‹ Histoires et contes de la grand'mèreChapitre 8 sur 25 · LE LA L · texte numérisé non relu

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va tant de lumières, tant de monde réuni. Le bruit des pas, des voix, d’un public naturellement bruyant, les coups d’archet discordants des musiciens qui cherchaient à se mettre à l’unisson, formaient à ses oreilles une rumeur confuse d ans laquelle elle ne dis ti.nguait r ien . Elle traversa le salon à la suite de ses cousines pour aller s’asseoir sur des banquettes où leurs places étaient marquées d’avance. M. Gogo, qui tenait à ce que le plus grand ordre régnât dans l’assemblée, avait distribué des cartes aux danseurs et aux danseuses, afin que toutes ses écolières eussent des chances égales, et qu’aucune ne courût le risque de passer la soirée tout entière sur sa chaise. Cette sage mesure n’avait pas eu l’approbation de messieurs les collégiens, qui, se trouvant en nombre, prétendaient faire loi et choisir leurs danseuses à leur gré. Cependant la fermeté de M. Gogo avait maintenu les plus mutins, et son éloquence avait subjugué le reste. Les rois de pique, de cœur, de trèfle et de carreau s’étaient résignés à danser avec leurs reines, mesdames Rachel, Judith, Lia, etc., sans trop leur faire la moue. Les choses se passèrent assez bien pendant la première et la deuxième contre-danse. A la troisième, Pauline

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vit un des plus grands du collège, au moins un élève en rhétorique, se diriger de son côté. Danser avec un grand était devenu l’objet de son ambition depuis qu’elle avait entendu ses compagnes faire li des petits. Mais, hélas! tant d’honneurs ne lui était pas réservé : elle avait un dix de trèfle qui ne la désignait que pour la quatrième contre-danse! Venue une des dernières, elle était classée à son rang. Elle jeta un regard furtif sur une toute petite fille assise à ses côtés, et qui avait soin de tenir en évidence la carte qui lui promettait un danseur pour cette fois. Le roi de cœur s’approcha : c’était lui ! La petite fille sauta à bas de sa chaise et se disposait à le suivre sans même attendre son invitation, lorsque, mesurant sa taille de l’air d’un profond dédain, l’écolier se tourna du côté de Pauline, qui avait au moins six pouces de plus, et lui offrit la main.

C’était une injustice ; aussi hésita-t-elle ; mais c’était aussi un triomphe pour son amourpropre, et elle se laissa entraîner. Arrivée au milieu du salon, elle ne se sentit pas le courage de retourner en arrière ; d’ailleurs le jeune collégien riait de ses scrupules et protestait que M. Gogo n’avait pas le droit de lui imposer une

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danseuse qui sortait de nourrice. Celte irrésistible facétie apaisa les remords de Pauline, et elle s’efforça d’oublier la petite fille, son empressement, son air chagrin et indigné lorsqu’elle avait vu une grande prendre sa place. Elle concenlra donc toutes ses pensées sur son difficile avant-deux, et repassa en esprit les figures et les pas qu’elle avait si laborieusement étudiés.

On venait de donner les premiers coups d’archet, et M. Gogo criait d’une voix claire :

— A vos places! attention, messieurs et mesdemoiselles ! la pastourelle ! partez du pied dr. . . lorsqu’une réclamation, faite avec beaucoup de véhémence, l’empêcha d’achever.

— C’est une abomination ! monsieur, une criante injustice ! voilà la dame de cœur qui n’a pas encore dansé; c’est ma petite-fille, et on l’a supplantée de la façon la plus odieuse, pauvre enfant. Si chacun peut en faire à sa tête, ce n’était pas la peine de distribuer des cartes. Pour moi, je déclare que, si on ne rend pas justice à Fifine, je m’en vais sur-le-champ ; je ne suis pas venue ici pour la voir rester sur sa chaise. Ne pleure pas, mignonne, tu danseras cette fois, ou M. Gogo me rendra raison d’un pareil procédé.

— En vérité, madame, j’en suis bien inno-

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cent, dit le pauvre maître de danse, dès qu’il put placer un mot. C’est quelque tour de ces diables de collégiens, ajouta-t-il plus bas; vous ne savez pas comme ils sont difficiles à mener, mais je vais lâcher de leur faire entendre raison. Et se tournant vers l’assemblée, en élevant la voix : Messieurs et mesdemoiselles, dit-il, il s’est glissé parmi vous quelqu’un qui ne doit pas s’y trouver : un grave abus de confiance a été commis ; il y a deux coupables : le roi de cœur, qui a négligé de réclamer sa reine, et la personne qui a pris sciemment la place de ladite reine, au détriment de mademoiselle Fifine, que voici. Je compte donc, messieurs, que, jaloux de faire triompher la justice, vous prêterez main-forte à la bonne cause, et repousserez les intrus de votre sein.

