AVIS AU LECTEUR
Les premières éditions des Histoires et Paraboles du P. Bonaventure Giraudeau ne comprenaient que celles qu'on vient de lire^ au nombre de trente-huit.
L'approbation de ce précieux livre, donnée à Paris le 18 septembre 1765, y précède la table, et est signée Millet.
Dans la plupart des réimpressions qui ont suivi, et sous le titre de Suite des Histoires et. Paraboles, on a donné au public un nombre plus ou moins grand d'autres histoires et paraboles^ sans qu'on en ait nommé les auteurs.
Chargé de revoir les œuvres de mon digne parent, devais-je les supprimer toutes de cette nouvelle publication ? Je n'ai pas cru devoir le faire ; d'abord pour ne pas mécontenter nos lecteurs qui pouvaient les connaître et les avaient goûtées , parce qu'en général elles sont écrites dans le genre d'esprit du Père Giraudeau, et respirent également une morale s.imple et convenable
au sujet traité. Eu second lieu, parce que j'ai retrouvé dans les papiers précieux de mon oncle des notes , des cadres , des analyses qui se rapportent à plusieurs de ces nouvelles histoires ; il peut donc , dans cette Suite ^ s'en rencontrer dont il soit Fauteur (au moins en partie), soit qu'il eût réservé ces documents pour d'autres ouvrages , soit qu'il les ait communiqués à quelques-uns de ses élèves, qui plus tard les auraient publiés.
J'ai eu soin de marquer d'une astérisque (*) , après le titre, celles de ces Paraboles qui m'ont semblé plus particulièrement être sorties de la plume savante et gracieuse du bon prêtre , ou dont il aurait fourni le cadre.
E.-A. Gif, AUDE AU.
Il y avait dans une certaine ville un fameux avare qui donnait tous les jours au public les scènes les plus
révoltantes. 11 avait été marié, et sa femme, qui détestait l'avarice, avait eu soin de bien monter la garde-robe de son cher époux. Elle mourut sans lui avoir donné d'enfants. Dès qu'elle eut les yeux fer-
mes, ce misérable se livra sans contrainte à sa passion. Il voulut d'abord se défaire de tous ses habits ei de tous ses meubles ; mais, comme on ne lui offrit pas assez au gré de sa cupidité, il prit le parti de serrer tout bien soigneusement, en attendant l'occasion d'une vente plus avantageuse, et il se promit bien de ne s'en point servir, de peur d'en diminuer la valeur. En effet, on le voyait parcourir la ville avec une souquenille sale et déchirée, des bas troués, des souliers percés , un vieux feutre jadis noir, une perruque qu'un cheval lui arracha un jour de dessus la tête, la prenant pour du foin, tandis qu'il avait chez lui et souhers, et chapeaux, et perruques, et habits à choisir.- La rigueur de la saison ne changeait rien à son costume ; aussi essuyait-il souvent des rhumes affreux. Mais ne croyez pas qu'il y apportât quelque remède ; il aimait mieux tousser jour et nuit à se déchirer la poitrine que d'acheter la moindre chose pour se soulager. On le voyait quelquefois tout gelé ; il se réchauffait au soleil , ou bien en montant et descendant l'escalier du galetas où il s'était confiné, et il épargnait ainsi son bois. Pour épargner pareillement son linge, il n'en portait jamais, quoique ses armoires en fussent pleines. 11 était maigre , sec , hâve à faire peur, parce qu'il se laissait mourir de faim. 11 couchait toutes les nuits sur la paille, pour ménager un très-bon lit et de très-beaux draps qu'il avait. Il ne s'asseyait jamais sur ses chaises, de peur de les user. La vie misérable qu'il menait lui avait causé des plaies et des ulcères dont il était fort incommodé ;
mais il n'avait garde d'y remédier : il lui en aurait coûté de l'argent.
Voilà sans doute une conduite bien absurde et bie n ridicule. Cependant tel qui la condamne va être convaincu de l'imiter. Vous dites que cet homme est bien fou de préférer ses habits et ses meubles à son corps. Et vous, l'êtes-vous moins de préférer votre corps à votre âme ? ou plutôt ne l'êtes-vous pas infiniment davantage, puisque l'âme est infiniment plus par rapport au corps que le corps par rapport à tout ce qui sert à le vêtir et à l'entretenir ?
Vous vous récriez contre ma supposition , et vous prétendez aimer beaucoup plus votre âme que votre corps. Je vais vous prouver le contraire.
1° Lorsque votre corps est attaqué de quelque maladie, ou qu'il a reçu quelque blessure , ou qu'il éprouve seulement quelque incommodité, vous avez recours aussitôt au médecin , au chirurgien ; vous faites des remèdes ; vous vous assujettissez à un régime ; vous vous privez des choses qui vous flattent le plus ; vous vous soumettez à celles dont vous avez le plus horreur. En usez-vous ainsi à l'égard de votre âme? Recoufez-vous au médecin , au chirurgien spirituel, dès que votre âme est blessée par le péché, dès qu'une passion déréglée l'a fait tomber dans une maladie grave ? Hélas ! ne laissez-vous pas vieillir et s'envenimer ses plaies sans y mettre aucun appareil! Ne languit-elle pas pendant des années entières dans les maladies les plus dangereuses, sans que vous son-
giez à y apporter remède ? Ne négligez-vous pas toutes les précautions qui seraient nécessaires pour la conserver en santé ou pour la garantir de rechutes après la guérison ? Donc vous aimez plus votre corps que votre âme.
2° Vous avez soin de bien nourrir votre corps ; vous ne voulez pas qu'il souffre de la faim ni de la soif ; souvent même vous vous affranchissez des lois de l'abstinence et du jeûne, de peur qu'il ne perde quelque chose de son embonpoint, et vous ne vous inquiétez point de l'état où votre âme est réduite par le défaut de nourriture spirituelle. Privée de la parole de Dieu et du pain eucharistique, qui la soutiendraient et lui donneraient des forces, elle tombe en défaillance et vous n'en avez aucune pitié. Donc vous aimez plus votre corps que votre âme.
3'' Vous êtes très-attentifs à fournir à votre corps des vêtements commodes et élégants ; vous, en particulier, jeunes personnes du sexe, quelle étude ne faites-vous pas de tout ce qui peut contribuer à parer ce corps dont vous êtes idolâtres ! Quelles dépenses, quels soins pour relever ses grâces et cacher ses défauts, pour le décorer de tout l'attirail de la vanité, de tous les colifichets à la mode ! Combien la tête seule ne coûte-t-elle pas d'embarras, de peines, de tourments, pour varier sans cesse et la matière et la forme des ornements dont on la surcharge ! Êtes-vous aussi soigneuses de parer votre âme^ de conserver sans tache cette robe d'innocence dont elle a été revêtue sur les fonts sacrés , et d'y ajouter les orne-
ments de l'humilité, de la modestie, de la charité, de la piété, en un mot de toutes les vertus chrétiennes? Non sans doute. Donc vous aimez plus votre corps que votre âme.
k° Si pour goi^iter un plaisir criminel il devait vous en coûter la vie corporelle ou seulement l'amputation d'un de vos membres, vous ne voudriez pas faire un tel sacrifice, et vous sacrifiez la vie de votre âme! Donc vous aimez plus votre corps que votre âme.
Dans une compagnie où se trouvait un Père Capucin, survint un officier, homme brave, sachant bien son métier, mais qui passait pour avoir peu de religion. Le Capucin se leva aussitôt pour se retirer. L'officier l'arrêta. « Pourquoi fuyez-vous, mon Père? lui dit-il ; est-ce que je vous fais peur? Restez, je vous prie, et ne craignez rien. Je sais que mes pareils s'amusent quelquefois aux dépens des vôtres ; mais je n'approuve point ce procédé. Je trouve qu'il y a de la lâcheté à insulter des gens qui ne peuvent pas nous répondre sur le même ton, comme il y en aurait à tirer l'épée contre un homme sans armes. Ainsi, mon Père, n'appréhendez de ma part aucun mauvais propos. Bien loin de vouloir vous chagriner, je vous plains très-sincèrement, car je ne connais point d'état plus dur que le vôtre. » Là-dessus il se mit à faire le détail de tout ce qu'il trouvait d'incommode et de pénible dans le régime des Capucins : la nudité des pieds, la grossièreté et la rudesse de l'habillement, la mauvaise nourriture, qu'il faut encore mendier de porte en porte, etc., etc.
Quand il eut tout dit : « Monsieur , répondit le Père, je suis très-flatté de l'intérêt que vous voulez bien prendre à ma situation, et je vous en remercie très-affectueusement. Mais permettez-moi de vous dire que je ne suis pas si à plaindre que vous le pensez ; j'ose même ajouter que vous êtes vous-même beaucoup plus à plaindre que moi. Cette proposition vous surprend; peut-être même vous paraît -elle absurde ; il est cependant très-facile de la prouver.
« Et d'abord ne trouvez-vous pas votre état bien rude, lorsqu'au premier signal de la guerre il faut vous arracher du sein d'une famille chérie, sans savoir si vous la reverrez jamais ? Ensuite, pendant le cours de la guerre, vous paraît-il bien doux et bien agréable de camper quelquefois au milieu des neiges sous une simple toile , de faire des marches et des contre-marches continuelles , souvent par des chemins affreux, d'essuyer tantôt un froid excessif, tantôt une chaleur accablante, de passer les nuits entières à la belle étoile, quelque temps qu'il fasse ? Mais ce ne sont là que des bagatelles. Lorsque pendant un siège vous êtes commandé pour la tranchée ou pour l'assaut, lorsque dans un jour de bataille vous êtes chargé d'attaquer l'ennemi ou de garder un poste exposé à tout le feu de son artillerie, sans qu'il vous soit permis de faire aucun mouvement ; en un mot, lorsque les balles, les boulets, les bombes, les grenades sifflent à vos oreilles, éclatent à vos côtés, renversent tout ce qui vous entoure et vous menacent à chaque instant du même sort , sans parler
des baïonnettes, des sabres, des épéesque vous voyez briller devant vous el qu'il faut affronter; n'êtesvous pas plus à plaindre que le plus misérable Capucin? Ce Capucin, quelque rude que soit son régime, du moins ne risque point sa vie ; il ne risque pas même d'être blessé ou estropié. Et combien d'officiers reviennent dans leurs foyers, couverts de blessures, quelquefois même privés d'une partie de leurs membres !
