, je crois, bien aise d’essayer, maître Palissy, dit-il d’un ton doucereux en jetant un regard inquiet sur l’épicier. Nous passerons, si vous voulez, dans votre laboratoire, et vous en jugerez.

Il essayait d’entraîner Palissy ; mais l’épi-

PERSEVERANCE

cier, se mettant entre eux d’eux, s’écria : — Tout beau, mon compère! je ne me lais-

serai pas éconduire de la sorte. Vous avez beau faire le fin, maître Nicaise ; j’étais ici avant vous, et il ne vous sied pas de venir sur mes brisées.

— Or ça, mes maîtres, pourrais-je savoir tout de bon ce que vous me voulez? demanda Palissy.

— C’est assez clair, j’espère, reprit l’épicier : je vous l’ai déjà dit.

— Et vous? reprit Palissy, en se tournant vers l’autre.

— Moi ? je venais...

— Il venait vous faire les mêmes propositions que moi, j’en suis sûr, interrompit l’épicier; mais maître Nicaise a beau cacher son jeu, je n’en serai pas dupe, et puisque je suis le premier venu, c’est avec moi qu’il faut vous expliquer d’abord.

— Ah çà ! est-ce tout de bon que vous me croyez le don de faire de l’or ? demanda Palissy ; ou bien est-ce seulement que vous voulez rire et vous gausser de moi ?

— Nous ne vous demandons point votre secret, dirent à la fois les deux hommes, mais une part dans vos gains, et rien de plus.

— Si vous me parlez sérieusement, je vous répondrai sérieusement, reprit Palissy, et vous ferai ma confession de bonne foi. 11 est bien vrai que, tout jeune encore, je m’empoisonnai l’esprit de livres pernicieux, qui me donnèrent à penser que l’or se pouvait faire et fabriquer par mains humaines ; et, à cette fin, je me mis à gratter la terre et à fouiller jusqu’au fin fond de ses entrailles pour surprendre et singer les mystères de la formation des métaux. Mais il advint que Dien prit en pitié ma peine et mes labeurs, et permit qu’en cherchant ce qui n’était que mensonge et folie, je trouvasse des vérités

PERSEVERANCE

mille fois plus précieuses et plus délectables que l’or. Je connus comment l’eau et les sels, se congelant, formaient pierres opaques èt cristallines, comment les bois et les herbes se pouvaient réduire en pierre avec le temps, comment les coquilles marines se trouvaient aux lieux les plus éloignés de la mer, et faisaient à elles seules de hautes montagnes et des bancs entiers de rochers. J’assistai à toutes ces merveilles le cœur gros d’admiration, et, à chaque nouvelle découverte, je tombais la face contre terre, et ne pouvais me lasser d’adorer le Vivant des Vivants, le Dieu qui tient le monde en sa main. J’appris ainsi, de science certaine, que l’or, l’argent et tous les métaux sont œuvres divines. Tout ce qu’il est donné à l’homme d’en pouvoir faire, c’est d’en tirer les souillures, de les purifier et examiner, et en façonner telles espèces de vases ou monnaies que bon lui semble : de même qu’aux cueillettes et culture des semences; car c’est à l’homme de trier le grain d’avec la paille, le son d’avec la farine, et de la farine en faire du pain, et de pressurer les grappes pour en tirer le vin ; mais c’est à Dieu de leur donner le croître, la saveur et la couleur. Voilà, mes maîtres, ce que, dans mon

PERSEVERANCE

humble sagesse, je tiens pour sûr et véritable.

— Toujours est-il que vous nous baillez là plus de paroles que de raisons, maître Palissy, reprit l’épicier ; et je sais qu’en croire pour mon compte.

— Quant à moi, maître Palissy, ajouta l’apothicaire, je vous dirai seulement que je pourrais nommer plus d’un grand seigneur, voire juges et magistrats de cette bonne ville de Saintes, qui besognent en alchimie, comme chacun sait, quoique personne ne se soucie de le dire haut, et qui parlent plus franchement que vous.

— Dites au plus brave d’iceux, répondit Palissy, qu’il pile une noix, j’entends la coquille et le noyau, et que, l’ayant ainsi pulvérisée, il la reforme entière et complète par le pouvoir de son alchimie ; alors dirai-je qu’il peut faire or et argent. Mais, attendant la preuve, j’affirme que le poisson qui, de la sueur de son corps, fait sa coquille de couleur de perle et d’un poli aussi brillant que l’escarboucle, sait faire ce que les alchimistes ne sauront jamais faire.

— Est-ce là tout ce que vous avez à nous donner, maître Palissy, en échange de l’argent comptant que je vous apportais? dit l’épicier,

PERSEVERANCE

en faisant sonner un sac d’écus qu’il avait tenu caché dans sa barrette.

