‹ Histoires et contes de la grand'mèreChapitre 7 sur 25 · DOUCEUR · texte numérisé non relu

DOUCEUR

Quand les listes furent dressées, Édouard les porta à son père et à sa mère, et leur expliqua son plan. Tous deux sourirent, et le père dit qu’il pensait que cette méthode serait d’un

grand secours à Édouard et à Henriette, jusqua ce qu’ils eussent acquis, l’un, des habitudes d’ordre, l’autre, plus d’aménité et de bienveillance; mais, cette réforme obtenue, il conseillait de mettre les listes de côté, de peur qu’ils s’accoutumassent à blâmer et à épier mutuellement les défauts l’un de l’autre ; et aussi parce qu’en grandissant, ils devaient apprendre à exercer sur eux-mêmes un empire durable, sans être obligés de recourir pour cela à un moyen factice.

— Si, à la fin du mois, Édouard, tu peux me montrer une page restée blanche pendant toute une semaine, poursuivit le père, je te donnerai les Merveilles de la science ; tu sais, ce beau livre que j’ai refusé de te prêter la semaine dernière, à cause de ton peu de soin.

Les dix premiers jours du mois n’étaient pas encore écoulés, qu’Édouard et Henriette avaient été vingt fois tentés d’abandonner les listes en désespoir de cause : les points noirs étaient si nombreux! La seconde semaine, deux jours se passèrent sans qu’il y eût tache sur le journal d’Henriette, et celui d’Édouard n’en avait que trois. On était au mercredi, à une heure avancée de la matinée ; il s’éleva une petite

dispute au sujet d’un globe qu’Édouard avait négligé de reporter dans le cabinet d’étude de son père Édouard prétendit que cela ne devait pas lui compte]1, que ce n’était pas une négli-

gence, parce qu’il avait l’intention de consulter encore le globe après dîner ; ce n’était donc

pas la peine de le reporter. Mais Henriette répondit qu’il était aussi facile de l’aller chercher dans le cabinet que de le laisser sur la table où les enfants pouvaient le toucher. — Je crois, ajouta-t-elle, qu’un des petits y a déjà mis la main, car voilà une grande égratignure tout au travers de hile de Juan Fernandez, et je suis presque sûre qu’elle n’y était pas auparavant.

— Tu ferais mieux d’être tout à fait sûre avant d’accuser les autres; dit Édouard; moi, je crois que l’égratignure y a toujours été.

— Toujours ! ô Édouard! comment peux-tu dire une pareille sottise!... Mais c’est moi qui parle sottement, dit Henriette, se rappelant tout à coup ses résolutions. Voilà un mauvais point pour moi. Quel dommage! j’espérais tant avoir une page blanche aujourd’hui!

— Mais moi aussi, dit Édouard, je mérite un mauvais point C’est pour m’excuser que j’ai dit que j’avais besoin du globe après dîner : je comptais le ranger; la vérité, c’est que je l’ai oublié.

La dernière semaine du mois fut un temps de triomphe pour tous deux. Tout le monde déclara à l’unanimité que pas une parole d’im-

patience n’avait échappé à Henriette, quoique William et Anne eussent deux fois renversé son verre d’eau pendant qu’elle peignait à l’aquarelle, et vidé à plusieurs reprises sa boîte à ouvrage pour y chercher quelque joujou. La maison n’était plus troublée et dérangée comme autrefois, lorsqu’au moment de partir pour le collège, Édouard s’apercevait que ses livres, ses règles, son compas ou ses gants ne se trouvaient pas à leur place. A force de volonté et surtout de persévérance, il avait appris à pratiquer ce précepte d’ordre si utile, si simple, et qui peut se résumer en si peu de mots :

« Une place pour chaque chose, et chaque chose à sa place. »

— Je vois à ta figure que nous avons une page blanche cette semaine, Édouard, dit son père, quand le jeune garçon entra dans sa chambre le dernier jour du mois. Je m’y attendais, car j’ai observé tes progrès. Voici le livre que je t’ai promis.