— Et comptez-vous pour rien, reprit vivement l'officier, la gloire que l'on acquiert en s'exposant à tant de dangers pour son prince et pour sa patrie ? C'est le désir et l'espérance de cette gloire qui nous soutiennent et qui nous font braver mille morts.
— Je m'attendais à cette réponse, répliqua le Capucin ; mais je la tourne contre vous ; car , en menant une vie bien plus dure que la nôtre, vous ne vous proposez pour récompense de vos travaux, de vos dangers, de vos blessures, qu'une gloire temporelle ; au lieu que, si le Capucin se fait violence et se mortifie, c'est pour s'en assurer une éternelle. Donc, sous ce second rapport, vous êtes encore plus à plaindre que lui. »
Toute la compagnie convint que le raisonnement du Père était juste, et l'officier n'y répondant pas d'une manière satisfaisante, on changea de discours:
Combien de gens sur la terre à qui il en coûte plus, je ne dis pas pour faire une fortune brillante , mais pour gagner du pain, qu'il ne leur en coûterait pour gagner le ciel ! Combien seraient de grands saints
s'ils faisaient pour plaire à Dieu et pour leur salut ce qu'ils font pour plaire au monde et pour leur bienêtre temporel !
Que cet homme se condamne , pour expier ses péchés, au régime austère, à l'abstinence rigoureuse, aux privations de toute espèce, dont il a porté le joug pendant dix ans pour rétablir sa santé, et je le mettrai au rang des plus saints anachorètes.
Que cette jeune femme donne tous les jours à la prière, à la méditation des vérités saintes, à la lecture des hvres de piété, autant de temps qu'elle en a donné jusqu'ici au soin de sa parure ; qu'elle s'impose des mortifications qui équivalent seulement à l'ennui, à la gêne, à la contrainte, au martyre d'une toilette complète, et je la regarderai comme une personne d'une haute vertu.
-Ces iOrart^^s.
Ariste avait un fils unique qu'il aimait tendrement, el que les plus heureuses qualités rendaient digne de
toute son affection. Cependant ce jeune homme lui causait depuis quelques jours une vive inquiétude par la liaison qu'il avait imprudemment formée avec des jeunes gens dont la sagesse était plus que suspecte. Ce bon père l'avertit plusieurs fois du péril auquel il
s'exposait ; il lui représenta combien il était facile , à son âge et avec son peu d'expérience, de se laisser séduire, et il l'exhorta fortement à rompre un commerce qui pouvait avoir des suites funestes. Eugène (c'était le nom du jeune homme) s'efforça de dissiper les craintes de son père ; il lui assura que les leçons de vertu qu'il avait reçues de lui étaient trop bien gravées dans son cœur pour que les discours ou même les exemples de ses nouveaux amis pussent les lui faire oublier. « J'ose même espérer, ajouta- t-il, que, bien loin d'être perverti par eux, je les convertirai moi - même ; je l'essaierai du moins. » Ariste voyait avec peine la téméraire confiance de son fils. Cependant, ne voulant pas user de l'autorité paternelle pour lui interdire cette dangereuse société , il imagina un moyen ingénieux de lui faire sentir combien son espérance était mal fondée.
Il remplit une boîte de très-belles oranges, parmi lesquelles il en mit à dessein une qui était un peu gâtée ; ensuite ayant fait venir Eugène : « Mon fils, lui dit-il, je vais vous faire un présent dont j'espère que vous me saurez gré. Je connais votre goût pour les oranges ; en voilà de fort belles que je vous donne, pour en faire un tel usage que vous voudrez. » Le jeune homme , bien reconnaissant d'un si agréable cadeau, s'empresse d'ouvrir la boîte. 11 admire la beauté des oranges , il les contemple avec une vive satisfaction. Mais, en les examinant de près, il en aperçoit une qui n'est pas aussi saine que les autres. <( Mon père , dit-il aussitôt , voilà une orange qui
commence à se gâter; il ne faut pas la laisser avec les autres. — Pourquoi, mon fils? répondit Ariste. Elle n'a qu'une petite tache qui disparaîtra bientôt. — Ah! mon père, reprit Eugène, cette tache ne fera qu'augmenter ; c'est un commencement de corruption, qui se communiquerait à toutes les autres oranges, si je n'y mettais ordre. — 11 ne faut rien déranger, dit Ariste ; mais soyez sans inquiétude ; je vous réponds de vos oranges. Ne voyez-vous pas qu'une seule étant malade, toutes les autres qui sont saines la guériront infailliblement? — Ah ! mon père, répliqua Eugène tout triste, je n'espère point cette guérison, et je tiens toutes mes oranges perdues si vous ne me permettez de séquestrer celle-là. — Eh bien , mon fils, reprit le père, je veux vous convaincre que ma conjecture est plus juste que la vôtre. Laissez vos oranges renfermées dans leur boîte et confiez-lesmoi pendant huit jours ; au bout de ce temps nous les visiterons ensemble , et vous verrez avec joie qu'elles seront toutes dans le meilleur état du monde, n Eugène se soumit avec respect à la volonté de son père ; mais il se retira très-persuadé qu'il ne devait plus compter sur ses oranges.
Les huit jours lui parurent bien longs , et à peine étaient-ils expirés qu'il vola au cabinet de son père, pour assister à l'ouverture de la boîte qui renfermait son trésor. Ariste l'ouvre aussitôt; mais quel triste spectacle! Ces oranges, qui flattaient si agréablement la vue et l'odorat, ne sont plus qu'un amas de pourriture. « Je vous l'avais bien dit, mon père, s'écrie
Eugène en laissant échapper quelques larmes de dépit. Si vous aviez voulu m'en croire , mes pauvres oranges ne seraient pas dans l'état où je les vois.
— J'avoue, mon fils, répondit Ariste, que j'ai été trompé dans mon attente. Vous aviez raison de me représenter que la mauvaise orange infecterait toutes les bonnes, et que toutes les bonnes n'amélioreraien pas la mauvaise. Mais raisonnons un peu d'après cette expérience.
<( Si une seule orange gâtée a gâté toutes les autres qui étaient parfaitement saines , comment pouvezvous espérer que plusieurs jeunes gens débauchés ne corrompront pas un jeune homme vertueux? Et si plusieurs oranges saines n'ont pu corriger le vice naissant d'une seule, comment vous flattez-vous qu'un seul jeune homme sage réformera une société de libertins ? »
Eugène sentit la justesse de ce raisonnement. Il comprit que c'était à cette conclusion que son père avait voulu l'amener. Il le remercia d'une si utile leçon, qui le dédommageait avantageusement de la perte de ses oranges, et il lui promit d'en profiter en rompant sans retour avec ses nouveaux amis.
Un Indien était sorti de sa cabane pour chasser. Un énorme serpent s'y glissa pendant son absence et alla droit à un berceau oii dormait un enfant nou veau né. Il l'aurait infailliblement dévoré si un gros chien, qui rôdait dans la cour, n'eût entendu du bruit. C'était le berceau de l'enfant que le serpent avait fait tomber. Le fidèle surveillant accourt ; il aperçoit le monstre, il s'élance sur lui, et, après un combat opiniâtre, ill'étrangle. II avait encore la gueule toute dégouttante de sang, lorsqu'il entendit son maître qui revenait de la chasse. II court au-devant de lui avec empressement, et, par des démonstrations de joie plus vives qu'à l'ordinaire, il semble lui dire qu'il vient de lui rendre un important service. Cet homme, inquiet de lui voir la gueule ainsi ensanglantée , trouve, en rentrant dans sa cabane, le berceau de son fils renversé. Rapprochant rapidement ces deux objets dans son esprit , il en conclut sur-le-chamj) que son chien a dévoré son enfant, et, dans la fureur subite qui le transporte, ii décharge sur lui son fusil et le tue. Après cette expédition, il s'avance vers Jp
berceau de son fils, et quelle surprise pour lui lorsque, l'ayant retourné, il aperçoit dessous son cher fils qui dort Iranquillement ! Il reconnaît alors son injustice. Mais il se la reprocha bien plus vivement encore lorsqu'à quelques pas du berceau il découvrit le cadavre sanglant du serpent que son chien avait étranglé. A ce spectacle il comprit que son malheureux
chien , bien loin d'avoir ôté la vie à son fils, la lui avait conservée, et il ne put s'empêcher de donner quelques larmes à sa mort.
Cet^exemple nous apprend : 1° à ne pas nous presser de juger sur les apparences ; tous les jours on y est trompé. 11 faut prendre le temps d'examiner les choses, et la plupart du temps l'examen fait connaître qu'on aurait porté un jugement faux. Combien de jugements de cette espèce, fruits d'une indiscrète
précipitation, ont eu les suites les plus tragiques ! Cet exemple nous apprend : 2° à réprimer les premiers mouvements de la colère. Il n'est point de violence dont elle ne rende capable. Quels repentirs amers, mais trop tardifs, ne se prépare-t-on pas en s'abandonnant aux transports de cette aveugle passion !
têtes. L'un deux jeta un cri de joie en apercevant la voiture aérienne. Il y avait longtemps qu'il entendait
parler de ces machines ingéi)ieuses, et il avait le plus grand désir d'en voir une. Il était enchanté d'un spectacle si nouveau pour lui, et il invitait son ami à partager son admiration.
