III. Sa témérité. Elle se fait remarquer en trois choses
l** En ce qu'il se flatte que ses actions et ses démarches seront ignorées de son maître. Des philosophes peuvent-ils bien se persuader que Dieu ne sache pas leurs actions et leurs blasphèmes, ou que, les sa* chant , il ne les punisse pas ? Mais nous » qui croyons que Dieu voit tout, comment osons -nous pécher en sa présence et sous ses yeux ? Oh! combien ce mot : Personne ne le saura^ a-t-il enhardi de cœurs à commettre riniquité ! C'est donc ainsi que , parmi les hommes, on compte Dieu pour rien.
2° En ce qu'il est content avec le reçu de l'ennemi de son maître. Et nous, ne sommes-nous pas contents pourvu que nous ayons le suffrage et l'approbation du monde ? ne sommes-nous pas satisfaits dès que nous avons sauvé les dehors et les apparences ? Quand le monde nous applaudit dans nos désordres et dans les actions les plus contraires à la loi de Dieu , en demandons-nous davantage ? Ne nous félicitons-nous pas? ne restons-nous pas tranquilles?
3" En ce qu'il ose présenter ce reçu à son maître. C'est là le comble de la témérité. C'est pourtant en ce point que nous l'imitons le plus exactement. Nous avançons sans cesse, et malgré nous , vers le tribunal de Dieu 3 et nous osons paraître devant cette majesté redoutable avec une conscience chargée de toutes nos iniquités , avec une conscience qui témoigne contre nous , et qui porte en écrit le détail exact de tout ce que nous avons fait, dit, pensé, imaginé, aimé et désiré.
Mais trois choses nous rendent encore plus coupables que cet esclave.
1« Il ne savait pas lire et ce n'était pas sa faute , au lieu que nous pouvons lire dans notre conscience , et examiner ce qu'elle contient. Que si vous dites que vous ne pouvez pas y lire , je réponds que c'est votre faute , que c'est parce que vous ne vous y êtes jamais exercé, et que vous n'y êtes pas habitué. Vous évitez , au contraire, d'y jeter les yeux, pour ne pas prendre la peine de rentrer en vous-même et de vous recueillir un moment; comme s'il ne valait pas mieux pour vous de prendre cette peine, pour effacer et ôter tout ce qui est contre vous, que de le porter sans examen au tribunal de Dieu, pour en être éternellement puni.
2° Il ne savait pas la valeur d'un billet , et que ce billet découvrait tout ce qu'il voulait cacher. Mais , pour vous, quand il serait vrai que vous ne sussiez pas lire dans votre concience, vous savez bien au moins qu'elle contient tout le mal que vous avez fait,
et qu'elle vous le reprochera au tribunal de Dieu. Vous êtes donc bien téméraire et bien insensé de l'y porter en cet état.
3° Il ne pouvait pas réformer ce billet^ et , après la faute qu'il avait faite , il n'y avait plus de remède pour lui; mais il y en a un pour vous, et vous seriez bien fou si vous ne vous en serviez pas.
Ce remède, c'est: 1° que vous appreniez à lire dans votre conscience, que vous feuilletiez exactement ce registre de votre vie , que vous sachiez au juste ce qu'il contient, que vous y effaciez par vos larmes et en ôtiez par une bonne eonfession tout ce qui s'y trouvera cbntre vous.
2° Que si , malgré vos efforts et votre application, il se trouve quelque endroit que vous ne puissiez pas déchiffrer , vous l'abandonniez à la miséricorde de Dieu , vous tâchiez de le brûler dans les flammes de l'amour divin , et le fassiez servir de fondement à l'humilité , sans vous troubler, sans vous inquiéter, servant votre maître avec confiance et amour, et en mênîe temps avec crainte et tremblement; vous souvenant que votre Maître est votre Père, qu'il ne demande qu'un cœur droit et une bonne volonté ; qu'il n'aime pas qu'an le serve dans le trouble, que le scrupule outré l'offense et que la confiance l'honore.
S** Que vous preniez bien garde à l'avenir de ne rien laisser entrer dans votre conscience qui la charge et puisse témoigner contre vous; et, si quelque chose de semblable venait à y entrer par votre négligence,
examinez-le aussitôt , et l'effacez par la douleur, la pénitence et la confession. Doucette manière vous tiendrez votre conscience en bon état ; vous la présenterez à Dieu avec confiance; elle sera la preuve de votre fidélité; Dieu vous accordera la récompense promise au serviteur fidèle , et vous en jouirez pendant toute l'éternité.
EXPLICATION
V esclave était l'homme naissant privé de la liberté; \ affranchi était l'homme que la volonté du maître rendait à la liberté.
COmPARAISON.
V esclave, c'est la conscience souillée, enchaînée par le vice, et punie par Dieu; l'affranchi, c'est la conscience libre du bon chrétien récompensée par Dieu.
La manne que Dieu donna aux Israélites dans le désert est une figure très-naturelle des biens de ce monde.
1** La manne était inconnue. Lorsque les Israélites virent pour la première fois les champs couverts de cette espèce de grain , leur surprise fut extrême , et ils se demandaient les uns aux autres : Qu'est-ce que cela ? Ce fut de cette interrogation faite en hébreu que ce grain fut appelé mawwe. On pourrait de même appeler tous les biens de ce monde : Qu'est-ce que cela? Jeunes personnes , qui commencez à ouvrir les yeux et à distinguer les objets répandus sur la terre, n'en jugez pas selon l'impression de vos sens. Vous voyez dans le monde des richesses, des honneurs, des plaisirs. Avant de livrer votre cœur à ces objets, apprenez à les connaître, et demandez : Qu est-ce que cela? Demandez-le à vos vieux parents, à un sage directeur; demandez-le surtout au Père des lumières , afin de ne pas vous tromper sur la nature et l'usage de ces biens. Vous verrez la plupart des hommes courir après ces biens et travailler sans relâche pour se les
procurer et en amasser toujours davantage. Vous en verrez d'autres, au contraire, qui méprisent ces biens ^ qui les craignent , qui les quittent. A cette vue , demandez encore : Qu'est-ce que cela ? If où vient cette diversité de jugement et de conduite ?
2° La manne était un grain blanc , transparent et brillant comme du cristal. Les biens de ce monde ont cette qualité , ils sont éclatants et éblouissants ; mais que leur éclat ne vous séduise pas, et, avant de les rechercher et d'en user , demandez toujours : Qu'est-ce que cela ?
3° La manne venait du ciel. Les biens de ce monde ont Dieu pour auteur- C'est Dieu qui a créé la terre; c'est par son ordre qu'elle produit tant d'êtres divers, tant de fruits, tant de métaux, tant de richesses. C'est Dieu qui a réglé les rangs parmi les hommes ; c'est lui qui fait les rois , les potentats , les grands , les hommes illustres, et qui leur confère la gloire qui les environne ; c'est lui aussi qui a fait le pauvre et l'indigent , l'homme ignoré et sans talents , et qui les soutient dans leur humilité et leur abjection. C'est Dieu enfin qui est le créateur de tous les plaisirs qui sont sur la terre, qui a. donné les sens à votre corps, et à votre âme les facultés nécessaires pour en jouir. Cette première vérité vous conduit à une seconde : c'est que Dieu, en créant ces biens , a eu ses vues et ses intentions auxquelles vous devez vous conformer, et qu'un jour il vous demandera compte de la manière dont vous aurez usé de ces biens ; il examinera si, dans l'usage de ces biens, vous vous êtes conformé
à ses lois ou si vous les avez méprisées. Si donc il y a quelques-uns de ces biens dont il vous ait interdit l'usage pour éprouver votre fidélité, vous devez vous en abstenir; s'il y en a dont il ait réglé l'usage, vous devez observer les règles qu'il a établies , et vous tenir dans les bornes delà modération, de la justice, de la charité qu'il vous a prescrites , et ne pas vivre comme si , dans l'acquisition, la possession, la jouissance de ces biens , vous n'aviez point de maître, et que tout vous fût permis.
La manne était un grain fort petit : ce qui exprime bien la petitesse des biens, des grandeurs et des plaisirs de ce monde. N'en jugez pas par le bruit que font les mondains, jugez-en plutôt par la satisfaction qu'ils en retirent. Interrogez-les, examinez-les de près, et, parmi ceux qui jouissent de ces biens avec le plus de goût et d'abondance, vous n'en trouverez aucun qui ne soit mécontent.
5° La manne était un bien passager, c'est-à-dire qu'elle devait servir de nourriture aux Hébreux seulement pendant le voyage dans le désert, et jusqu'à ce qu'ils fussent entrés dans la Terre promise ; après quoi il ne devait plus y avoir de manne pour eux. De même les biens de ce monde nous sont donnés pour nous soutenir dans le désert et pendant le pèlerinage de cette vie ; mais à la mort, qui sera notre entrée dans l'éternité, autres biens, autre gloire, autres délices. Les biens de ce monde ne seront plus rien pour nous, et ils seront également enlevés et aux insensés qui y auront attaché leur cœur, et aux sages qui les
auront méprisés et n'en auront usé que selon la volonté de Dieu.
