‹ Histoires et contes de la grand'mèreChapitre 6 sur 25 · LA VÉRITÉ · texte numérisé non relu

LA VÉRITÉ

Méconnue, punie injustement pour une faute qui n’était pas la sienne, Marguerite résolut d’endurer sa pénitence avec courage ; mais elle ne put prendre aussi facilement son parti sur la fausseté de Juliette, sur son lâche égoïsme. Bien certainement, pensait Marguerite, c’est elle qui a mis ce livre dans ma boîte. Qui a pu l’y décider? Gomment ses résolutions ont-elles changé si vile et d’une façon si honteuse? C’étaient autant de douloureuses énigmes dont elle ne trouvait point le mot : enfin, elle s’endormit dans sa nouvelle chambre, après avoir vingt fois tourné et retourné les mêmes pensées.

Le cauchemar de la journée la poursuivit pendant son sommeil. Elle rêva qu’elle était au milieu des classes, exposée aux regards méprisants des pensionnaires : elle entendait leurs

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murmures, elle voyait le visage sévère et glacial de madame Dupré; puis un gigantesque volume jaune l’obsédait et reparaissait, de quelque côté qu’elle regardât. Il tournoyait autour d’elle ; elle le sentait peser sur sa poitrine ; une main de fer l’v retenait, et tandis que les gouttes de

sueur découlaient de son front, on murmurait à son oreille : — Marguerite ! Marguerite ! Il lui

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semblait reconnaître la voix de sa mère qui la prenait en pitié et pleurait sur elle. Émue, oppressée, elle essaya de lutter contre ces illusions, mais elle sentait toujours le même poids, elle entendait toujours la même voix. — Marguerite! disait-on, Marguerite, dors-tu? Elle fit un violent effort, et s’éveilla à demi : ce n’était point un songe, quelqu’un était à genoux près de son lit, quelqu’un tenait ses deux mains et les baignait de larmes. — Oh! pardonne-moi, Marguerite pardonne-moi !

— Pardonner! quoi? à qui? demanda-t-elle.

— Chut! parle plus bas. C’est moi : c’est Juliette !

Marguerite essaya de dégager ses mains, mais Juliette les retint avec force.

— Ne me repousse pas, Marguerite. Tu ne sais pas combien je souffre, combien je suis malheureuse !

— Ainsi c’était bien toi ! dit Marguerite. J’espérais encore m’être trompée.

— Ne crois pas du moins que je l’aie fait avec l’intention de te faire punir. Oh! si j’avais pu deviner ce qui arriverait !

— Ce n’était pas difficile à deviner, reprit

MARGUERITE

— Je m’imaginais que madame Dupré ne visiterait pas ta boite; je croyais avoir le temps

de reprendre ce maudit volume Enfin, je

n’ai pas réfléchi; j’ai eu peur; j’ai perdu la tête.

— Et cela, quand tu venais de me promettre de tout dire!

— Je le voulais, j’étais descendue exprès. J’allais droit au cabinet de madame Dupré, quand tout à coup j’ai entendu sa voix sur l’escalier; elle venait justement du côté où je ne l’attendais pas. Tout mon courage a faibli ; je me suis jetée bien vite dans la classe. Je tremblais qu’elle ne me surprît avec ce livre à la main. J’ai voulu le serrer dans ma boîte : je n’avais pas la clef •

— Et la mienne, tu l’avais donc? demanda Marguerite.

— Non, reprit Juliette en balbutiant ; mais je savais que la clef de mademoiselle Justine ouvrait ta boîte à ouvrage, et

— Et tu l’as ouverte avec une fausse clef?...

Juliette répondit un oui étouffé, et, collant sa figure contre les draps, elle sanglota avec amertume.

— Pauvre Juliette ! soupira Marguerite ; lu

n’étais autrefois ni menteuse ni méchante, et aujourd’hui...

— Je t’en prie, Marguerite, ne pense pas si mal de moi. Je n’ai pas mauvais cœur. Après tout, je n’ai été que faible.

Marguerite secoua tristement la tête.

— Oh! que n’aurais-je pas donné, reprit Juliette, pour oser parler, pour oser dire : « C’est moi, » quand madame Dupré t’accusait ! Les paroles me sont venues sur les lèvres, mais elles n’ont pu sortir : je souffrais tant! j’aurais voulu me cacher sous terre !

— Et pourquoi endurer ce supplice, quand il était si aisé de t’en délivrer tout de suite, quand tu n’avais qu’à dire la vérité ?

— J’avais honte de n’avoir pas parlé sur-lechamp ; je pensais aux railleries de mademoiselle Justine, aux reproches de ces demoiselles, qui auraient dit que je ne savais pas garder un secret. Elles s’étaient promis de se taire si la chose venait à se découvrir, et moi, j’avais promis comme les autres.

— Sans songer que tu pouvais ainsi laisser accuser et punir une innocente?

— Que veux-tu ? toutes ces demoiselles m’auraient jeté la pierre si je n’avais pas voulu dire

comme elles. On ne peut pourtant pas être fort contre tout le monde.

— C’est difficile, mais non pas impossible, dit Marguerite.

— Oui, tu le peux, toi, parce que tu n’as

jamais menti, reprit Juliette, mais moi Elle

n’acheva pas.

— Tu te trompes, dit Marguerite d’une voix basse et tremblante. Tu te trompes, Juliette... j’ai menti.

Juliette tressaillit :

— Toi, Marguerite ! s’écria-t-elle.

— Moi-même, et c’était un lâche mensonge! et à présent que je me suis corrigée, à présent que je ne mens plus, quand il m’arrive d’être soupçonnée injustement, je pense que Dieu le veut ainsi en punition de ma première faute.

— Y a-t-il longtemps? demanda Juliette.

— Près de deux ans. Ma mère avait été bien malade, et, pendant sa convalescence, lorsqu’elle ne pouvait encore se lever, elle me confiait les clefs de l’office, de la cave. Un soir, après avoir vanté ma bonté, ma générosité, la cuisinière, qui m’accompagnait, prétexta des douleurs d’estomac et prit devant moi du sucre, une bouteille de vin et plusieurs choses

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qui, disait-elle, lui feraient du bien. Je sentais que c’était mal à moi de souffrir cela, que je

manquais à mon devoir, que j’abusais de la confiance de ma mère. Mais j’étais comme toi, Juliette: j’étais faible, j’avais peur; j’avais honte de dire en face à cette femme que ce qu’elle faisait était vil, qu’elle devait demander à ma mère ce dont elle avait besoin, et non le prendre.

— Cependant, c’était bonté de ta part, dit Juliette.

— Non, non, c’était lâcheté, c’était faiblesse, dit Marguerite. J’aimais à m’entendre flatter, à croire que je gagnais ainsi la bonne opinion,

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l’amitié de celte femme. Elle renouvela ses infidélités, et moi je la laissais faire, et j’en vins... oh! cela coûte à dire, Juliette!... j’en vins à partager ses vols !

Marguerite s’interrompit, comme accablée sous le poids d’un si honteux souvenir; Juliette l’écoutait avec un mélange de surprise et d’attendrissement.

— Oui. Le matin, de bonne heure, elle m’apportait en cachette dans mon lit une part des friandises qu’elle avait prises la veille. Je crois que la première fois je refusai ; mais elle revint à la charge, elle insista, et je cédai. Eülle voulait sans doute acheter ainsi mon silence.

— Et ta mère, ta mère ne soupçonnait rien? demanda Juliette.

— Non; elle était, trop bonne, trop confiante pour cela : puis elle croyait à ma probité, tandis que je la trompais. Dès qu’elle put visiter la cave et l’otfice, elle s’aperçut que plusieurs choses avaient disparu. Elle m’interrogea avec douceur, et...

— Eh bien?

— Je niai.

— Tu craignais de faire punir la cuisinière, de la faire renvoyer?

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— Mais n’avais-je pas à m’accuser, moi?

11’étais-je pas la première cause de son vice? n’avais-je pas fermé les yeux et la bouche quand j’aurais dû voir et parler? J’étais devenue la complice de cette femme! j’avais peur d’elle, et elle avait peur de moi. Lorsque je pus comme auparavant passer toutes mes journées près de ma mère, lorsqu’elle recommença à me faire étudier, à m’expliquer, comme par le passé, les enseignements de l’Évangile, je me sentis le cœur navré de remords. Bien souvent, je passais les nuits à pleurer. Marie, c’était le

nom de la cuisinière, m’était devenue odiéuse; de son côté, elle m’évitait. Enfin, ma mère dé-

couvrit qu’on avait ouvert son secrétaire et qu’on y avait pris de l’argent. Les soupçons tombèrent sur Marie; elle fut chassée.

— Elle le méritait bien, dit Juliette.

— Ah ! que de fois j’ai pensé depuis, dit Marguerite en sanglotant, que de fois j’ai pensé que je l’avais aidée à en venir là ! Si elle eût trouvé en moi une honnête et droite enfant, capable de lui dire tout d’abord la vérité et de taire sa tentation, qui sait ce que l’exemple eût pu produire en elle!... Oh! si je la rencontrais jamais ! s’il n’était pas trop tard!... J’ai tant de fois demandé à Dieu dans mes prières de changer son cœur comme il a changé le mien! et ma bonne mère l’a demandé aussi; elle a prié pour elle avec moi, car je lui ai tout dit.

— Tout? répéta Juliette.

— Tout; et c’est elle qui a relevé mon courage, qui m’a fait voir que rien n’était perdu si j’avais confiance en la miséricorde de Dieu, si j’avais force et persévérance pour vouloir le bien.

— Et moi, Marguerite, crois-tu que je puisse changer, me corriger tout de bon? demanda Juliette.

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— Oui, si tu le veux d’un cœur sincère, tout de bon, et toujours.

— Toujours, c’est bien long ! mais lu m’aideras, n’est-ce pas?

— De toute mon âme.

— Tu m’as fait du bien, ma bonne Marguerite, dit Juliette. J’étais si malheureuse en venant te trouver! à présent je me sens mieux, je me sens plus forte... de cœur, du moins; car je souffre encore horriblement là, et elle porta la main à sa tète. Depuis que je sais que lu as eu aussi tes moments de faiblesse, Marguerite, j’ai repris de l’espoir. Je veux regagner ton estime. Tu verras ! Oh ! si je devenais un jour aussi droite, aussi bonne que toi!

— Ce n’est pas beaucoup dire, reprit tristement Marguerite.

Les deux cousines s’embrassèrent en pleurant. Les premiers rayons du jour les avertirent qu’il était temps de se séparer : elles se quittèrent plus calmes et plus satisfaites, l’une du pénible aveu qu’elle avait fait, l’autre de Tardent désir de se corriger qui commençait à s’éveiller en elle.