Mais celui-ci , qui avait la vue courte , promenait inutilement ses regards en l'air de tous côtés; il n'apercevait rien, (c Vous vous trompez, dit-il à son ami ; il n'y a point d'aérostat sur notre horizon. — Je ne me trompe point, répond celui-ci ; je vois clairement et le ballon et le vaisseau suspendu au-dessous ; je distingue même les deux personnes qui gouvernent la machine. - Je n'en crois pas un mot. — Vous m'étonnez, mon ami. Par quelle raison refusez-vous de me croire ? — Par la grande raison que je ne vois ni ce ballon ni ce vaisseau dont vous parlez. — Cette raison n'est pas valable ; permettez-moi de vous le dire. — Très-valable assurément; car enfin j'ai des yeux. Pourquoi la nature me les a-t-elle donnés ? Pour voir tout ce qui est visible. Un aérostat est sans doute un objet très-visible : je le verrais donc s'il y en avait un en l'air, comme vous le prétendez. Cependant, j'ai beau regarder de tous côtés , je n'en aperçois point : donc il n'y en a point en effet. — Votre raisonnement n'est pas juste, mon cher. La nature vous a donné des yeux pour voir tous les objets visibles, dites-vous. Oui, pourvu que ces objets soient à la portée de vo- Jre vue. Mais, comme votre vue est très-courte, il y a beaucoup d'objets hors de sa portée, qui , conséquemment, ne sont pas visibles pour vous, quoiqu'ils le soient pour ceux qui ont la vue plus longue. Ainsi
vous ne voyez pas cet aérostat , parce que par son élévation il est au-dessus de la portée de vos yeux ; mais vous devez en croire ceux qui , ayant des yeux plus perçants , vous assurent qu'ils le voient. » Pendant que les deux amis disputaient ainsi, quelques personnes, qui passèrent auprès d'eux , ayant appris le sujet de leur différend, témoignèrent aussi qu'elles voyaient très-distinctement la machine aérostatique. Mais toutes ces affirmations ne furent pas capables de convaincre notre homme : il s'en tint toujours à son raisonnement. « Vous vous trompez tous , dit-il , ou vous voulez me tromper. S'il y avait un aérostat en l'air, je le verrais, puisque j'ai des yeux. Je ne le vois point, donc il n'y en a point. »
Lecteur, vous avez pitié d'un pareil raisonnement. C'est cependant celui des prétendus philosophes au sujet des mystères de notre sainte religion. Oui , c'est ainsi que raisonnent ces esprits forts, ces génies supérieurs, ces sages par excellence ; car demandez-leur pourquoi ils refusent de croire nos mystères ; ils vous répondront comme notre homme à la vue courte : (( Parce que nous ne les comprenons pas. La raison et l'intelligence dont nous sommes doués, ajouteront-ils, nous ont été données pour nous éclairer et nous guider. C'est à cette lumière que nous devons tout ex:aminer. Par conséquent tout ce que cette lumière ne nous découvre pas, nous avons droit de le rejeter comme une illusion et une chimère. Or, la lumière de notre raison ne nous découvre point les mystères du Christianisme ; donc ces prétendus mystères sont
autant de chimères et d'illusions. » Que répondre à des raisonneurs de cette force? Ce que l'homme sage de la parabole répond à son ami. « Votre raison ne vous découvre pas les mystères du Christianisme parce qu'ils sont au-dessus de la portée de votre raison ; mais ils n'en sont pas moins réels, et vous devez en croire Dieu, qui est lui-même le sujet de ces mystères, et qui vous les révèle. )> 11 en est de notre raison, qui est notre vue spirituelle, comme de notre vue corporelle. La vue corporelle est plus ou moins étendue dans les différents individus ; la vue spirituelle ou la raison l'est pareillement. Un hQmme fait comprend ce qu'un enfant ne comprend pas. Un géomètre voit clairement des vérités qui paraissent des paradoxes ou même des absurdités au plus savant homnle qui n'est pas versé dans les mathématiques. Un génie transcendant a des lumières supérieures à celles des esprits d'une moindre trempe. Mais , dans tous les hommes, sans exception , cette raison est nécessairement finie et renfermée dans certaines bornes. Si donc il se trouve des objets qui soient placés au delà de ces bornes , il est évident qu'elle ne peut pas y atteindre,, de même que nos yeux ne peuvent pas apercevoir les objets qui se trouvent hors de leur sphère de vision. Or, il est en effet des objets placés bien au delà des bornes de la raison humaine, et ce sont les mystères de la religion, ces mystères qu'on peut appeler les secrets de la Divinité, et qui participent essentiellement à son infinité. Mais quoique ces mystères surpassent infiniment notre faible
intelligence, nous n'en devons pas moins les croire fermement sur la parole de celui qui nous les atteste, qui est Dieu lui-même ; de même que l'homme qui ne voit pas l'aérostat, à cause de la faiblesse de sa vue, doit néanmoins croire sa présence sur le témoignage de ceux qui ont de meilleurs yeux que lui et qui le voient.
Deux amis voyageaient ensemble à pied sur la levée qui borde la Loire. L'un avait soin de tenir constamment le milieu du chemin ; l'autre, au contraire, affectait de marcher sur le bord de la rivière. Le premier, effrayé de l'imprudence de son compagnon, lui représenta le danger auquel il s'exposait. « Vous avez tort de vous alarmer, répond celui-ci. Tant que je me tiendrai exactement sur le bord, comme j'ai fait jusqu'ici , je n'ai rien à craindre. — J'en conviens , répliqua l'autre ; mais êtes-vous sûr de continuer ainsi jusqu'au bout? Un faux pas, un coup de vent, un éboulement subit de la terre, un étourdissement, une distraction, il n'en faut pas davantage pour que vous tombiez dans l'eau, au risque d'y périr. En marchant au milieu du chemin, je ne suis point exposé à ce malheur. Quelque accident qu'il arrive , je ne tomberai que par terre, et j'en serai quitte pour me relever et doubler le pas, afin de réparer le temps perdu. »
Cette remontrance ne fit aucune impression sur le téméraire voyageur. Il plaisanta des frayeurs de son ami, et continua de marcher sur l'extrémité de la le-
vée, bien assuré, disait-il, qu'il ne s'écarterait pas da la ligne qu'il suivait.
Tandis qu'il parlait ainsi , quelques coups de fusil se firent entendre derrière lui du côté de la rivière. Il se retourne avec vivacité : ce mouvement lui fait perdre l'équilibre, et il tombe dans l'eau. Il y péril malheureusement, personne ne s'étant trouvé pour le secourir. Son ami, bien affligé d'une mort si triste, continua sa route aussi prudemment qu'il l'avait commencée et arriva heureusement au terme de son voyage.
Ce voyageur qui marche avec tant de sérénité sur le bord de la rivière nous représente ces chrétiens qui, de propos délibéré , vivent dans l'habitude du péché véniel. Ils sont, pour ainsi dire, continuellement sur le bord du péché mortel. Quand on leurreprésente qu'ils s'exposent témérairement au danger d'y tomber, ils répondent qu'en se tenant toujours dans les bornes, du péché véniel ils n'ont point la crainte de pécher mortellement. Cela est certain , mais peuvent-ils s'assurer, sans une aveugle présomption, qu'ils ne passeront point ces bornes? Hélas! il ne faut qu'un regard, qu'une parole, qu'un désir, qu'une pensée , pour les en faire sortir. En certaines matières, ce qui distingue le péché véniel du péché mortel est si peu de chose que l'homme qui se permet habituellement le véniel ne peut guère manquer de devenir coupable du mortel ; et si la mort le surprend dans cet état, il est perdu sans ressource, comme notre infortuné voyageur périt dans les eaux où son im-
prudence l'avait fait tomber. N 'est-on pas bien plus sûr de se garantir du péché mortel, lorsqu'on évite même le véniel? C'est la leçon que nous fait le prudent voyageur, qui, de peur de tomber dans la rivière , n'approche pas même de ses bords.
Le chrétien le plus en garde contre toute espèce de péché peut néanmoins commettre des fautes ; mais ce seront des fautes.de fragilité, qui n'auront point de suites fâcheuses, qu'il réparera aussitôt et qui ne serviront qu'à ranimer sa ferveur, de même que le voyageur qui se tient au milieu du chemin peut y faire quelques faux pas et tomber; mais ses chutes ne l'exposeront pas à périr dans le fleuve, dont il est bien éloigné, et, après s'être relevé, il en marchera avec plus de précaution et plus d'ardeur.
Un prince rencontra un jour sur son passage un paysan ivre, qui dormait profondément au coin d'une rue. Il le fit enlever et transporter tout endormi dans un des plus beaux appartements de son palais. On le dépouilla de ses pauvres habits ; on substitua à son linge grossier le linge le plus fin, et on le coucha dans un lit magnifique. Il est aisé d'imaginer quelle fut sa surprise à son réveil. Il doute s'il s'est éveillé ou s'il rêve ; il se frotte les yeux, il se tâte, il s'interroge, et il a bien de la peine à se persuader qu'il est lui. Mais combien son étonnement. redoubla lorsque les principaux seigneurs de la cour et le prince luiûiême, feignant d'être ses officiers, vinrent lui demander ses ordres et se mirent en devoir de le lever
de l'habiller ! Il ne savait d'abord que leur répondre et s'il devait les laisser faire ; mais enfin, voyant qu'ils le traitaient très-sérieusement avec le même respect que s'il eût été leur prince, il s'imagina qu'il pouvait bien se faire qu'il le fût en effet, et, sans trop approfondir la chose, il prit le parti de jouer de son mieux le rôle de prince. 11 reçut donc tous les bon-
neurs qu'on lui rendit, comme s'ils lui eussent été dus. On l'habilla superbement; on lui procura les plaisirs les plus propres à flatter ses goûts ; on témoigna en toute occasion la soumission la plus parfaite à ses volontés; en un mot, on le fit jouir de tous les avantages et de tous les agréments de la souveraineté.