6" La mesure de la manne était réglée pour chacun ; chacun devait en recueilhr un cjomor par jour. Ceux qui , par avidité , en recueillaient davantage n'en étaient pas plus avancés ; car, rendus à leur maison, ils ne trouvaient dans ce qu'ils avaient ramassé que la mesure prescrite. La mesure des biens de ce monde est aussi réglée pour chacun, et cette mesure, c'est le besoin de chacun selon son état. Si tout le monde gardait cette mesure marquée par la Providence , il y aurait des biens de reste pour tout le monde, et personne ne serait dans l'indigence. Mais que sert à l'avare d'accumuler des trésors? En mange-t-il plus? Souvent moins. Que sert à l'ambitieux de réunir à lui seul tant de dignités ? -En est-il plus content et plus honoré ? 11 n'en est souvent que plus inquiet et plus méprisé. Que sert au voluptueux de rassembler tant de délices et de s'y livrer? En est-il plus heureux et en jouit-il d'une meilleure santé? Au contraire, il en est souvent plus infirme et incapable de goûter les plaisirs innocents et modérés dont il eût pu jouir.
1" La manne exigeait de la vigilance et du travail. Il fallait la recueillir avant le soleil levé ; il fallait la moudre, la pétrir, la faire cuire et en faire du pain. L'indigence que produit la paresse ne mérité point de compassion. Travaillez, espérez en Dieu, et le pain ne vous manquera jamais.
8° La manne était corruptible; elle l'était au point que ceux qui voulaient en garder d'un jour à l'autre
la trouvaient le lendemain toute gâtée et pleine de vers ; image naïve du peu de fond qu'il y a à faire sur les biens de ce monde. Les vers, les voleurs, les mauvaises affaires, l'injustice des hommes, l'intempérie de l'air, le dérangement des saisons, mille accidents imprévus nous enlèvent tous les jours des biens sur lesquels il semblait que nous pouvions le plus sûrement compter.
9° La manne était incorruptible en certaines occasions. Le vendredi on en amassait deux gomors, dont l'un se gardait jusqu'au samedi sans se corrompre, parce qu'on ne l'avait amassé que pour observer la loi du saint repos au jour du sabbat. Moïse prit un gomor de manne, qu'il mit dans l'arche pour le transporter dans la Terre promise , afin qu'il fût pour les Hébreux un monument des bontés de Dieu à leur égard, et que le souvenir de ses bienfaits excitât sans cesse leur amour, leur confiance, et ce gomor de manne ne se corrompit point. La Terre promise et le repos du sabbat étaient la figure du ciel et de l'éternité. L'emploi que l'on fait des biens de ce monde pour le ciel, pour Dieu, pour le salut et le soulagement du prochain, en change la nature et la qualité. De corruptibles qu'ils étaient, il les rend incorruptibles ; de passagers et périssables, il les rend permanents ; de temporels , il les rend éternels : heureux qui sait mettre en pratique ce secret admirable et divin !
lO"* Enfin la manne avait différents goûts , suivant les dispositions de ceux qui la mangeaient : en sorte que pour les uns elle était fade et dégoûtante, et pour
les autres elle était délicieuse, agréable : ainsi les biens de ce monde, suivant l'usage qu'on en aura fait en cette vie, procureront dans l'éternité aux uns un dégoût , une amertume insupportable , et aux -autres des délices ineffables.
EXPLICATION
La Terre promise était, selon les saints Pères, l'image du ciel récompense éternelle. — La manne fut la nourriture du peuple de Dieu dans le désert.
COMPARAISON
La manne, ce sont les biens terrestres, don passager de Dieu soutenant le fugitif jusqu'au terme du pénible voyage.
Le roi de Corée envoya deux officiers de sa maison lui pêcher des perles. Il voulait employer ces perles à un superbe collier qu'il devait présenter à son père, c'est-à-dire à l'empereur de la Chine , car c'est ainsi que les rois tributaires appellent cet empereur. Il envoya un de ses officiers à la côte orientale de la Corée et l'autre à la côte occidentale. 11 leur recommanda de faire diligence, d'amasser le plus de perles qu'ils pourraient, et de revenir tous deux à la cour le jour qu'il leur enseigna, qui fut le même pour tous les deux. Mindao fut celui qu'oji envoya à la côte orientale. Il s'acquitta de sa commission avec soin et avec succès. 11 venait toutes les nuits à la côte avec une lampe s'occuper à la pêche, et le jour il prenait son repos. Pour l'autre, nommé Yanki, qu'on avait envoyé à la côte occidentale, où la pêche était plus abondante, il passait tous les jours à se divertir et les nuits à dormir. Il venait pourtant toutes les nuits à la côte ; mais, comme il était somnambule, il y venait en dormant, sans savoir ce qu'il faisait, et, au heu de pêcher des perles , il ramassait des cailloux , dont il
remplissait un panier qu'il avait soin de porter avec lui. Les autres pêcheurs, qui le voyaient d'un peu loin, auraient juré à sa marche et à ses mouvements qu'il péchait des perles, et qu'il en était chargé quand il s'en retournait; cependant il n'avait amassé que des cailloux et ne s'en retournait que chargé de pierres. Quand il était rendu chez lui , il vidait son panier, sans s'éveiller, dans un coffre destiné à mettre ses perles. Ensuite il retournait se mettre au lit, où il continuait de dormir jusqu'à ce qu'il fît grand jour. Pendant cette dernière partie de son sommeil , il faisait les plus beaux rêves du monde. Il lui semblait être à la côte, pêcher des perles en abondance, en remplir des paniers et les vider dans son coffre. Le matin, à son réveil, il était si plein de son rêve qu'il ne doutait pas que ce ne fût une réalité et, d'un autre côté, il était si occupé de ses plaisirs qu'il ne se donnait pas même le temps de regarder dans son coffre pour voir ce qu'il contenait. Tout le temps prescrit par le roi se passa de la sorte. Le jour vint qu'il fallut partir. Occupé ce jour-là même de mille autres objets , il chargea son coffre sans l'ouvrir, et arriva à la cour le même jour que Mindao. Les deux coffres furent présentés au roi. On ouvrit celui de Mindao, oii l'on trouva de très-belles perles et en grand nombre. Le roi en fut si content que sur-le-champ il nomma Mindao gouverneur d'une province et lui assigna une pension considérable. Yanki se flattait d'une récompense semblable ; mais quelle fut sa surprise lorsqu'à l'ouverture de son coffre on ne trouva que
des pierres au lieu de perles ! Yanki n'en pouvait croire ses yeux. Mais le roi, qui se regarda comme insulté, fut si irrité qu'il le condamna à mourir sous les pierres qu'il lui avait présentées.
Yanki voulut s'excuser ; mais le roi ne voulut pas l'entendre et se retira tout en colère. Yanki parla néanmoins au chancelier du royaume, et il tâcha de s'excuser sur ce qu'il avait le malheur d'être somnambule, et que c'était cela apparemment qui était la cause de son désastre. Mais le chancelier lui répondit que , puisqu'il savait qu'il était somnambule , il devait prendre ses précautions et se faire éveiller ; qu'il devait du moins pendant le jour examiner ses opérations de la nuit; qu'il devait, avant de partir, ou du moins avant de se présenter à la cour et de paraître devant le roi, voir ce qu'il y avait dans son coffre, et ne pas s'exposer si témérairement à l'indignation et à la colère du roi! Yanki convint de son tort. Il se retrancha à demander qu'on le renvoyât à la côte, promettant de réparer sa faute. « Oh ! dit le chancelier, le roi n'expose pas deux fois la gloire de ses commandements à la désobéissance de ses officiers. » Ayant dit ces mots, il se retira, et Yanki i\xl conduit au supplice.
Le sens de cette parabole n'est pas difficile à découvrir. Nous sommes tous dans ce monde pour ramasser des perles, c'est-à-dire pour pratiquer des vertus et des bonnes œuvres. C'est Jésus-Christ , notre roi, qui nous envoie, qui nous fournit les occasions et les moyens. C'est à lui que nos mérites doivent
être rapportés, et par lui qu'ils doivent être offerts à Dieu son Père. On peut, avec le flambeau de la foi, en amasser sur la côte orientale et dans la prospérité ; mais la côte occidentale , la voie des afflictions et des souffrances, est sans contredit la plus riche, la plus abondante.
Hélas ! dans ce bas monde , que de somnambules qui dorment, qui rêvent, qui, au lieu de perles dignes d'être présentées à leur roi, n'amassent que des cailloux capables de l'offenser, propres à allumer le feu de sa colère et à servir à leur propre supplice ! N'est ce pas amasser des pierres au lieu de perles que de ne s'occuper que des biens de la terre et de négliger les biens du ciel ? Qu'est-ce qu'un homme qui se pique de probité sans religion , qui fait des bonnes œuvres sans avoir la vraie foi? C'est un somnambule qui dort et qui rêve. Qu'est encore un homme qui souffre sans patience et sans résignation, qui est à l'église sans dévotion, qui récite des prières sans attention, qui remplit les devoirs de son état sans une droite intention, qui n'agit que par un goût naturel , par coutume ou par des motifs humains? C'est un somnambule qui ne sait ce qu'il fait, qui a les dehors de la vertu, qui en imite les démarches et les mouvements, sans en avoir le mérite; qui, en un mot, au heu de perles n'amasse que des cailloux, et, au lieu de récompense, doit craindre le châtiment.
Somnambules, réveillez-vous, songez à ce que vous faites : ouvrez les yeux , et voyez ce que vous amassez. N'allez pas vous présenter devant votre roi et
paraître à son jugement sans savoir ce que vous y portez , et sans avoir bien examiné ce qu'il y a dans votre conscience avant qu'elle soit présentée et ouverte à ses yeux. Pendant cette vie, vous pouvez encore en ôter les pierres , et y substituer des perles, par le repentir, la pénitence , la confession , les sacrements et les bonnes œuvres ; mais, une fois que vous aurez fini votre carrière , ne vous attendez pas qu'on vous accorde une seconde vie pour réparer les erreurs de la première. Faites maintenant ce que vous voudriez avoir fait alors , car alors il ne vous restera qu'à recevoir ou le châtiment ou la récompense de ce que vous aurez fait jusque-là.
