‹ Histoires et contes de la grand'mèreChapitre 23 sur 25 · UNE NUIT DE VEILLE · texte numérisé non relu

UNE NUIT DE VEILLE

Le lendemain, Bernard se leva au point du jour. Quel changement s’était opéré en lui ! Au lieu de l’enfant joueur, dissipé, sujet à des accès de paresse qu’il ne pouvait toujours vaincre, c’était un homme, ayant la conscience de ses nouveaux devoirs, et voulant les remplir. Aucun effort de constance et de travail ne l’effrayerait désormais. N’avait-il pas à pourvoir à l’existence de la famille? Son père ne s’en était-il pas remis à lui du soin des siens? ne l’avait-il pas pris pour confident de ses pensées les plus secrètes, de ses espérances

les plus chères? Oh! que ferait-il pour justifier une telle confiance? Gomme ce jeune cœur battait avec joie à l’idée de chaque privation, de chaque sacrifice fait dans un si noble but! Que son pain noir et sec allait lui sembler savoureux quand il penserait en le mangeant que sa mère et ses frères ne manqueraient de rien! Lui, si jeune, il allait donc être utile ! et que d’avenir, que d’espoir se rattachaient maintenant à ce métier de potier, dont les découvertes de son père pouvaient faire un art si vaste et si utile!

Ces idées lui embellissaient le travail du jour ; le soir, il rejoignait son père et l’aidait à transporter les briques, à détremper le mor-

tier, à construire le fourneau pareil à ceux des

verriers, qui devait servir à l’épreuve décisive.

PERSÉVÉRANCE

Mais quand venait minuit , Palissy exigeait impérieusement de son fils qu’il s’allât coucher, et prolongeait sa propre veille jusqu’à ce que le jour le surprît à l’ouvrage. Il travaillait sans relâche avec des sueurs et des peines infinies. Le cœur de Bernard saignait en voyant son père s’épuiser à tant de labeurs qu’il ne pouvait tous lui épargner. Enfin, le terme de leurs fatigues approchait : le fourneau était construit; les poteries façonnées par Palissy, des formes les plus élégantes et les plus variées, avaient subi une première cuisson. Un mélange de plomb et d’étain calcinés, de sel marin, de talc et de sable, avait été broyé à grand’peine et étendu sur la surface des vases. Il ne s’agissait plus que de faire fondre les émaux, opération difficile qui demandait six jours et six nuits d’un feu toujours égal et toujours ardent. Palissy avait déjà veillé plus de moitié du temps nécessaire pour alimenter la fournaise; mais, si près du but, ses forces défaillirent. Bernard le vit pâlir et chanceler. Il vit la sueur baigner son front et ruisseler le long de sa figure en gouttes glacées. Il devina la lutte intérieure de cette volonté énergique et de ce corps débile. Un soir, il supplia son père de souffrir qu’il le

PERSÉVÉRANCE

remplaçât pour une nuit seulement. Il ne demandait que cette unique récompense de sa docilité de tous les jours. Palissy céda; mais avant d’aller prendre le repos dont il avait si grand besoin, il donna à Bernard des instructions précises ; puis il le bénit, le baisa au front, et s’achemina vers les marches qui menaient à sa chambre. Au bout d’un moment, il revint :

— Songe, cher enfant, dit-il, que je te confie tout notre avoir : j’ai emprunté de quoi acheter bois, terres et métaux. C’est un dernier coup de fortune; après quoi tout est fini.

— Soyez tranquille, père, et dormez en paix, dit le jeune garçon.

Le fourneau avait été construit au fond du jardin : Bernard s’installa sur un banc à côté, l’alimenta de bois, veillant les progrès du feu avec une anxieuse sollicitude. Il se mit à repasser en son esprit toutes les tentatives de son père, ses amères inquiétudes, ses nombreux revers, sa persévérance infatigable. Puis après les pensées tristes vinrent les pensées riantes : cette dernière épreuve ne pouvait manquer de réussir. Le génie de son père apparaîtrait dans tout son jour. Quelle glorieuse

PERSÉVÉRANCE

réponse aux calomnies! quelle joie pour sa mère! Les heures passaient vite en de si douces rêveries, et Bernard ne s’endormait pas : il était si bien armé contre toute tentation de repos !

