LA VIEILLE HUGUENOTE
Une dame de condition et fort riche , née dans la religion protestante, y était si obstinément attachée qu'elle vit toute sa famille entrer dans le sein de l'Église catholique sans en être ébranlée. Elle devint même comme la mère des huguenots, et, par son exemple , ses exhortations et ses libéralités, elle les confirmait dans l'erreur, et souvent empêchait leur conversion. Étant fort âgée, elle tomba malade, et on craignait pour sa vie. Que ne fit-on point, que ne lui dit-on point pour la convertir? Mais elle répondait à tout ce qu'on pouvait lui dire que le temps de la mort n'était pas le temps des controverses, et que chacun devait mourir dans la religion qu'il avait crue la meilleure pendant sa vie. Comme on ne pouvait rien gagner sur elle, on ne lui parla plus de rien, et, comme elle avait encore tout son bon sens, on ne crut pas
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qu'elle fût si près de sa fin qu'elle l'était. On la laissa donc le soir avec une servante auprès d'elle. Elle aimait cette servante, qui était fort pieuse et lui était fort attachée. Celle-ci , jugeant que la malade pourrait bien ne pas passer la nuit , se mit à l'exhorter à sa manière. Elle commença par la prier, par la supplier de songer à son âme ; mais, voyant qu'elle s'obstinait à garder le silence, elle ne lui épargna pas les termes les plus durs. « Oui, lui dit-elle, madame, dans un moment d'ici vous allez être en enfer, à cause de votre obstination à rejeter la vérité ; car vous la connaissez bien la vérité, et vous savez bien que hors de l'Église catholique il n'y a point salut. Mais le respect humain vous empêche de vous convertir. Non , il n'y a que ce maudit respect humain qui vous retient. Vous voulez que l'on dise que vous avez tenu bon jusqu'à la fin. Eh! madame, quand vous serez en enfer, à quoi vous servira ce respect humain et tout ce qu'on pourra dire de vous sur la terre ? » A tout cela la malade ne disait rien; mais, s'il arrivait quelquefois que la douleur lui fît pousser quelque plainte, la servante répliquait aussitôt: «Plaignez, plaignez-vous bien ; dans un quart d'heure d'ici vous vous plaindrez bien mieux, quand vous sentirez le feu de l'enfer, a Quand la malade demandait à boire, la servante, en lui donnant, ne manquait point de lui dire : «Buvez, buvez bien maintenant, car bientôt vous serez avec le mauvais riche dans les flammes de l'enfer, où vous demanderez une goutte d'eau qui vous sera refusée. )>
La servante, lasse de prêcher inutilement, et ne
pouvant tirer de sa maîtresse aucune parole , lui dit à la fin : « Tenez, pour dernière ressource à votre ob stination, je m'en vais prier pour vous, et dire les Litanies de la sainte Vierge. » Comme elle les disait trèshaut et en français, la dame se mit à répondre, disant tantôt ((Priez pour nous, » tantôt «Priez pour moi: ^) et elle le disait avec un ton de voix qui marquait de l'affection et de ladévotion.
Quand les Litaniesfurentachevées,laservanteluidiL: (( Vous invoquez donc la sainte Vierge? — Ah ! dit la malade, j'ai toujours eu confiance en elle, et j'ai toujours eu son image dans mes Heures. — Eh bien, reprit la servante, puisque vous êtes catholique, il faut donc vous confesser. — Crois-tu, répliqua la dame, que j'en aurai encore le temps? — Assurément, dit la servante. Au surplus, vous savez bien que, devant Dieu, quand
on fait ce que l'on peut, la volonté est réputée pour le fait. — Eh bien , dit la dame, va donc chercher M. le curé ; dis-lui de venir vite, car je n'en ai pas pour longtemps. » Aussitôt la servante va éveiller toute la maison et court chez M. le curé, qui s'y rendit dans le moment. Il confessa la malade ; et , comme il achevait les paroles de l'absolution, elle expira.
