‹ Histoires et parabolesChapitre 10 sur 54 · OPPOSITION · texte numérisé non relu

OPPOSITION

Les Crétois représentèrent un jour à Jupiter qu'il était bien honteux et bien fâcheux pour eux que leur île lui ayant servi de berceau, et qu'ayant été luimême assez longtemps nourri et élevé parmi eux , il ne leur eût encore accordé aucun privilège particulier qui les distinguât des autres peuples de l'univers, qu'ils le suppliaient de leur en accorder quelqu'un qui fût digne de sa grandeur, de sa bonté, et de l'affection qu'ils lui portaient.

Jupiter leur envoya Mercure pour leur dire qu'ils n'avaient qu'à demander eux-mêmes ce qu'ils voulaient , et qu'il le leur accorderait. Il ajouta même qu'au cas qu'une première et une seconde demande ne réussît pas selon leurs désirs, il leur permettait de lui en faire jusqu'à trois. Voilà les Crétois bien contents.

(l) Jupiter y chez les païens, était le rot des dieux: Mercure^ également dieu du paganisme, n'était que leur messager. Cette parabole a beaucoup d'analogie avec la fable de La Fontaine intitulée fes Souhaits, et avec un apologue grec auquel Horace a fait, dans ses Safit^es., une légère allusion.

La première demande qu'ils firent fut que les habitants de Crète fussent exempts pendant leur vie de travail , de peines , de souffrances et d'inquiétudes , en un mot de tout mal. Mercure, de la part de Jupi= ter, leur répondit que leur demande était exorbitante, que cette exemption était un privilège du ciel qui ne pouvait s'accorder à la terre, et qu'ainsi ils procédassent à une seconde demande.

La seconde demande fut qu'il leur fût du moins permis entre eux de troquer leurs peines et leurs chagrins. Jupiter le leur accorda, et Mercure leur marqua un lieu où tous ceux qui voudraient troquer se rendraient, leur déclarant que cette espèce de foire commencerait tel jour qu'il leur marqua et durerait huit jours. Aussitôt chacun emballa ses peines et ses travaux , et se rendit au lieu marqué. Quand les pauvres virent que les riches s'étaient aussi rendus pour troquer, ils furent à eux , comptant trouver là un grand avantage ; mais ayant examiné leurs ballots, leurs gênes, leurs jalousies, leurs craintes, etc., ils n'en voulurent point, et se retirèrent. Les riches, qui avaient souvent loué les avantages de la médiocrité, voyant à la foire des gens d'une fortune médiocre , coururent à eux pour troquer ; mais ayant examiné leurs ballots, et ayant vu leur frugalité, leur économie, etc., ils ne voulurent point troquer, et ils se retirèrent. On ne voyait dans toute la foire qu'allants et venants, spectateurs et examinateurs, et point de troqueurs. Les huit jours finirent, et chacun se retira comme il était venu.

Les CiéLois, voyant que cette seconde demande leur avait si mal réussi, et qu'il ne leur en restai!, plus qu'une à faire, s'assemblèrent pour régler la troisième, et la faire phts modérée que la première, plus raisonnable et plus praticable que la seconde. Voici à quoi ils se déterminèrent.

La troisième demande fut que la portion de leur peines et dê leurs travaux n'excédât pas la portion de leurs plaisirs et de leurs avantages ; qu'ils ne fussent pas plus malheureux qu'heureux ; en un mot que pour eux la somme des biens et la somme des maux fussent égales. Mercufc vint leur dire que Jupiter agréait infiniment ïeitr troisième demande, et que nonseulement il leur accordait ce qu'ils demandaient, mais qu'il leur en accordait une fois davantage, c'est^ à-dire qu'il prétendait que cliez trux la somme des biens surpassât du double la somme des maux. Cette déclaration fut reçue avec de grandes acclamations et des cris redoublés de vive Jupiter! vive Mercure 1 Quand on eut fait silence, Mercure reprit, et leur dit : «Que ceux-là donc qui souhaitent quelque changement dans leur fortune fassent deux ballots; qu'ils mettent dans l'un les avantages dont ils jouissent, et dans l'autre les peines qu'ils endurent; qu'on les tienne prêts tel jour, en tel endroit; je m'y rendrai, et je les pèserai. Si la somme des biens n'est pas le double de la somme des maux, j'augmenterai les biens ou je diminuerai les maux, pour mettre les deux sommes dans la proportion que Jupiter vous accorde. Mais aussi . si l(>s maux ne V(.nt j^as à la moitié des