Édouard remercia son père, prit le livre, eh admira les gravures, remercia encore, puis se tut de l’air de quelqu’un qui a quelque autre chose à dire.

— Eh bien, qu’est-ce, mon enfant? qu’as-tu

dans l’esprit, mon garçon? demanda son père qui suivait de l’œil ses mouvements.

— Je voulais dire que si vous me le permettiez, papa, j’aimerais à donner ce livre à Henriette. Si j’ai appris à être plus rangé, c’est en grande partie à elle que je le dois. Que de choses j’aurais oubliées si elle ne m’en eût fait souvenir! et d’ailleurs, papa, il est beaucoup plus difficile de veiller sur soi tous les jours, à toute heure, et de tenir en bride un caractère irritable, qu’il ne l’est de se corriger d’habitudes de désordre.

— Je le pense aussi, Édouard, dit son père ; supposons que tu ailles en parler à ta mère, tu la trouveras en haut.

Édouard monta rapidement les escaliers : il trouva sa mère occupée à arranger quelques belles plantes dans une très-jolie jardinière.

— Oh! c’est pour Henriette, j’en suis sûr... merci, maman! s’écria Édouard. Je vais aller la chercher tout de suite. Vous le voulez bien, n’est-ce pas? Et sans attendre une réponse, il redescendit les marches quatre à quatre.

Nous n’avons pas besoin de décrire la joie de Henriette en recevant le cadeau de sa bonne mère, car il n’est pas une de nos jeunes leç-

trices qui ne connaisse par expérience le plaisir qu’apporte avec soi une récompense bien méritée. Qui ne sent que la plus grande de toutes les joies est l’approbation de ceux qui s’affligent d’avoir à punir, et qui sont heureux de récompenser?

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— Comment 11e faites-vous pas apprendre à danser à Pauline? disait-on sans cesse à madame D"\ Il n’y a rien de tel pour donner de la grâce à une jeune personne, pour la former à l’usage du monde.

— Il sera temps dans quelques années d’ici, répondait madame D**\ Pauline a des études plus sériëuses à faire. Elle est bien jeune, et

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j’aime mieux lui voir les grâces de sou âge que des grâces apprises.

Mais les connaissances ne se tenaient pas pour battues, et revenaient à la charge.

— Vraiment vous avez tort. Quoique ce soit une charmante enfant, prenez-y garde; l’habitude d’être laissée en toute liberté, de courir dans les bois, de sauter à la corde, de jouer à la balle avec son frère, a fini par lui donner des manières masculines : je vous engage à y faire attention.

— Vous n’avez pas voulu qu’elle portât de corset, disait une autre, aussi elle se tient fort mal : sa taille pourrait tourner.

— Il n’y a pas. Dieu merci, la moindre apparence de cela, reprenait madame D’*\ Sa taille est droite et flexible, et j’ai vu tant de personnes condamnées à souffrir toute leur vie pour avoir porté des corsets trop jeunes et s’être trop serrées, que, là-dessus, je dois en croire ma propre expérience.

— Vous conviendrez, du moins, qü’un maître à danser ne lui nuirait pas. Il y a ici M. Gogo qui enseigne supérieurement. Pour moi, je m’applaudis tous les jours de ses leçons. Ma fille y a gagné cent pour cent. Elle fait mainte-

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liant la révérence à ravir : elle sait entrer dans un salon sans s’intimider, et c’est un grand avantage.

Madame D*‘* sourit légèrement ; la dame s’en aperçut, et ajouta avec aigreur : « Chacun a ses idées; quant à moi, j’avoue que je tiens à ce que Clarisse ait les manières d’une personne comme il faut , et non la gaucherie d’une petite paysanne. »

Après cette attaque directe à la sauvagerie de Pauline, la charitahle donneuse d’avis se leva et sortit, laissant madame D*** méditer à loisir sur les inconvénients qui pouvaient résulter pour sa fille de son obstination à 11e pas lui donner M. Gogo pour maître.