Alors la servante raconta tout ce qui s'était passé, et Qn trouva effectivement dans les Heures huguenotes de la dame une très-belle image de la sainte Vierge, en vélin, que tout le monde eut la dévotion de baiser, en reconnaissance d'une conversion si désirée et si peu attendue. Tous les catholiques, ayant su la chose, en bénirent Dieu. Les huguenots voulurent bien obscurcir la vérité du fait , mais ils n'y réussirent pas ; et c'est de la servante elle-même que je tiens le détail que je viens de rapporter.
Ces deux derniers faits, comme je l'ai dit au commencement , ne sont pas proposés à notre imitation pour nous rassurer dans le péché et nous faire différer notre conversion jusqu'à l'heure de la mort; mais ils nous apprennent au moins combien il est utile d'exciter les mourants à la confiance en Marie, et combien nous devons nous y exciter nous-mêmes, et pendant notre vie , et surtout au temps de notre mort.
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Sur un bateau de voiture publique, ou coche d'eau, se trouvèrent , parmi les passagers , un négociant nommé Traffiac et deux Capucins, l'un nommé le Père Antoine et l'autre Frère Eudes, Us se rendaient tous trois à un port de mer, dans le dessein de passer en Amérique , le négociant pour tâcher de rétablir ses affaires, et les deux religieux pour se consacrer aux travaux des missions. Quand tout le monde eut pris place et que le bateau fut en train de voguer, le négociant, pour égayer la compagnie, commença à dire : .(( Il ne s'en faut que de bien peu de chose que je ne sois Capucin. J'ai fait trois voyages en Amérique et je n'en suis pas revenu plus riche. Je n'ai ni femme ni argent ; que me manque-t-il pour être Capucin ? — Puisqu'il vous manq,ue si peu de chose, dit le Père Antoine, vous devriez achever. — ]\Ia foi ! oui, dit le pilote. — Oh ! reprit M. Traffiac, je veux encore faire un voyage aux îles, qui peut-être me réussira mieux. Ceux-là sont bienheureux, continua-t-il, qui ont la pierre philosophale ; ils font leur fortune tout d'un .coup, sans qu'il leur en coûte tant de mouvement §t
tant de peines. — S'il ne faut que cela pour vous rendre heureux, dit le Père Antoine, je vous la donnerai, si vous voulez. — Gomment, reprit le négociant, si je le veux! je ne désire autre chose. Donnez, a En disant cela^ il tendit la main. A ce geste, à cette promesse , tout le monde regarda et fut attentif, dans l'espérance de voir cette fameuse pierre , source de toutes les richesses, ou plutôt cette chimère du peuple et cette folie des alchimistes. Alors le Père lui dit : « De quelle espèce la voulez-vous ? — Est-ce , reprit Traffiac, qu'il y en a de plusieurs espèces? — Oui, dit le Père ; il y en a qui changent les métaux en argent et il y en a qui les changent en or. — Oh ! dit Trafiiac, donnez-moi celles qui changent en or. — Vous avez raison, dit le Père, il faut toujours choisir le meilleur. Mais de quelle espèce encore la voulez-vous ? car il y en a qui changent en or pour deux ans, un an , six mois, et il y en a qui changent pour dix ans, vingt ans, cinquante ans, cent ans. — Donnez-moi toujours la meilleure, dit Traffiac : celle qui change en or pour cent ans. — Mais, reprit le Père, vous ne comptez pas vivre encore cent ans? — Non, reprit Traffiac; mais qu'importe ? Je m'en servirai toujours tant que je vivrai, et l'or que j'aurai fait durera cent ans. — Mais, dit le Père, si je vous en donnais une qui, en changeant l'or pour cent ans , vous fît vivre vousmême cent ans ? — Mon bon Père , dit Traffiac, donnez-moi celle-là. — Mais, dit le Père, après ce tempslà il faudra toujours mourir. — Je le sais bien, dit Traffiac, mais que voulez-vous faire? J'aurai toujours
