‹ Histoires et contes de la grand'mèreChapitre 4 sur 25 · UNE CONFIDENCE · texte numérisé non relu

UNE CONFIDENCE

La trêve accordée à Marguerite ne fut pas de longue durée. Le soir même du jour où madame Dupré l’avait prise à part, on affecta de l’éviter. On s’éloignait dès qu’elle approchait; on chuchotait eh la regardant. C’était le signal de nouvelles persécutions. Des signes désapprobateurs, on en vint bientôt aux paroles.

— Mesdemoiselles, vous rappelez-vous Juliette du Magasin des Enfants ? — Oui, cette odieuse petite fille qui allait rapportant tout ce qu’elle entendait, jusqu’à ce qu’elle eût fait couper la gorge à je ne sais combien d’hommes et mourir de chagrin je ne sais combien de femmes. — Mais du moins ce n’était que curiosité, bavardage; elle n’avait pas de mauvaise intention, tandis que.... Ici on baissait la voix, on se rapprochait et les confidences étaient suivies de Oh!... ali!... vraiment!... c’est affreux!.., en êtes-vous bien sûre?

MARGUERITE

Marguerite se demandait tristement de quoi on l’accusait encore, lorsqu’elle vit passer à quelque distance Estelle, qui, la veille, lui avait fait de si vives protestations d’amitié. Elle ne s’était pas senti le courage d’aborder un des groupes menaçants ; mais la jeune fille était seule, elle alla droit à elle. S’il est vrai que vous m’aimiez un peu, allait-elle dire... L’espiègle ne lui laissa pas le temps d’achever.

— Ne m’adjurez pas si solennellement, ma chère. Vous avez toujours l’air d’une reine de tragédie. Si c’est mon avis que vous voulez avoir, je vous. le donnerai en deux mots. Je n’ai jamais connu que le roi Janus qui se fût bien trouvé d’avoir deux visages, et puisque vous l’avez pris pour patron, ne vous étonnez pas qu’on vous fasse la guerre. Après cette obscure épigramme, elle poursuivit son chemin.

— Le roi Janus ! répéta Marguerite. Qu’aije de commun avec le roi Janus?

A ce moment elle entendit un éclat de rire près d’elle.

— C’est Margot, Margolon, puisqu’il faut l’appeler par son nom.

— Ah ! la rime n’y est pas. J’aime mieux la

première citation, elle est plus poétique, et surtout plus exacte : Margot la pie.

Qui offre d’avertir de tout ce qui se passe, Sautant, allant de place en place,

Bon espion, Dieu sait !...

Une voix plus haute prit la parole : « Paix, mesdemoiselles ! paix donc !» Il y eut un instant de silence.

Marguerite avait reconnu l’accent ferme et franc d’Aline. Son cœur bondit dans sa poitrine. Elle se retourna ; elle s’attendait à voir venir vers elle celle qui avait pris si généreusement sa défense ; mais non, Aline s’éloigna avec les autres. Elle aussi ! pensa Marguerite. Cet abandon lui fut plus pénible que tout le reste. Si je savais du moins ce que l’on me reproche ! disait-elle. Elle chercha vainement Juliette. Soit que celle-ci l’évitât exprès, soit qu’elle ne fût pas venue à la récréation, elle ne put parvenir à la rencontrer.

Le lendemain après la classe, Marguerite était occupée à ranger ses cahiers, la porte s’ouvrit doucement.

— Pst!... pst!... Marguerite! es-tu seule?

MARGUERITE

— Oui.

— Oh! j’ai tant de choses à te dire! mais il faudrait qu’on ne vînt pas nous surprendre.

— Tout le monde est au jardin, je crois, dit Marguerite.

Juliette entra avec précaution et referma la porte. Elle avait l’air inquiet et troublé. Elle prit sa cousine par la main, et, l’attirant vers un coin de la salle, elle la fit asseoir sur un banc et s’assit auprès d’elle.

— Tu n’es pas heureuse, Marguerite, dit-elle enfin.

Cette question soulevait tant de tristesse dans le cœur de Marguerite, qu’elle trouva trop difficile d’y répondre.

— Tu n’es pas heureuse, je le vois, et j’en suis fâchée parce que je t’aime, continua Juliette.

Les yeux de Marguerite se mouillèrent de larmes. Elle était depuis si longtemps privée d’affection, que ce semblant d’amitié la toucha profondément.

— Je te remercie, Juliette, dit-elle ; je croyais que personne ne m’aimait plus.

— Malgré les apparences, je n’ai jamais changé pour toi , Marguerite ; d’ailleurs , ne

MARGUERITE

sommes-nous pas cousines? Quand je faisais semblant de n’être pas de ton parti, c’était pour te mieux servir.

Marguerite la regarda d’un air étonné.

— Oui, tu ne veux pas comprendre ces choses-là, toi. Pour en venir à ses fins, il faut quelquefois afficher tout le contraire de ce qu’on pense.