En province, et un peu partout, quand 011 s’avise de ne pas penser juste comme ses voisins et de ne pas faire exactement comme eux, il faut s’attendre à bon nombre de persécutions. Chacun tient à honneur de vous convertir, et n’y épargne ni son temps ni sa peine. Tout le monde est du complot, depuis votre cuisinière jusqu’au visiteur que vous ne voyez qu’une fois l’an, mais qui, en pareille circonstance, devient assidu pour prêter main-forte à la majorité.

C’est ce qui arriva à madame D*“. Elle fut

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assaillie de conseils, de critiques officieuses, de prédictions sinistres, le tout, parce qu’elle ne se souciait pas de faire apprendre à danser à sa fille. Elle eut beau s’en défendre sur la vivacité des impressions de Pauline, sur le danger qu’il y avait à exciter dans une tête si vive des préoccupations de vanité et de plaisir, sur la crainte de lui voir négliger ses devoirs pour une étude frivole et peu importante au fond ; ses raisons, bonnes ou mauvaises, furent tour à tour débattues et combattues par ses amies, ses belles-sœurs, ses nièces. Elle n’en persista pas moins dans son refus. Alors les conspiratrices se tournèrent d’un autre côté. Elles mirent Pauline de leur parti : ses cousines travaillèrent à lui persuader que son bonheur présent et futur serait à jamais compromis si elle ne prenait pas avec elles des leçons de l’illustre M. Gogo, qui avait jadis figuré comme zéphir dans les ballets de P Ambigu, et qui s’était dérobé à ses graves occupations de la capitale pour faire jouir pendant un mois la ville de C*** de sa présence. Il n’y avait pas un moment à perdre, quinze jours étaient déjà écoulés, et le maître à danser avait promis de réunir ses écoliers et ses écolières dans un bal

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délicieux qu’il devait donner la veille de son départ, et où l’on pourrait juger des progrès de ses élèves, et des grâces inimitables que l’on puisait à son école.

Nous devons dire, à la louange de Pauline, qu’accoutumée à des plaisirs plus vrais, et n’ayant jamais encore placé sa joie dans des succès d’amour-propre, elle ne fut pas d’abord très-émue de ces pompeux récits ; mais ils retentirent tant de fois à ses oreilles, la renommée de M. Gogo résonna si haut et si loin, qu’elle ne put échapper au prestige qui tournait toutes les têtes; et une fois que son imagination fut à l’œuvre, elle alla vite. Elle 11e rêva plus que pirouettes, entrechats, chassé-croisé. Ses compagnes l’entretenaient sans cesse de quelque nouveau pas, de quelque difficile effort de jarret qu’elles avaient fait, ou vu faire à leur maitre ; bref, au bout de vingt-quatre heures, Pauline sanglota de désespoir de ne pouvoir atteindre à ce degré de perfection. Il y avait injustice et presque cruauté de la part de sa mère à vouloir la priver d’un talent si nécessaire. Elle surprit des chuchotemenls, des blâmes, sur sa manière de se tenir; sa vanité s’éveilla, et avec elle le malaise qui l’accompagne, et qui ôte toute

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liberté d’esprit et de corps. Sa timidité naturelle devint de la gaucherie. Elle enviait, sans pouvoir l’imiter, l’air d’assurance et de satisfaction des autres jeunes fdles.

Sa mère voyait le mal, et craignait qu’il n’empirât. Ce vif désir pouvait être une source d’impressions fausses et dangereuses. Il n’y avait peut-être plus d’autre remède que de laisser Pauline essayer d’une étude qui lui apparaissait si pleine d’attraits. Madame D“* lui déclara donc un jour qu’elle lui permettait d’aller le soir chez sa tante assister à la leçon de danse, et même d’y prendre part, pour peu qu’elle en eût envie.

Pauline fut, comme elle ledit, folle de joie. Elle courut embrasser sa mère ; elle monta pour voir si elle avait des souliers minces, descendit sans s’en être assurée, remonta encore, redescendit de nouveau, toujours dans un transport qui lui faisait tout oublier. Elle croyait ne jamais arriver assez tôt. On l’accueillit par de vives acclamations.