Le lendemain Juliette ne parut pas à la classe. Elle avait été prise Vers le matin d’une violente

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fièvre. Marguerite demanda à l’aller voir à l’infirmerie; on lui en refusa la permission. Quoique chagrine et inquiète, elle s’acquitta de ses devoirs avec zèle, et à l’heure de la récréation elle descendit au jardin après les autres, afin d’accomplir strictement la pénitence qui lui était imposée. Seule, assise au fond d’une allée, elle pensait à la maladie de Juliette, à leur entretien de la nuit, lorsqu’elle entendit mar-

cher furtivement derrière elle. C’était mademoiselle Justine qui s’avançait avec un visage

MARGUERITE

souriant et presque affectueux; mais elle avait fait de vains efforts pour donner à sa physionomie une expression franche et ouverte.

— Pourquoi vous tenir si fort à l’écart? demanda-t-elle. Madame Dupréaparlé des classes et des repas, non de la récréation.

— J’ai compris qu’elle désirait que je restasse isolée de ces demoiselles toujours... c’està-dire, ajouta Marguerite en se reprenant, tant que mon innocence ne serait pas reconnue.

— Mon Dieu ! dit mademoiselle Justine, c’est vraiment mettre de l’importance à bien peu de chose. Quoi de plus innocent que de lire un roman qu’on vous prête et que tout le monde lit? Au reste, ma chère, vous vous êtes très-bien conduite dans cette circonstance, en ne nommant personne et en gardant le secret à celle qui vous avait prêté l’ouvrage.

— Personne ne m’avait prêté ce livre, et je n’avais point de secret à garder, dit Marguerite.

— Par exemple, vous ne me ferez pas croire que vous ne l’ayez pas lu ! Madame Dupré n’est plus là pour vous intimider, et je ne suis pas une rapporteuse; ainsi dites-moi tout.

— J’ai dit tout ce que j’avais à dire à madame Dupré comme à vous, répliqua Margue-

TS

MARGUERITE

rite avec un sentiment d’irritation qu’elle réprima aussitôt.

— Quoi! ce n’était vraiment pas vous qui aviez caché le livre dans votre boîte?

— Non.

— Et soupçonnez-vous quelqu’un9 Je parie que je devine qui c’est? J’en suis presque sûre. Voulez-vous que je vous la nomme?

— Ce n’est pas la peine. Je le sais.

— Vous savez qui ! Alors pourquoi ne pas aller le dire à madame Dupré? Vous avez donc un motif pour vous taire ?

— Oui.

— Et pourrait-on savoir quel est ce motif?

— Je crois que ce serait lâche et mal.

— Eh bien ! voilà ce que j’appelle de la vraie générosité ! Et peut-être qu’après tout c’est le meilleur calcul; car on s’assure ainsi l’appui de ses compagnes, si l’on vient à avoir tort à son tour.

— Je n’y ai pas songé, dit Marguerite; ce n’est pas pour cela que je l’ai fait.

— A la bonne heure ; mais on doit se soutenir entre pensionnaires. Gomme je le dis souvent à ces demoiselles, il faut savoir parler

et se taire à propos. Il y a vérité et vérité. Le tout est de distinguer.

— Certainement, reprit Marguerite, il y a deux manières de dire la vérité : d’abord pour s’accuser soi-même, celle-là est la bonne; ensuite pour accuser les autres, celle-là est la mauvaise.

— Sans doute, sans doute, dit mademoiselle Justine. Et revenant à ce qui la préoccupait : — Savez-vous, demanda-t-elle en affectant un air indifférent, comment la personne qui avait mis ce livre dans votre boîte se l’était procuré? Je n’imagine vraiment pas comment il a pu être introduit dans la pension.

— Je croyais que vous le saviez aussi bien que moi, si ce n’est mieux, répliqua Marguerite avec un demi-doute, car elle craignait de s’être trompée et de n’avoir pas bien compris le récit de Juliette.

Mademoiselle Justine rougit, se troubla et dit en hésitant :

— Supposons que je le sache. Qu’y a-t-il là de si coupable? D’ailleurs, vous ne voudriez pas me dénoncer?

— Je ne voudrais dénoncer personne, répondit Marguerite, vous pas plus qu’une autre.

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— Oh! j’en suis sûre. Puis, qu’y gagneriezvous9 Toutes ces demoiselles vous sauront, au contraire, un gré infini de votre discrétion. Je réponds qu’à l’avenir elles seront pour vous envers et contre tous. Quant à moi, je vous prouverai dès à présent que je ne suis point une ingrate : je vais de ce pas demander votre grâce à madame Dupré.

— N’en faites rien, mademoiselle, dit vivement Marguerite. Je puis très-bien supporter ma pénitence. Demander ma grâce, ou la faire demander, serait m’avouer coupable, et, dans cette circonstance du moins, je ne le suis pas.

— Je ne comprends rien à vos idées. Tout à l’heure vous ne vouliez pas vous justifier en accusant une autre; à merveille! Cela se conçoit, quoique Juliette... Ah! je l’ai nommée; quelle étourderie ! Mais vous étiez au fait, ainsi peu importe... Je disais donc que Juliette s’était horriblement conduite avec vous, et avec nous toutes, puisqu’elle vous a confié ce qu’elle avait promis de taire, et certes elle mériterait bien d’être punie.

— Je vous assure, mademoiselle, qu’elle a beaucoup souffert de sa faute, dit Marguerite.

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Peut-être n’est-elle malade que de chagrin, de repentir.

— Bah ! voyez seulement si elle a hésité à me compromettre, moi ! C’est une étourdie à laquelle on ne peut se fier, une enfant qui n’a ni cœur ni cervelle.

— Vous la jugez sévèrement, reprit Marguerite avec chaleur; ma cousine est bonne, et elle deviendra, j’espère, franche et courageuse. Son seul tort est de se laisser entraîner par de mauvais conseils et de mauvais exemples.

— Et qui les lui donne, je vous prie, ces mauvais exemples? interrompit mademoiselle Justine d’un ton aigre. Au reste, continua-telle en adoucissant sa voix, je ne l’accusais que dans votre intérêt: c’était pure amitié pour vous; mais puisqu’il vous plaît de trouver qu’elle a bien fait, je n’ai plus rien à dire. Voulez-vous, oui ou non, que j’aille demander à madame Dupré d’abréger votre pénitence?

— Non, dit fermement Marguerite.

— Vous ne m’en promettez pas moins le secret, n’est-ce pas?

Marguerite ne répondit rien. Et mademoiselle Justine poursuivit avec une certaine inquiétude :

MARGUERITE

SI

— N’est-il aucun service d’amie que je puisse vous rendre?

— Aucun; je vous remercie, mademoiselle.

— Pourquoi me refuser aussi obstinément?

Marguerite se taisait, mademoiselle Justine la pressa.

— J’aime mieux ne pas vous donner la raison de mon refus, dit Marguerite. N’insistez pas, je vous en prie.

— Je le saurai ; je veux absolument le savoir.

— Vous en serez fâchée, et j’ai regret à vous le dire. C’est... que vous n’êtes pas mon amie.

— Moi ! quelle calomnie ! On vous aura fait

ce mensonge. Je vous aime beaucoup mais

beaucoup.

— Mais moi, dit Marguerite .. Elle s’arrêta.

— Eh bien?

— Moi... je... je ne vous aime pas.

— C’était donc là que vous vouliez en venir, petite impertinente! s’écria mademoiselle Justine outrée de colère. Et qui s’inquiète de votre amitié? qui en voudrait? Je suis bien aise de vous dire que je ne vous crains pas. Vous oubliez que vous êtes l’accusée; et quand vous chercheriez à me noircir, personne ne vous croirait, pas plus madame Dupré que les autres.

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J’étais trop bonne de vous offrir mon amitié. Petite vipère! allez, vous ne l’avez jamais eue et ne l’aurez jamais ! Puisque vous voulez jouer au plus fin et au plus fort, nous verrons qui des deux l’emportera!

Après avoir jeté ce défi à la tête de Marguerite, avec force injures et violence, mademoiselle Justine s’éloigna.

Une semaine entière s’écoula sans amener de nouvelles scènes. Madame Dupré assistait assidûment aux leçons, et Marguerite s’acquittait de ses devoirs d’une façon si exemplaire, qu’il était impossible, même à mademoiselle Justine, de lui chercher querelle, surtout devant témoins. Après huit jours de maladie, Juliette, convalescente, descendit à la classe. Marguerite était, comme de coutume, isolée sur son banc, la tête penchée sur son cahier, préoccupée de son travail. Juliette, pâle et chancelante, alla droit à elle, et, se penchant sur son cou, elle l’embrassa en pleurant. Marguerite était aussi tout émue, tout heureuse de la revoir. Elle lui donna le bras et la conduisit à sa place ordinaire; puis, quand elle l’y eut bien établie, qu’elle se fut assurée que rien ne lui manquait, plume, encre, papier, elle retourna s’asseoir à la table qui lui

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frétait destinée près de l’estrade où siégeait mademoiselle Justine. L’embrassement des deux cousines, leur émotion en se revoyant, avaient touché l’assemblée ; quelques élèves s’essuyèrent les yeux, d’autres se mouchèrent à plusieurs reprises, et mademoiselle Justine fut obligée d’attendre pour commencer la dictée.

— Silence donc, mesdemoiselles. Attention, s’il vous plaît : voyons ce que madame Dupré a marqué pour aujourd’hui.

Elle prit un livre sur le pupitre devant elle. Pensées sur la vérité : ah ! c’est de la morale. Écrivez : Dictée de morale.

« La vérité, cette lumière du ciel, est la seule chose ici-bas qui soit digne des soins et des recherches de l’homme. Elle seule est la lumière de notre esprit, la règle de notre cœur, la source des vrais plaisirs, le fondement de nos espérances.

« Les martyrs et les saints confesseurs de la foi ont rendu glorieusement témoignage à la vérité en présence des supplices et de la mort la plus affreuse. Notre-Seigneur lui-même n’at-il pas dit : Je suis la vérité et la vie ! »

Pendant la dictée, la porte s’était ouverte doucement, et madame Dupré, ne voulant pas

MARGUERITE

interrompre la leçon, était entrée sans ferait et s’était assise sur un banc, près des élèves.

Comme mademoiselle Justine finissait, elle se leva :

— Je ne pouvais, dit-elle, arriver plus à propos pour vous parler d’un doute qui s’est élevé dans mon esprit et qui me tourmente. Je crains d’avoir agi avec trop de précipitation.

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de n’avoir pas été parfaitement juste. J’ai puni sévèrement une d’entre vous, qui du reste à accompli sa pénitence avec une soumission et une constance qui m’ont faitpenser que cette pénitence n’était peut-être pas tout à fait méritée.