— Je vous ai confessé la vérité, répliqua Palissy. Je n’ai plus rien à dire.

— Pensez-y à deux fois, maître, reprit l’apothicaire, avant de nous renvoyer mal contents. Nous savons déjà trop de choses pour nous en dire si peu.

— Comme si vous ne lui vendiez pas les

drogues dont il se sert pour invoquer le diable !

ajouta l’épicier; comme si on n’avait pas vu et

entendu chez lui le malin esprit !

— Il ne dit que trop vrai, maître Palissy, ajouta Nicaise, en baissant les yeux. Songez, je vous en conjure, que les temps où nous vivons sonl mauvais, et qu’un ami vaut mieux qu’un ennemi.

— Je vous ai répondu, reprit Palissy, et il n’est pas de menace qui me pût faire mentir.

— Encore une question, dit l’épicier, une seule, et nous saurons à quoi nous en tenir. Que faisiez-vous la nuit de la Saint-Jean, il y a tantôt deux mois?

— C’est mon secret, dit Palissy, et je ne vous reconnais pas le droit de m’interroger.

— Hein, l’avais-je pas dit? s’écria l’épicier

PERSÉVÉRANCE

en fureur. C’est son secret ! Eli bien, gardez-le votre secret ! mais vous vous repentirez de nous avoir dupés.

— Je n’ai point voulu vous duper, mais vous éclairer ; et si je n’y ai réussi, du moins y ai-je mis bon vouloir. Mon secret n’est point celui que vous croyez, et si j’étais passé maître en l’art de faire de l’or, encore n’en voudrais-je user, estimant que mieux vaudrait une peste, une guerre, une famine en France, que non pas six hommes qui sussent faire de l’or. Et je vous dirai une histoire à ce propos, si vous avez patience et loisir de l’entendre.

Ceux qui ont lu rapportent qu’un roi, ayant trouvé quelques mines d’or en son royaume, employa la plus grande partie de ses sujets à tirer et aftiner l’or desdites mines : ce qui fut cause que les terres demeurèrent en friche, et que la famine commença en ce royaume. Mais la reine, qui était prudente et émue de charité envers le pauvre peuple, fit faire secrètement des chapons, des poulets, des pigeons, et autres viandes de pur or; et quand le roi voulut dîner, elle lui fit servir ces viandes d’or, dont il fut tout joyeux, car il ne comprit pas d’abord à quoi la reine tendait ; mais voyant qu’on ne lui

PERSÉVÉRANCE

apportait point d’autres choses à manger, il commença à se fâcher. Sur quoi, la reine le supplia de considérer que l’or n’était pas nourriture, et que mieux valait employer ses sujets à cultiver la terre, qui jamais ne se lasse de produire et donner, que non pas à chercher l’or qui ne rassasie ni la faim, ni la soif, et qui n’est rien que par l’estime qu’en font les hommes, laquelle estime se changerait bien vite en mépris, si une fois l’or était en abondance. Et m’a toujours semblé que celte reine pensait et parlait de bon sens.

— N’êtes-vous las d’écouter cet éternel discoureur, maître Nicaise? dit l’épicier. Pour moi, j’y renonce, et promets que je lui revaudrai quelque jour son bon vouloir, comme il l’ appelle.

— Vraiment, vous avez tort, maître Palissy, dit l’apothicaire ; il pourra vous en coûter gros.

— Un sorcier qui fait le discret! vociféra l’épicier : un méchant magicien qui s’en va par les rues honteux et la tête baissée ! un faiseur de maléfices qui a commerce avec le démon !

Et il sortit en menaçant du poing Palissy, tandis que l’apothicaire répétait à demi-voix,

PERSEVERANCE

d’un ton plus contenu : 11 pourra vous en coûter cher, maître Palissy.

Les deux hommes venaient de partir, quand la porte se rouvrit doucement ; une tête blonde et bouclée se montra, et une voix argentine dit : Père, puis-je entrer?

Palissy fit signe que oui, et Bernard vint se jeter dans ses bras. — Que le disaient donc ces méchants hommes, père? demanda-t-il.

— Ce ne sont pas de méchants hommes, mais des hommes ignorants, mon fils.

— Père, je voudrais apprendre, dit l’enfant; je voudrais savoir beaucoup de choses comme toi. Quand donc m'apprendras-tu à lire?

l' EUS É V lîtt A XCE

— Bientôt., Bernard; mais, en attendant, nous étudierons ensemble dans le grand livre ouvert à tous : je veux dire la terre et le ciel, car il est donné à tous de connaître et de lire ce beau livre.

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