— Ah ! c’est Pauline ! qui s’y serait attendu? — Ta mère a donc consenti? — Quel bonheur! j’étais sûre qu’elle finirait par céder. — Comment t’y es-tu prise?

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— Ma mère m’a donné la permission d’etlemême et sans que je la lui demandasse.

— Vraiment! c’est singulier.

— Vous voyez, nous l’avons convaincue, dit une dame à la maîtresse du logis. On vient à bout de lui faire entendre raison, pourvu qu’on 11e heurte pas de front ses idées.

— Elle devrait ménager un peu plus celles des autres, reprit d’un ton aigre-doux une troisième personne qui n’avait pas encore parlé.

Pendant cet aparté des mamans, les jeunes filles causaient entre elles ; mais Pauline 11’avail qu’une pensée. Au moindre bruit, elle regardait du côté de la porte, impatiente de la voir s’ouvrir. Elle s’était fait du ci-devant zéphyr de l’Ambigu une image charmante : ce devait être un être aérien, effleurant à peine la terre, marchant sur la pointe du pied, s’enlevant à plaisir en l’air, et ne retombant que lorsqu’il le voulait bien.

Il était sept heures passées, et M. Gogo ne venait point. Ce fut bientôt un concert de plaintes et de gémissements. Lui, si exact! Est-ce que par hasard il aurait été retenu? Quel malheur! il devait aujourd’hui nous montrer celle figure dont il nous parle depuis quinze

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jours! — Oh! oui, cet avant-deux si difficile avec coupé, croisé, chassé, ballotté. — Précisément. Un coup frappé à la porte mit fin aux conjectures : M. Gogo entra. Pauline resta frappée de stupeur. C’était un petit homme tout gros, tout court, tout rouge, qui roulait plutôt qu’il ne marchait.

— Je suis un peu en retard, mesdemoiselles, et pourtant, comme vous voyez, ce n’est pas faute de m’être essoufflé pour venir vite. Et le pauvre homme s’essuyait le front et tâchait de reprendre haleine. Ce sont ces petits démons de collégiens ! il n’v a pas de niches qu’ils ne me fassent : aujourd’hui, après la leçon, ils ont fermé la porte de la classe, jurant qu’ils ne me laisseraient pas sortir que je ne leur eusse dansé mon fameux pas, vous savez, mon pas de zéphir. Il a bien fallu les contenter, sinon, je crois qu’il y aurait eu émeute. De vrais lutins! mais qui ne manquent pas de goût. Il y en a deux qui sont allés à Paris pendant les vacances et qui ont vu Paul à l’Opéra : eh bien, ils ont trouvé que je m’en tirais mieux que lui : notez que j’ai le double de son âge et que mes jarrets n’ont plus leur ancienne vigueur.

Ici M. Gogo fit une pause, prit une prise de

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tabac et promena des regards de complaisance sur toute sa personne, et particulièrement sur ses jambes, qui parurent à Pauline deux monstrueux poteaux si solidement appuyés sur le sol que rien ne semblait devoir les en détacher.

— Allons, mesdemoiselles, en place et attention ! mais voilà un visage que je ne connais pas ? Sans doute quelque nouvelle écolière qui s’y prend sur le tard?... Approchez, ma belle enfant! Nous n’aurons pas le temps de savoir grand’chose, car on me redemande à Paris... levez la tête... et vous sentez qu’avec mon avenir et mes espérances je ne peux pas m’ensevelir dans une ville de province. Il n’y a que Paris pour les artistes... Effacez les épaules... Je ne donnerais pas pour trente mille francs l’offre qu’on me fait... Les pieds en dehors... On me propose de conduire le ballet des Amours... regardez-moi... à la Porte-saint-Martin ; rien que cela !... On dirait que vous faites la moue, mademoiselle; ouvrez la bouche et souriez agréablement en laissant voir les dents.