Ii se fit un léger mouvement parmi les élèves , madame Dupré lit un signe de la main.

— Laissez-moi continuer, dit-elle. Je ne viens pas vous demander de vous dénoncer les unes les autres : Dieu me garde de vous enseigner jamais à vous disculper aux dépens d’autrui! J’espère et j'attends mieux de vous. Que les élèves qui ont lu le livre dont j'avais défendu la lecture (je ne veux pas admettre qu'il y en ait une seule assez lâche pour l'avoir caché et avoir laissé condamner une innocente), que celles qui ont lu ce livre se nomment ; qu’elles rendent témoignage contre elles-mêmes; qu’elles ne laissent pas punir une seule d’une faute commune à plusieurs.

Une explosion de sanglots interrompit madame Dupré. Juliette était debout, le visage inondé de larmes : — Marguerite est innocente, je suis seule coupable ! s’écria-t-elle.

Madame Dupré se tourna de son côté et la regarda en face.

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— Vous ! dit-elle.

— Oh! punissez-moi ! madame, punissezmoi ! j'ai caché le livre, j’ai menti. Marguerite ne l’avait jamais vu, Marguerite ne savait rien. Il y a longtemps que je voulais vous le dire : une fois à l’infirmerie, j’ai commencé, mais le médecin est venu, et je n’ai plus osé. Oh! j’ai été bien lâche ! Et la malheureuse enfant rougissait et pâlissait tour à tour de la lutte que se livraient intérieurement sa faiblesse et sa force naissante.

— Les reproches de votre conscience sont plus sanglants que tout ce que je pourrais vous dire, reprit madame Dupré; et se tournant vers le reste des élèves :

— Eh bien, dit-elle, ai-je trop présumé de votre force morale? Cet exemple ne vous fait-il pas impression? Personne ici n’a-t-il rien à me dire?

Une jeune fille se leva. Sa voix tremblait et se rafiermit peu à peu. Moi ., madame... j’ai lu le livre.

— Et moi. — Et moi. .. — - Et moi aussi. On eût dit que le sentiment de la vérité gagnait de proche en proche, tant les coupables mettaient d’ardeur à s’accuser elles-mêmes. Madame Dupré en fut touchée.

MARGUERITE

— C’est un repentir tardif, mais sincère, je le crois, dit-elle. Rappelez-vous, enfants, que

le premier pas vers une réforme salutaire est d’avouer sa faute sans détour; tant qu’il y a

MARGUERITE

respect de la vérité, tout n’est pas perdu. Après le malheur de faire mal, il en est un plus grand, c’est de laisser soupçonner un innocent. Vous saurez, j’en suis sûre, supporter avec courage le châtiment que vous avez mérité. Pendant un mois, à dater d’aujourd’hui, vous n’aurez ni récréations, ni sorties.

Se dirigeant alors vers l’estrade où mademoiselle Justine, muette et immobile, attendait dans une sorte de stupeur la fin de cette scène incompréhensible pour elle, madame Dupré monta lentement les marches, et posa sur la table une lettre ouverte. C’était la réclamation du libraire qui se plaignait que mademoiselle Justine gardât beaucoup trop longtemps les livres qu’il lui avait loués. Suivait une longue liste d’ouvrages frivoles, quelques-uns dangereux pour de jeunes imaginations.

Au-dessous madame Dupré avait écrit :

« Eclairée maintenant sur un caractère que je ne puis estimer, et que je me reproche de n’avoir pas su juger plus tôt, je prie mademoiselle Justine de quitter la maison dans le plus bref délai. Toute autre explication serait inutile. »

Mademoiselle Justine resta un moment suffoquée en présence de ce qui la condamnait si

MARGUERITE

hautement ; mais, retrouvant de l’audace au milieu du péril, et espérant en l’affection des élèves qu’elle avait cherché à gagner par mille bassesses :

— C’est une indignité, s’écria-t-elle. Me traiter de la sorte! je ne me laisserai pas chasser ainsi ! Les parents sauront ce qu’il en est et retireront leurs enfants.

— Vous pouvez vous épargner les menaces, dit froidement madame Dupré. J’aurais voulu ménager votre dignité aux yeux de celles qui vous ont eue pour maîtresse : mais vous agissez de manière à ce qu’il ne leur reste aucune illusion sur votre compte, et cela vaut peut-être mieux.

Tournant le dos à mademoiselle Justine, elle alla vers Marguerite, et la prit parla main. — Je vous dois une grande réparation, mon enfant, dit-elle ; vous avez noblement soutenu mon injustice ; pardonnez-moi de l’avoir commise. C’est l’écueil de ceux qui ont à conduire les autres, grands ou petits : ils sont sujets à l’erreur ; ils peuvent se tromper, mais ils doivent réparer. Acceptez donc mon estime et ma véritable amitié, car j’aime ceux que j’honore. Il me reste encore un devoir à remplir, et c’est le plus

MARGUERITE

pénible de tous. Aux vacances prochaines, dans deux mois, vous sortirez d’ici, Juliette, et pour n’y plus rentrer.

— Oh! non, madame, non, je vous en supplie, s’écria Marguerite en joignant les mains, ne la renvoyez pas ! Si vous saviez ce qu’il a dû lui en coûter, ce qu’elle a dû souffrir pour avouer ainsi sa faute devant tout le monde! elle m’avait déjà tout dit à moi. Elle en avait tant de douleur! c’est ce qui l’a rendue malade. Oh! gardez-la, madame, gardez-la. Elle n’a pas de mère pour la reprendre avec indulgence, pour l’aider à se corriger.

— Et vous, ma noble enfant, dit madame Dupré en lui prenant les deux mains, me répondezvous d’elle? me garantissez-vous sa conduite?

— Oui, madame ; je ferai tout ce que je pourrai!... et toi aussi, n’est-ce pas, Juliette? Juliette se jeta dans les bras de sa cousine.

— Dieu vous bénisse toutes deux, mes filles, dit madame Dupré en posant sa main sur leurs têtes, qu’il vous assiste aux heures difficiles, qu’il vous fortifie et vous corrige l’une par l’autre! Traversez courageusement ce monde, laissant sur votre passage de bonnes actions et de vertueux exemples.

MARGUERITE

Jeûnes filles pour qui a été écrit ce conte ou plutôt cette histoire, vous trouverez peut-être dans la pension et dans le monde des demoiselles Justines, des Amélies, des Juliettes. Apprenez à connaître et à fuir les unes ; soyez pour les autres ce que leur fut Marguerite, un exemple, un modèle, et surtout un guide plein de douceur et de miséricorde.

L’ANNIVERSAIRE

ur la côte anglaise du Northumberland, à peu de distance de terre, on voit poindre un groupe d’ilots, écueils semés au large, et qui se multiplient à marée basse ; on en compte alors jusqu’à vingtcinq, dont les crêtes aiguës et menaçantes se dressent comme pour défier le retour des

vagues.

L’ANNIVERSAIRE

Rien de plus désolé que l’aspect des petites îles Famé : formées de rocs à peine recouverts d’une mince couche de végétation, environnées de précipices, elles ne semblent abordables que pour les oiseaux de mer qui s’y réfugient dans les gros temps. Cependant l’une d’elles, la principale, a été jadis habitée, suivant la tradition, par saint Cuthbert qui s’y retira, y construisit un monastère, et y mourut vers l’an 686. Jamais lieu ne fut mieux choisi pour la méditation et la prière. L’imposant spectacle de cette mer agitée, cet isolement entre le ciel et l’eau, le danger incessant des flots qui grondent autour de la base du rocher et en escaladent les hauteurs, sont autant de perspectives ouvertes sur l’éternité ; l’àme grandit et se fortifie au milieu de la lutte des éléments : elle se sent une puissance supérieure à ces gigantesques forces; elle les domine, et souvent les subjugue, de par son essence divine.

L’ile de Longstone, ou longue pierre, jetée en tête du groupe et lui servant d’avant-garde, est peut-être la plus sinistre de toutes. Sombre amas de rocs noirs, fendus en tous sens, rongés, depuis la création du monde, par l’action des vents, des eaux, des tempêtes, elle n’abrite

L’ANNIVERSAIRE

pas une herbe ; pas un grain de lerre ne s’attache à sa surface; elle est nue, dévastée; ses côtes abruptes sont hérissées de coquillages qui semblent incrustés dans la pierre.

« Nous gravîmes, non sans beaucoup de peine, dit un voyageur, les rives inhospitalières de Longstone ; mais l’intérieur nous en parut encore plus triste que les abords : c’est une succession de monticules noirs, coupés de ravins étroits, où la marée arrive rugissante et furieuse, détachant du roc des fragments qu’elle broie, arrondit en cailloux, dépose, pêle-mêle avec la vase et les algues , dans quelque profonde crevasse, où elle viendra les chercher, à l’heure de la tempête, pour les rouler de nouveau dans son écume et les entraîner au fond de ses gouffres. Tandis que nos pieds se heurtaient à ces débris, au-dessus de nos têtes planaient des centaines d’oiseaux sauvages, parmi lesquels nous distinguions la mouette, à son cri rauque et strident. »

Malgré ces horreurs, cette île n’est pas déserte. A la cime du rocher s’élève une tour ronde, où tous les soirs un phare s’allume. Projetant, à des intervalles de quelques secondes, une lumière éclatante sur tous les points où la

L’ANNIVERSAIRE

vague frémit et bouillonne autour d’un ccueil caché, il éclaire le dangereux chenal qui sépare

l’ile de ses sœurs, et avertit le pilote d’éviter, à tout prix, ce périlleux labyrinthe.

Le gardien du phare ne vit pas seul dans ce désert : sa femme l’y a suivi; la famille s’y est accrue, et a grandi bercée par les tempêtes.

Grâce Darling, l’aînée de sept enfants, vient d’accomplir sa vingt-deuxième année, et toute la maison est en joie, car les anniversaires se fêtent religieusement dans le petit groupe qui anime la solitude de Longstone. Chacun est allé à la découverte pour apporter sa part du festin et préparer une surprise à la sœur bien-

L’ANNIVERSAIRE

aimée, tandis que la mère, restée au logis, pétrit une galette de taille à rassasier les appétits gloutons des petits maraudeurs.

— Mère, mère, s’écrie John, de retour le premier, voyez le superbe homard que la marée montante a apporté et laissé au creux du rocher que j’appelle ma trappe à poisson ! Ne dirait-on pas qu’elle a deviné que c’était aujourd’hui la fête de Grâce?

— Moi, je n’ai que des crevettes, dit William; mais elles sont belles, j’espère! Je les ai prises au fdet, là-bas, au bout de la petite crique.

— Imprudent! reprit la mère, ton père t’a dit cent fois de ne pas te hasarder à pêcher de ce côté de l’île : le rocher y est à pic, et l’eau a plus de cent brasses de profondeur.