Il trouvait cette vie fort douce, et s'y serait aisément accoutumé ; mais la scène changea bientôt. Lorsque après avoir fait un souper copieux, où son échanson ne lui avait pas épargné le vin, il était dans le premier somme, le prince ordonna qu'on lui rendît ses habits de paysan, et qu'on le reportât dans l'endroit où on l'avait trouvé. Il était jour lorsqu'il se réveilla. Il ouvre les yeux, il regarde autour de lui, il se considère lui-même. Quel changement! il n'y comprend rien. Il se rappelle tout ce qui s'est passé ; il compare l'état où il s'est vu avec celui où il se trouve. Ses idées se confondent. Il lui semble qu'il a été réellement prince, et il voit bien cependant qu'il n'est qu'un simple paysan. Enfin, après avoir bien réfléchi sur tout cela, il conclut qu'il n'a pas quitté la place où il s'était endormi , et que sa principauté n'a été qu'un beau rêve.
Le règne le plus long et le plus brillant ne paraîtra-t-il pas de même un beau rêve aux plus puissants monarques de l'univers, lorsque après le sommeil de la mort ils se réveilleront pour comparaître devant le souverain Juge?
Et nous tous qui recherchons ici-bas avec tant d'ar-
deur la gloire, les richesses, les plaisirs , quand nous réussirions à nous procurer tous ces avantages, quand toute notre vie s'écoulerait dans les honneurs et dans les délices, que nous en restera-t-il à notre réveil dans l'autre monde ? Hélas ! rien qu'un vain souvenir, semblable à celui d'un songe agréable dont on a été occupé en dormant. Quelle folie donc d'attacher son cœur à des biens si peu durables !
Un jeune paysan, né avec de l'esprit et de l'ambition, quitta son village et alla chercher fortune dans la capitale du royaume. Il trouva des occasions favorables, il sut en profiter, et, à force d'industrie et d] application, il s'éleva peu à peu à des emplois qui lui procurèrent de grandes richesses. Il jouissait tranquillement de l'opulence qui était le fruit de ses travaux, lorsque la mort interrompit le cours de ses prospérités. Avant de mourir il fit son testament, et, comme il n'était point marié, il institua héritier de tous ses biens un cousin, paysan comme lui, qui était son plus proche parent, et qui vivait très-pauvrement dans le village où il était né lui-même. Il nomma pour son exécuteur testamentaire un homme dont il connaissait la parfaite probité. Celui-ci se transporte au village qu'habitait l'héritier désigné et s'informe de sa demeure. On lui répond qu'il est dans les prisons de la ville voisine, parce qu'il n'a pas pu payer la taille. II s'y rend sans différer ; il le trouve dans l'état le plus misérable. Sans lui expliquer le motif de sa visite, il lui annonce simplement qu'il vient lui rendre la li-
berté. En effet, il acquitte sur-le-champ sa dette , et le fait sortir de prison. Ce bon paysan ne savait comment lui exprimer sa reconnaissance. « Je veux faire quelque chose de plus pour vous, ajouta celui-ci ; mais pour cela il faut que vous veniez avec moi. » Làdessus il le fait monter en voiture, et le conduit à Paris. En arrivant, il commence par le faire habiller magnifiquement, puis il le conduit dans un superbe hôtel, il en parcourt avec lui les divers appartements ; il lui fait admirer la richesse et l'élégance des meubles et des ornements de toute espèce ; il lui ouvre des coffres remplis d'or et d'argent, il lui montre un portefeuille plein de contrats et de lettres de change; enfin il lui
met entre les mains la clef de la maison, et lui dit : (( Tout ceci est à vous. )> Que l'on se peigne, s'il est possil)lo, rétonnemciil
de cet homme, et l'impression que fait sur lui le contraste de l'état où il se trouve et de celui d'où il sort. Un palais au lieu d'une prison , d'immenses richesses au lieu de la plus affreuse indigence : quel changement prodigieux ! et à quelle joie , à quel ravissement , à quels transports cet homme ne dut-il pas se liver !
Faible image de ce que nous éprouverons lorsque, en sortant de ce monde, nous entrerons dans le ciel, si nous avons le bonheur d'y être admis. Qu'est-ce, en effet, que tout ce qu'il y a déplus beau, de plus brillant, de plus éblouissant sur la terre, comparé à ce séjour embelli par la présence de l'Etre suprême , qui s'y montre dans tout l'éclat de sa majesté, et qui déploie toute sa magnificence pour récompenser ses fidèles serviteurs d'une manière digne de lui ? Oui, il y a infiniment moins de différence entre la plus horrible prison et un palais rempli de tout ce que la nature et l'art peuvent produire de plus admirable et de plus parfait, qu'entre ce même palais et la délicieuse demeure que Dieu a préparée pour ses élus. Comment serons-nous donc affectés, lorsque, introduits dans ce divin séjour, nous nous verrons environnés de tant de beautés, de richesses, de merveilles ineffables, et que le Seigneur nous dira avec bonté : (( Tout ceci est à vous ; jouissez-en avec moi pendant toute l'éternité ? »
Une ville était remplie de voleurs, et Ton n'entendait parler tous les jours que de maisons pillées et de personnes assassinées. Chacun tremblait pour soi, et croyait ne pouvoir prendre assez de précautions pour se mettre en sûreté. Il se trouva néanmoins un habitant qui, sans être alarmé de ces effrayantes nouvelles, osa laisser la porte de sa maison ouverte pendant la nuit. Un de ses voisins, qui s'en aperçut, s'empressa de l'avertir de ce qu'il croyait un pur oubli ; mais celui-ci le détrompa, et lui dit qu'il savait très-bien que sa porte n'était pas fennée. (( Mais à quoi pensezvous donc ? reprit le voisin officieux. Ne savez- vous pas que la ville est infestée de brigands qui toutes les nuits volent et assassinent? — Je le sais. — Comment donc osez-vous vous livrer, pour ainsi dire, à la merqi de ces scélérats ? — J'espère qu'ils ne viendront pas chez moi. — Vous l'espérez ! Et sur quoi fondez-vous cette espérance? — Est-il vraisemblable que, dans une ville où il y a dix mille maisons, ils s'adressent à la mienne de préférence ? — Chacun des habitants qui ont été égorgés et volés avait droit de faire le même
raisonnement ; cependant les brigands se sont adressés précisément à leurs maisons préférablement à toutes les autres. Tels et tels, qui demeuraient dans votre voisinage, ont péri par les mains de ces misérables ; ne peut-il pas vous en arriver autant ? — Assurément ; mais je compte néanmoins qu'ils ne viendront pas chez moi. »
Une pareille réponse impatiente et met presque en fureur contre celui qui a l'imbécillité de la faire. Cependant tous ceux qui vivent tranquillement dans l'état de péché mortel ne peuvent pas en faire d'autre pour justifier leur conduite.
J'interroge un de ces pécheurs et je lui dis : « Vous savez que quiconque meurt coupable d'un péché mortel est réprouvé ? — Je le sais. — Si la mort vous surprenait dans l'état où vous êtes, vous seriez donc perdu pour jamais. - J'en conviens. — Gomment donc osez-vous rester un seul jour dans cet état?— J'espère que la mort ne m'y surprendra pas, et que j'aurai le temps d'en sortir. —Mais sur quoi pouvez-vous fonder cette espérance? — Je suis jeune. — Tous les jours il meurt des personnes de votre âge. — Sans doute, mais je me porte bien. — Mille gens meurent qui se portaient bien peu d'heures auparavant. — Cela est vrai ; mais il y aurait bien du malheur si la mort allait me choisir exprès parmi tous mes concitoyens pour me prendre ainsi au dépourvu. — Ce malheur arrive tous les jours à des personnes qui avaient autant de droits que vous de ne pas s'y attendre. Plusieurs de vos amis, de vos parents, de vos voisins l'ont éprouvé. —
Vous avez raison ; mais je compte cependant que la mort ne me surprendra pas dans l'état où je suis, et que j'aurai le temps d'en sortir. »
N'est-ce pas précisément la réponse de l'homme de notre parabole? N'est-ce pas la même absurdité de part et d'autre? -
Un voyageur se trouva un jour dans un grand embarras. Deux chemins se présentèrent à lui , sans que rien lui indiquât lequel il devait prendre. L'un de ces chemins paraissait facile et gracieux. C'était un tapis de verdure bordé d'arbres qui formaient un agréable ombrage : des prairies émaillées de fleurs, des champs couverts de moissons , des coteaux couronnés de vignes offraient une perspective charmante. L'autre chemin, au contraire, n'avait rien que de rebutant : sombre, tortueux , embarrassé de ronces et d'épines, rempli de fange , et rompu en beaucoup d'endroits , sa vue seule détournait de s'y engager.
Notre voyageur, après avoir délibéré quelque temps, se décida pour celui qui lui promettait une route plus agréable. Il était près d'y entrer, lorsqu'un inconnu s'avança vers lui avec précipitation en lui criant : (( Gardez-vous bien de prendre ce chemin ; vous vous égareriez infailliblement dans ses détours , et vous tomberiez entre les mains des brigands dont il est infesté. L'autre chemin vous épouvante ; il est vrai qu'il est rude et difficile ; mais il vous conduira sûrement
et sans aucun risque au terme que vous vous proposez. »
Que fera notre voyageur ! Doit-il en croire cet inconnu sur sa parole et contre toutes les apparences ? N'a-t-il pas lieu de craindre qu'il ne veuille le tromper, ou qu'il ne soit trompé lui-même ? Dans cette situation embarrassante , voici comme il raisonna. Le rapport de cet homme est vrai ou faux. S'il est faux , et que je prenne le mauvais chemin qu'il m'indique , peut-être, après m'être fatigué dans une route désagréable et incommode , serai-je obligé de revenir sur mes pas. Je ne risque rien de plus. Mais si son rapport est vrai , en prenant l'autre chemin je cours évidemment^à ma perte. Le parti le plus sûr est donc de suivre l'avis de cet homme. Ce raisonnement le décida.