EXPLICATION
Le somnambule est une personne qui se promène, marche, parle ei agit en dormant.
COMPARAISON
L'homme sourd à la voix de sa conscience est un somnambule volontaire qui marche aveuglément à sa perte. La vie, c'est le temps donné aux bonnes ou mauvaises actions ; les vertus sont les cailloux sans valeur qui bordent le rivage.
Un astronome , par ordre du roi son maître , se transporta vers les pays du Nord pour observer le passage de Vénus sur le disque du soleil. Étant arrivé en Laponie, il trouva que les petits hommes habitants de ce pays n'avaient pas encore quitté leurs appartements d'hiver. Ces appartements étaient des grottes profondes creusées sous terre, et qui n'avaient d'autre ouverture que la porte par laquelle on y entrait. On entretenait dans ces cavernes un feu terrible et continuel. On y entraînait des arbres entiers , tout verts et avec tout leur feuillage. On les y brûlait ; et la fumée était si épaisse qu'en se chauffant on ne s'y voyait pas. Un soir que le temps était. serein, et avant que les Lapons fussent descendus dans leurs trous , l'astronome, qui avait déjà fait ses observations, leur expliquait le cours des astres, leur nommait les étoiles et leur montrait les planètes. Les Lapons riaient de tout leur cœur en l'entendant parler et en considérant les instruments dont il se servait. Les uns prenaient un quart de nonante et n'y comprenaient rien ; les autres regardaient par un télescope et n'y
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voyaient rien. Les noms de Descartes , de Newton , de Copernic, les faisaient étouffer de rire. Enfin , le plus considérable de la troupe, le prenant sur un ton plus sérieux, dit à l'astronome : «En vérité, il faut que vous, votre roi et votre nation ayez perdu la tête pour vous amuser à de pareilles chimères. )) L'astronome, qui se sentit piqué, lui répondit : «Il n'est pas étonnant que vous , qui vivez dans les ténèbres , qui n'habitez que des tanières , qui ne voyez que ce qui est dans vos cavernes , et ne connaissez pas les productions de la terre , vous ignoriez les phénomènes du ciel, et que vous vous moquiez de ceux qui les observent et qui vous en parlent. » Entendant ces mots, tous les Lapons poussèrent un cri effroyable, firent de grandes huées , et peut-être se seraient-ils portés à quelque autre extrémité si le prudent astronome ne se fût promptement retiré. Il se rendit peu après dans sa patrie , où il donna une relation exacte de ses observations et un mémoire détaillé de ses aventures. Maintenant dans le sein de sa famille , il jouit des bienfaits de son roi et de l'estime de ses compatriotes. J'observe trois choses dans ces Lapons : 1° Leurs ténèbres. Par rapport aux choses du salut, nous sommes tous dans ce monde- ci comme dans une maison pleine de fumée. La corruption de nos sens et la vivacité de nos passions élèvent au dedans de nous et autour de nous des tourbillons d'une vapeur épaisse, qui offusquent les plus pures lumières de notre esprit et étouffent les plus nobles sentiments de notre cœur. Nous ne voyons ni ce qui est au dedans
de nous ni ce qui est au dehors de nous. Nous ne connaissons ni ce qui est dans ce monde ni ce qui est hors de ce monde , ni ce qui est dans le temps ni ce qui est au delà , ni la grandeur de ce qui est éternel ni la petitesse de ce qui est temporel. Nous donnons aux choses terrestres et périssables l'estime et l'attention que méritent les choses célestes et immortelles, et nous avons pour celles-ci le mépris que méritent celles-là. Cette erreur fait que les hommes appellent bien ce qui est mal , et mal ce qui estlDien, Ils prennent les ténèbres pour la lumière, la voie pour le terme, le lieu de leur exil pour celui de leur patrie.
Avant que la mort vienne nous tirer d'une erreur si préjudiciable , prenons le flambeau de la foi , qui , comme dit saint Pierre , nous éclairera dans ce lieu de ténèbres. Écoutons ceux qui , guidés par cette lumière céleste, nous enseignent les vérités importantes du salut, en nous avertissant que les biens et les maux éternels sont seuls dignes de nos réflexions, et que les biens et les maux passagers de la terre ne méritent pas que nous nous en occupions , si ce n'est autant qu'ils ont rapport aux biens et aux maux de l'éternité.
T Leurs railleries. Quand je vois des impies attaquer la religion , des hérétiques combattre l'Église , des libertins censurer la dévotion , il me semble que je suis dans les pays du Nord et que j'entends les Lapons juger de l'astronomie.
30 Leur colère. Le monde, de tout temps, s'est moqué des vrais chrétiens et de ceux qui voulaient s'in-
struire. Souvent il les a persécutés ; quelquefois il les a mis à mort. Mais eux , ils sont triomphants dans la céleste patrie , où ils jouissent des bienfaits éternels du Roi des siècles , dans la compagnie des bienheureux immortels. Dieu nous fasse la grâce d'être un jour avec eux !
r/aslronome observe les astres, et sa science esi d'en déterminer le cours, les piiases, etc. La Laponie est une terre fort reculée aux extrémités du monde .
L'ignorance , ce sont les ténèbres. Les railleries, c'est l'amère incrédulité. La colère de l'impie, c'est la persécution contre les vrais chrétiens.
DÉFINITION
COMPARAISON
Un homme de la campagne était très-adroit à prendre des vipères , qu'il envoyait ensuite à un apothicaire de la ville voisine, pour en faire de la thériaque. Une après- dînée, sa chasse fut si heureuse qu'il en prit jusqu'à cent cinquante. Le soir, étant de retour à sa maison, il se trouva si las et si harassé qu'il ne voulut point souper. 11 monta dans sa chambre et alla se coucher tout de suite. Il porta , selon sa coutume, ses vipères tout en vie dans sa chambre, et les mit dans un baril, qu'il eut soin de fermer, mais qu'il ne ferma pas bien. La nuit, tandis qu'il dormait, les vipères forcèrent leur prison , et, cherchant la chaleur, elles allèrent toutes vers son lit , s'insinuèrent entre les draps, se gUssèrent sur sa peau , et l'enveloppèrent de toute part sans lui faire aucun mal, sans qu'il s'éveillât et sentît rien. Gomme c'était sa coutume de dormir les bras nus hors du lit, le lendemain, s' étant éveillé lorsqu'il faisait grand jour , il fut étrangement surpris de voir ses bras entourés de vipères. «Ah ! dit-il, je suis mort : les vipères se sont échappées. » 11 eut la prudence de ne point se remuer, et il sentit qu'il en
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avait d'entortillées autour du cou, autour des jambes et des cuisses , et de tout le corps. Quel état ! H ne
rdit pourtant point la tête. Il se recommanda à Dieu, et, sans se donner le moindre mouvement, il appela sa servante. Quand elle eut ouvert la porte de sa chambre : «N'entrez pas, lui dit-il, mais descendez là-bas, prenez le grand chaudron, remphssez-le de lait à la moitié ; faites chauffer ce lait en sorte qu'il ne soit que tiède. Vcus m'apporterez ce chaudron et vous le mettrez au milieu de ma chambre, le plus doucement et en faisant le moindre bruit que vous pourrez. Ne fermez pas la porte : allez, faites vite ; ne perdez pas un instant.» Quand le chaudron fut dans la chambre, les vipères , sentant l'odeur du lait , commencèrent à quitter prise. Il vit celles de ses bras se
désentortilîer et se retirer. Il entendit passer celles de son cou. Il sentit que ses jambes et ses cuisses se dégageaient, et tout son corps était libre. Quelle joie ! 11 se posséda néanmoins : il ne se pressa pas , et donna le temps à toutes les vipères de sortir. Elles sortirent toutes , allèrent se jeter dans le chaudron , de sorte qu'il n'en resta pas une dans le lit. Notre homme alors se leva , et , voyant les vipères presque noyées dans la liqueur, assoupies et comme enivrées , il les tira avec ses pinces l'une après l'autre , et leur coupa la tête. Aussitôt, s'étant mis à genoux, il remercia Dieu de bon cœur de l'avoir délivré d'un si grand danger. Après cela il descendit , et raconta ce qui venait de lui arriver. Il fit frémir tout le monde, et il frémissai lui-même en le racontant. 11 envoya ses vipères à l'apothicaire , lui faisant dire de n'en plus attendre de sa part. En effet , il renonça au métier, et il prit une si grande aversion pour les vipères que non-seulement il ne pouvait pas en souffrir la vue, mais même le nom ni la pensée.
Une histoire si terrible et si effrayante mérite bien que nous y revenions et que nous en examinions toutes les parties.
1" L'état de cet homme dans son lit. Quand je le considère ayant le corps tout garni et entouré de vipères vivantes , je frissonne , et cette seule idée me fait trembler. Quelle situation ! peut-il y en avoir de plus affreuse ? Oui , celle d'une âme en péché mortel est mille fois plus terrible. Quand je considère un pécheur, ou dormant tranquillement dans son lit , ou
agissant librement pendant le cours de la journée, et que je pense que mille péchés mortels et mille démons pires que des vipères possèdent son âme et s'en sont rendus maîtres ; que tout son corps et tous les sens de son corps en sont non environnés , mais remplis et pénétrés , j'en suis saisi d'horreur et d'épouvante. Le malheureux ne sent point l'horreur de son état ; il est comme endormi. Mais ITiomme dont nous parlons ne le sentait point non plus et dormait aussi. L'état de l'un et de l'autre en est-il pour cela moins épouvantable ?