— Oui ; mais au tournant il y a une toute petite plate-forme, que j’ai montrée à mon père, et sur laquelle il m’a permis d’aller à marée basse. Puis, je connais le roc, et la mer me connaît; ni l’un ni l’autre ne me veulent de mal. C’est plutôt Jenny qu’il faut gronder : elle n’a peur de rien ; elle grimpe comme un chat le long des crevasses pour ramasser le goémon, qu’elle brûle afin d’engraisser avec la cendre ce

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trou quelle appelle son jardin : et pour faire venir quoi? rien qui se mange ! quelques chétives fleurs qui ne poussent qu’à force d’abri et de soins !

— Et comptes-tu pour rien le plaisir d’offrir à Grâce une belle rose comme celle-ci? dit Jenny qui venait d’entrer apportant en triomphe une rose d’un blanc mat, encadrée de vigoureuses feuilles d’un vert sombre. Quel bonheur d’avoir pu la préserver jusqu’ici, et de la voir fleurir si juste à point! Je ne regrette pas les peines que je me suis données, je l’assure.

— Et tu as raison, reprit la mère, car Grâce te saura certainement gré de la constance que tu as mise à lui ménager un plaisir, et moi j’approuve l’esprit de prévoyance qui fera de toi, un jour, une bonne ménagère. A tes frères la chasse et la pêche, à toi le soin de planter et d’orner notre solitude d’un petit coin riant.

— - Mais où donc est Grâce? demanda John; pourquoi ne nous aide-t-elle pas comme de coutume, mère?

— Parce que je m’y suis opposée. Elle ne se doute pas que ce soit aujourd’hui sa fête, et je l’ai envoyée là-haut, près du père, en attendant que vous soyez tous rentrés.

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— Il manque encore James et les deux petites, dit William.

— James seulement, reprit la mère. Les deux petites sont avec Grâce, qui leur donne une leçon de lecture. Je ne comprends pas que James tarde tant ! Il est nuit close, et son père lui a toujours' recommandé de ne pas se laisser surprendre par le brouillard, loin du phare.

— Si j’allais le chercher? dit William.

— Le voilà! le voilà! s’écrièrent John et Jenny.

L'enfant arrivait en effet tout essoufflé.

— Je suis venu à bout de faire la douzaine, dit-il en déposant sur la table douze gros œufs d’oies sauvages. Le dernier a failli me coûter cher ! il était niché à mi-chemin de « l’homme noir » ; tu sais, William, le grand roc qui ressemble à un géant assis : j’avais grimpé, comme qui dirait jusqu’aux genoux, et je n’avais plus qu’un pas à faire, quand une grosse houle m’a frappé en traître, par derrière, et m’aurait emporté si je ne m’étais cramponné de toutes mes forces à l’homme noir.

— Malheureux enfant! dit la mère, ne pouvais-tu donc prévoir le retour de la marée ?

— Du tout, du tout. Elle est venue avant son

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heure. Il y a d’énormes lames dans le chenal, et la mer gronde comme quand elle va se mettre en colère.

— Ce qui ne nous empêchera pas de passer une gaie soirée, reprit William ; allons, vite à l’ouvrage !

Et il se hâta de dresser la table' et d’aider sa sœur à mettre le couvert, tandis que la mère cassait les œufs d’oie, battait l’omelette, et lirait la galette du four.

Tout se trouva prêt, et William sonna la cloche pour appeler au souper le père et Grâce, qui se tenaient d’ordinaire dans le haut de la tourelle que surmontait le phare.

C’était là que la jeune fdle avait établi son « observatoire, » comme disait la mère ; car Grâce sortait rarement : elle se plaisait à regarder passer les blanches voiles des barques de pêcheurs, ou se dérouler la banderolle de fumée qui marque dans l’air, en même temps que le sillage dans l’eau, la rapide course du bateau à vapeur, tandis que, tous les deux jours, il transporte, de Hull à Dundee, passagers et marchandises. Elle aimait aussi à contempler les côtes dentelées du Northumberland, et à y chercher des yeux, par un temps clair, le petit

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bourg où elle était née : ce n’était pas qu’elle regrettât le sol fertile, la verdure, les bois

qu’elle avait vus, toute petite. Non : l’île de Longstone n’enfermait-elle pas dans sa ceinture de rocs ce que Grâce avait de plus cher au monde? Pourtant sa sympathie s’étendait au

delà. Elle tressaillait de joie lorsqu’à l’aide de

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la longue-vue du père elle distinguait, à bord d’un navire passant en vue de bile, des enfants, des jeunes fdles, des femmes ; elle agitait alors son mouchoir, leur envoyait des paroles affectueuses qu’emportait le vent, mais qui soulageaient son cœur oppressé. Elle avait un autre lien plus intime avec ses semblables et son pays natal : c’était la lecture de quelques bons livres, sources inépuisables de hautes pensées, d’exemples féconds.

William Darling, homme ferme, intelligent, modeste, avait, de concert avec sa femme, élevé Grâce de son mieux, et elle avait dépassé leurs espérances; aussi était-elle chargée, à son tour, de l’éducation des petits.

Quand elle parut entin au rez-de-chaussée, dans la salle basse où elle était si impatiemment attendue, il y eut un hourra général: ce fut à qui lui sauterait au cou, l’embrasserait, lui souhaiterait sa fête. Elle se montra aussi surprise, aussi ravie, que pouvaient le désirer les jeunes ordonnateurs du festin. Elle loua la beauté du homard, la grosseur des crevettes, la saveur un peu sauvage de l’omelette, mais la rose surtout la toucha, et Jenny battit des mains en disant :

...Ce fut à qui lui sauterait au cou... (p. 102.)

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— J’étais bien sûre qu’elle aimerait ma pauvre fleurette, si dédaignée de William parce qu’elle n’est pas bonne à manger.

— C’est un petit gourmand, dit Grâce en riant, que je condamne, pour sa peine, à manger ma part de galette.

— A la santé de Grâce ! reprit le père. Nous allons entamer pour elle une des bouteilles de vieux bordeaux que nous a données le brave capitaine français dont le vaisseau faillit périr là-bas, sur la pointe du grand récif, il y a tantôt seize ans.

— Et que tu as sauvé au péril de la vie, ajouta la femme.

— Je m’en souviens, dit Grâce d’un ton grave; j’étais bien petite, et je me rappelle pourtant cette terrible nuit : j’entends encore les mugissements de la mer qui ébranlait le roc et faisait trembler le phare.

— C’était précisément à pareil jour, dit le père, un jeudi 6 septembre. Le soleil s’était couché, ma foi, tout juste comme ce soir, dans un nuage d’un rouge de sang, qui ne présageait rien de bon.

— C’est signe de grand vent, dit James ; tant mieux, les oies sauvages vont se rabattre sur File.

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— Le gros temps apporte toujours du poissou dans ma trappe, dit John. Aussi j’aime la tempête.

— Vous parlez en enfants et en étourdis, interrompit la mère. J’ai vu bien des orages ; jamais sans avoir le cœur serré pour les pauvres matelots.

— Il faut bien que je m’y fasse, puisque je veux être marin, reprit John.

— C’est un bel état, dit le père, pourvu qu’on se souvienne que là, plus qu’ailleurs, on est toujours sous l’œil et sous la main de celui « qui monte l’ouragan et dirige la tempête. »

— Père, contez-nous donc le naufrage des trois bricks et de la chaloupe qui sombrèrent dans le chenal un peu avant qu’on eût bâti le phare.

— Du 31 janvier au 8 février 1823, pendant les grands vents qui soufflèrent sans discontinuer une quinzaine, c’était un spectacle à saigner le cœur. On ne voyait que navires démâtés, allant à la dérive, s’abîmant corps et biens. On essaya de mettre des bateaux à la mer, mais les houles les brisaient contre le roc, comme des coques de noix. Des trois équipages

il ne survécut qu’un petit mousse. Tout le

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mois, les vagues charrièrent des cadavres à la côte

— Ne voilà-t-il pas de gais récits pour un anniversaire, interrompit la mère ; voyez plutôt comme vous avez rendu Grâce triste ! A quoi penses-tu donc, ma fille?

— A ce qu’on pouvait tenter pour sauver ces malheureux !

— ■ C’était impossible.

— Il me semble qu’il n’y a rien d’impossible, avec de la foi, du courage et de la volonté.

— Grâce a raison, dit le père.

— Si nous jouions à la main-chaude, pour nous ranimer un peu, reprit Jenny. Ces vilaines histoires de naufrage vous glacent le sang dans les veines. A loi, James, mets ta tête sur mes

genoux, et tends bien la main. Là! devine

qui a frappé !

— Ce n’est pas difficile, c’est toi.

— Oh ! tu regardais !

— Non! à ton tour.

Après la main-chaude vint le colin-maillard.

La sœur aînée se prêta à tout ce qu’on voulut.

Elle se laissa bander les veux et chercha à

tâtons les petits fuyards ; mais, malgré sa bonne

L’ANNIVERSAIRE

volonté et les efforts de tous, un nuage planait au dedans sur la petite assemblée; au dehors, un épais brouillard enveloppait l’île et voilait la lumière du phare.

— Ou je me trompe fort, ou la nuit sera mauvaise, dit le père. Il n’y a heureusement aucun navire en vue, si ce n’est le paquebot de Hull, qui aura eu, j’espère, le temps de gagner la baie de Berwick, et qui aura le bon sens d’y rester; car le ciel parlait haut ce soir : le vent venait de bas, et les vagues couraient devant lui comme un troupeau de moutons effarés.

— Je voudrais bien voir un troupeau de moutons, dit en relevant sa tête blonde la fillette de cinq ans, que Grâce tenait entre ses bras et qu’elle se disposait à aller coucher.

— Chut! n’entends-je pas quelque chose?

dit la mère.

— C’est le vent qui chante dans la tour pour nous endormir, reprit la petite fdle.

— Non, c’est le goéland qui crie, dit le père.

— C’est plutôt la mouette qui rit, dit James. Je reconnais sa voix.

Grâce, qui avait commencé à monter l’escalier, s’arrêta et prêta l’oreille. — Je n’entends que la mer qui gronde et bat le roc, dit-elle,

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— Qu’elle le batte tant qu’elle voudra, elle ne m’éveillera pas cette nuit, reprit John, je suis trop las.