11 s'engagea dans le chemin dont les abords étaient si effrayants , et il eut lieu de s'en féliciter.
Deux chemins se présentent pareillement à l'homme pendant le pèlerinage qu'il fait sur la terre : celui de la vertu et celui du vice. Le premier paraît hérissé d'épines, le second paraît jonché de fleurs. Un jeune homme, animé par ses passions naissantes, est naturellement porté à préférer celui qui lui promet le plus d'agrément ; mais au moment où il est près de s'y engager, la religion fait entendre sa voix et lui dit : Ce chemin qui vous enchante aboutit à un précipice affreux où vous périrez infailliblement ; l'autre , au contraire, dont la vue vous effraie, conduit à un séjour délicieux où vous jouirez d'un bonheur parfait.
Que doit faire ce jeune homme? Imiter le voyageur de notre parabole , et raisonner ainsi : (( Ou la religion me trompe , ou elle ne me trompe pas. Si elle me trompe, en suivant le chemin de la vertu , je me gênerai, je me contraindrai , je me priverai , pendant la courte durée de cette vie, de bien des plaisirs que j'aurais pu goûter : voilà tout ce que je risque. Mais si la religion ne me trompe pas, en suivant le chemin du vice, ^ je vais moi-même me précipiter dans un abîme qui m'engloutira sans retour. »
Voilà ce que tout homme prudent devrait conclure , même dans le cas d'un doute bien fondé. A plus forte raison devons-nous tirer la même conclusion , nous qui savons avec toute la certitude possible que tout ce que la religion nous enseigne est la vérité même.
Un homme riche se disposait à aller prendre possession d'un magnifique château , où il comptait s'établir et passer le reste de ses jours. De son habitation ordinaire à ce château il y avait deux jours de route, et il devait passer la nuit dans une hôtellerie qui se trouvait à moitié chemin; en conséquence, il fit partir longtemps avant lui un architecte accompagné de maçons, de menuisiers, de serruriers, de plâtriers, de doreurs , de tapissiers, etc. , avec ordre de choisir le plus bel appartement de l'hôtellerie, de le distribuer, de l'arranger, de le décorer de leur mieux , et de le rendre, en un mot , aussi commode et aussi agréable: que le local pourrait le permettre. 11 envoya ensuite un grand nombre de domestiques suivis de chariots chargés de meubles et de provisions de bouche. Il partit enfin et jouit de la satisfaction de se trouver, en arrivant, magnifiquement logé, d'avoir un souper excellent et bien servi , enfin de dormir dans un lit bien mollet , et dans un appartement aussi élégamment décoré que richement meublé. Le lendemain matin , il se remit en route et arriva le soir à son château, oii il
ne trouva que les miirailles toutes nues, pas un meuble , pas la moindre provision ; en sorte qu'il fut obligé de se passer de souper, et de s'étendre , pour dormir, sur le parquet de son appartement , qui lui servit de lit.
La conduite de cet homme nous paraît absurde ; cependant c'est la nôtre , et nous ne pouvons lui faire aucun reproche qui ne retombe sur nous. En effet, nous ne sommes ici-bas que des voyageurs , qui faisons route pour aller nous établir dans le séjour de l'éternité. La terre n'est pour nous qu'une hôtellerie, et notre vie qu'une courte nuit que nous devons y passer. Cependant nous ne nous occupons qu'à prendre des mesures pour rendre cette vie le plus agréable que nous pourrons. C'est pour cela que nous amassons des richesses , que nous briguons les honneurs , que nous courons après les plaisirs , que nous nous plongeons dans la mollesse et la volupté : et cet autre monde où nous devons nous rendre, et qui sera notre demeure pour toute l'éternité, nous ne songeons point à prendre les moyens d'y jouir d'un sort heureux. Pourvu que nous soyons bien pendant le voyage, nous ne nous inquiétons point de ce qui nous arrivera au terme.
Les saints étaient bien plus prudents que nous. Ils comprenaient qu'il leur importait bien plus d'être heureux pendant l'éternité que de l'être pendant le court espace de cette vie mortelle. De là , bien loin de faire aucune démarche pour se procurer ici-bas les avantages, les jouissances qui sont l'objet de nos dé-
sirs, ils passaient leurs jours dans la peine, dans la pauvreté , dans les souffrances. Mais ils travaillaient assidûment et avec une ardeur infatigable à s'assurer, dans le séjour de l'éternité, un bonheur parfait, en multipliant sans cesse les vertus les plus héroïques ; et l'espérance des délices ineffables dont ils devaient être rassasiés pendant les siècles des siècles leur faisait conjpter pour rien les peines momentanées de leur pèlerinage.
Une armée était en marche depuis plusieurs jours. Un soir, le général qui la commandait apprit par ses coureurs que le lieu oii il devait camper était entouré de partis ennemis qui s'étaient embusqués dans les bois des environs. Les approches de la nuit ne permettant pas d'entreprendre de les en chasser, le général ordonna, en arrivant au camp, qu'on travaillât aussitôt à des retranchements capables d'arrêter les ennemis en cas de surprise.
Il doubla les gai^des avancées ; il fit faire des rondes extraordinaires ; il défendit de sortir du camp , ou même de s'éloigner de son drapeau ; il régla enfin que l'on passerait la nuit sous les armes. Tout cela était dur et pénible pour des soldats fatigués d'une longue marche ; cependant aucun ne s'en plaignit , parce qu'ils Voyaient bien tous que ces mesures étaient nécessaires pour leur sûreté, et que, s'ils négligeaient de les prendre, ils seraient infailliblement taillés en pièces par les ennemis, qui ne manqueraient pas de venir les attaquer pendant la nuit, croyant les surprendre et les trouver plongés dans le sommeil.
Ces soldats raisonnaient bien. Pourquoi , nous trouvant dans la même situation , ne raisonnons-nous
pas comme eux ? Nous sommes environnés d'ennemis qui ne cherchent que l'occasion de nous surprendre et de nous ôter la vie de l'âme. Pour éviter le malheur dont nous sommes menacés, Jésus-Christ nous ordonne de veiller sans cesse ^ d'avoir toujours les armes de la mortification à la main , de ne point nous éloigner de sa croix, qui est notre drapeau, poursuivre l'attrait dangereux de la hberté et du plaisir , de nous entourer de solides retranchements par la prière et les bonnes œuvres : et nous murmurons ! et nous trouvons ces commandements trop rigoureux ! Quelle injustice et quelle ingratitude ! N'est-il pas évident que, si nous ne prenons pas les précautions que Jésus-Christ nous prescrit , nous serons infailliblement la proie de nos ennemis , qui nous trouveront sans défense . et
endormis dans une funeste sécurité ? Le but de ces précautions n'est donc autre que notre propre sûreté. Par conséquent, c'est par pure bonté et par pure tendresse pour nous que ce divin Maître nous les prescrit ; et cet ordre doit lui assurer notre reconnaissance.
dr5 t>iiux Sx ex es
Deux frères demeurant dans la même ville éprouvaient un sort bien différent. L'un avait été exclu, par les intrigues de ses concurrents , de plusieurs postes avantageux dont il était digne , et il languissait dans l'obscurité. Sa fortune médiocre avait été altérée par de fâcheux accidents. Un extérieur diffor.riC prévenait contre lui , et souvent même lui attirait des railleries piquantes. Mais tous ces désagréments l'affectaient peu et ne troublaient point la sérénité de son âme, parce qu'en rentrant dans sa maison il y trouvait une épouse aussi tendre que chérie , des enfants aimables et caressants , des domestiques pleins d'affection et de zèle, qui tous s'empressaient à lui plaire, et qui lui faisaient goûter en eflet la volupté la plus pure.
L'autre frère jouissait dans le monde de la considération la plus flatteuse. Il était riche et se faisait honneur de ses richesses. On estimait ses lumières et ses talents. Sa figure intéressante et ses manières polies prévenaient en sa faveur, et il réussissait dans toutes ses entreprises. Mais tous ces avantages ne le
rendaient pas heureux , parce qu'en rentrant dans sa maison il y trouvait une femme acariâtre , jalouse , emportée, capricieuse; des enfants ingrats et indociles ; des domestiques grossiers et insolents qui lui rendaient la vie amère et empoisonnaient tous les plaisirs qu'il pouvait goûter loin de sa famille.
Ces deux frères sont l'emblème de l'homme de bien et du méchant. L'homme de bien peut être disgracié par la nature , maltraité par la fortune , méprisé , trahi , calomnié par les hommes ; mais le témoignage d'une conscience pure le console de tout, et lui fait goûter une joie véritable dans le sein même des disgrâces.
Le méchant , au contraire , peut avoir en partage les talents , les richesses , les honneurs , les qualités extérieures les plus séduisantes ; il peut se procurer mille agréments et contenter tous ses désirs ; mais son bonheur n'est qu'apparent , parce que les remords d'une conscience coupable empoisonnent tous ses plaisirs.
Mais si le méchant , lors même que tout lui rit au dehors , trouve au dedans de lui-même un tourment qui ne lui permet pas d'être heureux , quelle doit être sa situation lorsque la Providence l'abandonne aux disgrâces et aux infortunes qu'il mérite? Où cherchera-t-il de la consolation?