Cependant la fraîcheur du matin arriva vers la troisième heure de la nuit, et avec elle vint le froid pénétrant qui saisit et engourdit les sens. Lejeune garçon se leva brusquement; il attisa le feu, se réchauffa à la fournaise et l’emplit de nouveaux fagots. Il retourna s’asseoir sur le banc, leva les yeux au ciel qui commençait à s’éclairer faiblement vers l’orient, compta les étoiles encore visibles, regarda la fumée qui s’échappait du soupirail, et montait en l’air comme une longue colonne, vacillante et blanche au milieu de la nuit noire; il regarda la gueule embrasée du fourneau qui s’ouvrait rouge et béante; il regarda les feuilles de vigne, éclairées par le reflet du feu et toutes lumineuses dans l’ombre ; et, à force de regarder tous ces objets, à force de les appeler à son aide pour rester éveillé, il continua de les voir encore, même quand ses paupières appesanties s’abaissèrent, quand ses yeux se fermèrent peu à peu.

11 entendit le bruit que fait la flamme, alors

que resserrée dans un étroit espace, et excitée par l’air, elle s’élève et gronde. Il se dit que le feu allait trop vite, qu’il fallait fermer les conduits qu’il avait laissés ouverts. Il se leva, ou crut se lever, pour les aller fermer.

Ensuite, il lui sembla qu'il voyait venir son père le long de l’allée d’amandiers, le visage rayonnant, et lui montrant de loin un grand vase d’un éclat et d’une structure merveilleuse. Deux charmantes figures de femmes penchées en avant en formaient les anses ; le pied ressemblait à du porphyre et le bord était couronné d’une guirlande de pampres d’un travail

PERSÉVÉRANCE

si merveilleux que Bernard ne pouvait se lasser d’admirer ce chef-d’œuvre. Il voulut le prendre ; mais à peine y eut-il touché qu’il en sortit des éclairs, et le vase se brisa en mille morceaux avec un bruit pareil à celui du tonnerre.

Bernard s’éveilla en sursaut, le cœur gros .d’angoisse et d’inquiétude : le bruit qu’il avait

PERSÉVÉRANCE

entendu en rêve le poursuivait toujours, et devenait de plus en plus distinct. O11 eût dit une suite de décharges d’armes à feu, partant de l’intérieur du fourneau. Il n’y avait pas à en douter, le travail de plusieurs mois était perdu! l’espérance de tant d’années était encore une fois anéantie! Lui, Bernard, en était cause! sa négligence avait fait tout le mal.

— Père ! père ! cria-t-il d’un ton si lamentable qu’avant d’être descendu au jardin Palissy avait tout deviné. Il arriva pâle et le cœur palpitant. Bernard ne put trouver de voix, mais il montra du doigt le fourneau d’où partaient à de courts intervalles des détonations sourdes. Palissy écouta, baissa la tête sur sa poitrine, et ne dit rien.

Au bout de quelques minutes, Bernard parla le premier :

— Père, n’y a-t-il donc point de remède? demanda-t-il.

— Je n’en connais pas, répondit son père,

Et il y eut un nouveau silence.

— Père, c’est ma faute, dit Bernard en sanglotant : je n’ai pas assez veillé sur moi, je me suis endormi.

— J’aurais dû le prévoir, reprit Palissy. Tu

PERSÉVÉRANCE

es jeune, et ta constance n’a pas été éprouvée comme la mienne. Une autre fois, je veillerai moi-même.

— Oh! père! ne suis-je donc plus digne de t’aider? demanda l’enfant en pleurant.

— Je n’ai pas dit cela, fils. C’est la force qui t’a manqué, et non le courage. Avec le temps tu apprendras à plier ton corps à ta volonté ; mais ce n’est l’œuvre d’un jour, il y faut des années ; et en attendant ce rare don de persévérance, va, pauvre enfant, va dormir.

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