Les bonsoirs échangés, chacun gagna son ht, et un quart d’heure après, tous dormaient bercés par l’ouragan qui tourbillonnait autour de la tourelle, s’abattait sur le phare, en ébranlait les épaisses vitres, et cherchait en vain une issue pour arriver à la flamme. La tempête grandissait d’heure en heure. Elle soulevait des montagnes de houles et les brisait contre la côte avec un effroyable fracas. Ses bruits dominaient les rêves de Grâce ; elle croyait voir des hommes, des femmes, se débattre dans les flots : ils l’appelaient à leur secours ; elle leur tendait les mains et se sentait entraînée dans le gouffre avec eux. Une fois elle crut entendre un cri. Elle se dressa sur son séant, l’aube commençait à poindre ; il pouvait être quatre heures du matin. Le vent apporta un second cri plus déchirant que le premier. Cette fois elle ne se trompait pas ! c’était une voix humaine : l’appel suprême d’une créature en danger.

Tout son cœur tressaillit : elle gravit rapidement les marches qui conduisaient à la plateforme extérieure du phare. Son père l’y avait

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devancée. Cramponné à la balustrade, il regardait au large ; mais ses yeux, impuissants à percer la brume et la pluie, n’apercevaient rien.

— Grâce, dit-il, tu as une bonne vue, vois si tu peux découvrir quelque chose.

La jeune fdle s’empara de la lunette; mais le brouillard obscurcissait les verres. Elle les essuya avec calme et regarda de nouveau :

— J’aperçois le haut d’un mât ! dit-elle.

— Où cela?

— A la tête du grand récif. Mon Dieu, si le brouillard pouvait se lever ! Et la jeune tille adressa du fond du cœur une fervente, prière à Dieu.

— Mon père, s’écria-t-elle tout à coup, je vois quelque chose se mouvoir: ils sont plusieurs : ils nous attendent ; partons !

— Tu n’y penses pas, Grâce ! reste, mon enfant ; j’irai seul.

— Seul pour affronter ces terribles lames ; seul pour gouverner et pour ramer; ce serait courir à une mort certaine; je suis plus forte que vous ne le croyez, père; j’irai avec vous, et nous les sauverons.

Son père la regarda, et ses yeux s’emplirent de larmes.

ilü

L’ANNIVERSAIRE

— Soit, dit-il, nous mourrons ensemble !

— Nous vivrons et nous les sauverons !

N’avez-vous pas reconnu vous-même que la foi, le courage et la volonté opèrent des miracles? A l’œuvre donc! entendez-vous?... ils nous appellent !

Et elle entraîna rapidement son père. En un clin d’œil le bateau amarré dans la crique fut détaché et lancé sur l’écume bouillonnante. Mais une voix cria du rivage :

— Et moi ! mé laisserez-vous donc en arrière? J’ai le droit de courir les mêmes dangers que vous ; j’en veux ma part ! La mère s’élança dans la barque qui surmonta un moment la crête menaçante d’une énorme houle, puis disparut, abîmée dans l’immense sillon creusé entre deux montagnes d’eau.

Cependant, la brume s’était levée, et un groupe de naufragés, cramponnés aux aspérités d’un banc de rochers à fleur d’eau, sur lequel gisait la coque d’un navire fendu en deux, suivaient, d’un œil sec et enflammé, la marche du frêle esquif qui portait leur arrêt de vie ou de mort.

— Ils approchent, s’écria l’un deux... Oh! cette terrible lame vient de les repousser au loin !

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— Remercions-en Dieu, dit le capitaine, elle pouvait les briser contre le récif.

— Ils arriveront trop tard, dit une pauvre femme qui serrait contre sa poitrine un enfant immobile et transi de froid.

— Ils font des efforts surhumains, reprit le capitaine, ce sont de vaillants cœurs et de robustes bras! Courage, mes braves! Et il éleva en l’air un mouchoir blanc.

L’ANNI VEüSAlHE

La femme poussa un cri terrible. Elle venait de s’apercevoir que l’enfant qu’elle s’efforcait de réchauffer était mort.

A ce moment la barque fit un effort désespéré pour aborder, mais une vague furieuse la ressaisit une troisième fois. Elle tourbillonna sur elle-même, comme entraînée dans un des gouffres sans fond que formaient les courants autour de l’écueil, et disparut.

Les naufragés tombèrent à genoux à ce moment suprême. C’en était fait, d’eux et de leurs libérateurs. Ils n’avaient plus qu’à recommander leurs âmes à la merci du Tout-Puissant. Et pourtant, par cet instinct de conservation enraciné au cœur de l’homme, ils cherchaient encore des yeux le bateau sauveur; tout à coup, ils l’aperçurent plus près d’eux que jamais. Il avait tourné le récif, et gagnant une ean plus calme, il côtoyait le roc qui, de ce côté, s’enfoncait à pic dans la mer.

— Dieu me pardonne, ce sont des femmes ! s’écria le capitaine.

— Des anges descendus du ciel pour nous sauver, dit un marin.

Grâce s’était déjà emparée de la pauvre

L’ANNIVERSAIRE

mère ; elle lui avait doucement enlevé des bras son enfant mort, sous prétexte de le porter. Elle la guidait sur les aspérités glissantes du roc,

jusqu’à la barque.

Il n’y avait pas une minute à perdre ; la marée montait; un retard de quelques secondes pouvait rendre le retour impossible ; l’héroïque jeune fille n’en persista que plus à rester sur le récif, jusqu’à ce que la barque, qui emportait la moitié des naufragés, eût regagné l'ile, et pût revenir la chercher avec le reste.

Dieu récompensa son courage et sa

foi. Tous ceux qui avaient échoué sur les redoutables récifs de Longstone furent sauvés et recueillis dans l’étroite maison du phare.

L’ANNIVERSAIRE

Les bribes du festin de la veille, le vieux vin entamé en l’honneur de Grâce, aidèrent à ranimer les pauvres gens qui devaient la vie à la jeune fille.

Ainsi que le disait souvent sa mère, jamais anniversaire ne fut plus rempli d’émotions douces et terribles, plus vraiment béni de Dieu.

ar une belle soirée d’été, une joyeuse troupe d’enfants s’amusait sur la pelouse verte qui descendait en pente devant la maison de campagne du père d’une des petites filles. Deux des plus grandes jouaient au volant,

tandis que les plus jeunes suivaient de l’œil les chances du jeu, impatientes de savoir à qui resterait la victoire.

Le volant avait été lancé, reçu, renvoyé de nouveau sans jamais toucher terre jusqu’à quatre-vingt-sept fois.

— Attention, Marie !

— Prends garde, Henriette ! criaient tour à tour les petites spectatrices à mesure que les bras des deux concurrentes se lassaient davantage et que leurs yeux visaient moins juste.

— Je voudrais bien savoir qui tiendra le plus longtemps? dit une des petites à sa compagne.

— J’espère que ce sera Marie de Granson.

— Je ne le crois pas, répliqua l’autre petite fille.

— Marie se fatigue toujours plus vite que Henriette à ce jeu-là.

— Pourquoi espères-tu que Marie gagnera, Lucie ?

— Ah! dit Lucie, parce que j’aime mieux Marie : elle est si bonne !

— Henriette est bonne aussi, quelquefois, dit Emma.

— Oui , quelquefois. Mais Marie est bonne toujours.

Dans son ardeur pour le succès de Marie, Lucie sautait, courait, s’agitait, s’approchant toujours plus des joueuses, si bien qu’elle toucha le coude de Marie, juste au moment où d’un beau coup de raquette celle-ci s’apprêtait à renvoyer le volant pour la quatre-vingt-seizième fois ; il tomba à ses pieds.

— Insupportable petite créature ! s’écria Henriette, se retournant avec aigreur vers Lucie ; vous êtes venue gâter notre partie juste à l’instant le plus intéressant! Ne pouviez-vous rester plus loin, ou vous tenir tranquille?

— Je suis bien fâchée de vous avoir fait perdre la partie, Marie ! oh ! si fâchée ! s’écria Lucie, en regardant Marie avec des yeux pleins de larmes.

— Ce n’est pas un grand malheur, répliqua Marie doucement ; je suis presque sûre quej’aurais laissé tomber le volant cette fois, quand même tu ne m’aurais pas poussée, Lucie; j’avais les bras si las !

— Eli bien ! les miens ne sont pas du tout fatigués, s’écria Henriette d’un air de triomphe. Je suis toute prête à recommencer; allons, Marie, encore une partie !

— Mais peut-être qu’une de ces demoi-

selles aimerait à jouer aussi? dit Marie, en appelant aux jeunes filles rangées autour d’elles.

— Alors, à vous, Élisabeth ! venez ici, et dépêchez-vous, car je compte'vous battre toutes les unes après les autres, dit Henriette gaiement. A présent, reculez-vous; en arrière, les petites ! ne venez pas troubler le jeu comme vous avez fait tout à l’heure.

Au son de cette voix impérieuse, les plus jeunes enfants se retirèrent en toute hâte.

— N’ayez pas peur, Henriette. Personne n’a envie de rester près de vous, dit Lucie. Le mot vous , et l’emphase avec laquelle il fut prononcé firent monter le sang aux joues de Henriette : elle devint cramoisie, et des paroles mordantes allaient s’échapper de ses lèvres, quand l’attention de Lucie fut détournée par l’offre que fit Marie de l’aider à tresser une chaîne en marguerites, qui irait de l’acacia planté devant la fenêtre du salon jusqu’au magnolia à l’autre bout de la pelouse. Lucie accepta avec un cri de joie, et courut emplir sa robe d’une moisson de marguerites qu’elle revint verser sur les genoux de Marie, assise sur l’herbe.

Henriette continua à jouer au volant, mais sans y prendre plaisir, car elle était de mau-

vaise humeur contre Lucie, contre elle-même, et contre sa partenaire. D’abord, Élisabeth s’était mise trop près d’elle, ensuite elle était allée trop loin; puis ce fut le soleil qui fut en défaut; il lui donnait en plein dans les yeux, et l’éblouissait au point qu’elle ne pouvait distinguer ce qu’elle faisait. Élisabeth se recula, s’avança de nouveau, changea de place avec elle : rien n’y faisait. Les murmures de Henriette continuèrent jusqu’à ce que ses compagnes en fussent fatiguées. Elles finirent par refuser de jouer plus longtemps avec quelqu’un qui exigeait tant de complaisance des autres, et qui, en échange, en avait si peu.

— D’ailleurs, Henriette, dirent-elles, vous tenez les raquettes depuis trop longtemps. Il y en a d’autres qui aimeraient à jouer à leur tour. Vous ne pensez pas à cela. Vous ne pensez jamais aux autres, vous!