Pauline, qui luttait depuis une minute pour garder son sérieux, profita de la permission, et éclata de rire.

— Ce n’est pas cela, ce n’est pas cela, ma-

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demoiselle: j’ai dit un sourire et non ces éclats de voix immodérés !

Mais comme l’accès de gaieté de Pauline allait se prolongeant en dépit d’elle, M. Gogo fronça le sourcil et ajouta d’un ton piqué :

— Je ne vois rien de risible dans ce que je disais, et si quelqu’un ici doutait de ce que j’avance, je pourrais au besoin montrer la lettre... Il se mit à fouiller dans ses poches avec une grande vivacité, tandis que Pauline, redevenue sérieuse, balbutiait des excuses.

La maîtresse de la maison, qui était restée près du feu, s’approcha :

— Eh bien, monsieur Gogo, pourquoi ne faitesvous pas danser nos enfants ! Ah? je vois ! vous vous occupez de la nouvelle venue. Que pensezvous de ses dispositions ?

Le maître de danse secoua la tête d’un air très- significatif.

— Il y a beaucoup à faire, madame, beaucoup. Ce sont des jambes incultes , passezmoi l’expression ; des pieds qui marchent droit devant eux, à la façon des cannes ; des bras qui tombent naturellement, sans grâce ; un col qui se penche indifféremment à droite ou à gauche, en Llvaiit, en arrière. On voit que mademoiselle

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n’a jamais eu de maître de maintien : il faudra énormément travailler pour rattraper le temps perdu.

— C’est précisément ce que j’ai dit à sa mère, reprit la tante de Pauline.

— Cependant, il n’y a pas à désespérer, poursuivit M. Gogo; vous ne vous figurez pas les prodiges que nous opérons en ce genre, nous autres maîtres de ballets. On nous amène quelquefois les natures les plus ingrates, des jeunes fdles comme mademoiselle, qui s’imaginent que pour savoir danser il suffit de sauter et d’y prendre plaisir; mais elles voient bientôt que ce n’est pas de plaisir qu’il s’agit. Au bout d’un mois vous ne les reconnaîtriez plus ; c’est tout autre chose : pas un mouvement qui ne soit calculé, des bras arrondis en demi-cercle, une tête en ligne droite avec le corps, des pieds dont les pointes se touchent par derrière et qui se meuvent comme par ressort. Je puis dire sans vanité qu’au sortir de nosmains, ce ne sont plus des femmes, mais de véritables machines dansantes.

A l’air ébahi du petit cercle qui l’entourait, M. Gogo jugea qu’il avait donné à ses élèves une juste idée de son mérite, et tirant de son

habit un petit violon de poche, il se mit eu de-

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voir de l’accorder, tout en continuant la conversation, car une fois lancé il ne savait plus s’arrêter.

— J’ai fait, pour ma part, des métamorphoses extraordinaires, et cela avec les movens les plus simples, les plus innocents! une croix en fer pour maintenir la tête droite ; tenez, made-

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ni

moiselle en aurait bon besoin : son cou ne sait pas se poser.

Et voyant l’air piteux de Pauline, il ajouta :

— Oh ! on vous la garnirait de coussinets sous le menton. Autrefois on y mettait des piquants, mais aujourd’hui nous sommes plus humains. Je disais donc que pour changer le maintien du tout au tout, i) suffisait de faire porter une croix de fer attachée sur la poitrine, une ceinture en cuir qui maintînt les épaules, et de faire mettre les pieds trois heures par jour dans un instrument fort ingénieux que j’ai inventé. C’est tout bonnement une double forme à vis, qu’on serre petit à petit, de manière à tourner le pied dans tous les sens. Je vous l’enverrai dès demain matin, poursuivit-il, en s’adressant à Pauline, que la description de cet appareil faisait frissonner.