« Naturellement , dit un auteur célèbre, tous les ac- <( cidents fâcheux qui nous arrivent au dehors nous « rejettent vers nous-mêmes. Il est donc nécessaire « d'y avoir une retraite agréable. Mais elle ne peut
(( l'être si elle n'a été préparée par les mains de la (( vertu. Toute l'indulgence de l'aniour-propre n'em- « pêche point qu'on ne se reprocho du moins une « partie de ce qu'on a à se reprocher. )>
{( Ayez une bonne conscience , dit le pieux au- « teur de l'Imitation, et vous serez toujours content. (( La bonne conscience nous rend capables de sup- (( porter bien des peines sans en être abattus. Les « méchantsne ressentent jamais de véritable joie et ne (( connaissent point la paix du cœur. S'ils se vantent (( d'en jouir, ne les croyez pas ; car il n'y a point de (( paix pour tes impies, dit le Seigneur. ))
<g<iHi<f <i<i<f<i#i>i>i>i>i>t>i>i>
■Ce ^e&:peici humîiux.
Un jeune colonel, se trouvant sans occupation pendant la paix, eut envie de voyager. Il en demanda la permission au roi son maître, et, l'ayant obtenue, il partit. Dans le cours de ses voyages, étant arrivé chez une nation peu auiie de la sienne, il se trouva un jour dans une situation critique. Il faisait visite à un seigneur chez qui une brillante et nombreuse compagnie était assemblée. La conversation étant tombée sur la politique, on passa en revue lous les souverains de l'Europe, et, quand on en fut venu à celui dont notre officier était né sujet, on se livra à des déclamations indécentes , dictées par une ancienne antipathie, que des événements assez récents avaient encore fortifiée. Le gouvernement, les desseins, les vues, toute la politique du monarque, son caractère même , ses qualités personnelles , ses mœurs , ses goûts, tout le détail de sa vie privée furent tour à tour l'objet de la satire la plus amère et de la raillerie la plus piquante.
Quel personnage faisait pendant ce temps-là notre colonel? Il se disait à lui-même : « Si j'entreprends
de défendre mon maître, si je me lâche, si je témoigne de la vivacité, on se moquera de mon zèle, on m'accablera de plaisanteries et de sarcasmes ; je deviendrai le jouet de l'assemblée ; peut-être même serai-je obligé de mettre l'épée à la main et d'exposer ma vie. » Pour éviter ces inconvénients, il prit le parti de dissimuler. Il n'opposa rien aux traits satiriques et calomnieux qu'on lançait contre son prince ; il conserva un air tranquille et serein ; il souriait même de temps en temps et ajoutait son petit mot pour ne pas paraître trop aveuglément dévoué à son maître, et se prêter un peu au génie et aux mœurs de ceux avec qui il se trouvait. Sa visite faite, il sortit, bien content de s'être si heureusement tiré de ce mauvais pas.
Cette aventure parvint à la connaissance du roi, qui en fut indigné , et lorsque cet officier revint à la cour et osa paraître devant lui, ce prince le traita avec le mépris le plus accablant et le chassa ignominieusement de sa présence.
Tel est le traitement qu'éprouveront de la part de Jésus-Christ une multitude de chrétiens. Cet Homme- Dieu est notre roi, et nous sommes ses sujets. Nous devons donc nous opposer de tout notre pouvoir à tout ce qui peut l'offenser , nous déclarer pour lui en toute occasion , essuyer les désagréments les plus sensibles plutôt que de paraître souscrire ou seulement acquiescer à quelque chose dont sa gloire puisse être blessée. Combien sont donc coupables tant de chrétiens qui , en mille circonstances , craignent de
le paraître ou affecient même de ne le pas paraître !
Vous vous trouvez dans une société où des incrédules dogmatisent impudemment. Ils attaquent la sainte religion que vous professez ; ils la traitent de fanatisme ; ils la tournent en dérision ; ils n'épargnent pas même, dans leur délire sacrilège, son divin Auteur. Quel personnage faites-vous pendant ce tempslà ? Dans la crainte de passer pour un bo?i croyant, c'est-à-dire un petit génie , un esprit faible , ou bien un fanatique et un intolérant, si vous osiez contredire ces hommes redoutables et défendre votre religion , vous vous taisez, vous souriez, vous vous mêlez à la conversation pour ne pas paraître l'improuver et en être scandalisé... Votre arrêt est déjà prononcé dans l'Évangile. « Celui, dit Jésus-Christ . qui aura rougi de moi devant les hommes, je rougirai de lui devant mon Père. ))
Vous assistez avec quelques-uns de vos amis, de vos camarades, au saint sacrifice de la messe. Vous devriez vous tenir dans une posture humiliée aux pieds des autels et vous y occuper uniquement de la prière, avec un extérieur modeste et recueilli. Vous le savez, vous le sentez. Mais si vous vous comportiez ainsi , on vous regarderait comme un dévot, un bigot, un superstitieux, et vous exciteriez la risée de vos amis, qui se tiennent debout, regardant, lorgnant à droite et à gauche, causant, riant, badinant entre eux comme s'ils étaient dans une place publique. La crainte d'un si terrible malheur vous empêche de suivre la lumière de votre conscience ; vous imitez ces
impies, et vous partagez le scandale qu'ils donnent. Quelle honteuse lâcheté ! Et à quoi devez- vous vous attendre de la part du Maître dont vous trahissez si indignement la cause ? Le voici : <' Celui qui aura rougi de moi devant les hommes, je i^ougirai de lui devant mon Père. ))
Dans une compagnie où vous vous trouvez, des libertins se permettent des discours obscènes , des équivoques grossières, de cruelles médisances, de noires calomnies. Vous pouvez, par l'autorité que vous donnent votre état, votre place, votre âge, réprimer la licence de ces hommes effrontés, et par conséquent vous le devez. Mais que penserait-on, que dirait-on de vous ? On vous traiterait de scrupuleux, de radoteur, d'homme grossier, impoli, malhonnête, brutal. Vous frémissez à la seule idée de vous voir peint de pareilles couleurs, et, pour ne pas le mériter, vous vous bornez à garder le silence, sans témoigner même que ces discours vous déplaisent. Prévarication criminelle.
Mais supposons que vous n'avez pas assez d'autorité pour mettre un frein à la langue de ces libertins. Vous pouvez du moins affecter lin air sérieux et triste, rester dans un morne silence et paraître ne prendre aucune part à leurs discours. ((Mais je passerai, ditesvous, pour un imbécile, si je ne dis mot.)) Vous ferez voir que vous êtes chrétien et que vous avez horreur de tout ce qui offense Dieu en blessant la pudeur ou la charité. Tant pis pour ceux qui interpréteront danS' un autre sens votre silence ; mais cette crainte ne
doit pas vous empêcher de faire votre devoir. Elle vous en empêche cependant, et pour paraître un homme aimable, qui sait badiner et s'égayer comme les autres, vous riez des propos de vos compagnons, vous les autorisez même par les vôtres, c'est-à-dire que vous rougissez de Jésus-Christ devant les hommes. Ne soyez donc pas surpris qu'au jour du jugement Jésus-Christ rougisse aussi de vous devant son Père.
Cl' ^iu/T.^. *
Ikilalmaco, célèbre peintre italien, avait été chargé, par l'évêqiie d'Arezzo , de peindj'e dans son église une fresque considérable. Il y avait quelques jours que le peintre travaillait assidunient'à cet ouvrage, lorsqu'un matin il trouva tout ce qu'il avait fait horriblement défiguré par des lignes de toutes couleurs et tirées dans tous les sens. On peut juger de sa colère à la vue de ce barbouillage. Il soupçonna aussisitôt quelqu'un de ses envieux de s'être introduit secrètement dans l'église pour lui jouer ce tour. Il se plaignit amèrement de cette indignité. On lui promit de bien visiter l'église avant d'en fermer les portes, afin de s'assurer que personne n'y restait caché à dessein de lui nuire. Sur cette promesse, ayant travaillé tout le jour à rétablir ce qui avait été gâté, il se retira tranquillement. Mais quels furent son étonnement et son dépit le lendemain lorsqu'il trouva ses peintures aussi maltraitées que la veille! Il se persuada que les gens chargés du soin de l'église étaient d'intelligence avec ses ennemis et le trahissaient indignement. Après avoir exhalé sa colère con-
tre eux, il résolut de se cacher lui-même dans l'église et d'y passer la nuit, afin de prendre le coupable sur le fait.
Il exécuta sa résolution et se mit en embuscade, bien armé et bien déterminé à faire repentir son ennemi de son lâche procédé. 11 veilla ainsi toute la nuit sans voir personne, et, comme le jour commençait à poindre, il était près de se retirer chez lui, lorsqu'il entendit du bruit. 11 redouble d'attention ;
il observe tout ; il cherche des yeux la cause de ce bruit ; il s'attend à voir paraître quelqu'un de ceux
qu'il soupçonne, et il se dispose à le bien recevoir. Il voit en effet un peintre s'avancer vers son ouvrage, mais un peintre d'une nouvelle espèce : c'était un gros singe, qui, d'une maison voisine, ayant vu plusieurs fois Bufalmaco travailler, avait pris du goût pour la peinture et venait le matin exercer son talent naissant sur les tableaux de son maître.
11 entrait dans l'église par une fenêtre qu'on laissait ordinairement ouverte , montait sur l'échafaud du peintre, prenait ses pinceaux, les trempait à l'aventure dans les couleurs et s'en escrimait à tour de bras. Il allait recommencer son exercice et tailler encore de l'ouvrage à Bufalmaco , si celui-ci ne l'en eût empêché en le chassant par ses cris et ses menaces.