Cet appel, qui avait été écouté fort impatiemment, fut salué de cris à faire trembler les vitres, et de trépignements à défoncer le plancher.

— Non ! non !... nous ne nous laisserons pas mener!... Nous ne voulons plus de vos cartes!... Tant pis pour la reine de cœur!... Oui l... non !... ah !... oh !...

Au milieu de l’orage qu’elle avait soulevé, Pauline, pâle et tremblante, regardait d’un œil d’envie sa place vide ; elle voulut profiter du tumulte

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pour y retourner, mais au premier mouvement qu’elle fit, son danseur la saisit brusquement par sa robe :

— Ne bougez pas ! il faut que vous restiez là : mon honneur y est engagé !

Et se retournant vers l’orchestre pour crier avec un redoublement de véhémence : « A bas les cartes!.., à bas la dame de cœur!...» il déchira, dans la vivacité de l’action, tout un lai de la robe de Pauline.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria celle-ci, que devenir? Je vous en prie, monsieur, laissez-moi m’en aller! dit-elle en joignant les mains.

— Non, parbleu ! que diraient de moi mes camarades? M. Gogo se trompe s’il s’imagine que je lui céderai.

Et le tapage recommença de plus belle.

— Il nous reste un dernier moven, dit tout bas M. Gogo à la dame qui avait réclamé ; je vais l’employer. Et faisant signe de la main qu’il demandait la parole, il profita du premier intervalle pour dire : Messieurs, j’allais faire servir les rafraîchissements, mais l’état d’effervescence où vous êtes rendrait également dangereux pour vous et pour moi d’en agir ainsi ; je déclare donc que je vais faire emporter les

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sirops et les petits gâteaux jusqu’à ce que le calme soit rétabli.

Cette menace produisit un effet magique : les rumeurs, après avoir grondé sourdement, s’éteignirent peu à peu. — Au fait, nous sommes ici pour nous amuser, dit le grand nombre.

— Et d’ailleurs, puisqu’on nous cède, je ne vois pas pourquoi nous exigerions davantage de ce pauvre M. Gogo. Oui, il a mis les pouces, reprirent les autres : c’est qu’il y allait de l’honneur de tout le collège. Et chacun de reprendre sa place et de donner le signal à la musique.

Pauline, encore toute émue du danger auquel elle venait d’échapper, et voyant sa robe en lambeaux, n’avait plus la moindre envie de danser; mais son inflexible complice ne s’inquiétait guère de ce qui lui plaisait ou non. Faites bonne contenance, lui dit-il, à moins que vous ne vouliez qu’on devine que c’est vous qui avez pris la place de la petite fdle.

Ah! comme elle s’en repentait alors : comme elle eût voulu se retrouver tranquille au coin du feu avec son frère ! Elle était indignée de la tyrannie de ce garçon qui la forçait de rester là malgré ses instances ; elle chercha encore un

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prétexle pour lui échapper et retourner s’asseoir.

— Vous voyez bien que ma robe est toute déchirée.

— Mettez-y des épingles.

— Je n’en ai pas ; puis, je ne saurais danser; j’ai les jambes toutes tremblantes.

— Elles se raffermiront.

— Que je suis donc fâchée d’être ici!

— Tant pis! il ne fallait pas y venir; à présent que vous y voilà, il faut en prendre votre parti.

— Vilain tyran!!! pensa Pauline; mais force lui fut de rester. Elle rajusta donc sa robe tant bien que mal, et se disposa à partir du pied droit, selon la prescription de M. Gogo, quand viendrait son tour.

Il ne se fît pas attendre; mais, ô douleur ! le trouble de ses idées lui avait fait oublier ce difficile avant-deux dont elle se croyait si sûre. Comme elle restait le pied en l’air, cherchant à rassembler ses souvenirs, un petit cri partit de l’estrade où étaient placés les musiciens.

— C’est elle! oh! bien sûr ; c’est elle! celle qui a une grande déchirure à sa robe! s’écria une voix.

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Pauline resta pétrifiée. Tous les yeux dirigés vers l’orchestre se reportèrent sur elle. Elle eût voulu être à cent pieds sous terre. Elle se sentait rougir et pâlir : son cœur battait à lui ôter la respiration ; elle était démasquée, reconnue par l’enfant à qui elle avait voulu ravir lâchement son droit et son plaisir. Quelle honte !