La leçon commença, mais Pauline était trop peu avancée pour prendre place dans la contredanse, et elle resta muette spectatrice des tours de force de ses compagnes, 'se demandant, à part elle, si elle serait jamais capable d’en faire autant. Après le départ de M. Gogo, on l’exhorta à ne négliger aucun des sages avis qu’il lui avait donnés, car l’on ne pouvait dis-

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convenir qu’elle se tînt mal, qu’elle eût le dos rond, qu’elle avançât le cou, etc. : toutes choses qu’on ne lui disait que pour son bien, et afin qu’elle travaillât à s’en corriger. Une ou deux jeunes filles poussèrent le zèle jusqu’à singer sa tournure gauche et empruntée quand M. Gogo lui avait dit de prendre la première position. Pauline s’arma de patience et endura tout : conseils, réprimandes, moqueries ; mais, irritée au fond du cœur, elle se promit de prendre sa revanche. G’étaitune gageure où son amour-propre était enjeu, et elle puisait dans cette mauvaise passion une constance qu’elle avait dû jadis à de meilleurs motifs.

Cependant sa soirée n’avait été rien moins qu’agréable. Elle revint fatiguée, peu contente d’elle-même et encore moins des autres. Le lendemain matin, la première chose qui frappa ses yeux en entrant dans la salle à manger fut l’ingénieux instrument de M. Gogo.

— Ton maître de danse recommande, dit sa mère, que tu tiennes tes pieds dans cette machine toute la matinée ; il doit venir l’ajuster dans un moment.

Pauline eut grande envie de déclarer qu’elle ne voulait pas essayer de la machine, et qu’elle

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renonçait à apprendre à danser. La nuit, qui porte conseil, avait singulièrement refroidi son ardeur. Mais elle craignit de passer pour inconséquente en abandonnant si vite ce qu’elle avait tant désiré ; elle sé rappela avec effroi la caricature grotesque que ses compagnes avaient faite pour l’imiter, et elle se dit qu’elle voulait à tout prix rivaliser de grâce avec elles, et, s’il se pouvait, les éclipser.

Comme beaucoup d’enfants de son âge, Pauline se figurait que l’entêtement était de la force. Dominée par ce quelle entendait dire ou ce qu’elle voyait faire, elle étouffait ses propres convictions pour adopter les idées des autres, et s’y obstinait d’autant plus qu’elles lui appartenaient moins. Elle alla donc se placer dans l’entrave aussitôt après déjeuner, et subit avec un héroïsme digne d’une meilleure cause l’insupportable supplice que lui imposa M. Gogo en amenant ses pieds, à l’aide de trois ou quatre tours de clef, à former un angle droit avec son corps, les talons se touchant et les pointes forcément baissées vers la terre.

— Voilà qui n’est pas mal pour une commençante, dit le maître de danse, en se frottant les

mains; je n’espérais pas tant. Il ne s’agit que

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de rester dans cette position trois ou quatre petites heures tous les jours, et nous ferons des progrès ! Vous connaissez le dicton : « Il faut souffrir pour être belle? » Eh bien! il en est de

même pour la danse ; on ne saurait payer trop cher les succès de ce bel art !

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Après cette sentence, M. Gogo sortit, laissant Pauline les deux pieds vissés dans sa boîte, fort soucieuse de la pensée d'y demeurer longtemps. Elle s'efforcait, de faire bonne contenance, mais dix minutes n’étaient pas écoulées qu’elle demanda quelle heure il était. Sa mère le lui dit et se mit à l’ouvrage. Son père entra, et en la voyant debout, raide, immobile et prisonnière :

— Qu’y a-t-il donc? dit-il, pourquoi Pauline est-elle ainsi à la torture?

— C’est la méthode de son maître de danse, reprit sa mère, et comme elle a beaucoup désiré ses avis, il faut bien qu’elle s’y soumette.

— C’estjuste, dit le père, c’estjuste; mais ce n’en est pas moins une singulière méthode pour apprendre à danser que de vous attacher les pieds. Je ne crois pas qu’ Alfred s’en arrangeât aussi bien que sa sœur. A propos, il arrive dans une quinzaine. Le proviseur m’écrit que, comme il a très-bien passé ses examens, il avance pour lui les vacances de deux jours. Que de joyeuses parties vous allez faire ensemble ! Prépare-toi à bien courir, Pauline.