2° Le danger de cet homme pendant son sommeil. Si cet homme , pendant son sommeil , se fût donné quelque mouvement, comme il arrive d'ordinaire; si, en se tournant , il eût pressé quelqu'un de ces animaux ; si , par un souffle, par un soupir, par une parole , il eût effarouché ces monstres , il était perdu , et de mille vies il n'en aurait pas sauvé une. Et si ce pécheur venait à mourir subitement dans l'état où il est , si quelqu'un de ces accidents dont on entend parler tous les jours lui arrivait , où en seraitil ? où en sont tous ceux à qui ces accidents sont arrivés V S'ils étaient en état de péché mortel , ils sont perdus pour jamais. C'est sans doute une mort bien cruelle que de mourir dévoré par cent cinquante vipères ; mais qu'est-ce que cela, après tout , en comparaison de l'enfer, où l'on est pour toujours la proie des démons , de ses péchés, de ses remords, de son désespoir, et des flammes éternelles !
3° L'effroi de cet homme à son réveil. Pécheurs,
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vou^ ne dorriiirez pas toujours ; vous vous réveillerez à la mort et au jugement de Dieu. Et quel sera votre effroi de vous voir ennemi de Dieu , rebelle à Dieù , semblable au démon , un homme de péché , qui n'est bon que pour l'enfer, où il va être précipité pour y faire sa demeure éternelle ! Ah ! n'attendez pas à vous réveiller que ce moment soit venu : ce serait trop tard pour vous. Réveillez-vous maintenant que vous pouvez encore ôter de votre sein les vipères prêtes à vous dévorer, que vous y recélez et que vous y entretenez.
Vous avez vu le danger de cet homme, et vous ne pouvez nier que le vôtre ne soit encore plus grand. Considérez maintenant comment il s'en tira , afin de vous en tirer comme lui.
1° Sa prudence. Il ne perdit point courage, et imagina le seul expédient qui pouvait lui réussir, et qui lui réussit en effet. De même , en considérant l'état effroyable de votre âme , ne perdez pas courage, ne vous livrez pas au désespoir ; ne dites pas comme Gain : (( Mon iniquité est trop grande pour que je puisse en espérer le pardon. » Fussiez- vous encore mille fois plus pécheur, la miséricorde de Dieu, étant infinie , sera toujours infiniment au-dessus de vos péchés. Vous n'avez pas besoin de chercher et d'imaginer le moyen de vous délivrer de vos péchés : ce moyen est tout trouvé, et la miséricorde de Dieu vous le présente tout préparé : c'est le sang de Jésus-Christ, dans lequel il faut noyer tous vos péchés par une bonne confession. Que ce mot ne vous trouble pas; tenez-
vous tranquille; ne regardez pas cette opération comme impossible ou trop difficile. Dieu ne demande pas de vous l'impossible , et il vous aidera à faire ce qui dépend de vous. Confessez d'abord les péchés dont vous vous souvenez. Prenez ensuite du loisir pour rechercher les autres et donner le temps à toutes ces vipères de sortir. Ne craignez rien : elles sortiront toutes.
2° Sa joie quand il se vit délivré. Elle fut grande sans doute ; mais elle n'est rien en comparaison de celle que goûte un pécheur converti et rentré en grâce avec Dieu. Mais qui peut comprendre quelle sera la joie de ce pécheur, lorsque délivré pour toujours de tous ses ennemis il sera invité à entrer dans la joie même du Seigneur ! Ah ! qu'il se félicitera alors de s'être défait de ses péchés, d'y avoir renoncé, de les avoir confessés, détestés et expiés !
3° Sa résolution. Il coupe la tête à toutes les vipères, sans en épargner aucune. Il renonce pour toujours à un métier qui a failli le perdre. Enfin il conçoit une aversion éternelle pour ce qui l'a mis dans un si grand danger. Vous concevez tout ce que cela veut dire : mettez-le en pratique. Fuyez le péché comme vous fuiriez à la vue d'une couleuvre ou d'une vipère.
DÉFINITION
La vipère est un serpent versant le plus dangereux poison . COMPARAISON.
Les vipères sont les vices. L'homme qui les lue, le preneur de vipères qui renonce à son métier, c'est le pécheur converti.
- Zi9 -
Deux paysans étaient venus de la campagne à la ville pour y vendre deux charretées de bois qu'ils avaient amenées. Leur vente faite, ils allèrent faire un tour sur le bord de la rivière. Là ils virent une poutre dans l'eau, et un jeune homme qui d'une main poussait la poutre vers un endroit du rivage. «De quel bois est donc cette poutre , disaient entre eux les deux paysans, pour être si légère qu'un enfant la conduise où il veut?» Le maître charpentier, qui attendait que son garçon lui amenât cette poutre au bord de l'eau, entendant ce discours des deux paysans, s'approcha d'eux et leur dit : «Mes amis, si vous voulez savoir de quel bois est cette poutre , et comprendre combien elle est légère, faisons ensemble un marché. Quand mon garçon l'aura conduite près de la rive, si tous deux ensemble vous la tirez hors de l'eau et me la mettez ici à sec, je vous donnerai 12 francs ; mais , si vous ne pouvez pas tous deux en venir à bout , vous y mettrez vos bœufs pour la tirer et vous me donnerez 6 francs, que nous irons manger ensemble à notre dîner. » La proposition parut avantageuse. « Si la poutre, dit l'un
— sodés paysans, est si mince et si légère que ce g-arçan puisse seul la conduire ici, il y aura bien du malheur si nous deux nous ne pouvons la tirer.» La condition acceptée, on mit l'argent de part et d'autre entre les TBains de la cabaretière, qui était là à laver du linge, et qui admirait la simplicité de ces bons campagnards, La poutre étant arrivée à l'endroit marqué , les deux paysans, l'un d'un côté et l'autre de l'autre, se mettent en devoir de la tirer de l'eau.
Mais tous leurs efforts furent inutiles, et, après avoij. ravaillé longtemps, ils s'avouèrent vaincus. Il fallut employer les bœufs et payer le dîner.
Notre Seigneur, dans l'Evangile, appelle les péchés légers qu'on voit dans les autres des pailles, de&
fétus , et les péchés griefs qu'on a en soi et qu'on n'y voit pas, il les appelle des poutres. Une poutre qui nage sur l'eau ne paraît pas ce qu'elle est, ni par sa grosseur, ni par sa pesanteur. Quant à sa grosseur, la moitié de son volume est cachée sous l'eau , et , quant à sa pesanteur, un enfant peut la remuer et la conduire où il veut. Mais quand il s'agit de la tirer hors de l'eau, et lorsqu'elle en est tirée, c'est alors que l'on voit combien elle est grosse, et que l'on sent combien elle est pesante.
Le siècle présent est une vaste mer où nous nageons, et où nagent aussi avec nous les péchés dont nous sommes chargés. Ces péchés ne paraissent pas la moitié de ce qu'ils sont ; nous en cachons une partie à la vue des hommes sous un extérieur trompeur, et nous nous en cachons beaucoup à nous-mêmes , en nous les dissimulant, en les excusant, en lesoubhant. D'ailleui s , ce que nous en apercevons nous paraît fort léger, parce que ces péchés nagent pour ainsi dire dans l'eau des fausses maximes du monde et dans le torrent des exemples pervers qui les autorisent. Mais quand il faudra les tirer de cette eau pour les présenter au tribunal de Dieu , alors ils paraîtront ce qu'ils sont , d'une grosseur et d'une pesanteur énormes. Quand ces actions honteuses, ces fraudes secrètes , ces calomnies artificieuses, ces intentions perverses seront tirées de dessous l'eau , qu'elles seront confrontées, non pas avec les usages du monde , mais avec la loi de l'Evangile , non plus avec la corruption des hommes, mais avec la sainteté de Dieu, alors, oui, alors
on en verra l'énormité, on en sentira le poids immense. Effaçons-les donc par la pénitence, avant de sortir de ce monde, pour- n'en être pas accablés quand nous paraîtrons devant Dieu.
Le péché paraît léger quand on le commet, mais il parait pesant et énorme quand il faut seulement le porter à confesse. Que sera-ce donc s'il faut le porter jusqu'au tribunal de Dieu ?
DÉFINITION
L;ipoiUro, si.'mblt; lé[;èi'c tant qa't,lle cstsii[)portéc par l'eau, pour i cil icîircr, il faut une force qui lui soit do beaucoup supérieure.
COMPARAISON
Notre Seigneur appelle les péchés léjjors qu'on voit dans les au- Iren, des pailles; et les péchés qu'on a on soi e! qu'on n'y voit pas,
des poutres.
Le mont Etna, appelé aujourd'hui le mont Gibel, est une montagne de Sicile qui vomit continuellement des tourbillons de feux et de flammes. C'est une vraie image de l'enfer, et c'en est une en même temps du feu impur qui conduit à l'enfer. Je compare donc cette montagne ardente à tant d'assemblées mondaines , tant de bals scandaleux , tant de théâtres licencieux , qui, comme autant d'Etnas, sont toujours environnés de flammes et portent l'incendie dans tous les cœurs. Combien, outre cela, d'Etnas particuliers, d'Etnas ambulants , d'Etnas cachés , dont les ardeurs ne sont pas moins dangereuses ! On ne saurait trop craindre tous ces feux ni trop s'en éloigner. C'est vouloir y périr que de s'en approcher. Qui craint le péché doit fuir l'occasion.