biens, il faudra quij j'augm(3nlc les maux ou que je diminue les biens, afin que la proportion s'y trouve :- — Cela est juste , cria tout le monde , cela est juste ! n Et cbacun se retira chez soi pour faire ses ballots.

Le jour venu, tout le monde se rendit chacun avec ses deux ballots. Il n'y eut pas jusqu'aux huit rois dp Crète qui ne s'y rendirent aussi. Mercure s'apercevant que chacun portait un gros et un petit ballot, et se doutant bien de ce que c'était, éleva la voix et leur dit : «Messieurs, il n'est pas raisonnable que je pèse vos ballots sans savoir ce qu'il y a dedans ; car si quelqu'un jouissait d'un avantage qu'il n'eût pas mis dans son ballot, il faudra bien que je l'y mette avant de peser. Si quelqu'un, au contraire, avait mis dans son ballot des maux de pure imagination , ou qu'il se fait à lui-même volontairement, il faudra bien que je les ôte; car je n'irai pas peser comme réel un ma! imaginaire, ou un mal que l'on aime. » Cette proposition passa sans contradiction et sans murmure. Elle ne laissa pas néanmoins de causer à quelques-uns une sorte d'inquiétude.

Le premier qui se présenta pour être pesé fut le l'oi de Gortyne. Mercure ouvrit le petit ballot , et il trouva qu'il n'avait point mis son indépendance de tout autre homme sur la terre, et il l'y mit. 11 n'avait point mis non plus une santé robuste dont il jouissait, et il l'y mit. 11 ajouta quelques autres avantages que le roi avait omis, el: il ferma le ballot. Ensuite il ouvrit le ballot des peines, et il trouva : 1" Inquiétude sur l'habileté des généraux d"ai'méo. «Mal imaginaire ou vo-

lolUaire, s'écria Mercure : choisis mieux , ou commande toi-même, » et ilFôta. 2'' Défiance de la fidélité des directeurs de finances. (( Encore imaginaire ou volontaire,» dit Mercure ; et il l'ôta, ajoutant: a Donne-toi la peine de les bien choisir et d'examiner leurs opérations : ce devoir est compris dans le paquet des peines du gouvernement, que tu as bien eu soin de mettre dans le ballot, n 3° Crainte de ce que dira le peuple sur le gouvernement. « Encore imaginaire ou volonlaire , répéta Mercure. Applique-toi à bien faire , le peuple le saura, et on ne dira que du bien de toi, ou si quelqu'un en dit du mal , tu ne t'en mettras pas en peine. )> Ayant ôté ce troisième , et quelques autres semblables, il ferma le ballot et pesa. Le ballot des peines n'allait pas au quart du ballot des plaisirs. Mercure ne voulut pas traiter ce roi à la rigueur ; il ajouta simplement au ballot des peines une fièvre quarte pour deux ans. La fièvre prit le roi à l'instant, avec quoi il se retira.

Pour les autres rois, ayant vu comment Mercure rudoyait celui-ci et examinait ses ballots, ils avaient fait charger les leurs et s'étaient retirés.