Au lieu de répondre, Pauline poussa un gros soupir. Quand son père eut quitté la chambre :

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— Maman, dit-elle, si vous pouviez me desserrer un peu...

Sa mère se leva, chercha la clef à tourner la vis et ne la trouva point; M. Gogo l’avait emportée.

— Oh! c’est que je souffre tant ! dit Pauline. Que faire?

— On peut envoyer chez lui , reprit madame D**\

— C’est qu’il sera à donner ses leçons en ville.

— On le cherchera jusqu’à ce qu’on l’ait trouvé.

— Mais s’il est chez Clarisse, chez Aglaé ou chez Adèle, on saura pourquoi vous l’avez fait demander, maman, et toutes ces demoiselles se moqueront de moi : elles diront que je n’ai pas de courage, que je ne sais pas supporter la douleur.

Madame D***, qui s’était levée pour sonner, retourna tranquillement s’asseoir.

— Ne pensez-vous pas, maman, qu’on dira tout cela? demanda Pauline.

— C’est possible. Aussi c’est à toi de savoir si le mal que tu endures te paraît plus supportable que le blâme que tu crains.

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Pauline essaya de se résigner, mais au bout d’un moment, elle s’écria :

— Je n’v tiens plus!... Oh! je vous en prie, maman, envoyez chercher la clef.

On parvint, non sans peine, à trouver M. Gogo, qui, tout en s’indignant du peu de constance de son écolière, se hâta d’aller mettre un terme à ses angoisses.

Cette épreuve, qui fut suivie de beaucoup d’autres, n’empêcha point Pauline de persister dans sa résolution d’apprendre à danser. Ce n’était pas qu’elle y trouvât plaisir, tant s’en fallait, ni quelle y eût des succès flatteurs pour sa vanité : le maître de danse, qui lui gardait rancune de son éclat de rire intempestif, ne la gâtait point ; mais elle se promettait un ample dédommagement à ses ennuis.

M. Gogo avait annoncé solennellement que son bal d’adieu était fixé au dimanche, qu’il y aurait un excellent orchestre dirigé par lui, force rafraîchissements, et que, pour complaire aux mamans, on se retirerait à dix heures précises. Le prix des billets était de cinq francs.

Pauline craignit d’abord que sa mère lui interdît cette dépense ; mais non, madame D*** la laissa libre, la prévenant seulement qu’elle eût à

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choisir entre une partie de campagne et la soirée dansante. Le choix fut bientôt fait. Pauline était au comble de ses vœux. Elle pourrait être delà contredanse sans brouiller les figures : il n’y avait qu’un pas d’avant-deux qui lui causât encore de l’inquiétude. Elle avait beau recommencer, elle n’arrivait jamais à le faire avec, cette netteté, cette précision mécanique qu’exigeait M. Gogo. Elle l’étudia toute la journée, la veille, et encore le jour même.

A cinq heures du soir, son frère, qu’on n’attendait que le lendemain, arriva. Dès qu’il eut embrassé son père et sa mère, il demanda ou était Pauline?

— Là haut, je crois, dit madame D“* ; je vais la faire appeler.

— Non, non, maman, laissez-moi le plaisir de la surprendre ; elle ne s’attend guère à me voir si tôt, cette bonne petite sœur!

En trois sauts il fut au haut des escaliers ; il ouvrit une porte, puis deux, puis trois, sans trouver personne. Enfin, comme il allait redescendre, il crut entendre du bruit dans le cabinet de toilette. Il avança tout doucement, mais il eut peine à en croire ses yeux. Sa compagne de jeu, si turbulente, si brouillonne, si étourdie,

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s’était métamorphosée en une grave demoiselle qui se tenait droite comme un piquet, qui met-

tait les pieds en dehors, et qui étudiait des grâces devant une glace! Alfred crut s’être trompé, tant cette robe blanche, cette ceinture serrée à la taille, cet air prétentieux lui rappe-

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laient peu sa petite sœur Pauline. Enfin il se décida à pousser la porte. Pauline se retourna.