vécu longtemps et à mon aise. — A ce que je vois, dit le Père Antoine, vous aimez la vie et une vie heureuse. J'ai pitié de vous, et il faut que je vous donne la vraie pierre philosophale, celle qui change tout en or, et pour toujours, et qui vous fera vous-même vivre toujours. — En quoi consiste-t-elle ? dit Traffiac. — Elle consiste, reprit le Père, à faire toutes vos actions pour Dieu, à souffrir pour Dieu tout ce qui vous arrive, à n'avoir en vue que Dieu , sa gloire et son amour. Ce saint amour changera tout en or et pour toujours, et vous donnera à vous-même une vie qui durera toujours. — Ah ! dit Traffiac, il y a longtemps que je m'aperçois que vous vous moquez de moi. Ce n'est pas de cet or que je parle, c'est d'un or plus sonnant et plus solide. — Eh quoi ! dit le Père, pensez-vous donc que ce qui dure toujours n'est pas plus solide que ce qui ne dure qu'un instant, et que des biens qui vous procurent une vie heureuse et éternelle ne valent pas mieux que ceux qui ne peuvent vous empêcher de mourir et qui ne sauraient vous procurer un jour de vie ni un jour de santé? — Tout cela est fort bon, dit Traffiac, mais tenez, voilà des gens qui ne se paient point de cette monnaie.» En effet, on était arrivé, et les matelots demandaient à chacun le payement du passage.
Quand on fut débarqué, chacun tira de son côté, et les deux Capucins marchèrent ensemble. «Mon Père, dit alors le Frère Eudes , vous nous avez donné là une bonne pierre philosophale. Je ne sais si M. Trafiiac en profitera; mais, pour moi, je: veux toujours
bien en faire usage. — Vous ferez bien , dit le Père Antoine ; mais en même temps , priez Dieu pour M. ïraffiac ; car il m'a écouté avec une attention qui me fait bien espérer de lui. — Je m'imagine, dit le Frère Eudes, suivant ce que vous avez dit, que faire ses actions pour une bonne fin c'est les convertir ven argent ; par exemple, faire des bonnes œuvres, faire l'aumône pour effacer ses péchés ou obtenir la grâce de n'y plus retomber, c'est gagner de l'argent ; mais que, faire tout cela pour l'amour de Dieu, c'est gagner de l'or. — Mon cher Frère , reprit le Père Antoine, le motif de l'amour de Dieu n'exclut point les autres motifs -, en faisant une action par un motif particulier, comme celui d'effacer vos péchés, vous pouvez ne pas vous arrêter là, mais aller plus loin et désirer d'effacer vos péchés pour l'amour de Dieu, pour la gloire de Dieu, pour la sanctification de son nom, et alors tout se change en or. Nous devons rapporter tout à Dieu, notre salut même, notre sanctification, notre perfection. — Ahî maintenant, dit le Frère, j'entends cela, et je vois que je demeurais bien en arrière, faute d'être instruit ; mais dorénavant je rapporterai tout en dernier lieu à l'amour de Dieu et à sa gloire.)) En s'entretenant de la sorte, les deux religieux arrivèrent au port de mer, où ils s'embarquèrent pour l'Amérique. Quatre ans après, le Père Antoine fut obligé de repasser en Europe pour des affaires de la mission. Au premier couvent de Capucins où il arriva, il fut bien surpris, car, d'aussi loin que le portier le vit, il courut à lui en l'embrassant. <( Ah !