En effet, M. Gogo, tout en paraissant céder à l’orage, n’avait pas abandonné la cause de l’opprimée : il avait fait monter la petite reine de cœur sur l’estrade et l’avait placée à côté de lui, avec recommandation de lui désigner parmi les danseuses celle qui l’avait supplantée, dès qu’elle la reconnaîtrait ; et la petite fdle n’y avait pas manqué. Montrant toujours Pauline du doigt, elle continuait à crier tout du haut de sa tête :

— C’est elle! c’est elle!

— Mademoiselle D‘‘* est priée de se retirer! dit M. Gogo d’une voix éclatante. Le danseur de Pauline fit mine de vouloir la retenir; mais cette fois elle lui échappa, au risque de laisser entre ses mains l’autre moitié de sa robe. Elle n’y voyait plus clair ; la tête lui tournait. Une de ses compagnes vint charitablement au-devant d’elle et la reconduisit à sa place.

— Oh ! allons-nous-en ! allons-nous-en ! dit-

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elle d’une voix suppliante. Mais ses cousines n’avaient pas encore dansé, et sa tante venait de se mettre à une partie ; il n’y avait pas moyen de songer au départ. Elle fut obligée de rester là deux grandes heures, clouée sur la banquette, n’osant lever les yeux, et voyant circuler, sans y toucher, ces rafraîchissements qui avaient si agréablement occupé son imagination. C’était une sorte d’exposition, de pénitence publique bien rude à supporter.

Enfin dix heures sonnèrent; elle prit à la bâte son châle et son chapeau, heureuse d’échapper à cette longue humiliation; mais comme elle traversait la foule, elle entendit retentir plus d’un propos injurieux à ses oreilles : — La voilà ! c’est elle qui a pris la place de Fifine. — Oui, elle qui a excité les collégiens à faire tout ce tapage ! — Tiens, disait un petit garçon, pourquoi donc sa robe est-elle déchirée? — Parce que Paul l’a retenue : il dit que c’est une petite pimbêche qui l’a bien ennuyé !

Quand Pauline arriva à sa porte, elle avait le cœur si gros qu’à peine put-elle remercier sa tante et ses cousines. Les remercier? de quoi? bon Dieu ! de lui avoir fait passer la plus douloureuse, la plus triste soirée qu’elle eût passée

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de sa vie ? mais était-ce leur faute ou la sienne ?

D’un côté, sa vanité lui conseillait de taire son humiliation à sa mère ; de l’autre, sa conscience la pressait de tout lui dire. Madame D**‘ n’était pas encore couchée ; Pauline monta, et entra brusquement dans la chambre d’un air si désolé, si troublé, que sa mère craignit quelque malheur.

— Qu’ya-t-il, mon enfant? ditelle, parle, ma Pauline, souffre s-tu ?

La jeune fdle fondit en larmes.

— O ma mère, dit-elle enlin, je ne veux plus en croire que vous ! je ne veux plus vous quitter ! Si vous saviez....

Je devine à peu près, dit madame D**' avec

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bonté. Ce que je redoutais est arrivé : tu as placé ton bonheur dans la vanité, et tu as eu des mé- * comptes?

— Oh! ce n’est pas tout, maman. Et Pauline raconta en sanglotant ses torts et ses souffrances.

Quand elle eut fini, sa mère lui tendit la main.

— J’aurais voulu que la leçon fût moins cruelle, mon enfant; mais cette expérience des petites bassesses que fait faire la vanité, et des maux qu’elle entraîne, te sera profitable. A présent tu en croiras ta mère, n’est-ce pas?

eci n’est point un conte, mais un récit que me fit un jour un Anglais de mes amis, le capitaine Basil Hall.

Le 27 juin, me dit-il, revenant d’une petite excursion que j’avais faite avec ma femme dans le sud de

l’Angleterre, nous passions en voiture sur Shooter s Hill, lorsqu’en descendant la pente assez raide de la colline du côté de Londres, nous atteignîmes un chariot, pesamment chargé de meubles, qui allait grand train et d’une façon fort irrégulière, aucune de ses roues n’étant enrayée. Le poids était évidemment trop fort pour les chevaux, assez mal dirigés par deux hommes qui semblaient en peine de savoir que faire, et qui n’étaient pas de sang-froid.