Ce singe représente au naturel nos prétendus philosophes, vrais singes de la Divinité. Après avoir bien examiné ce monde qu'ils habitent, ils ont voulu essayer d'en faire un semblable. « Après tout, ont-ils dit, il ne faut que de lam.atière et du mouvement.» Ils ont donc pris la matière et le mouvement comme le singe prit les pinceaux et les couleurs du peintre, et distribuant cette matière et ce mouvement au gré de leur imagination, comme le singe promenait les pinceaux et appliquait les couleurs au gré de son caprice, ils ont construit un monde qui ressemble au véritable comme l'ouvrage du singe ressemblait au tableau du peintre. Heureusement que ces habiles ouvriers ne travaillent qu'en idée et qu'ils ne peuvent p i.^ exercer leurs talents sur le monde réel, comme le singe faisait sur l'ouvrage de Bufalmaco. Dieu sait comrn^ ilsl'ar-
rangeraient avec leurs atomes crochus, leurs molécules organiques , leur verre fondu , leurs digestions d'huîtres, etc., etc., et quel chaos ils nous offriraient à la place de cet ouvrage admirable, dont toutes les parties sont combinées avec tant de sagesse, et oii règne un si bel ordre, une harmonie si parfaite ! Pour punir de leur témérité ces ignorants architectes, il ne faudrait que les condamner à habiter un monde de leur façon.
Le suisse d'un prince avait un neveu qui vint un jour à Paris pour voir cet oncle, dont il espérait tirer quelque secours. Il était tard lorsqu'il arriva. Le suisse le fit souper avec lui, et, s'aperce vant que ce jeune homme, qui ne connaissait que les montagnes de son pays , brûlait d'envie de voir les beautés du palais , il le prit par la main et le conduisit dans tous les appartements. Comme le prince et ia princesse étaient alors à Versailles, il put tout montrer à son neveu ; mais il affecta, pour s'amuser, de le promener partout sans lumière , en sorte que le pauvre jeune homme ne voyait absolument rien. Cependant le Puisse lui faisait une description détaillée de toutes les belles choses qui l'environnaient. « Cette galerie, lui disait-il, offre aux amateurs une riche collection de tableaux des plus grands maîtres. Elle a tant de croisées qui donnent sur un jardin immense, décoré de statues et de jets d'eau... Cet appartement est orné des sculptures les plus délicates. La tenture est une tapisserie des Gobelins de la plus grande beauté ; les meubles y sont assortis et de la forme la plus élé-
g-ante... Celte cheminée est d'un marbre rare et précieux. Elle est garnie de vases d'albâtre d'une blancheur éclatante... Ici est une pendule qui représente au naturel tous les mouvements des. astres, toutes les révolutions du cieL.. Là sont des glaces magnifiques, dont ia bordure est d'un goût exquis... Ce cabinet est consacré à l'histoire naturelle ; on y voit ce qu'il y a de plus curieux dans la nature en coquillages, en oiseaux, en insectes, en plantes, en pierres précieuses, en métaux, en minéraux, etc.
Le suisse dépeignait ainsi à son neveu tous les appartements qu'il lui faisait parcourir. Celui-ci lui disait de temps en temps : « Tout cela est magnifique , mon cher oncle ; je n'en vois rien , mais je le crois sur votre parole. » Quand le cher oncle eut achevé le tour du palais, il congédia son neveu, en lui demandant s'il était content. (( Je suis enchanté, répondit-il , de la description que vous m'avez faite des richesses et des beautés que renferme ce palais : je conçois que la vue en doit être ravissante , et j'attends avec impatience que le jour paraisse , pour pouvoir satisfaire ma curiosité , en contemplant à mon aise cette multitude d'objets plus admirables les uns que les autres. — Eh bien, reprit le suisse, demain matin nous recommencerons notre promenade.» On peut croire que le jeune homme ne se fit pas attendre. Dès que le soleil fut levé il se rendit chez son oncle , et le pressa de s'acquitter de sa promesse. Celui-ci se mit aussitôt en devoir de le contenter. Qui pourrait peindre la surprise, le ravissement, l'enchantement qu'éprouva ce
jeune homme, quand il vit de ses yeux l'assemblage de toutes ces merveilles de la nature et de l'art ? Quelle impression fit sur lui ce brillant spectacle ! 11 aurait voulu être tout yeux , pour jouir à la fois de tous les objets qui s'offraient à lui. Enfin , après un long silence d'admiration : «Je vous avoue, dit-il, mon cher oncle, que, quelque haute idée que j'eusse conçue de toutes les belles choses que vous me décriviez hier au soir, ce que je vois est infiniment au-dessus de ce que je m'imaginais ; et il y a une différence immense entre le plaisir que je goûtais à entendre vos récits et celui que je goûte à contempler les objets mêmes. »
Nous sommes ici-bas précisément dans la situation où se trouvait notre jeune homme lorsque son oncle lui détaillait les beautés du palais du prince sans les lui montrer. La religion nous fait pareillement les plus magnifiques descriptions des beautés du ciel et du bonheur dont nous y jouirons : nous la croyons sur sa parole ; mais quelque brillantes idées que nous puissions nous former de ces beautés et de ce bonheur, combien ne les surpasse-t-elle pas ! et de quel étonnement , de quel ravissement , de quels transports d'admiration ne serons-nous pas saisis lorsque nous entrerons dans ce délicieux séjour, dans ce magnifique palais du Roi des rois ! Quelle immense différence entre l'impression que fait sur nous la plus ferme croyancè de ces biens ineffables et celle que fera leur présence et leur possession !
Un homme s'avisa" im jour de démonter sa montre et d'en séparer toutes les parties ; ensuite il voulut la rétablir dans son premier état , et voici comment il s'y prit. 11 commença par bien mêler ensemble les roues, les pignons , les chaînes , les aiguilles, les goupilles, les pivots, les platines, les ressorts de toute espèce ; puis, ayant placé la boîte sur une table, il se mit à jeter dedans au hasard toutes ces différentes pièces , selon qu'elles lui tombaient sous la main. Qi-icind il eut fmi ses jets, il examina si tout était bien arrangé et si la montre marchait. 11 vit qu'il n'en était rien 11 ne fut point surpris de n'avoir pas réussi du premier coup. Il recommença son opération , et , au lieu de jeter les pièces une aune, il en jeta plusieurs à la fois, tantôt deux , tantôt trois , tantôt davantage ; quelquefois même il les lançait toutes pêle-mêle et en bloc. Ces diiïérents essais ne furent pas plus heureux que le premier ; il trouva toujours la même confusion dans Ja boite , cl nulle apparence de combinaison ni de mouvement.
11 ne se rebuta point ; il continua pendant la jour-
née entière celle occupation bizarre, en variant ses jets de mille manières ; mais il ne put jamais venir à
Dont de placer une seule pièce dans. la situation convenable ; ou si , par hasard , elle s'y trouvait une fois, le jet suivant la dérangeait et la portait d'un autre côté.
Lecteur, vous dites en vous-même : Cet homme était donc fou. Votre conclusion est juste : oui , c'était un lionnne dont l'esprit était dérangé. Comme sa folie était paisible, et qu'il ne faisait de mal à personne, sa
famille u'avail pas voulu le faire enfermer, et il vivait librement dans la maison. Mais si vous jugez que cet homme avait perdu la raison , parce qu'il voulait raccommoder sa montre et en remettre toutes les pièces chacune à leur place en les jetant pêle-mêle dans la , boîte , que devez-vous donc penser de ces prétendus philosophes qui soutiennent que le monde entier, le ciel , la terre, le soleil, les étoiles, les planètes, les éléments, les moissons, les arbres, les fruits, les fleurs, les métaux, les pierres précieuses, les fleuves , les mers, les animaux, nos âmes mêmes, ont été formés par le concours fortuit des parties de la matière ; que ces parties , remuées , agitées sans ordre et à l'aventure , à force de se heurter, de s'accrocher de mille et mille manières , se sont enfin combinées dans le bel ordre où nous les voyons ; et que ces mouvements réguliers des astres , cette succession constante des saisons , cette fertilité de la terre, cette fécondité des animaux ne sont que l'effet d'un heureux hasard , et le fruit d'un moment précieux oii toutes les parties de la matière se sont trouvées arrangées précisément comme il le fallait pour produire toutes ces merveilles? Que devez-vous penser, dis-je, de ces prétendus sages? Ne vous paraissent-ils pas mille fois plus insensés que l'homme à la montre ? Oui , leur folie surpasse autant la sienne que la production de l'univers surpasse la reconstruction d'une montre.
Mais est-il en effet , me demanderez-vous peutêtre , des hommes assez extravagants pour avoir de pareilles idées? Hélas ! il n'en est que trop. Je ne vous
en citerai qu'un, qui s'exprime ainsi en propi"es termes : « Pensez que, si la possibilité d'engendrer « fortuitement l'univers est très-petite, la quantité des « jets est inlinie ; c'est-à-dire que la difficulté de Té- (( vénement est plus que compensée par la multitude « des jets. )> {Pensées philosophiques, 21.)
Vous voyez qu'il croit fermem'ent que dans les jets infinis de matière doit se trouver la combinaison de laquelle résulte l'univers. J'aimerais autant dire que si l'homme à la montre, au lieu de n'employer qu'une journée à jeter au hasard les pièces dans la boîte, eût pu continuer à l'infini cet exercice , il aurait eu quelque jour la satisfaction de voir tout à coup sa montre parfaitement rétablie dans son premier état et indiquant exactement les heures. Qml délire !
Mais ces penseurs si profonds ne font pas attention à un point essentiel : c'est que, quand il serait possible que dans une infinité de combinaisons se trouvât celle que nous présentent les différentes parties de l'univers ; quand on supposerait qu'un jet de matière ayant donné cette combinaison , un autre jet ne la détruirait pas, tout cela serait insufiisant pour la production de l'univers tel qu'il est ; car il n'y a pas seulement dans l'univers différentes espèces d'êtres rangés dans un certain ordre , il y a aussi des lois constan tes qui maintiennent cet ordre ; lois qui règlent les révolutions des astres, lois qui règlent la végétation des plantes, lois qui règlent la production des êtres animés, etc., etc., etc. Or, n'est-il pas de la dernière évidence que jamais une loi quelconque ne peut être le résultat des combinaisons de la matière?
