‹ Histoires et contes de la grand'mèreChapitre 22 sur 25 · LE PÈRE ET LE FILS · texte numérisé non relu

LE PÈRE ET LE FILS

Bernard fut exact au rendez-vous.

— Explique-moi ce qui s’est passé en mon absence, mon fds, dit Palissy avec calme, après avoir fermé la porte et après avoir montré du doigt à son fds un escabeau près de lui. Qui a pu émouvoir ainsi ta mère? et qu’est-il arrivé?

Bernard conta comment il avait trouvé sa mère malade de faiblesse, et ses frères manquant de pain, par suite de la dureté avec la-

PERSÉVÉRANCE

quelle maître Nicaise et maître Claude avaient exigé le payement de leurs mémoires.

— C’était grande lâcheté à eux de s’en prendre à une femme et à des enfants, dit Palissy ; et cela après m’avoir promis de me laisser du temps pour tout payer. Mais je ne m’en devais fier aux paroles trompeuses d’hommes avides de gain et ennemis de science. Et toi, mon fils, qu’as-tu songé à faire en si pressant besoin?

Bernard dit alors, simplement et le plus brièvement qu’il put, ce qu’il avait imaginé pour nourrir la famille ; et pria son père de le laisser continuer, s’il l’avait pour agréable.

Sans répondre à cette dernière question, Palissy reprit :

— Te souviens-tu, Bernard, d’un jour où, nous promenant tous deux sur la rive, au bord de la mer, tu me demandas ce que je cherchais, et si c’était de l’or que je pensais trouver?

— Oui, père, je m’en souviens.

— Et te rappelles-tu ma réponse ?

— Oui ; vous me dites que ce que vous cherchiez était plus précieux que l’or.

— Et, poursuivit Palissy, comme tu me questionnais encore sur ce que c’était, j’ajoutai que je te le dirais un jour, quand tu serais un homme.

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Eli bien! Bernard, ce jour est venu : tu es un homme.

Bernard se leva tout à coup. 11 lui semblait avoir grandi de la tête en quelques minutes. Son père lui fit signe de ne point l’interrompre.

— Tu es homme par le cœur, Bernard, et homme par la tête, c’est-à-dire par ce qu’il y a de plus noble en notre nature, par les affections et par l’intelligence; et le besoin de ton estime a crû en moi, mon fils, car je te tiens pour digne et bon juge de ma conduite.

— Personne au monde ne vous honore et ne vous révère plus que moi, père ! s’écria vivement le jeune garçon.

— Je sais que tu m’aimes, Bernard, dit Palissy, mais je désire que ta raison m’approuve, et pour cela, il faut que tu connaisses mes pensées comme moi-même.

Tu sauras donc, mon fils, qu’il y a bientôt quinze ans, avant que tu fusses de ce monde, il me fut montré une coupe de terre, tournée et émaillée, d’une si rare beauté qu’elle me sembla comparable à quelques-unes des œuvres de nature que j’avais tant admirées en mes courses errantes. Dès lors, j’entrai en dispute avec ma propre pensée, me demandant si l’homme qui

PERSÉVÉRANCE

s’évertuerait à former quelque noble et bel ouvrage à l’instar des merveilles dont Dieu a semé le monde ne ferait pas œuvre méritoire et profitable à tous. Je vins à me rappeler les railleries de mes compagnons de peinture, qui disaient que je ne pouvais jamais me contenter en mon travail, et m’appelaient ambitieux et songe-creux ; et je me mis à penser que cette humeur inquiète m’avait été donnée par Dieu pour chercher et inventer, et n’eus plus repos que je n’eusse entrepris quelque grande et difficile tâche. Je m’avisai alors, par suite de mon esprit curieux, qui aimait à savoir les causes de toutes choses, et qui souvent m’avait poussé à l’examen des terres et métaux dont mes couleurs de peintre étaient faites, je m’avisai, dis-je, que les poteries dont on usait en France étaient grossières, mal façonnées, et donnaient mauvais goût à tout ce qu’elles contenaient, et me demandai s’il n’y aurait pas moyen de les couvrir d’un enduit qui les fit brillantes, nettes, plaisantes à voir, et sans saveur aucune. Il m’avait été dit que cet art commençait à percer en un pays d’Italie que l’on appelle Faenza. J’y songeais le jour, j’en rêvais la nuit, et me mis à la recherche des émaux comme un

PERSÉVÉRANCE

homme qui tâte en ténèbres, car je n’avais point connaissance du latin, et avais lu peu de livres doctes et capables de m’éclairer. J’allais donc par les chemins, tête baissée, cherchant et regardant, sans, pour cela, délaisser mon art de peinture, auquel je ne laissais pas que de gagner: on m’y croyait plus savant que je n’étais, bien que j’y allasse aussi tâtonnant et ne me lassant de faire et défaire, tant les figures que je voulais portraire me semblaient belles, et tant les images que j’en faisais me semblaient laides et imparfaites. Cependant, la peinture commença d’être délaissée en nos pays, et la vitrerie aussi, et l’idée des émaux me revint plus forte, me suggérant que, si je venais à trouver le secret d’un poli pour les vaisseaux de terre, je ferais une fortune pour mes enfants, en même temps qu’une chose profitable au pays, et glorieuse pour moi.