— Ah ! je ne pense jamais aux autres, mademoiselle Élisabeth ! dit Henriette en colère, et toute rouge d’indignation. Sur ma parole vous me faites une jolie réputation. Eh bien, je ferai quelque chose qui vous plaira à toutes, j’en suis sûre : je m’en irai, puisque je vous suis si désagréable. Assurément vous pourrez

bien vous passer de moi. En parlant ainsi, Henriette jeta les raquettes et le volant à terre d’un

air de dédain, et s’en alla avec toute la dignité affectée d’une boudeuse. Mais, à sa grande mortification, elle s’aperçut bientôt que ses compagnes étaient de son avis, et trouvaient

fort aisé de se passer d’elle. Le son joyeux de leurs voix, leurs bruyants éclats de rire arrivaient à ses oreilles à travers le rideau d’arbustes fleuris qui bordait la pelouse, la séparant d’une large allée sablée que Henriette parcourut plusieurs fois de long en large, de haut en bas, dans la solitude à laquelle elle s'était condamnée par orgueil et par caprice. Je 11e retournerai pas avec elles qu’elles 11e me le demandent, pensa Henriette; et elles finiront bien par là, qu’elles s’en soucient ou non, parce que je leur manquerai à la fin, j’en suis sûre. Elle 11e se trompait pas tout à fait. On ne tarda pas à avoir besoin d’elle et de son aide, mais on ne vint pas la chercher. Henriette était la plus prompte à inventer, la plus habile à exécuter les jeux les plus amusants : personne ne jouait mieux les anciens jeux, personne n’était plus adroite aux nouveaux. Outre ces talents d’agrément, Henriette avait plusieurs bonnes qualités : elle était sensible, généreuse, sincère. Que lui manquait-il donc pour être une aimable compagne? il ne lui manquait qu’une chose, mais une chose sans laquelle tous les talents, toutes les bonnes qualités du monde 11e sauraient nous obtenir l’affection et la bienveil-

lance des autres; il lui manquait un bon caractère.

Henriette aurait fait beaucoup pour ceux qu’elle aimait; elle les eût de grand cœur aidés à se tirer de quelque difficulté à l’ouvrage ou au jeu : elle était prête à expliquer les passages les plus obscurs de la grammaire, à jouer le morceau de musique le plus difficile, et sa collection de jouets était toujours au service de ses amies ; mais malgré toute cette promptitude à obliger, Henriette ne pouvait gagner, ni surtout garder l’affection de personne. Elle cédait continuellement au besoin de dire quelque chose de désobligeant; dominée par l’irritation du moment, elle laissait échapper un sarcasme ou une parole impatiente qui allait au delà de sa pensée et qu’elle n’aurait pas dite de sangfroid. Cinq minutes après, elle l’avait oublié ou, si elle s’en souvenait, elle s’excusait bien vite vis-à-vis d’elle-même ; car, pensait-elle, quoique je sois un peu vive, un peu colère, tout le monde sait bien qu’au fond j’ai un bon cœur. L’habitude de croire qu’un bon cœur est une excuse pour un mauvais caractère était chez Henriette le résultat des dires d’une dame qui, avec de bonnes intentions, avait peu de sens;

la jeune fille avait passé près d’elle un temps considérable pendant une longue absence de sa mère. Ces deux idées s’étaient à la fin tellement confondues dans l’esprit de Henriette, qu’elle courait grand danger de croire qu’après tout il n’importait guère qu’on eût un mauvais caractère, pourvu toutefois qu’on eût un bon cœur. Fort heureusement pour elle le retour de sa mère la préserva d’une méprise qui eût pu la rendre malheureuse toute sa vie.

Henriette continua à parcourir longtemps et avec impatience l’allée sablée, prêtant l’oreille aux voix de ses compagnes, souhaitant ardemment se retrouver parmi elles, mais ne pouvant ni ne voulant se vaincre au point d’aller les joindre sans une prière de leur part, ou une invitation positive qui eût épargné à son orgueil l’aveu de ses torts, quoique son bon sens les reconnût et la poussât tout bas à les réparer. De leur côté, ses petites amies n’étaient nullement disposées à une pareille démarche. Il est vrai qu’elle leur manquait, comme prenant une part utile et active à leurs amusements; mais aussi elles étaient débarrassées d’une personne fantasque, capricieuse, que la moindre contrariété irritait, et qui ne voulait

permettre aux autres de s’amuser qu’à sa façon. Peu à peu le bruit des voix s’affaiblit, et ne

se fit plus entendre que par intervalles et à distance. La pelouse, le jeu des raquettes et les chaînes de marguerites avaient été délaissés pour jouer à cache-cache. Henriette enten-

dit les bruyantes exclamations qui annonçaient

la vive poursuite de la recherche, les triomphes

du succès, auxquels se mêlaient les gémissants

éclats de l ire des captives qu’on tirait, avec

toutes sortes de joyeuses luttes, de leurs obs- *

cures retraites pour les traîner au grand jour; elle entendit, elle écouta jusqu’à ce que son orgueil s’amollit et se fondit à ces cbauds rayons de gaieté. La solitude et le délaissement sont d’excellents remèdes contre la mauvaise humeur. Henriette venait de se frayer un chemin à travers une haie de lilas, et s’avançait hardiment vers la troupe joyeuse, lorsque la petite Lucie faillit la faire battre en retraite.

— Oh ! voilà Henriette qui vient ! s’écria la petite fdle. J’aurais parié qu’elle s’ennuierait d’être toute seule ! Henriette allait se punir encore une fois par un second accès d’humeur, lorsque, fort heureusement pour elle, survint Marie de Granson; Marie, qui aimait la paix, l’apportait partout avec elle. Sans posséder la moitié des talents de Henriette, elle était constamment aimée de tous ceux qui la connaissaient, parce qu’elle était constamment aimable et douce, disposée à céder dans les petites choses et dans les grandes aussi, quand le de-

voir ne s’y opposait pas. Marie était si évidemment bien aise de la voir, elle mit tant de cœur et de bonne volonté à réconcilier Henriette avec ses compagnes, qu’il ne fut pas possible de résister à ses efforts bienveillants. La soirée s’écoula donc de la façon la plus agréable, et semblait devoir finir en parfaite harmonie, lorsqu’une malheureuse bévue brouilla un quadrille, et renversa de nouveau la bonne humeur qu’Henriette avait conquise si récemment.

— Là ! j’en étais sûre ! Je savais que cela arriverait si on permettait à ces ennuyeuses petites filles de danser avec nous ! s’écria Henriette, élevant la voix et rougissant d’impatience. Je n’ai de ma vie rien vu de si stupide ! Ne savez-vous donc pas distinguer votre main droite de votre main gauche, petite sotte? continua-t-elle, en se tournant avec colère vers Lucie.

— Certainement si, dit Lucie. Je me suis trompée, mais tout le monde peut bien se tromper une fois, Henriette; et vous n’avez que faire de vous fâcher si fort, et de m’appeler petite sotte ! Je parierais que vous avez brouillé plus d’une contredanse, et fait plus d’une méprise quand vous étiez aussi petite que moi.

— Pas d’aussi ridicules, toujours. Par exemple je n’ai jamais pris ma main droite

pour ma main gauche; et en tous cas, si je n’avais pas su distinguer l’une de l’autre, je serais restée tranquille à ma place, et ne serais pas venue embrouiller tout. C’est par trop fort aussi de gâter à soi toute seule le plaisir de sept personnes !

— Je suis de cet avis, Henriette, et en conséquence je vous engage à aller vous asseoir, dit une voix calme derrière la jeune fdle. C’était la mère de Henriette qui était entrée au moment où celle-ci parlait si haut et rougissait si fort.

— En vérité, il faut qu’il y ait eu une bien grande méprise pour causer tant de trouble. Qu’était-ce donc, Henriette? — Oh! rien, madame ! c’est-à-dire pas grand-chose, dit Lucie, prenant en pitié la confusion de Henriette. Recommençons la figure, mesdemoiselles, et je tâcherai de ne pas me tromper une seconde fois.

— J’aimerais mieux ne pas danser davantage, dit Henriette d’un air boudeur.

— J’aimerais mieux aussi que vous ne dansassiez pas, tant que vous aurez de l’humeur, lui dit sa mère à voix basse ; mais, comme en vous retirant vous priveriez les autres d’un plaisir, je vous engage à continuer.

Henriette, qui vit que sa mère était mécontente, n’osa pas mettre en avant une nouvelle objection. Elle fit ce qu’on lui demandait, il est vrai, mais de si mauvaise grâce, qu’il n’y eut pas une seule des petites filles qui ne se réjouît

intérieurement de voir arriver l’heure de la séparation. Il fut évident pour Henriette, que ses compagnes étaient enchantées d’être débarrassées d’elle. Marie elle-même lui dit adieu avec plus de froideur que de coutume, et des larmes de douleur et d’humiliation coulèrent rapidement le long des joues de la jeune fdle, lorsqu’elle songea à l’ardeur avec laquelle elle avait désiré cette journée, et quand elle compara ses sentiments actuels avec ceux du matin. C’était chose assez triste que d’avoir la conscience de sa propre sottise; mais être obligée de l’avouer aux autres était encore pis. Et il faudra bien que j’en parle, se disait-elle, car, dès que je verrai Edouard, il ne manquera pas de me demander si je me suis bien amusée, si j’ai passé une journée agréable; et si je dis que non, il voudra savoir pourquoi ; alors je serai forcée de convenir devant maman, devant Anne et devant Louise, que j’ai été maussade et de mauvaise humeur.

Ces idées peu consolantes se succédaient dans l’esprit de Henriette, le lendemain matin, tandis qu’elle descendait lentement l’escalier; et lorsqu’elle entra dans la salle à manger où déjeunaient sa mère, son frère et ses sœurs,

son pas était si différent de celui quelle avait d’ordinaire, que la petite Anne, abandonnant la défense de sa tasse de lait contre le petit chat qui essayait d’y fourrer sa tête et sa langue,

courut à sa sœur lui demander si elle ne se portait pas bien ? Édouard posa sur son as-

siette, sans y avoir goûté, un morceau de gâteau de miel, et éclata de rire en voyant la démarche dolente de Henriette et son air soucieux.

— Hé ! Henriette ! ma chère, s’écria-t-il, astu donc laissé ta gaieté là-haut avec ton bonnet de nuit? tu as l’air de marcher comme dans un songe : que t’est-il donc arrivé?

— Rien, dit Henriette d’un ton piqué ; et prenant sa place habituelle près d’Édouard, elle tourna sa chaise de façon à ne lui présenter que son épaule.

— Eh bien! que signifie tout ceci? pourquoi suis-je condamné à voir un dos au lieu d’un visage? Ce n’est pas que j’aie grande objection à regarder ta taille quand tu te tiens droite et que tu es bien habillée ; mais j’aime encore mieux ta figure, parce qu’elle a toujours quelque chose à m’apprendre ; quand la langue se tait, la figure parle. Allons, laisse-moi te regarder en face, Henriette, continua-t-il en essayant de voir la mine que faisait sa sœur.

— Je soupçonne que c’est parce que son visage parle trop haut que Henriette évite si fort de le montrer aujourd’hui, dit sa mère.