Empédocle, célèbre philosophe de l'antiquité, plus fameux par sa mort que par sa vie et ses écrits, fut curieux de voir de près les feux du mont Etna. Il voulut savoir par lui-même ce que c'était que ces feux, comment ils sortaient et quelle trace ils laissaient après eux. Il voulait voir le liant de la montagne, connaître
la nature du terrain, examiner la construction du lieu, et s'assurer si tout ce qu'on en disait était bien véritable. Enfin il voulait pouvoir en parler savamment, non sur le rapport des autres , mais sur ses propres observations.
Plus d'une fois ses disciples tâchèrent de le détourner d'une entreprise si dangereuse et si téméraire. On lui représenta que tous ceux qui l'avaient tentée y avaient péri , qu'on devait se contenter de savoir de cette montagne ce qu'on pouvait en découvir de loin sans risques , que du reste il fallait en raisonner par conjectures, et non par expérience. On lui représenta que le sommet devait être calciné , et qu'en croyant mettre le pied sur un terrain solide il y avait danger de le mettre sur un abîme de cendres et d'y être englouti. On lui représenta enfin que, le feu ne sortant pas toujours du même endroit de la montagne, l'éruption pouvait se faire tout à coup sous les pieds mêmes de l'observateur, le brûler tout vif, et le réduire en cendres avant qu'il fût descendu au fond du gouffre.
Empédocle répondait à tout cela qu'on s'alarmait trop aisément, que la peur exagérait le danger, qui n'était pas, à beaucoup près, aussi grand qu'on le disait ; qu'un philosophe ne devait pas se laisser intimider comme le vulgaire ; que, si ceux qui avaient monté avant lui y avaient péri, c'était qu'ils n'y étaient pas allés en philosophes et avec les précautions nécessaires ; que, pour lui, il avait pris de bonnes mesures et ne courait aucun risque; qu'il verrait, qu'il exami-
nerait tout, qu'il reviendrait sain et sauf, et leur en apporterait des nouvelles.
Le philosophe ne disait point quelles étaient ces îjonnes mesures qu'il avait prises ; elles eussent paru trop ridicules : elles se réduisaient à deux et consistaient, la première, à porter son bâton avec lui pour sonder le terrain avant de mettre le pied ; la seconde, à monter les pieds nus, pour sentir le terrain qui serait chaud, ou qui commencerait à le devenir, afin de pouvoir se retirer avant que l'éruption se fît.
Un beau matin donc, Empédocle, sans rien dire à personne, prend son bâton et s'en va à la montagne, laisse ses sandales au bas , et grimpe nu pieds jusqu'au sommet. Dans ce même temps, deux de ses disciples, étant allés par hasard prendre le frais sur une montagne voisine, furent bien surpris de voir un homme se promener sur le mont Etna. Ils jugèrent bien que c'était leur maître , et ils frémirent du danger où il était. Mais que faire? on ne pouvait pas l'en retirer ; ils se contentèrent donc de le suivre des yeux et de considérer ce qu'il deviendrait..
Dès qu' Empédocle fut arrivé au haut de la montagne, il fut enchanté de la nouveauté du spectacle ; il vit là mille objets curieux et admirables aux yeux d'un amateur, mais qui, aux yeux de tout autre, n'eussent paru que hideux et méprisables, 11 vit de vieilles roches calcinées, il vit des monticules de cendres, il vit des trous et des crevasses, il vit enfin par où actuellement la llamme s'élançait à une hauteur prodigieuse.
Empédocle se promenait autour de ce terrible volcan avec une intrépidité plus que philosophique. Son bâton lui fit éviter plus d'un abîme, et plus d'une fois la chaleur de ses pieds l'avertit de changer de place. Il eut même quelquefois la consolation de voir qu'il s'était retiré à propos, le feu s'élançant avec fracas du heu qu'il venait de quitter. 11 s'applaudissait de son industrie, et se disposait à descendre. 11 pensait combien il lui serait glorieux d'avoir pu, sans crainte et sans accident, parcourir cette fameuse montagne, que nul mortel avant lui n'avait pu franchir sans y perdre la vie, et de pouvoir dire, en racontant les merveilles qu'elle contient: «J'y ai été, je l'ai vue.))Tandis qu'il s'occupe de ces pensées, et qu'il jette encore un coup d'œil sur les objets qui l'ont le plus frappé, et dont il se propose de faire la description , il ne fut pas assez attentif à l'avertissement de ses pieds , ou peut-être ses pieds ne l'avertirent pas assez à temps, car il sortit de dessous lui un tourbillon de flammes, qui jeta au loin son bâton à demi brûlé. Pour lui, fut-il brûlé? fut-il englouti ? peut-être fut-il l'un et l'autre. Tout ce qu'on en sait, c'est qu'il resta là et ne parut plus.
Ses disciples, témoins de ce funeste accident, coururent aussitôt à l'endroit où ils avaient vu tomber le bâton , et ils reconnurent très-bien que c'était celui de leur maître. Ils firent ensuite le tour de la montagne, pourvoir s'ils ne trouveraientpoint quelques-uns de ses membres épars ; mais ils ne trouvèrent qae ses sandales, qu'ils placèrent avec le bâton dans le temple de la Prudence, pour avertir ceux qui les verraient
que la vraie prudence consiste à éviter le danger, et
DÉFINITION
L'Etna est une montagne qui est le siéye d'un volcan. Un volcan, c'est une ouverture de la terre par laquelle se' font jour les feux souterrains de notre globe.
COMPARAISON
Ernp.'docle s'exposant aux flammes d'un volcan est l'image du téméraire s exposant volontairement au péché.
On demanda un jour à un philosophe ce que c'était que la vie présente, et il répondit : « C'est le voyage que fait un criminel, après qu'on lui a lu sa sentence, depuis sa prison jusqu'au lieu du dernier supplice. » En effet, nous sommes condamnés à morl dès le sein de notre mère, et nous n'en sortons que pour nous rendre au lieu du supplice.
A la vérité , on ne nous bande pas les yeux comme a.ix criminels; mais, ce qui revient au même, on nous
cache le lieu da supplice. Nous avançons sans cesse vers ce lieu , mais sans savoir où il est, et sans savoir si nous en sommes proches ou éloignés. Tout ce que nous savons , c'est que nous en approchons tous les jours , que nous en sommes plus près aujourd'hui qu'hier , qu'il arrivera que nous y serons rendus sans que nous le sachions , et qu'il peut se faire qu'actuellement nous y soyons , ou que nous n'ayons plus qu'un pas à faire pour y être rendus.
Une chose que nous ignorons encore , c'est le genre de mort auquel nous sommes condamnés , lequel n'est point spécifié dans la sentence , et que Dieu tient caché dans le secret de sa Providence. Sera-t-il doux , sera-t-il cruel ? Sera-t-il prompt et subit , ou long et de durée? Aurons-nous un moment à nous reconnaître et à mettre ordre à nos affaires, ou ne l'auronsnous pas? C'est ce que nous ignorons.
Ce qu'il y a de bien étonnant , c'est que , chargés d'un arrêt de mort pendant ce voyage que nous faisons de la prison au lieu du supplice , nous puissions pécher, rire , folâtrer, former des projets, commencer des entreprises. Mais qu'arrive-t-il aussi ? C'est qu'on en voit souvent qui , au milieu de leurs plaisirs ou de leurs entreprises , se trouvent rendus au terme qu'ils croyaient encore bien éloigné, et que, sans y être préparés, ils sont obligés de subir le dernier supplice , auquel ils ne pensaient point.
Quand les anciens philosophes voulaient accréditer quelque maxime importante , ils la mettaient sur le compte d'un oracle , quoique le démon , qui présidait à ces oracles , fût bien éloigné de débiter de pareilles maximes.
On dit donc que Zénon , voulant mener une vie vertueuse , alla consulter l'oracle de Delphes , pour savoir de quel moyen il devait se servir pour vivre constamment dans la pratique de la vertu , et que l'oracle lui répondit : « Consulte les morts.))
En effet, pour un chrétien surtout, il n'y a point de moyen plus efficace et plus aisé de réformer sa vie et de persévérer dans le bien que la pensée de la mort et de l'éternité qui la suit. Si nous voulions , sur la conduite que nous devons tenir, consulter nos ancêtres, nos parents et nos amis défunts , ceux que nous avons vus mourir et que nous avons même conduits au tombeau, que ne nous diraient-ils point? Que notre vie serait sainte , que notre mort serait douce, si nous voulions écouter et suivre les leçons que nous donneraient les morts J
Plus la pensée de la mort est utile pour bien régler sa vie, et plus l'homme naturellement ennemi de toute règle se plaît à vivre dans l'oubli de la mort. Mais , comme en oubliant la mort on sait que la mort ne nous oublie pas , les plus sages des nations et des particuliers, des païens et des chrétiens , ont toujours été soigneux de se rappeler, par diverses industries, une pensée si salutaire.
Anciennement , dans la Chine , la veille du couronnement de l'empereur, chaque sculpteur de la ville de Pékin lui présentait un morceau de marbre , afin qu'il choisît celui duquel il voulait qu'on fît son tombeau , parce qu'on devait commencer à y travailler dès le jour même de son couronnement. Le sculpteur qui avait présenté le marbre que l'empereur choisissait était aussi celui qui était chargé de faire l'ouvrage , et c'était la ville qui le payait d'avance. Cette présentation des marbres se faisait en cérémonie et avec grande pompe, et était pour le peuple, et surtout pour l'empereur, une importante leçon. Prenez-la pour vous-même, et songez qu'autour de vous toute la nature travaille sans cesse à vous creuser un tombeau.
Dans la cérémonie du couronnement des rois abyssins , on leur présentait un vase plein de terre et une tête de mort, pour les avertir de ce qu'ils devaient être un jour, sans que la couronne pût les préserver du sort commun à tous les hommes.