En ces jours-là, je pilais toutes les matières desquelles je croyais pouvoir m’aider : les coquilles, les pierres, la nacre, et tout ce qui était poli et brillant; et j’en enduisais différentes terres, ayant soin de prendre par écrit les drogues que j’avais couchées sur chacune. Me trouvant quelque argent par devers moi, je fis con-

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struire un fourneau à ma fantaisie, et y mis lesclites pièces; mais j’en retirai peu de savoir, car, n’ayant jamais vu cuire terre, j’y étais fort malhabile, et ne savais à quel degré de feu mes enduits se pouvaient fondre, ce qui me suscita nombre de malheurs et chagrins de toutes sortes, avec grandes dépenses.

Devers ce temps, je fus obligé de tenir mes travaux secrets, car, dans ma propre maison, on n’en voulait entendre parler, et me croyait-on quasi fou. Je passai ainsi bien des années, courant après ma découverte comme l’homme du conte s’en allait courant après le gentil oiseau, qui sautillait de branche en branche, emportant toujours l’escarboucle en son bec. Je n’aurais tenu à la fatigue, si, chemin faisant, mon esprit ne se fût détendu et rafraîchi à la saveur des choses nouvelles que j’apprenais, et qui toutes m’ont servi depuis en temps et lieu.

Enfin, un jour, ou plutôt une nuit, par un violent orage, il m’en souvient comme d’hier, j’avais passé trois fois vingt-quatre heures à attiser la fournaise avec une fourche de fer : le .feu allait à souhait, et je pensais ma cuisson achevée. J’ouvris le fourneau, il en sortit une

PERSÉVÉRANCE

épaisse fumée, et, un moment après, je vis mes poteries rangées dans le four, blanches comme

de l’albâtre et plus éclatantes que l’argent. Mon cœur bondit de joie dans ma poitrine, et tombant à genoux, je me mis à louer Dieu à haute

PEU SÉYÉR ANGE

voix, le remerciant d’avoir béni ma peine, et de m’avoir fait accomplir si grand œuvre!

— Quel bonheur! dit Bernard.

— Le bonheur fut de courte durée, reprit Palissy : ce n’était qu’une vision de mes yeux fatigués, un effet du feu ardent et de la vapeur, une déception qui me laissa plus triste et plus pauvre qu’avant. Mes enduits n’avaient pas môme fondu. J’avais tout dépensé, argent et force, et je tombai dans une si grande tristesse que, ne me trouvant cœur à rien, je m’allai coucher et demeurai deux jours au lit, l’àme dolente et contristée. Un peu après survinrent certains commissaires députés par le roi pour ériger la gabelle au pays de Saintonge; je fus appelé pour figurer les des et marais salants dudit pays, et me réjouis d’une occupation qui me sortait l’esprit de ma vaine poursuite. Que penses-tu qui m’y ramena, Bernard?

— En vérité, père, je ne sais.

— Ce fut toi; car comme tu t’essayais, tout petit, à façonner un vase en terre glaise et à le couvrir d’une poussière brillante, je te vis t’y reprendre à plusieurs fois, et toujours avec un nouveau courage. Le vase s’étant brisé, tu en resserras les morceaux en ta pochette, et de

PERSEVERANCE

retour au logis, bien que las, lu te remis au travail, et y persistas bien avant dans la nuit, ne faisant bruit et retenant ton souffle de crainte d’être traversé en ton entreprise : ce que voyant, je me pris en mépris de n’avoir pas autant de constance qu’un enfant. Il me sembla que ma pensée avait voyagé de toi à moi, et que Dieu permettait qu’en ton jeu tu me donnasses enseignement de persévérer. Dès ce jour, je me remis à la besogne, et y persistai à travers nombre d’accidents et malheurs. Enfin, il y a un mois queje sentis encore mon courage défaillir, et je résolus de ne plus faire qu’un essai.

Ici Palissy fit une pause, et pencha son front sur ses deux mains.

— Eh bien! père, dit le jeune garçon, cet essai9

— A réussi, mon fils, reprit Palissy en relevant fièrement la tête : seul entre tous, j’ai découvert et appliqué sur la poterie un émail brillant, poli, dont je puis à mon gré varier la couleur et les dessins. Le pauvre potier Palissy a fait don au pays de France d’un art nouveau, au peuple français d’une richesse de plus. Sa découverte vivra après lui et mettra son nom en estime près des hommes de cœur et de science.

PERSÉVÉRANCE

Bernard prit la main de son père et la baisa avec respect. Palissy s’était levé et avait pris sur la table le paquet encore roulé qu’il avait apporté le soir même. Il en tira un fragment de poterie d’un blanc éclatant.

— Il y a là-dedans tout un avenir, toute une fortune! dit-il. Eh bien, Bernard, me pardonnestu les tourments de la mère, et tes privations à loi, mon pauvre enfant?

— Oh! père, laissez-moi aller tout dire à ma mère !

— Non, dit Palissy en le retenant. Tu oublies, Bernard, que nous n’avons là qu’une promesse, un commencement. Ta mère ne verrait que folie dans nos espérances. Elle a eu tant de fois raison ! C’est un vase tout façonné et tout verni qu’il faut lui montrer, et cela reste à faire.

— -Père, dit timidement Bernard, me permettrez-vous de vous aider?

— Oui certes, cher enfant ; nous travaillerons ensemble ; car, à présent, j’ai bon espoir, ajoutat-il en examinant de nouveau le fragment de poterie. J’ai au cœur une joie qui a fait de moi un autre homme. A toi, Bernard, le soin du présent, le pain de la famille, à moi l’avenir.

PERSÉVÉRANCE

Mais il se fait tard, et tu as besoin de repos pour la tâche de demain.

Comme le jeune garçon se disposait à partir, son père le rappela :

— Est- ce que tu ne m’embrasses pas? dit-il. Bernard se jeta dans ses bras, et ils se tinrent longtemps étroitement embrassés.

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