ï^ère Antoine, lui dit-il, que j'ai de joie de vous revoir ! — Moi,- dit Père Antoine, je ne sache pas vous avoir vu : qui êtes-vous? — Je suis, répondit le Frère François, portier du couvent. — Je ne vous connais pas davantage, dit le Père. — J'ai pourtant bien, dit le Frère, descendu la rivière dans le même bateau. » Alors le Père le considérant : « Seriez -vous par liasai'd M. Traffiac ? — C'est moi-même, à qui vous avez donné la pierre philosophale. Je ne pensai plus qu'à cela dès que je vous eus quitté; et, au lieu de mon voyage d'Amérique, je fus me faire recevoir dans l'ordre, oi^i je n'ai pas oublié la pierre philosophale, et où je tâche d'en faire usage tous les jours. » En disant cola , ils arrivèrent au couvent. Tous les Pères s'assemblèrent pour recevoir le Père Antoine , et le Frère François leur raconta son histoire, dont ils furent tous édifiés et animés plus que jamais à tout faire et à tout souffrir pour l'amour de Dieu. Animons-nous nous-mêmes à une pratique si sainte, si douce et si avantageuse : c'est la vraie richesse, la pierre philosophale.
COi^lFARÂlSON.
L'atiiour de Dieu cli.'injïc loiu en un or précieux cl qui dure loujoui-8 ; cet oi', c'est la cie clerncllc, et les tr(''sors du ciel, ouverts aux cliréiioiis par la !>o;ité du Dieu lait lioinnic, sont la V(''rital)l(^ el Li seule pierre philosophale.
Un gentilhomme, nommé Rodolphe, étant resté veuf et sans enfants, et se voyant sur le déclin de l'âge, se retira dans une de ses terres , pour s'y adonner aux bonnes œuvres et n'y penser qu'à son salut. 11 avait coutume , à une certaine heure du jour , de se rendre à la porte du château avec des domestiques qui portaient de la soupe, de la viande, du pain et de l'argent, et lui-même distribuait l'aumône aux pauvres qui se présentaient. Parmi ceux-là était une jeune fille de onze ans, nommée Marianne, qui, toutes les fois qu'elle avait reçu son aumône, baisait la main qui la lui avait donnée. Comme elle était la seule qui témoignât ainsi sa reconnaissance, cela la fit remarquer, et Rodolphe avait soin d'augmenter son aumône. L'ayant même considérée plus attentivement, il lui trouva de la beauté, malgré les haillons dont elle était couverte. « Il faut, se dit-il à lui-même, que cette petite ait des sentiments, puisqu'elle metémoigne ainsi sa reconnaissance, et je veux lui faire du bien. 11 convient néanmoins , ajouta-t-il , que je ta mette à quelque épreuve. » Le lendemain, Marianne
s'élant présentée à l'ordinaire, Rodolphe donnait à tous ceux qui étaient auprès d'elle et ne lui donnait rien. Quand il n'y eut plus qu'elle, Rodolphe dit : « 11 n'y a plus rien ; tout est donné. » La petite ne laissa
pas de s'avancer et de lui baiser la main. « Gela est bien, dit Rodolphe en lui-même, mais nous verrons demain. » Le lendemain il la passa encore ; et quand il n'y eut plus qu'elle , il prit un air fâché et lui dit d'un ton brusque : <( Il n'y en a pas davantage. » La petite ne laissa pas de s'avancer et de lui baiser la main. Rodolphe était enchanté. « Assurément, dit-il, il m'en coûte de mettre cette enfant à une troisième
cpreu'Ve, mais aussi, si elle la soutieiTt, il n'est point de bien que je ne lui fasse. » Le lendemain , même cérémonie ; on passa Marianne, on donna aux autres ; et quand il n'y eut plus qu'elle : «Mon enfant, lui dit Rodolphe, il f>'y a plus rien. » La petite s'avança à son ordinaire et lui baisa la main. Alors Rodolphe lai dit : (c Ma fdle, suivez les- domestiquer, allez à la cuisine et on vous y donnera à dîner. — Seignôur, reprit la pietite, ce n'est pas tant pour moi que je demande que pour une bonne femme chez qui je suis et qui m'a élevée ; j'aimerais bien