— Mais c’est mentir, dit Marguerite, et, comme ma mère me l’a dit souvent, il n’y a pas de bonne intention qui puisse justifier un mensonge.

— Oui, ta mère, ta mère disait cela, reprit Juliette avec impatience, parce qu’elle ne connaissait pas le monde. Ma tante, à moi, qui a toujours vécu dans la meilleure compagnie, m’a dit bien des fois qu’il y avait mille petits mensonges innocents qui étaient permis et même louables quand il était question de servir soi ou les autres.

— Ta tante avait tort, dit Marguerite. Il n’est jamais permis de mentir: Dieu et les hommes le défendent.

— Ah ! si tu vas commencer un sermon, s'écria Juliette, nous n’en finirons jamais.

— Je t’écoute, dit Marguerite.

MA U GUERITE

— Comme je te le disais donc, je me gardais bien de heurter de front les idées de ces demoiselles. Je les laissais aller, et dire tout ce qu’elles avaient sur le cœur contre toi.

— Contre moi! mais que leur ai-je fait? interrompit Marguerite.

— Tu le demandes ! n’as-tu pas déclaré que tu étais venue en pension à contre-cœur, malgré toi ?

— Je n’ai pas dit cela, reprit Marguerite.

— Si, si, quelque chose d’approchant. Et tes avances à une exclusive; ton refus de prendre parti pour mademoiselle Justine; enfin la manière dont tu l’as traitée en pleine classe !

— C’est elle qui m’a maltraitée, dit vivement Marguerite.

— Aussi pourquoi la poussais-tu à bout avec ce malheureux latin? Tout le monde connaît son faible ; elle ne peut pas souffrir qu’on en sache plus qu’elle.

— Je ne le savais pas, dit naïvement Marguerite.

— Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, poursuivit Juliette, il y a bien autre chose sur le tapis maintenant. Hier madame Dupré a fait une scène épouvantable à mademoiselle Jus-

MARGUERITE

tine. Elle lui a reproché sa querelle avec les exclusives; elle l’a blâmée de t’avoir punie.

— Qui a pu le lui dire ? interrompit Marguerite.

— Voilà précisément ce que chacune s’est demandé, continua Juliette en regardant fixement sa cousine; on a su que tu étais allée le matin dans le cabinet de madame Dupré, que tu y étais restée fort longtemps, et on a dit...

— Que c’était moi ! s’écria Marguerite avec indignation.

— Sans doute, répondit Juliette ; n’était-ce pas probable?

— Et tu l’as cru, toi, Juliette?

— Non, pas précisément. Mais je t'avoue que j’étais fort embarrassée pour répondre aux questions de toutes ces demoiselles. Il y en avait qui assuraient que mademoiselle Justine t’avait surprise en tête à tête avec madame Dupré, que tu avais rougi, que tu t’étais fort troublée en la voyant ; de plus, elle avait entendu son nom avant d’entrer : tu conviendras que c'était accablant. Que dire à cela, Marguerite ?

— Que ce n’est pas vrai! Je n’ai dénoncé personne, et mademoiselle Justine eût été la dernière que j'eusse voulu accuser.

MARGUERITE

— Cependant elle a cherché à te faire de la peine.

— C’est justement à cause de cela.

— Enfin, j’ai eu beau dire, elles croient toutes que tu as rapporté.

— Mon Dieu, mon Dieu ! s’écria Marguerite, en se couvrant le visage de ses deux mains.

L’idée de passer pour un espion, pour un lâche délateur, lui était insupportable.

— Écoute, ne te désole pas, dit Juliette, il y a moyen de tout réparer. Marguerite releva vivement la tête.

— D’abord, mademoiselle Justine ne demande pas mieux que de faire la moitié du chemin, et quand les autres verront qu’elle te pardonne, elles te pardonneront aussi.

— Mais je ne veux pas qu’on me pardonne, dit Marguerite, puisque je n’ai rien fait de mal. Je veux qu’on sache la vérité. Voilà tout.

— Ne t’emporte pas ainsi. Tu t’arrêtes toujours à un mot. Mon moyen les détrompera.

— A la bonne heure, reprit Marguerite, en respirant plus librement; alors, dis vite ce que c’est.

— Il faut d’abord que tu saches que madame Dupré est d’une sévérité ridicule sur les lec-

MARGUERITE

tures. A l’entendre, il faudrait ne lire que des livres de classe, tout au plus de l’histoire, ou des ouvrages qu’elle a choisis et examinés ellemême. Or, des jeunes personnes d’un certain âge trouvent humiliant de se soumettre à cetle tutelle, et quand quelques-unes de ces demoiselles peuvent se procurer des livres en cachette, tu sens qu’elles ne s’en font pas scrupule.

— Elles ont tort, dit Marguerite ; c’est mal.

— Tort ou raison, mal ou bien, elles l’ont

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