Ces 'OUoU'urs.
Un jeune paysan , liabitant d'un gTos bourg- , avait coiilraclé la mauvaise habitude de voler. Dans son enlance il se bornait à prendre en cachette chez son père du pain , du fromage , quelques pommes, quelques noix , etc. Quand il fut un peu plus grand , il se salissait dans les jardins des autres habitants, et enlevait tout ce qu'il pouvait de légumes et de fruits. Bientôt il ne se contenta plus de comestibles, et il en vint jus(}u'à dérober à ses parents tout l'argent qui lui tombait sous la main. 11 essaya ensuite d'escroquer à ses camai'ades et à ses voisins de petites sommes, et il l'éussit. Cependant il cachait si bien son jeu que personne ne le soupçonnait.
11 entendait souvent parler chez lui des peines qu'on iiîiligeait aux voleurs quand ils étaient pris. Celui-ci a été pendu, disait-on, celui-là rompu. 11 avait l'imagination l'empliede roues et de gibets. Cela ^'in([uiélait , et l'empêchait de satisfaire libren^ent sa malheureuse inclination. Cependant , comme il avait pi is goût au métier, qui lui procurait beaucoup d'ainéinent, et (îu"il avait su jusqu'alors éviter tous les
soupçons, il résolut de continuer; et, pour s'affermir dans cette résolution , il se dit à lui-même que toute, ses histoires de voleurs pendus , rompus , n'étaient peut-être que des contes inventes pour effrayer ceux qui seraient tentés de dérober quelque chose ; que pour lui il n'avait jamais vu ni roues ni gibets , et qu'aucun de ceux qu'on disait avoir subi ces supplices n'était revenu en dire des nouvelles. Il commença par douter de la réalité de ces exécutions ; et comme il était de son intérêt qu'elles n'eussent rien de réel , parce qu'alors il pourrait se livrer sans inquiétude à la passion qui l'entraînait , il finit par se persuader qu'il n'y avait en effet ni prisons, ni roues, ni gibets pour les voleurs ; qu'ils n'avaient à craindre que le déshonneur, s'ils étaient découverts, et la vengeance des intéressés qui les prendraient sur le fait , et qu'ainsi avec de l'adresse et des précautions on pouvait se contenter impunément. Soutenu par cette persuasion, et comptant sur ses talents et son expérience il forma de plus grandes entreprises. 11 s'associa quelques jeunes gens du bourg, en qui il avait presgenti des inclinations conformes aux siennes et des dispositions pour le métier. Comme ils étaient imbus des idées vulgaires au sujet de la punition des voleurs , et que la crainte des supplices les arrêtait , il leur assura que c'était un préjugé de leur éducation ; qu'il avait été bercé, ainsi qu'eux, de ces contes puérils, mais qu'il en avait reconnu la fausseté. La cupidité qui enflammait le cœur de ces misérables leur fit trouver plausibles les raisonnements de leur docteur :
ils les adopt.èreiil. ; et, persuadés que la question . l'échafaiid, la potence, le bourreau étaient autant d'êtres imaginaires, ils s'animèrent à bien seconder leur digne chef. Celui-ci , après les avoir endoctrinés et exercés pendant un certain temps, les dispersa dans le bourg et dans les environs, oij ils déployèrent à l'envi leurs talents. Bientôt on se plaignit de tous côtés de vols fréquents et considérables , dont on ne connaissait point les auteurs. Nos gens avaient pratiqué dans la forêt voisine un souterrain , où ils déposaient secrètement tous les effets volés. Or, une nuit que deux d'entre eux portaient au dépôt le butin qu'ils avaient fait récemment, ils furent rencontrés par un habitant du bourg , qui revenait chez lui fort tard parce qu'il s'était amusé en chemin. Cet homme les reconnut, et parut surpris de les trouver ainsi chargés et à une telle heure. Ces scélérats se voyant découverts craignirent d'être dénoncés et hvrés à la fureur des habitants , qui les extermineraient pour se venger de tous leurs vols. Pour prévenir donc ce malheur, ils se jetèrent sur le témoin de leur brigandage et l'assassinèrent cruellement.
Ce meurtre fit une vive sensation dans le bourg. On se crut environné de voleurs et d'assassins : on appela la maréchaussée : on fit partout des perquisitions si exactes qu'on trouva des indices du crime , sur lesquels les deux meurtriers furent arrêtés. Alors on conjectura que ces misérables pouvaient bien être les auteurs des vols multipliés dont on se plaignait depuis quelque temps ; et , comme on connaissait leurs
liaisons avec tels et tels (c'était précisément le chef et le reste de la bande) , on soupçonna ces tels et tels d'être leurs complices , et l'on jugea à propos de s'assurer de leurs personnes. Les effets qu'on trouva chez eux confirmèrent les soupçons et conduisirent à d'autres découvertes qui ne laissèrent plus de doute sur la scélératesse et la complicité de tous ces jemies gens.
Les voilà donc entre les mains des cavaliers de la maréchaussée, qui les conduisent, pieds et poings hés, à la ville , où leur procès devait leur être fait. On les déposa, en arrivant, dans la prison, où ils furent d'abord mis au cachot. Qu'on se représente leur surprise en se voyant ainsi traités. Elle augmente tous les jours, à mesure que la procédure avance. Mais ce qui dissipa pleinement leur illusion, ce fut la cruelle question qu'on leur fit subir. Ils reconnurent alors la vérité de tout ce qu'ils avaient entendu dire de la punition des malfaiteurs, et ils ne regardèrent plus les histoires qu'on en racontait comme des fables inventées pour effrayer les esprits faibles. Enfin leur conviction fut complète lorsque, après avoir entendu leur arrêt, ils se virent livrés aux bourreaux, qui les conduisirent, la hart au cou, au lieu de l'exécution , où les uns furent rompus et les autres pendus.
Il est à remarquer que tous , avant de subir leur supplice , avouèrent qu'au milieu de leur brigandage ils éprouvaient de temps en temps une crainte secrète de la roue et du gibet, et que, malgré l'assurance avec laquelle ils protestaient qu'ils n'y croyaient point , il
leur revenait quelquefois dos cloutes iaquiélants à ce sujet, mais qu'ils les regardaient comine des restes de leurs anciens préjugés, qu'ils s'étourdissaient, qu'ils se roidissaient contre eu\-mêmes et se faisaient violence pour s'affermir dans leur nouvelle manière de penser.
Ne sera-ce pas insulter grossièrement nos philosophes modernes que de les recojinaître dans les héros de cette parabole ? Cependant on ne peut s'empêcher d'être frappé de la ressemblance.
Ce jeune paysan c{ui, pour satisfaire sans inquiétude son malheureux penchant pour le larcin, doute d'abord qu'il y ait, comme on le dit, des gibets et des roues pour punir les voleurs , et se persuade ensuite qu'il n'en est rien, n'est-ce pas l'image fidèle d'un philosophe qui, pour se hvrersans remords à ses passions, commence à douter de l'enfer et des supplices éternels dont la religion menace les pécheurs, et passe ensuite du doute à la persuasion? Les raisons dont le paysan s'autorise ne sont-elles pas précisément celles c{ue le philosophe fait valoir? N'entendons-nous pas tous les jours nos prétendus sages nous dire que l'enfer est une fable inventée par la politique pour tenir le peuple en bride, qu'ils n'ont point vu ces gouffres ni ces feux , et que personne n'est revenu en dire des nouvelles
Le paysan de la parabole s'associe des misérables aussi mal disposés que lui; et, pour les aguerrir, il commence par leur persuader que la crainte qu'ils ont du gibet et de la roue est un préjugé de leur éduca-
tien , dont ils doivent se désabuser. Ainsi un philosophe tâche de faire des prosélytes ; et, pour les rendre dociles à ses leçons , il leur assure que la religion et toutes ses terreurs sont des préjugés de l'enfance qui doivent se dissiper à la lumière de la philosophie.
Mais comme tous ces voleurs reconnurent enfin, mais trop tard, la réalité des supplices destinés à punir le meurtre et le larcin , lorsqu'ils s'y virent condamnés et qu'ils en éprouvèrent la rigueur, ainsi nos infortunés philosophes reconnaîtront , hélas ! mais trop tard, qu'il y a un enfer et des tourments éternels pour les orgueilleux , les voluptueux, les impies, les scélérats de toute espèce , lorsqu'ils se verront engloutis dans ces gouffres embrasés, et livrés pour toute l'éternité à ces flammes dévorantes. Puisse cette parabole leur dessiller les yeux et leur faire éviter un sort si funeste !
Au reste , ils n'ont qu'à écouter leur conscience ; car, quoi qu'ils en disent , ils ne sont pas plus tranquilles que ne l'étaient nos jeunes paysans. Ils éprouvent, comme eux, des inquiétudes, des terreurs, qu'ils tâchent, comme eux, de bannir de leur esprit. Ils assurent qu'ils sont convaincus , persuadés , ce qui signifie seulement qu'ils voudraient l'être , qu'ils font tous leurs efforts pour l'être, qu'ils s'imaginent l'être. Mais la preuve qu'ils ne le sont pas en effet, c'est que, lorsqu'ils se voient au bord du tombeau, et que Dieu leur fait la grâce de se reconnaître , ils conviennent tous qu'ils n'ont jamais pu s'affranchir entièrement de
leurs doutes , ni se rassurer parfaitement contre la crainte de l'avenir, et que l'air de conviction qu'ils affectaient était démenti par le trouble involontaire de leur cœur.