Encore aujourd'hui , à l'installation du Pontife romain , un clerc porte un peu d'étoupe au bout d'une canne de roseau , et, approchant Tétoupe de la lu-
mière d'un cierge , il la fait brûler sous les yeux du Pontife , en lui disant : « Saint Père , ainsi passe la gloire du monde. »
Philippe , roi de Macédoine , père d'Alexandre-le- Grand , avait donné l'ordre à un de ses pages de lui dire trois fois tous les matins : (( Sù^e , souvenez-vous que vous êtes homme. )) Ce seul mot dit tout.
L'empereur Maximilien P*" avait fait faire sa bière quatre ans avant de mourir . Il l'avait toujours dans sa chambre , et , quand il voyageait , il la faisait toujours porter avec lui. Il trouvait en elle un bon conseil, et, ayant suivi ses avis pendant sa vie, il vit sans peine le moment arrivé auquel bientôt il devait y être renfermé.
Les Chartreux se saluent en disant : a Souvenez-vous de la mort.)) En effet, il n'y a rien de plus efficace que ce souvenir pour nous faire persévérer dans les voies pénibles de la vertu , en nous mettant sous les yeux que notre pénitence finira bientôt , qu'elle sera suivie d'une félicité éternelle , et qu'elle nous délivrera d'un malheur éternel.
Saint Bernard avait coutume de se dire souvent pendant le jour : (( Si tu devais mourir aujourd'hui , ferais-tu cela ? )) et quand il commençait quelque bonne action , ou quelque œuvre d'obligation , il se demandait : i( Si tu devais mourir après celte action, comment la ferais-tu?)) et ainsi, par le souvenir de la mort , il se maintenait dans une continuelle ferveur.
Un homme de grande condition , mais grand pécheur, résolut enfin de se convertir ; il vint pour cela à Rome , et voulut avoir la consolation de se confesser au Pape même. Le Pape l'entendit , et fut édifié de l'exactitude de sa confession , de la vivacité de ses regrets, et de la générosité de ses résolutions. Mais, quand il fut question de lui imposer la pénitence , le pénitent n'en pouvait accepter aucune ; aucune ne se trouvait de son goût. Jeûner ! il n'en avait pas la force; lire, prier! il n'en avait pas le temps; employer les instruments de pénitence î il ne les avait pas et n'en connaissait pas l'usage; faire une retraite, entreprendre un pèlerinage! il avait des affaires; veiller, coucher sur la dure ! sa santé ne le lui permettait pas ; et puis , autre raison générale qu'il ne disait pas , un homme de sa condition ! Que faire donc à un homme de sa condition ? Le Pape lui donna un anneau d'or où étaient écrits ces deux mots : Mémento mort : Souvenez-vous que vous devez mourir. Il lui imposa pour pénitence de porter cet anneau au doigt , et de lire les deux mots qui y étaient inscrits au moins une fois chaque jour.
Le gentilhomme se retira fort content, se félicitant d'une si légère pénitence; mais celle-ci amena toutes
les autres. La pensée de la mort entra si fortement et si heureusement dans son esprit qu'elle lui découvrit l'essentiel de sa condition d'homme mortel , et qu'il se dit à lui-même : « Eh! puisque je dois mourir, qu'ai-je autre chose à faire dans ce monde que de me préparer à bien mourir ? A quoi bon tant ménager une santé que la mort doit détruire? Pourquoi épargner un corps et une chair qui doivent pourrir dans la terre ? » Ces réflexions faites , il n'y eut genre de pénitences qui ne lui parût léger. Il les embrassa toutes, et y persévéra jusqu'à sa mort, qui fut précieuse devant Dieu, édifiante devant les hommes, et pleine de consolation pour lui.
Ah ! si nous réfléchissions bien sur ce mot : Je dois mourir! si nous tirions bien les justes conséquences qui suivent de ce mot : Puisque je dois mourir! si nous faisions une sérieuse attention à l'avertissement que nous donne ce mot : Ne dois-je donc pas mourir?
Au reste , que ces terribles mots ne vous effraient pas. Prenez seulement vos mesures, et la chose même ne vous effraiera point.
DÉFINITION
Le Pape est le chef de la religion catholique^ apostolique et romaine ; il est en même temps souverain des Etats Romains.
On entend ici par pèlerinage un voyage pieux fait dans le but de se corriger et de revenir vers Dieu.
COMPARAISON
11 en est du repentir et de la pénitence pour effacer les péchés mieux que de la médecine pour purifier les corps et chasser les maladies.
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Notre éternité dépend de notre mort; notre mort dépend de notre vie, et notre vie ne tient qu'à un til. Ce fil est bien faible, aisé à rompre, à couper, à brûler. Ce fil manque dans le temps qu'on s'y attend le moins, quelquefois dans le temps qu'on le croit le plus fort, et quelquefois par les moyens mêmes que l'on prend pour le fortifier, comme vous l'allez voir dans la fin tragique de don Carlos, roi de Navarre. Vous savez peut-être cette histoire ; mais, quoiqu'on la sache, on la lit toujours avec frayeur et étonnement.
Ce roi fut l'homme le plus livré qu'il y ait peut-être jamais eu au vice honteux de la chair ; se trouvant épuisé de débauches, il consulta ses médecins, qui lui ordonnèrent de se faire envelopper le corps d'un hnceul imbibé d'eau-de-vie, et de rester ainsi vingt-quatre heures dans ce linceul bien serré et bien cousu. La personne que le roi chargea de cette opération, ayant achevé de coudre le linceul sur le corps du roi, voulut prendre ses ciseaux pour coaper son fil; mais, ne les trouvant pas sous sa main, elle eut l'imprudence d'approcher la bougie qui l'éclairait, et de
brûler le fil à la lumière de cette bougie. Ce fil , qui se trouva imbibé d'eau-de-vie, prit feu, et le feu se communiqua au linceul , qui dans l'instant fut tout enflammé. Quels cris dans tout le palais ! quel mouvement ! quelle agitation ! Que ne fit-on point pour éteindre le feu et sauver le roi ! Mais tout fut inutile : le' roi fut brûlé vif, avant qu'on eût pu lui donner aucun secours. Quelle mort ! quelle vie ! quelle éternité !
DÉFINITION
La Navarre de l'Espagne est une contrée qui, à certaines époques, se divisait en royaumes flistincts et séparés. Les Maures ou Sarrasins possédèrent longtemps l'Espagne pour la plus grande partie. Dieu permit que ces infidèles fussent chassés par les princes chrétiens.
COMPARAISON
La vie, c'est le fil qui se rompt aisément.
Bogoris , roi des Bulgares , aimait tout ce qu'il y avait d'effrayant et qui inspirait de la terreur. Il se plaisait dans les lieux les plus affreux, et prenait un plaisir singulier à poursuivre à la chasse les bêtes les plus féroces. Les tapisseries, les tableaux, les sculptures de son palais ne représentaient que des objets terribles. Ayant appris qu'un moine des environs, nommé Jérôme, excellait dans l'art de peindre, il alla le trouver, et lui demanda qu'il lui fît un tableau dans son goût, c'est-à-dire le plus terrible qu'il pût imaginer. Le Père Jérôme le satisfit : il lui peignit le jugement dernier. Le Juge souverain, assis sur une nuée, environné de ses anges , y paraissait avec un air de majesté et de courroux qui avait quelque chose de ravissant et de terrible. Au côté droit étaient les justes rayonnant de gloire , et au côté gauche étaient les pécheurs, pâles, consternés, saisis d'effroi, dans l'attente de leur dernier arrêt. Vers le bas du tableau étaient les démons avec des figures hideuses et épouvantables. Ils paraissaient furieux et menaçants , et ils étaient armés de toutes sortes d'instruments de
supplices. Au-dessous des démons paraissait un gouf- Ire affreux, d'où s'élançaient d'horribles tourbillons de flammes.
Le roi païen, au premier aspect de ce tableau, fut enchanté, et avoua qu'il n'avait jamais rien vu de si beau ni de si terrible. Mais, comme il ne savait pas ce qu'il représentait, il amena le moine avec lui pour qu'il lui en expliquât chaque partie. Le Père Jérôme lui en expliqua tout avec tant de force et d'onction que le prince , plus effrayé encore de l'explication
que du tableau, embrassa le Christianisme, et. vécut toute sa vie si pénétré des jugements de Dieu que, quand il entreprenait quelque chose et qu'on délibérait quelque affaire au conseil, il avait coutume de dire : « Souvenons-nous que ce que nous allons faire sera examiné au jugement de Dieu. »
EXPLICATION
L'auleur, par le tableau de l'enfer et des supplices, entend reproduire les plus terribles images; ainsi l'antiquité païenne peignait le séjour du Tartare.
PENSÉE
Souvenons-nous que toutes nos actions seront examinées par le Seigneur, qui l'a dit dans son saint Evangile.
Tandis que le Père Jérôme, comme nous l'avons dit à la parabole précédente, expliquait au roi et à toute la cour les vérités de la religion chrétienne et en particulier celles du jugement dernier, un seigneur de la cour, dont le titre revenait à celui de marquis, qui était parent du roi, bel esprit et fort débauché, ne cessait, dans les conversations, de combattre ce que disait le Père, et de proposer, surtout contre le jugement dernier, des objections subtiles et des questions embarrassantes, auxquelles ces nouveaux cathécumènes ne pouvaient répondre.
Le roi voulut que le marquis proposât ces difficultés au Père Jérôme lui-même, en présence de toute la cour, et que le Père y répondît. Dans cette auguste assemblée, le marquis ayant parlé longtemps avec beaucoup de feu et de facilité, mais sans aucun ordre, le Père reprit son discours et le réduisit aux trois points principaux qu'il attaquait, savoir : la résurrection des corps, la manifestation des consciences et la confusion des pécheurs, et y répondit ainsi, en adressant la parole au marquis.