A cette observation, les larmes qui s’étaient

amassées dans les yeux de Henriette, depuis son entrée dans la chambre, commencèrent à tomber rapidement sur son assiette. — Ma chère Henriette, dit son frère, changeant aussitôt de ton, si j’ai dit quelque chose qui t’ait fait de la peine, j’en suis bien fâché : pardonne-lemoi, je ne voulais que plaisanter ; allons, donnemoi une poignée de main et raconte-moi comment s’est passée votre partie de plaisir chez Marie de Granson.

Henriette donna la main à son frère, mais au mot de « partie de plaisir, » ses pleurs coulèrent de nouveau.

— Quoi ! est-ce que j’ai encore dit ou fait quelque sottise? Oh ! je vois ce que c’est : une petite demoiselle se sera avisée de regarder par-dessus son épaule droite, quand elle aurait dû regarder par-dessus son épaule gauche, et Henriette l’en aura reprise un peu trop vivement. C’est cela, n’est-ce pas? et maintenant, on est vexé; on a un peu honte de sa promptitude à redresser les torts d’autrui : hein, Henriette?

La conjecture d’Édouard approchait tellement de la vérité, que Henriette eut peine à s’empêcher de sourire, malgré la contrariété

que lui causait cette pénétration ; mais quand son frère continua de l’exhorter à ne point s’attrister, à prendre son parti de ces petites vivacités qu’elle saurait bien réprimer une autre fois, et à n’y plus songer, sa mère intervint.

— Mon cher Édouard, dit-elle, tu donnes là à ta sœur, quoique avec les meilleures intentions, le plus mauvais conseil que tu puisses lui donner : éviter de penser à ses défauts n’est pas le moyen de s’en corriger; les voir dans leur laideur est un acheminement à les haïr; que Henriette, au contraire, continue à y songer, jusqu’à ce qu’elle découvre comment il se fait qu’elle, toujours si bien disposée, puisse si souvent affliger ceux qui l’aiment, faute d’empire sur elle-même.

— En vérité, je ne le sais pas, maman, dit . Henriette avec un gros soupir, personne n’est plus fâché que moi d’avoir mal fait, personne n’en a plus de regrets ; même en cédant à mes défauts, je, sens que je fais mal, et je m’en chagrine. Oh ! je voudrais tant pouvoir vaincre mon impatience!

— Le veux-tu tout de bon ? demanda sa mère.

— Oh! maman, comment pouvez-vous me

faire une pareille question? certes, oui, je veux

me débarrasser de mes défauts. Est-ce que tout le monde n’a pas comme moi envie de se corriger?

— ■ Oui, sans doute... à la condition de se corriger sans peine : tout le monde n’est pas très-sincère dans ce désir, sinon chacun chercherait les moyens d’en venir à bout.

— Quels sont donc ces moyens, maman? si vous vouliez me dire ce qu’il faut faire, je le ferais... c’est-à-dire je tâcherais.

— Ma chère enfant, dit sa mère, les moyens sont si simples et si évidents que tu n’as pas besoin de mon aide pour les trouver.

— Je pourrais me retenir quand je me sens envie de répondre une impertinence, ou bien me taire jusqu’à ce que je pusse obtenir de moi „ de répondre avec douceur, ou bien encore, je pourrais...

— Ne cherche pas plus loin, ma chère, interrompit Edouard; tune trouverais point de meilleurs remèdes, quand tu te mettrais à en inventer depuis à présent jusqu’à demain.

— Mais c’est que ce n’est pas si facile de retenir sa langue quand on est en colère, dit Henriette. Je vous assure, maman, que j’ai essayé quelquefois, et je n’ai jamais pu réussir.

— Je sais que ce n'est pas facile, dit sa mère; je le sais par expérience.

— Par expérience ! vous, maman ! s’écrièrent à la fois tous les enfants, vous plaisantez ; personne ne vous a jamais vue ni grognon, ni maussade; personne ne vous a jamais entendue faire des réponses malhonnêtes.

— Cela ne vous est jamais arrivé, du moins, je l’espère, répliqua leur mère en souriant : mais quand j’avais l’âge d’Henriette, je me laissais aller presque aussi souvent qu’elle à répondre avec humeur.

— En ce cas, maman, dites-nous, je vous prie, comment vous avez fait pour vous guérir si complètement? demanda Henriette : peut-être pourrai-je réussir par les mêmes moyens.

— Je crois que j’ai dû en grande partie ma guérison aux mortifications innombrables que m’attirait mon caractère peu accommodant. Je ne pus supporter de me voir devenue un objet d’aversion pour ceux qui m’entouraient. Une circonstance qui arriva le jour même où j’atteignis ton âge, Henriette, fit sur moi une impression si profonde, qu’à dater de ce moment-là, je résolus de me corriger, et me mis tout de bon à l’œuvre.

— Et quelle était donc cette circonstance, maman? est-ce une histoire? voulez-vous nous la conter? s’écrièrent tout d’une haleine les deux plus jeunes enfants.

— Ce n’est pas une histoire : ainsi, Anne, ne t’apprête pas à entendre des choses extraordinaires, dit la mère en riant. Vous saurez tout ce que j’ai à dire, et ce ne sera pas très-long. Votre grand-père et votre grand’mère, c’est-àdire mon père et ma mère à moi, se disposaient à aller passer les vacances à la campagne chez une dame près de laquelle je me croyais en grande faveur; je comptais doue êlre invitée, d’autant plus que deux de mes cousines, moins âgées que moi, devaient s’y trouver. On attendait plusieurs personnes, entre autres un voyageur célèbre qui avait visité un grand nombre de pays, et vu une foule de choses étranges et nouvelles, même pour des gens infiniment plus vieux et plus instruits que moi. J’avais ouï dire que ce savant était particulièrement aimable et causeur avec les enfants, et je me faisais fête de recueillir à la fois beaucoup d’amusement et d’instruction. Vous imaginerez donc facilement quelle fut ma contrariété en apprenant que je devais rester au logis, et ma honte fut surtout

grande quand ma mère me dit pour quelle raison elle ne m’emmenait pas. Son amie avait une famille nombreuse, et je montrais une telle impatience à la moindre contradiction, si peu d’empire sur moi-même, si peu d’envie de me corriger, que mon exemple pouvait devenir dangereux pour les autres enfants; ma mère craignait aussi de désobliger ses amis en leur emmenant une petite fdle quinteuse et fantasque : elle me le dit à regret.

— Pauvre maman ! s’écria Henriette. Et qu’avez-vous fait? qu’avez-vous répondu?

— Rien, car je sentais toute la justesse de la réprimande. Mais, quand ma mère fut partie, je fis ce que je suppose que beaucoup de petites filles de dix ans auraient fait en pareille occasion : je m’assis et pleurai de tout mon cœur.

— Pauvre maman ! répétèrent les trois enfants. Eh bien! et après?., demandèrent-ils en se pressant autour d’elle.

— Après, dit leur mère en souriant, je pleurai encore, jusqu’à ce que j’eusse épuisé toutes mes larmes ; alors il me vint à l’esprit que pleurer ne m’était d’aucun secours, tandis que je pouvais m’épargner pour l’avenir une semblable disgrâce, et sauver à ma mère le chagrin

de me punir, si je me tenais en garde contre

moi-même, et que je prisse une bonne fois

pour toutes le parti de me taire ou de m’en aller, dès que je me sentirais disposée à disputer pour des bagatelles, à faire des réponses aigres ou brusques, comme vous les appelez.

— A présent, maman, dites-nous, s’il vous plaît, quelle a été votre première épreuve, et comment vous avez remporté la victoire? dit Henriette, qui écoutait avec le plus vif intérêt le récit de sa mère.

— Ma première épreuve eut lieu, si je me le rappelle bien, environ une demi-heure après le départ de mon père et de ma mère. J’avais à raccommoder une de mes robes; et, pendant que j’étais allée en haut la chercher, mon petit frère William ouvrit ma boîte à ouvrage, et en

tira un peloton de coton pour faire jouer le petit chat. Quand je descendis, ils étaient tous

deux au plus fort de leur divertissement : le chat avait déroulé la pelot’e, et le coton était enlacé autour des pieds de la table et de toutes les chaises de la chambre, et William avait pris les épingles de ma pelote, et les avait piquées dans les coussins du sofa

— Les insupportables petites créatures !

s’écria Henriette, les yeux étincelants, et le rouge lui montant aux joues. J’aurais... — Elle se rappela tout-à coup sa résolution, et s’arrêta court : sa mère sourit; et Édouard et ses sœurs rirent ouvertement.

— Tu aurais été fort irritée, je le parierais, comme je le fus moi-même. J’éprouvai une excessive envie de gronder mon frère et de donner une tape à Minet, mais je puis dire à ma gloire que je n’en fis rien. Je remportai une victoire complète sur moi-même, non sur les autres ; je me contentai de mettre le petit chat à la porte : quant à William, il était trop jeune pour comprendre qu’il ne devait pas s’amuser avec ma boîte à ouvrage comme avec sa halle de paume. J’ôtai donc soigneusement toutes les épingles piquées dans les coussins du sofa, je les remis une à une sur la pelote, et depuis lors je n’oubliai plus de tourner la clef de ma boîte,

quand je laissais le petit William seul dans la chambre.

— Certainement, cela valait beaucoup mieux que de se mettre en colère; mais le mal, c’est que je ne pense jamais aux autres moyens que quand il est trop tard, et que je ne peux plus retenir ce que j’ai dit, quelque regret que j’en aie.

— Mais tu peux éviter de retomber dans la même faute une autre fois.

— Oui, dit Henriette, avec hésitation, mais.., et à ce mot « mais » elle fit une longue pause.

— Mais, quoi, ma chère? demanda sa mère, après'avoir attendu quelque temps le reste du discours de Henriette.

— J’allais dire une chose, maman, mais j’ai peur que vous ne trouviez cela très-sot.

— Dis toujours, et nous verrons.

— J’allais dire... je voulais vous demander... si., si., si le caractère avait une si grande importance... quand je... quand les gens avaient un bon cœur, maman?

— Je ne veux pas quereller sur les mots, ma chère, dit sa mère en souriant ; car, comme je crois que tu ne sais pas bien clairement toimême ce que tu veux dire, il n’est pas étonnant

que tes expressions soient vagues. Avant de répondre à ta question, je voudrais savoir ce que tu entends par un bon cœur ?

— Oh ! maman, je suis sûre que vous savez très-bien ce que j’entends. N’avez-vous pas souvent ouï dire par des gens, parlant d’autres personnes, qu’elles avaient un bon cœur, quoiqu’elles n’eussent pas un très-bon caractère?