Le second qui se présenta fut un gentilhomme , grand de la première classe. Mercure ouvrit le petit ballot, et n'y trouva point le privilège de n'avoir que le roi au-dessus de lui ; l'honneur de descendre d'un héros , dont néanmoins il parlait très-souvent ; le plaisir d'avoir des enfants bien nés et qui se portaient tous au bien. Il ajouta ces trois avantages et quelques autres , il ferma le ballot. 11 ouvrit le ballot des pei-

nés, el trouva : 1° loquiétiide sur la lidéliLé de sa femme. ((Imaginaire,)) dit Mercure, et ill'ôta. 2° Perte d'un grand procès, (( Volontaire, dit Mercure : pourquoi, comptant sur ton crédit, le soutenais-tu, sachant que tu avais tort?)) S'' Le dépit d'être toujours malheureux au jeu. (( Volontaire : ou joue mieux, ou ne joue point.» h" Le chagrin d'être haï de tous ses vassaux. (( Ou imaginaire, ou volontaire: corrige tes vices, et ils t'aimeront. » Après ce retranchement , Mercure ferma et pesa. Le ballot des peines ne pesait que le sixième du ballot des plaisirs ; pour le rapprocher de la moitié. Mercure y ajouta la mort subite de son fds aîné. Le gentilhomme en reçut la nouvelle sur le lieu même, après quoi il se retira. Le reste de la noblesse avait déjà pris son parti et était décampé.

Le troisième qui se présenta fut un négociant. Mercure ouvrit le petit ballot, et n'y trouva point le plaisir d'avoir triplé sa fortune en moins de quatre ans ; le plaisir d'avoir allongé son nom et de lui avoir donné une terminaison noble ; le plaisir d'égaler les princes par la grandeur de ses appartements, la magnificence de son train , la somptuosité de ses ameublements et le luxe de sa table. Il y ajouta ces trois articles, ferma ce ballot et ouvrit l'autre. Il en ôta le mépris de sa femme, qui était de condition. (( Pourquoi, dit Mercure, l'épousais-tu ? » Les débauches de son fils. ((Pourquoi l'as-tu mal élevé?)) La fortune de son voisin. ((Que ne t'en réjouis-tu avec lui ? )) Les emprunts et les rebuffades de la noblesse. )) Pourquoi la fréquentes-tu? ((La vieillesse.» Oh ! dit Mercure, celui-

là va au pelil ballot , » et il l'y mit. Le tout pesé, le ballot des peines ne fut qu'un huitième du ballot des avantages. Mercure ajouta au premier la perte d'un de ses vaisseaux qui venait de Sidon, et un accès de goutte tous les six mois. Le négociant reçut la nouvelle de la perte de son vaisseau, et la goutte l'ayant pris à l'heure môme, il monta dans sa chaise de poste et se retira.

Après ce troisième expédié, il ne se présenta plus personne. Chacun avait repris ses ballots, et, content de ce qu'il avait, s'était retiré sans vouloir s'exposer à l'examen.

Depuis ce lemps-îà les Crétois n'importunèrent plus Jupiter et furent ti'anquilles. Soyons-le aussi. Car cet apologue nous regarde et nous reproche trois vices.

1" Notre orgueil. Nous oublions que nous sommes ^lOmmes, sujets à la peine et aux souffrances; que nous sommes sur la terre, lieu de travail et de douleurs ; que nous sommes pécheurs , redevables à la justice de Dieu. L'exemption de tout mal ne se trouve que dans le ciel; si nous la désirons, désirons le ciel, travaillons pour acquérir le ciel, et faisons servir à cela nos souffrances mômes.

2^* Notre injustice envers les autres. Nous nous imaginons toujours souffrir plus que les autres. Quel- ({ue chose que nous souffrions, combien y en a-t-il qui souffrent plus que nous î Ne portons envie à personne. Occupons-nous moins de nos peines, et songeons plutôt à soulager celles de nos frères.

3" iSuLi'o iiiL^-i'ali Lucie envers Dieu. Nous ne parlons ([lie de nos peines , et nous ne songeons point aux bienfaits dont Dieu noUs comble. Nous exagérons celles-là, et nous diminuons ceux-ci. Ingrats ! que nous méritons bien que Dieu nous châtie! Profitons du moins de ses châtiments, et humilions-nous sous la main qui nous frappe. Soyons contents de notre sort, et remercions Dieu de; tout^

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