— Ah ! Alfred !... La j eune fdle courut se jeter au cou de son frère avec tout son naturel, toute sa joie d’autrefois. Quel bonheur de te voir ! nous ne t’attendions que dans deux jours ! As-tu des prix?... Gomme tu as grandi!

— Et toi donc !... sais-tu que je ne te reconnais pas? C’est qu’aussi je ne t’avais jamais vue pomponnée comme te voilà. Cette grande coiffure, ce collier, toute cette toilette me dépaysent. Je crois que je t’aimerais mieux comme tu étais de mon temps, avec tes cheveux relevés sans prétention et ta robe en blouse. Mais pourquoi t’es-tu donc faite si belle?

— C’est que... c’est que je vais au bal, dit Pauline, avec un peu d’hésitation.

— Au bal! Pas ce soir, j’espère?

— Je ne pouvais pas deviner que tu arriverais et j’ai promis à mes cousines... Ma tante doit venir me chercher...

— - Mes cousines iront bien sans toi, et ma tante ne trouvera pas mauvais que tu passes avec moi le premier soir de mon arrivée. C’est dit, n’est-ce pas ?

Pauline fut tentée de répondre un bon oui,

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d’aller se déshabiller, et de rester à causer amicalement avec son frère de leurs joyeuses parties d’autrefois, et de toutes celles qu’ils feraient pendant les vacances ; mais les railleries de ses compagnes, le blâme de M. Gogo, son pas de deux qu’elle croyait savoir, la satisfaction secrète que lui causait sa toilette, et jusqu’à l’idée des rafraîchissements, se succédèrent si vite dans son esprit, qu’elle était encore indécise lorsqu’on vint l’avertir que sa tante et ses cousines étaient en bas.

— Tu vois, Alfred; je ne puis me dispenser d’y aller : ce serait malhonnête.

Et elle prit les devants.

— Je vois, je vois, murmura Alfred, que les absents ont tort avec vous. Je croyais retrouver une sœur, et je ne trouve qu’une petite vaniteuse, à qui le bal et la danse ont tourné la tête.

Pauline n’entendit pas tout, mais les reproches que sa conscience lui faisait intérieurement l’avertirent du mécontentement de son frère. Elle eût voulu revenir sur ses pas, le prier de ne pas lui en vouloir, lui faire le sacrifice de son bal. Mais on l’appela de nouveau. — Pauline ! Pauline ! dépêche-toi donc ! nous arriverons les dernières. M. Gogo a dit qu’on commencerait à

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six heures précises, et il est six heures et demie !

— Où as-tu laissé ton frère ? lui demanda sa mère quand elle entra.

— Dans votre chambre, maman, dit Pauline, et elle rougit et baissa les yeux, car elle sentit qu’il y avait dans ce peu de mots un blâme indirect de sa conduite. Elle s’approcha pour embrasser sa- mère, mais madame D***la repoussa doucement de la main.

— Pars, lui dit-elle, il y a déjà trop longtemps que ces dames t’attendent.

On partit en effet, mais Pauline emportai avec elle de quoi corrompre de plus grandes joies que celles qui l’attendaient au bal. Elle s’apercevait que, tout en lui laissant suivre ses fantaisies, sa mère ne lui témoignait plus la même tendresse, la même confiance que par le passé ; son frère aussi, son meilleur ami, était fâché contre elle ; et, ce qu’il y avait de pis, c’est qu’elle se sentait moins bonne, moins aimante. La vanité commençait-elle donc à lui dessécher le cœur?

L’aspect de la salle de bal, ornée de vieilles draperies roüges et de festons de fleurs artificielles fanées, éblouit Pauline et détourna bientôt le cours de ses réflexions. Elle n’avait jamais

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