mieux ne point dîner et que vos domestiques me donnassent de quoi lui porter. — • Eh bien , ma chère enfant , reprit Rodolphe, allez toujours dîner ; quand vous aurez dîné, je vous parlerai et je vous ferai donner de quoi porter à votre bonne femme. » Lorsque la petite eut dîné, Rodolphe descendit lui-même à la cuisine, et, s'y étant assis, il fit entrer Marianne qui se tenait à la porte, (t Marianne, lui dit-il, qu'avez-vous pensé de fndi ces deux derniers jours que je ne vous ai rien donné? — Seigneur, dit-elle, je n'ai rien pensé. — Non, dit Rodolphe, je veux absolument que vous me disiéz quelles ont été vos pensées. — Seigneur, lui dit-elle, puisque vous me l'ordonnez, je vous le dirai. J'ai pensé que, si cela arrivait par hasard, c'était la volonté de Dieu et qu'il fallait prendre patience ; que si, au contraire , c'était monseigneur Rodolphe qui le fît exprès, c'était bon pour moi ; qu'il avait ses desseins et qu'ils me seraient avantageux. — Mais, reprit Rodolphe, quand le second jour je parus fâché
et que je vous parlai brasquement, que peusàlcsvous? — Seigneur, dit-elle , cela me coiilirma dans l'idée que monseigneur le faisait exprès. J'en fus bien aise et j'en espérai bien. — Est-il possible, s'écria Rodolphe en regardant ses domestiques qui étaient attentifs à cet entretien, est-il possible que de telles pensées tombent dans l'esprit d'un enfant de cet âge? Mais, ajouta-t-il en parlant à la petites si j'avais continué ainsi pendant longtemps? — Seigneur, dit-elle, j'aurais toujours espéré. — Allez, ma chère fille, dit Rodolphe , portez à dîner à votre bonne femme, et dites-lui que, quand elle aura dîné, je veux lui parler; qu'elle vienne ici, et vous, venez avec ellCî »
11 n'est pas nécessaire d'entrer dans le détail de tout ce qui arriva après* La vérité de l'histoire aurait ici un air de roman ; il suffit de savoir que Rodolphe apprit, par cette femme, que Marianne était fille d'un gentilhomme de ses amis, qui était mort de chagrin par la perte d'un procès que lui avaient fait les héritiers de sa femme et qui l'avait ruiné. Rodolphe retira la bonne femme chez lui, fitélever Mariariue selon sa condition, l'aima connue sa fille, et quelques années après il la maria à son Jieveu et la fit son héritière.
Que cette histoire est tendre ! Fixons-y un moment nos regards et tirons-en quelque instruction. Dans la bonté de Rodolphe, voyons une légère image des bontés de Dieu et de ses desseins à notre égard, et dans la conduite de Marianne voyons celle que nous devons tenir à l'égard de Dieu.
Dieu nous donne à tous abondamment : remercionsle. S'il donne à quelques-uns plus qu'à vous, remerciez-le et baisez sa main ; s'il se montre sévère à votre égard, remerciez-le et baisez sa main. Soyez persuadé que , dans toutes les afflictions qu'il vous envoie , il a ses desseins et qu'ils sont tous à votre avantage : baisez sa main. Saint Paul nous a donné un excellent abrégé de la vie spirituelle en nous recommandant de remercier Dieu de tout par Notre Seigneur Jésus-Christ. Ce qui tarit pour nous la source des biens et des grâces, c'est notre ingratitude. « Ne savez-vous pas, dit saint Pierre, que, le fruit de votre patience, c'est l'héritage céleste ? Si donc vous voulez parvenir, soyez reconnaissants. C'est par la reconnaissance que vous parviendrez à avoir Dieu pour père, Jésus-Christ pour époux et le ciel pour héritage. ))
Markin/ie [lîoiUi c pali(mte, rccoiinuissanlc el humble.
Piodofp/i€, c csl rimagc de Dieu qui donne à tous, et lorsqu'il «loiine plus aux uns el moins aux autres, c'est qu'il a ses desseins; 'i faut donc attendre avec patience et humilité le moment où il les i'cia connaître.