— Oui, j’ai entendu dire cela plusieurs fois, par des gens qui parlaient sans réfléchir; autrement ils n’auraient pas affirmé une chose semblable. Si par un bon eosur tu entends l’affection, l’obligeance, la bonté envers les autres, le désir de leur être utile et de les rendre heureux, tu conviendras que des brusqueries, des paroles aigres , des regards dédaigneux sont d’étranges moyens d’arriver à ce but.

Henriette garda le silence quelques minutes, préoccupée de ce que venait de dire sa mère.

— Mais, maman, reprit-elle enfin, je crois..., ne crovez-vous pas que les personnes qui n’ont pas un bon caractère peuvent malgré cela être disposées à rendre de grands services à leurs amis?

— Par de grands services, je suppose que tu veux dire disposées à aider leurs amis dans

quelques grands dangers ou dans quelques terribles calamités ; mais rappelle-toi, ma chère enfant, que durant toute ta vie tu peux n’être appelée qu’une fois à faire de grands sacrifices, à donner de ces grandes preuves de dévouement; il se peut même que les occasions ne s’en présentent jamais, tandis que tous les jours, et presque à chaque heure, tu peux rendre de petits services, faire acte de complaisance et de douceur. Et, si tu n’es pas obligeante dans les petites choses, lorsque cela dépend de toi, comment veux-tu que je croie que tu le seras dans les grandes.

— Je ne croirais rien de pareil, dit Édouard, et personne n’y croirait non plus, à ce que j’imagine. Supposons, par exemple, que papa eût dit au pauvre homme qui était tombé dans l’eau bourbeuse de la mare, l’autre jour : Mon bon ami, ce n’est pas la peine que je m’arrête pour vous aider à sortir de ce trou ; si vous étiez tombé dans la rivière, et que vous en eussisez par-dessus la tête, à la bonne heure, je vous repêcherais avec le plus grand plaisir. Que penses-tu qu’aurait dit l’homme?

— A sa place, j’aurais certainement dit : Aidez-moi d’abord à sortir de la mare, et je

prendrai garde de ne pas tomber dans la rivière, répliqua Henriette.

— En effet, il est probable que ce serait la réponse que feraient la plupart des gens, dit sa mère; et maintenant, mes chers enfants, si vous avez fini de déjeuner, je vous engage à

vous mettre au travail ; nous avons causé assez longtemps sur ce sujet.

Les observations de sa mère firent sur Henriette une grande impression ; car, quoique irritable et impatiente, elle n’était, pas entêtée. Mais elle poussa un soupir de découragement, en se rappelant combien de fois elle avait résolu de se corriger de ses impatiences, et le peu de suite et de succès qu’avaient eu ses résolutions. L’année dernière, pensa-t-elle, quand je grondai tant ma petite sœur Anne pour avoir laissé la cage de mon oiseau ouverte, et que je la fis pleurer si fort qu’elle éveilla le pauvre Édouard, qui était malade dans ce temps-là, je me promis bien de ne plus jamais me mettre en colère ; et cependant, quoique je sois plus vieille d’un an, je n’en suis pas meilleure; je crois même que je suis devenue pire. Je veux, pourtant, essayer; je me souviens que la première fois que je me mis à dessiner le grand frêne au bout du jardin, je jetais mon crayon à terre, et je dis que je ne pourrais jamais en venir à bout, mais maman m’assura que je le pourrais si je persévérais ; je recommençai, et finis par le dessiner... et trèsbien même... à ce que dit maman.

Pleine des meilleures intentions, Henriette

se leva pour aller arroser ses fleurs. Hélas ! quelqu’un l’avait devancée, et le caractère de Henriette fut mis à l’épreuve plus tôt qu’elle ne s’y attendait. Le premier objet qui frappa ses yeux fut sa sœur Anne, petite tille âgée de quatre ans, très-affairée à planter dans un pot un énorme pissenlit du jaune le plus éclatant.

— Vois-tu! que c’est zoli! dit la petite fille, montrant la fleur à Henriette dans toute l’exaltation de sa joie.

— Très-joli, en vérité, dit Henriette ; mais où as-tu pris ce pot, ma chère?

— Là ; il y avait un vilain petit morceau de bois dedans, mais ze l’ai ôté, dit l’enfant d’un air de triomphe, montrant du doigt quelque chose à ses pieds.

Henriette se baissa pour le ramasser; et quelle fut sa consternation quand elle découvrit que le vilain morceau de bois que les petits doigts affilés d’Anne étaient parvenus à déraciner élait une bouture d'une plante étrangère fort rare, qui lui avait été donnée tout récemment par une amie de sa mère, son précieux Linnea borealis, qu’elle avait reçu avec tant de joie, soigné et surveillé. avec tant d’anxiété,

et qui commençait justement à prendre racine ! — Petite sotte! maussade enfant! 11e vous

ai-je pas cent fois... La phrase, qui avait été si mal commencée, ne s’acheva pas... Non, je suis décidée à ne pas succomber dès la première fois, dit Henriette; et 11’osant s’en lier à sa

force d’àme en présence du pissenlit, que la pauvre petite Ada, le visage tout rayonnant de sourires, continuait d’offrir à son admiration, elle courut loyalement hors du parterre.

— Bravo ! dit Édouard, qui avait vu ce qui se passait au travers d’une porte vitrée ; mais tu n’aurais pas dù t’enfuir ainsi, Henriette, ma chère ; il est honteux de battre en retraite devant l’ennemi.

— Non pas, quand le danger est au-dessus de nos forces, dit sa mère. Henriette a fait sagement de battre en retraite pour cette fois; à la prochaine rencontre elle sera plus aguerrie.

— C’est toujours une pauvre victoire que celle qu’on s’assure en fuyant, dit Édouard; il n’y a pas là de quoi se glorifier.

Or, comme il en avait beaucoup coûté à Henriette et qu’il lui avait fallu faire un grand effort, même pour fuir, la remarque d’Édouard lui parut souverainement injuste, et elle le dit d’un ton beaucoup plus haut qu’il n’était nécessaire. Édouard était un bon garçon, et aimait sincèrement sa sœur; mais il avait aussi ses faiblesses, et ne résistait pas toujours à la tentation do taquiner, Il proposa donc de décerner une couronne à Henriette comme aux Vain-

qneurs de l’antiquité. Mais de quoi se composerait cette couronne? Il était indécis sur le choix. De laurier, de persil, ou de feuilles de chêne? Non; rien de tout cela ne convenait, c’était trop commun, et il y avait quelque chose de si extraordinaire, de si sublime, à ne pas se mettre en fureur contre un petit enfant qui ne savait ce qu’il faisait, et à propos d’une mauvaise herbe décorée d’un grand nom latin, qu’il fallait une récompense aussi rare qu’un tel excès de magnanimité.

— Une idée lumineuse! excellente! s’écria Édouard, sautant et cabriolant autour de la chambre, ce sera une couronne de pissenlits ! n’est-ce pas merveilleusement trouvé? extraordinaire, car on n’en voit point, et merveilleusement approprié à la circonstance ! D’ailleurs, c’est un emblème de paix, un symbole d’innocence, qui rappelle à la fois l’enfance et le printemps!... Je me sais un gré infini de cette pensée. Je vais en aller cueillir tout de suite, et la petite Anne m’aidera : elle a fait preuve de bon goût. L’excellente idée que j’ai eue là!... Non, c’est au contraire une mauvaise idée, une idée stupide ! dit Édouard, se reprenant tout à coup, en voyant l’air mortifié de

Henriette. Maman, 11’est-ce pas que j’ai été bien taquin et bien sot?... Henriette, je suis sûr que tu dois me trouver méchant; es-tu fâchée contre moi ?

— Oui, un peu, dit Henriette avec candeur ; mais j’ai tenu bon cette fois : je n’ai pas fui.

Sa mère sourit et lui tendit la main.

— Ne t’avais-je pas prédit qu’une première épreuve t'aguerrirait?

Les jours et les semaines se succédèrent, et Henriette eut à soutenir plus d’un combat, à faire face à plus d’une rencontre où l’impatience de sa langue et l’irritabilité de son caractère l’exposèrent à de nombreux chocs; mais, si elle ne fut pas toujours complètement victorieuse, elle eut du moins la satisfaction de voir sa tâche devenir de moins en moins difficile à chaque nouveau sujet d’impatience.

Un jour, elle trouva son frère occupé à lire les Mémoires de Franklin, et quand il en fut au passage où l’auteur parle de la méthode qu’il adopta pour se corriger de ses défauts, il le lut haut à sa sœur, et lui demanda si elle aimerait à tenir une pareille liste, et si elle aurait le courage de faire un point noir à côté du mot douceur, chaque fois qu’elle s’écarterait de cette vertu?

Henriette dit qu’elle pensait en avoir le courage, mais qu’elle n’en voyait pas l’utilité.

— Tu sais, Édouard, que jusqu’ici j’ai assez bien tenu ma résolution. Tu dis toi-même que je ne suis pas moitié aussi sujette qu’il y a un mois à prendre de l’humeur et à faire des réponses brusques ! mais ce doit être très-désagréable de voir écrit tout ce qu’on a fait de mal.

— Bien sûr, dit Édouard, et précisément à cause de cela nous nous surveillerons davantage. Je sais bien, par exemple, que moi, je détesterais de voir une longue rangée de points noirs me faire la grimace chaque fois que j’ouvrirais mon pupitre. Tiens, sais-tu ce qu’il faut faire, Henriette? Je veux absolument me guérir de mes habitudes de désordre : j’ai perdu deux règles et trois crayons de mine de plomb dans cette dernière quinzaine, parce que je ne pense jamais à remettre les choses en place après m’en être servi. Hier encore, si, fort heureusement, maman n’était pas entrée dans ma chambre après mon départ pour le collège, la boussQle portative que papa m’a prêtée aurait été cassée : je l’avais laissée sur la table, à la portée de William, qui se disposait à donner des coups de marteau sur le verre, pour voir

de plus près la petite chose qui remue toujours : tu sais bien, l’aiguille aimantée ! Décidément je ferai deux listes ; une pour moi, une pour toi. Je tiendrai la tienne, et tu te chargeras de la mienne.

Édouard prit deux feuilles de grand papier, et y traça sept lignes perpendiculaires qu’il croisa par des lignes horizontales ; en tête de chaque colonne il écrivit le nom d’un jour de la semaine, à gauche de la colonne il écrivit ordre en petites capitales sur sa propre liste, et douceur sur celle de sa sœur.

Chaque fois qu’Édouard laisserait traîner ses livres ou ses crayons après s’en être servi, Henriette devait marquer un mauvais point sur la ligne ordre; et quand Henriette se laisserait aller à la colère, à propos de ces petites différences de goût ou d’opinion qui doivent nécessairement se montrer entre deux ou trois personnes qui vivent constamment ensemble, Édouard devait faire un point noir sur la ligne

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