1° Sur la résurrection des corps. (( Tout ce que vous
avez dit, seigneur, contre la résurrection des corps , n'est d'aucune difficulté pour celui qui a une juste idée de la puissance de Dieu, et qui la croit infinie comme vous la croyez vous-même. Celui qui a donné la vie à tout ce qui respire peut la rendre aussi quand il lui plaira , et pour lui l'un n'est pas plus difficile que l'autre. Quelque dispersées que soient les cendres des morts, elles ne sont pas hors de la main de Dieu : il saura bien les retrouver, les démêler, les réunir.
«Ce que vous objectez sur l'identité des corps, pour prouver qu'il est impossible que chacun de nous ressuscite avec son même corps, n'aura pas plus de difficulté pour celui qui joindra le sentiment de sa propre faiblesse et de son ignorance à l'idée de la toutepuissance de Dieu ; car c'est une chose digne de compassion, que nous, qui ne comprenons rien dans les choses du siècle présent que nous voyons, nous voulions comprendre tout dans le siècle futur que nous ne voyons pas et que nous ne connaissons que par la foi,
(( Vous dites, seigneur, que la même matière aura appartenu successivement à plusieurs corps morts, et vous demandez à qui, au temps de la résurrection, elle appartiendra? Et savez -vous, seigneur, si la même matière n'a pas appartenu successivement à plusieurs corps vivants? et cela empêche-t-il que chaque homme vivant n'ait son propre corps et ne subsiste que dans son même corps? Vous dites vousmême que vous eûtes, il y a quatre ans, une maladie qui vous réduisit à rien, et que vous ne pesiez pas la inoitié de ce que vous pesiez auparavant. Vous avez
repris votre embonpoint , et vous pesez m aiiilenant plus que vous ne pesiez avant votre maladie. Avezvous pour cela changé de corps? N'avez-vous plus le même corps ? En avez-vous un autre ?
«Un enfant dontle corps n'avait qu'un pied de haut, et qui est mort dans cet état d'abord après son baptême, devrait, dites-vous, ressusciter n'ayant qu'un pied de haut pour ressusciter dans son propre corps. Mais vous, seigneur, qui avez maintenant plus de six pieds de haut, n'avez-vous pas été un enfant d'un pied et d'un demi-pied, et de moins encore? Est-ce que pour cela vous avez changé de corps, et n'avez-vous pas votre propre corps, le même corps que vous aviez en venant au monde? Eh ! seigneur, ce sont là des mystères du siècle présent, que nous ne concevons point : pourquoi voulons-nous concevoir les mystères du siècle à venir? Croyons sur la parole et reposons-nous sur la sagesse et la puissance de l'auteur de l'un et de l'autre siècle.
(( Vous demandez ensuite quel espace pourra contenir cette multitude immense de corps ressuscités ? Seigneur, celui qui a divisé les enfants d'Adam , et les a dispersés sur la surface de la terre pour y vivre et en tirer leur subsistance, saura bien les placer quand il viendra les juger. Vous n'avez point été chargé du premier soin, et vous ne vous en êtes point inquiété ; vous n'êtes point chargé du second, ne vous en inquiétez pas non plus.
« Vous demandez enfin si les physionomies seront les mêmes dans l'autre monde que dans celui-ci. Seigneur, toutes ces questions sont inutiles. Celui qui a
su mettre dans ce monde l'ordre et la variété que nous admirons saura bien faire dans l'autre tout ce qui conviendra à sa gloire , au bonheur de ses amis et au supplice de ses ennemis. Les trésors de sa sagesse ne sont pas épuisés. Reposons-nous de tout sur lui, et ne nous occupons que du soin de vivre et de mourir dans son amour. »
(( 2° Sur la manifestation des consciences. Je passe, seigneur, au second article que vous avez attaqué, et qui est la manifestation des consciences, et je conviens avec vous que, pour que cette manifestation soit entière, il faut que chaque homme connaisse clairement et en détail ce qui regarde tous les autres hommes et chacun d'eux. Il faut qu'il connaisse leurs situations, leurs rapports, leurs talents naturels, leurs grâces surnaturelles , et ensuite leurs actions , leurs pensées, leurs désirs, leurs intentions, leurs paroles, leurs écrits , et les suites que tout cela aura eues. Il faudra encore qu'il connaisse les voies de Dieu sur les hommes en général, et les intentions de sa providence sur chacun en particulier. Cela, et bien d'autres choses, sont un détail immense, je l'avoue ; mais enfin, seigneur, cela ne fait pas un objet infini, et ne demande pas , pour être connu , une lumière infinie. Or, Dieu peut communiquer à toute intelligence créée le degré de lumière qu'il lui plaira, dès que ce degré n'est pas infini. Vous revenez souvent à dire que cela est incompréhensible. J'en conviens, seigneur ; mais en cela encore , comme dans le reste , nous pouvons nous aider de ce qui se passe ici-bas. Si quelqu'un eût
été élevé dans un cachot . et n'eût jamais vu qu'à l'aide d'une petite bougie les objets contenus dans sa prison , il ne se persuaderait pas qu'il y a dans le monde une lumière qui éclaire en même temps plus de cent mille lieues de pays ; et quand on lui assurerait que cela est ainsi, en sorte que tous ceux qui habitent ce terrain immense voient distinctement et sans peine tous les objets, tout ce qu'il pourrait faire serait de le croire sans le comprendre. Gela est pourtant , et nous le voyons. Or, la différence qu'il y a entre la lumière d'une bougie et celle du soleil est moins grande que la différence qui se trouve entre la lumière que Dieu communique aux hommes maintenant, et celle qu'il leur communiquera au dernier jour. Vous ne devez donc pas avoir de difficulté à croire que, dans ce dernier jour, tout sera manifesté et paraîtra ; et vous ne devez pas vous flatter que , dans ce grand jour, aucune de vos actions ou de vos pensées puisse échapper à la connaissance d'un seul homme. Ce n'est pas la vérité de ce dogme qui est incroyable : ce sont les suites de cette vérité qui sont terribles ; mais après tout nous pouvons encore les tourner en notre faveur.
«Je réponds maintenant à la question que vous m'avez faite: si, au dernier jour, si dans le ciel, si dans l'enfer on se reconnaîtra. Quant au dernier jour, il est bien clair qu'on se reconnaîtra; car il est impossible que la manifestation soit aussi claire et aussi entière que nous l'avons dit sans qu'on se reconnaisse, ï>ans qu'on connaisse très - distinctement non-seule-
ment ceux avec qui on aura vécu , mais encore tous ceux qui nous auront précédés et qui nous auront suivis. Or, cette lumière que Dieu aura communiquée aux hommes pour ce jour-là, cette lumière si nécessaire à la justification de la Providence, à la gloire des saints et à la confusion des pécheurs , pourquoi leur serait-elle ôtée ? Elle ne le sera point , elle subsistera éternellement. Ainsi on se connaîtra dans l'enfer pour son m.alheur , on se connaîtra dans le ciel pour son bonheur, et l'un et l'autre pour la gloire de Dieudanstous les siècles. )>
« 3° Sur la confusion des pécheurs. 11 ne me reste, seigneur, qu'un mot à dire sur ce que vous prétendez que, le nombre des pécheurs se trouvant, au dernier jour, beaucoup plus grand que celui des justes, les premiers ne devront ressentir aucune honte de leurs crimes. Vous ajoutez que dans ce monde les hbertins se glorifient souvent de leurs débauches et même en présence des justes. Sans examiner ici la honte que dès ce moment les pécheurs peuvent ressentir de leurs péchés , sur quoi il y aurait bien des choses à dire , je réponds en trois mots que, ce qui rend queK quefois dans ce monde les pécheurs hardis et inso^ lents , c'est leur aveuglement , l'absence du Juge et l'éloignement du châtiment ; mais quand ils verront la grièveté du péché, le Juge présent, et l'enfer prêt à les engloutir, alors, seigneur, la confusion sera grande. Et comme la crainte de tous les autres ne diminuera point le sentiment de crainte que chacun aura pour soi , de même la confusion générale où seront tous
— Tôles pécheurs n'empêchera point la confusion particulière que chacun ressentira.
« Avant de finir, je réponds encore à une question que vous faites à ce sujet. Vous demandez si les péchés des saints paraîtront. Oui , pour leur gloire, et non pour leur confusion. Oui , seigneur, ils paraîtront effacés par le sang de Jésus-Christ et lavés dans les larmes de la pénitence. Des péchés ainsi réparés ne seront point une tache, mais un ornement qui rehaussera l'éclat des saints , qui fera la gloire de Jésus- Christ , et augmentera la confusion des pécheurs , parce qu'ayant eu les mêmes moyens pour effacer leurs péchés ils n'auront pas voulu s'en servir. Et comme la connaissance que nous avons de l'adultère de David , du renoncement de saint Pierre , des débauches de saint Augustin , ne diminue en rien l'estime et le respect que nous avons pour ces grands saints, de même la vue des péchés des élus ne nuira ni à leur gloire ni à leur félicité.»
Après que le Père Jérôme eut cessé de parler, le roi et toute la cour vinrent le remercier de la consolante instruction qu'il leur avait donnée. Pour le marquis, il se retira le dépit dans le cœur, et, soit préjugé , soit vanité , il persista dans son incrédulité, et fut le seul de toute la cour qui ne reçut pas le baptême : terrible jugement de Dieu , funeste effet de la corruption du cœur et d'une curiosité téméraire qui veut sonder des mystères qu'il ne faut que croire et adorer.
iT^ nouveau i^lsttg'x&sg.