ANALYSE
COMPARAISON
Le cardinal de Sfrondarte, auteur célèbre de Tordre de saint Benoît S rapporte un fait comique arrivé à la mort d'un Jésuite allemand. Ce Jésuite, nommé le Père Tanner, homme également pieux et savant , allait de Prague à Inspruck, pour prendre l'air natal et tâcher de rétablir sa santé. Le voyage acheva de le déranger, et il mourut en route, dans un bourg ou village qu'on ne nomme point. La justice du lieu se rendit aussitôt dans la maison oii il était mort. En faisant l'inventaire de son bagage, on y trouva une petite boîtf3, que sa structure extraordinaire fit d'abord regarder comme mystérieuse et suspecte ; car elle était noire et composée de bois et de verre. Mais on fut bien plus surpris lorsque le premier qui regarda dans la boîte, par le verre d'en haut , s'écria tout effaré et en reculant de quatre pas : Abremintio (ibi, Satana. Autant en dirent tous ceux qui regardèrent après lui. Effectivement ils virent dans cette boîte-
1 L'oidro (îc Saint-Beiioil (les Bénédirliii.s) a jciwlu aux icUros d'immonscs sci viccs; ces rcii.oioux •■(aionf sui lont vnsrs dans l'*---tudr des matiu.sn jls.
Im animal vivant, noir, énorme, épouvantable, avec des cornes menaçantes, et d'une longueur prodigieuse. On était saisi d'effroi, et on ne savait que penser d'un monstre si horril)le, lorsqu'un jeune homme, qui ne faisait que d'achever son cours de philosophie, fit observer à l'assemblée que la bête qui était dans la boîte était beaucoup plus grosse que la boîte elle-même ; que dans le cas présent le contenu était plus grand que le contenant, ce qui était contraire à tout principe de physique, et ne pouvait, ajouta-t-il, se faire naturellement; d'où il concluait que l'animal de la -boîte n'était pas un animal matériel, et que ce devait être un esprit sous la forme d'un animal. Tout le
monde applaudit à celte remarque, et il n'y en eut aucun qui ne fût persuadé que c'était le diable en pcr-
sonne qui était dans la boîte. Pour celui qui avait cette boîte et la portait avec lui , on en concluait, avec la même évidence , qu'il ne pouvait l'avoir qu'à mauvaise fm et ne pouvait être qu'un sorcier et un magicien. Le bruit de cet événement diabolique ne tarda pas à se répandre. Tout le bourg accourut à la maison. Chacun voulut regarder dans la boîte, et tous se disaient les uns aux autres avec frayeur et étonnement : « Aujourd'hui nous avons vu le diable. »
Tandis qu'on montrait la boîte au peuple pour satifaire sa curiosité, le juge , de son côté , instrumentait. Il condamna le mort à être privé de la sépulture ecclésiastique, et laissa un ordre au curé de faire un exorcisme dans l'église, pour faire sortir le démon de la boîte et le chasser hors de tout le pays La sentence du juge ne s'étendait pas plus loin ; mais les politiques du village poussaient leurs réflexions bien au delà, La magie du Père Tanner devait, selon eux, être regardée commune à tous ses confrères, et une sentence de proscription générale aurait du les renfermer tous, suivant cet oracle de Virgile : Crimme ab uno discc on mes.