« Gomme nous dépassions le chariot, j’entendis un grand cri, et, regardant par la portière, je vis un des hommes étendu sur la route, la face contre terre, hurlant et faisant mouvoir ses jambes de bas en haut et de haut en bas avec une grande vivacité. J’imaginai qu’il se débattait dans un accès d’ivresse; mais mon domestique, me voyant mettre la tête hors de la voiture, dit qu’il croyait qu’une fois l’homme tombé, la roue de la charrette lui avait passé sur le bras.

« Certes, j’aurais dû m’arrêter et m’assurer sur-le-champ de la nature et de l’étendue du mal, si toutefois il y avait mal ; c’était l’impérieux devoir de tout homme envers son semblable. Mais, d’abord, je pensai que le charretier

était tout bonnement ivre; car, dans mon désir que la chose ne fût pas vraie, je n’ajoutais pas foi au rapport de mon domestique. Je souhaitais aussi, avec plus de raison, épargner à ma compagne de voyage, qui était d’une santé délicate, une scène d’angoisse et de douleur; enfin, il faut bien l’avouer, il y avait en moi une répugnance honteuse et égoïste à me charger de cet ivrogne et de son bras cassé. Si c’eût été la roue de ma voiture qui eût fait le mal, ou si, de quelque façon indirecte, j’eusse été pour quelque chose dans l’accident, je crois que je

n’eusse pas hésité; mais nous en étions tout à fait innocents... l’homme avait avec lui son

UN SOUVENIR DU BON SAMARITAIN lin

camarade... Le postillon fit claquer son fouet, et je le laissai poursuivre sa route. Je me dis que ce charretier étant parmi les siens, parmi des gens de sa classe, il ne pourrait manquer d’être secouru, que mon intervention lui serait inutile, — bref, — bref, comme les deux voyageurs de l’inimitable parabole du Samaritain, parabole qui, dans son application pratique, a fait tant de bien en ce monde, je passai outre, laissant le pauvre blessé demi-mort, ou mort tout à fait, pour ce que j’en savais !

« Je n’avais pas fait un quart de mille que je commençai à me demander : Est-ce bien là la droite voie? Est-ce donc là ce qu’eût fait le bon Samaritain?

« Et ce mot de Samaritain, quoique je ne l’eusse pas prononcé, continuait de bourdonner à mes oreilles, à mesure que nous nous éloignions au grand trot du lieu qu’aucun vrai Samaritain n’eût quitté. Après avoir parcouru une plus grande distance, environ deux milles, je devins si inquiet, si mal à l’aise, que je ne pouvais me tenir tranquille : je sentais que le souvenir de ce pauvre malheureux, la face couchée dans la poussière, ne me quitterait plus. Je me promis de ne jamais passer devant un objet de

détresse sans m’arrêter; mais cette résolution ne dissipait nullement les remords qui s’amassaient dans ma pensée, et qui, joints à la honte que me causait mon manque de décision et d’humanité, me troublaient profondément le cœur et l’esprit.

« Qu’y a-t-il donc à faire? me demandai-je impatiemment, car j’en avais la fièvre. Cette question, convenablement posée, obtint une prompte réponse. Quoi?... retourner en arrière assurément. — Mais de quelle façon retourner? Revenir sur mes pas de deux à trois milles, simplement pour m’assurer que l’homme était grièvement et dangereusement blessé n’eût pas servi à grand’ chose. Tandis que je débattais en moi-même le pour et le contre, que j’examinais ce qu’il y avait à faire, ou plutôt comment le faire, nous arrivâmes devant l’enseigne de l'Homme vert, à Blackheath. Il me vint de suite à l’esprit que les gens de cette grande auberge devaient être familiarisés avec de pareils accidents, et pourraient m’aider à me rendre utile. Sur ma demande s’il y avait un chirurgien aux environs, le palefrenier répondit : Oh ! oui, monsieur, il y en a un excellent ; vous voyez d’ici sa porte. J’y courus; je le trouvai chez lui, et

tout disposé à m’accompagner, de sorte qu’en moins de deux minutes le docteur et moi nous arpentions la route au trot accéléré de deux bons chevaux.

« Je distinguai de loin, à plus d’un demi-mille, une foule considérable, sur un des bas côtés du grand chemin, près d’une charrette chargée, que je reconnus bientôt pour la fatale cause de tout le mal. Le postillon, qui prenait un grand intérêt à toute l’affaire, aiguillonna ses chevaux et nous arrivâmes.