Dans le temps que tout le monde était occupé de cette merveille, ou plutôt de ce scandale, que chacun en raisonnait à sa façon , et que les esprits étaient dans une agitation et une fermentation inexprimables, un philosophe prussien passa par le village. On ne manqua pas de le régaler de la nouvelle du jour : mais quand il entendit parler d'un Jésuite sorcier et d'un diable enfermé dans une boîte , il se moqua de l;i
nouvelle et des nouvellistes. Cependant les notables de l'endroit étant venus le saluer, ils le prièrent instamment de venir voir lui-même de ses yeux les faits étonnants qu'il ne pouvait croire sur leur rapport. Il ne put se dispenser de céder à leurs instances ; mais, quand on lui montra la boîte magique, il jeta un grand éclat de rire. ((Est-il possible, s'écria-t-il , que dans ce pays-ci on ne connaisse pas encore la nouvelle invention du microscope ? C'est un microscope , vous dis-je, c'est un microscope. » Mais on ne savait ce qu'il voulait dire ; le terme était aussi inconnu que la chose ; il commençait même à devenir suspect à plusieurs , et on l'eût pris lui-même pour un sorcier s'il ne se fût pressé de détruire le charme et de dissiper le prestige. 11 prit donc la boîte et en ôta le couvercle, dans lequel la lentille était enchâssée, et ayant renversé la boîte, on en vit sortir un petit cerf- volant qui se promena sur la table. Le philosophe expliqua ensuite ce mystère d'optique, qu'il mit à la portée des spectateurs. Alors une nouvelle admiration succéda à la première, et l'animal sur la table parut aussi risible qu'il avait paru épouvantable dans la boîte. Alors les soupçons se dissipèrent ; le juge déchira sa sentence, la mémoire du Père fut rétablie, et chacun, en riant, s'en retourna dans sa maison. Il se trouva pourtant là une sorte d'honnêtes gens qui publièrent partout l'aventure du Père Tanner, ne parlant que de la boîte et de la sentence du juge, sans faire mention ni du philosophe ni du microscope.
Cette histoire, toute ridicule qu'elle est, nous four-
lîit une instruction bien sérieuse, qui devrait nous corriger sur trois défauts : 1° Sur notre précipitation à juger mal d'autrui. Nous ne voyons les défauts des autres que dans un microscope qui grossit étonnamment les objets. Ce microscope est notre cœur, et la lentille notre propre malignité. Qu'est-ce que tous ces crimes, ces horreurs, ces monstres que nous voyons dans le prochain? C'est un cerf-volant dans le microscope, Otez la lentille, et il ne restera tout au plus que quelque ridicule, digne de compassion et d'indulgence.
2° Sur notre facilité à croire le mal qu'on dit d'autrui. Soyez bien persuadés que ceux qui disent du mal d'autrui n'en parlent que d'après le microscope. S'ils parlent de ce qu'ils ont vu ^ ils ont vu dans le microscope. S'ils parlent d'après les autres, c'est microscope sur microscope. Plus un fait est répété par plusieurs bouches, plus il est dénaturé et augmenté, plus les microscopes sont multipliés. Otez toutes ce:> lentilles , que trouverez- vous ? un cerf- volant dans le microscope.
S** Sur notre démangeaison à rapporter lie mal que nous savons d'autrui. Ne soyez pas d'assez, mauvaise foi pour parler de l'animal monstrueux dans la boite sans parler du microscope ; ou , si vous ne voulez, pas parler du second , ne parlez donc pas du premier, qui n'en vaut pas la peine , et laissez-le pour ce qu'il est , un cerf-volant dans le microscope. Hélas ! qu'il y a encore de pays, de villes et de maisons où l'on ne connaît pas l'invention et l'ilkision du microscope !
Un philosophe, nommé Aristhène, passant tranquillement dans la grande rue de Thèbes en Béolie, se sentit frappé d'un coup de pierre. Il se retourna aussitôt, et alla droit à celui qui lui avait lancé la pierre ; mais , voyant que c'était un jeune artisan vigoureux et résolu, il tira de sa poche une pièce d'argent, et la lui donna en disant : ((Excusez, mon ami, si je ne vous donne que cela pour le service que vous venez de me rendre ; si j'étais plus riche, je vous récompenserais mieux. Mais, ajouta-t-il , voilà un monsieur qui marche devant nous; si vous lui rendiez le même service, il n'y a pas de doute qu'il ne vous payât comme il faut, et pour lui et pour moi. » Ce monsieur, au reste, c'était le roi lui-même, c'était le fameux Épaminondas, le plus grand guerrier, le plus habile capitaine de toute la Grèce. Il se rendait à pied au palais , accompagné seulement de deux officiers généraux, et précédé de six hallebardiers. Notre jeune Béotien , attiré par l'appât du gain , se laisse persuader. Il ramasse une pierre, court vers le monsieur, et , quand il fut à portée , il lui lança la pierre dans le dos, et resta là, attendant sa récompense. Il la
reçut. Deux liallebardiers se détachèrent, et, après quelques coups de hallebarde qu'ils lui déchargèrent sur les épaules , ils le conduisirent aux prisons royales.
Notre philosophe ne manqua pas de se trouver sur le passage: Quand le jeune homme le vit : « Ah ! perfide, lui cria-t-il , vous m'avez trompé ; voyez la belle récompense qu'on me donne. — Tu l'as telle que tu l'as méritée, répliqua le philosophe. C'est toi, insolent, qui t'es trompé, en croyant que tu pouvais insulter impunément les passants, et jeter la pierre à d'honnêtes gens qui ne te disaient rien , et qui ne t'avaient jamais fait aucun mai. Ne te l'avais-je pas dit, que ce monsieur te paierait pour lui et pour moi?» Le jeune
homme, avouant sa faute, voulait prier le philosophe d'intercéder pour lui auprès du roi , mais on ne lui en donna pas le temps : on le trahia aux prisons , où il subit le dernier supplice.
Il y a ici trois choses à observer.
1° La ruse du philosophe. Le chrétien faible et opprimé n'a pas besoin de l'employer; la chose est réglée. Tout le mal qu'on lui fait est fait à son Roi. Tout ce qui lui reste à faire, c'est de prendre patience, de se réjouir de la récompense qui lui est promise, et de prier pour celui qui le maltraite, afin que, par un sincère repentir et une juste réparation, il détourne de dessus sa tête les sévères châtiments que le Roi de l'éternité lui prépare.
2° La bêtise du Béotien. Vous vous regardez sans doute comme bien plus sage que lui , et vous vous llattez que vous n'auriez jamais donné dans le panneau où il donna : je le crois. Je crois bien que vous ne voudriez pas faire à un grand , à un homme en place et capable de se venger, ce que vous faites tous les jours aux petits et à ceux dont vous ne craignez rien ; mais vous êtes plus fou que ce stupide Béotien, puisque vous savez bien que tout le mal, toute l'injustice, toute la peine, toul le chagrin que vous faites au moindre de ces petits , vous le faites au Roi du ciel , puisqu'il a déclaré qu'il se le tenait comme fait à lui-même.
3° La rigueur du supplice. Si la punition vous parait exorbitante, songez qu'une offense légère, si elle est
l'aile à un roi , devient énorme et mérite le plus sévère châtiment. Craignez donc d'offenser le moindre de vos frères, puisque ce serait offenser le Roi même du ciel qui a pour vous punir des cachots de feu , et d'un feu éternel. Au contraire, empressez-vous de donner à vos frères tous les secours dont vous serez capable, de leur faire tous les plaisirs que vous pourrez, parce que , tout le bien que vous leur ferez, le Roi du ciel a déclaré qu'il se le tiendrait comme fait à luimême ; et c'est sur ce pied-là qu'il le récompensera d'une félicité et d'une gloire éternelles.
Oh î que cette vérité doit nous inspirer de douceur, de patience, d'égards, de condescendance et de chal'ité envers notre prochain !
Dans cette parabole, qui l appelle la Table de La Fonlaiiic : " Certain fou poursuivait à coups de pierre un sage, - le philosophe <'st insulté et se venjje par une ruse bien calculée.
Le chrétien pardonne à son ennemi cl inlercède en sa faveur auprès de Dieu.
ANALYSE