« Une triste scène de douleur, d’anxiété, de confusion s’offrit à nos yeux, lorsqu’écartant la foule à gauche et à droite, nous parvînmes au centre : le blessé, tout couvert de sang et de poussière et aussi pâle qu’un mort , était assis évanoui sur une chaise, devant une petite chaumière d’un aspect propre et décent; les fleurs et les arbustes qui en ornaient l’entrée avaient été brisés et foulés aux pieds par les assistants. Deux femmes, les seules personnes du groupe qui eussent conservé du calme et de la présence d’esprit, soutenaient le bras et la tête du pauvre homme, et baignaient ses tempes d’eau froide; les autres, et ils étaient une vingtaine, parlaient tous à la fois, chacun suggérant son avis, et

personne n’agissant ou ne sachant comment agir. On avait envoyé chercher un chirurgien, mais il ne s’était pas trouvé à la maison, et pas une âme ne pouvait décider de ce qui restait à faire. Le compagnon du blessé était ivre, bruyant, pire qu’inutile, et les gens amassés autour du malade, loin de lui porter secours, ne faisaient qu’augmenter sa souffrance.

« Je pris possession du terrain, au nom du docteur ; j’imposai silence, et je fis écarter la foule pour que le blessé pût respirer librement. Le chirurgien demanda une paire de ciseaux, fendit la manche de l’habit et de la chemise, et découvrit le bras... C’était une effroyable vue ! La roue avait passé entre le coude et l’épaule, écrasant l’os et le fracturant de la manière la plus cruelle. Nous échangeâmes un regard, le docteur et moi, convaincus tous deux qu’il ne s’agissait pas là d’une opération à faire en plein champ, et que le seul parti à prendre était de transporter le patient à l’hospice le plus voisin.

« — Qu’y a-t-il de pressé à faire? demandai-je.

« — Rien autre chose que de ramener le bras sur la poitrine, dit le chirurgien, de l’y assujettir avec une écharpe, et de transporter le

pauvre homme au plus tôt, en chaise de poste, jusqu’à l’hôpital voisin.

« — Trouverai-je ici une chaise de poste à louer, ou vais-je le faire transporter dans ma voiture?

« — Oh! s’écria un des regardants, j’ai justement là-haut, sur la montée, une chaise à deux chevaux toute prête, qui sera à vos ordres dans cinq minutes.

« En effet, avant que le chirurgien eût, avec beaucoup d’adresse et des soins infinis, réuni

et rapproché les fragments épars du membre brisé, la chaise était devant la maison. Notre patient y fut placé le mieux possible, et le docteur s’établit auprès de lui, m’assurant qu’il ne le perdrait pas de vue qu’il ne l’eût convenablement logé et remis en bonnes mains. Je voulus, avant de nous séparer, faire accepter à ce digne homme un salaire dû à sa profession et aux peines qu’il s’était données ; mais il refusa positivement, alléguant que puisque je me chargeais de payer la voiture, il était juste qu’il contribuât pour sa part à cette œuvre de charité.

« La chaise de poste s’éloigna au petit pas, et je me tournai vers l’homme qui me l’avait louée ; il avait l’air fort à l’aise, même riche ; je m’informai de ce que je lui devais :

« — Tant pour la voiture, tant pour les chevaux, tant pour le péage des barrières, répondit-il.

« — Comment ! lui dis-je, vous ne voulez pas mettre aussi un peu du vôtre dans celte circonstance ? vous avez vu que le docteur n’a rien voulu prendre. Ne ferez-vous pas à un pauvre compatriote blessé l’aumône des six sous du péage?

« — Non, monsieur, non. Vous me payerez

les six sous des barrières, c’est mon droit, et j’entends les avoir.

« Je m’adressai ensuite aux femmes, qui, à elles seules, avaient certainement pris plus de peine que nous tous ensemble; mais, quoiqu’elles fussent évidemment pauvres, elles ne voulurent rien accepter, et ce ne fut qu’après une longue insistance, et en leur représentant que leurs vêtements déchirés et tachés par le sang du pauvre homme leur coûteraient de l’argent à faire réparer et nettoyer, que je les décidai à recevoir une demi-couronne.

« J’appris peu de jours après du bon docteur que le blessé allait mieux, et qu’on espérait pouvoir lui conserver le bras. Dès que je pus disposer d’un moment, j’allai visiter le malade, que je trouvai en bon train de guérison, et parfaitement soigné à l’hôpital. »

Ces admirables institutions, si pieusement soutenues et si largement répandues dans le monde chrétien, ces asiles de charité, ouverts à toutes les misères, à toutes les infortunes, sont nés de la touchante et instructive parabole de l’Évangile.

LE PION

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