Un jeune gentilhomme qui n'avait point de frères , et qui dès son bas âge avait perdu son père , vivait dans son château avec sa mère et deux sœurs. Tandis que la mère et les filles s'occupaient des œuvres de la piété et de la charité chrétiennes , le jeune homme n'était occupé que du soin de son corps. Il passait, sans s'ennuyer, les jours entiers à sa toilette; il ne prenait d'autre soin, dans la maison, que celui de se faire friser, poiidrer, parfumer.
Sa mère lui offrit souvent de lui acheter un régiment ; mais comment aurait-il consenti d'aller à la guerre, lui qui ne voulait pas seulement aller à la chasse, de peur de déranger sa frisure, ou qu'en traversant les taillis quelque ronce ne l'égratignât ? Cet amour de son corps eut pourtant en lui un bon effet , qui fut de l'éloigner de toute sorte de débauche ; car il craignait que le moindre excès , en quelque genre que ce fût, n'altérât sa santé ou ne flétrit la vivacité de son teint. Une manière de vivre si singulière lui attira souvent bien des reproches et bien des raille-
ries ; mais notre nouveau Narcisse s'en consolait avec son miroir, dans lequel il admirait sa bonne mine , cet air de fraîcheur et de santé qui faisait tout son bonheur et toute sa gloire.
Un jour le Père Basile , supérieur d'un monastère voisin, homme de beaucoup d'esprit , d'une grande mortification et d'une austère pénitence, passa par le château , où on le retint à dîner. On eut soin de l'avertir, afin que , pendant le repas , il tâchât d'inspi-
rer au jeune homme des sentiments plus mâles et plus chrétiens. On était déjà au dessert qu'on n'en avait point encore parlé. Alors l'aînée des demoiselles entama la matière et dit : (( N'est-il pas vrai, mon Père, qu'il ne sied pas à un homme, et encore moins à un gentilhomme , de n'être occupé que du soin de son corps ? — Mademoiselle, reprit le Père, le corps est une grande partie de l'homme. C'est par le corps que l'homme vit dans ce monde , que l'homme est visible aux autres hommes, et qu'il entre en société avec eux. C'est par le corps que l'homme reçoit les plus vifs'»sentiments du plaisir et de la douleur, qu'il communique avec tous les autres corps de l'univers, qu'il agit sur eux et qu'il reçoit leur impression. De tous les corps que Dieu a créés, le corps humain est sans •contredit le plus beau et le plus admirable, sans en excepter les astres du firmament. Un corps bien fait, bien proportionné dans tousses membres, sain, agile et robuste ; une physionomie noble et majestueuse, et en même temps douce et intéressante ; un visage dont toutes les parties ont leur agrément propre, dont tous les traits sont grands et réguliers ; tout cela couvert d'une peau fine et d'un beau coloris ; une tête bien dressée et ornée d'une belle chevelure ; je le répète , rl n'est rien au monde de si beau ; il n'est personne qui n'admirât celui qui aurait tous ces avantages; il n'est personne qui ne fût bien aise de les avoir. Je pense que le corps , cette partie essentielle de l'homme , mérite tous nos soins, toute notre attention, toutes nos réflexions. »
Pendant ce discours, le jeune homme triomphait, et , à ce début , les demoiselles se crurent trahies ; et cette idée les mit un peu en humeur contre le Père. Celle qui avait proposé la question lui dit : « En vérité , mon Père, vous nous débitez là une belle morale, et nous n'avions pas lieu d'en attendre de vous une pareille. — Cette morale, dit la mère, est bien du goût de mon fils. — Mais, reprit la cadette avec un peu de feu , je vous trouve ici , mon Père, en contradiction avec vous-même. Car vous, qui exhortez les autres à avoir soin de leur corps , quel soin avez-vous du vôtre ? Vous le revêtez d'un sac d'une bure grossière ; vous le faites marcher pieds nus dans l'eau et dans la boue au cœur de l'hiver ; vous l'accablez de travail; vous l'exténuez de jeûnes ; vous le meurtrissez de coups ; vous ne lui donnez de repos ni jour, ni nuit : est-ce là le soin que vous avez de votre corps? —Moi, mademoiselle, reprit le Père, cela est différent; c'est que j'en attends un autre à la résurrection. — Estce , dit alors le jeune homme, que nous n'attendons pas tous la résurrection? — Ah! si cela est, répliqua le Père , prenez garde , monsieur, de prendre ici le change. On ne peut pas mettre ici -bas son bonheur dans son corps, et en attendre un meilleur à la résurrection. C'est en soumettant le corps présent à la pénitence, c'est en l'immolant à la justice de Dieu, c'est en le faisant servir, travailler et souffrir pour Dieu , que l'on s'assure qu'il nous sera rendu à la résurrection mille fois plus brillant et plus beau que celui que je vous ai dépeint, et, outre cela, impassible
et immorte], et d'autant plus rempli de charmes dans l'autre monde qu'il aura été plus humilié et plus mortifié dans celui-ci.
(( Quand j'étais jeune, continua le Père, j'aimais beaucoup mon corps, je ne pensais qu'à lui. On me disait que j'étais joli , et je le croyais. J'aimais qu'on me le dît , et j'aimais ceux qui me le disaient. A l'âge de quinze ans j'eus la petite vérole. Cette maladie m'étonna et me chagrina beaucoup, et me fit faire bien des réflexions. Eh ! mon Dieu ! me disais-je à moimême , tout l'amour que je porte à mon corps, et tous les soins que je me suis donnés pour lui, n'ont donc pu le garantir d'un si vilain mal, qui va me défigurer entièrement et me rendre méconnaissable ? 11 en sera donc de même de tous les changements que les autres éprouvent, et il faudra que je les éprouve moi-même! Je me mis alors à parcourir tous les âges, et je remarquai que chaque âge apporte au corps quelque changement , et lui ôte toujours quelque chose de son éclat et de sa beauté, sans que personne puisse mettre une digue à ce cours rapide de la nature, qui nous entraîne malgré nous vers la vieillesse et la mort , et souvent nous fait trouver la mort avant la vieillesse. Cette pensée me fit verser des larmes , et je m'endormis. Il me sembla, pendant mon sommeil , que quelqu'un me disait à l'oreille : Ne pleure pas , mon enfant ; use saintement de ton corps pendant cette vie, emploie-le , sans l'épargner, au service de Dieu et à l'accomplissement de tous les devoirs de ton état; souffre, sans t'inquiéter, tous les changements
qui pourront lui arriver, toutes les maladies, toutes les infirmités qu'il pourra éprouver, les dégoûts de la vieillesse et les douleurs de la mort ; exerce-le toimême par les rigueurs de la pénitence, et, au jour de la résurrection, Dieu te le rendra parfait et brillant , immuable, impassible et immortel, et tu en jouiras,' dans le séjour de la gloire, pefldant toute l'éternité.»
En achevant ces mots , le Père Basile prit son bâton et s'en alla. Quand il fut parti , notre jeune homme, au lieu de monter dans sa chambre, sdon sa coutume, alla dans le jardin, oii il resta longtemps seul à se promener, et à rêver sur ce qu'il venait d'entendre. Après quoi il rentra dans la salle , où il trouva ses deux sœurs occupées à travailler. ((Eh bien, mes sœurs, dit-il en entrant , que dites-vous du discours du Père Basile? — C'est, dit l'aînée, de quoi nous nous entretenons , ma sœur et moi. Mais vous-même , mon frère, qu'en dites- vous? —Je dis que le Père a raison, et que moi je n'ai pas tort. Vous me disiez sans cesse que le corps n'était rien , qu'il fallait le mépriser et n'en tenir aucun compte. Vous voyez , au contraire, que , comme dit le Père, le corps est une pariie essentielle de nous-mêmes, qui mérite tous nos soins et toute notre attention. Il est vrai que je'prenais le change. Je ne faisais pas réflexion que ce corps-ci, dans ce monde, n'est qu'un corps d'usage , dont le bon emploi que nous en aurons fait nous le rendra dans l'autre monde avec d'autres qualités , qui en feront , si j'ose parler ainsi , un corps de parade et de cérémonie. C'est à peu près comme les différentes robes dont vous vous
servez. Vous en avez de ménage que vous n'épargnez point , et qui ne sont que pour gâter, et vous en avez de riches et de brillantes que vous conservez avec soin pour les jours de fêtes et de belles compagnies. — Mon frère, dit la cadette , vous avez bien pris la pensée du Père Basile. Ce sera une grande fête que celle de la résurrection , et il y aura là une brillante compagnie. Dieu nous fasse la grâce d'y paraître avec honneur!— Ma sœur, dit le frère, cela dépendra de l'usage que nous aurons fait ici-bas de notre corps; nous pouvons en faire une hostie vivante , agréable à Dieu. Il nous est donné pour cela ; profitons-en. »
Ils en profitèrent tous. Le frère prit le parti des armes, où il jeûnait tous les mercredis et vendredis. Il fut tué dans une bataille , et on lui trouva un cilice sous son uniforme. Sa sœur cadette fut un exemple d'humilité et de pénitence dans un monastère où elle se retira. La sœur aînée resta avec la mère , pratiquant l'une et l'autre les observances de la règle la plus austère. Tous moururent en odeur de sainteté, pleins de l'espérance d'une résurrection glorieuse.
EXPLICATION
Narcisse, selon la fable, était un beau jeune homme qui, épris de son image, fut changé en fleur. Le Père Giraudeau prouve combien sont périssables les avantages du corps; il offre le tableau de la conversion du pécheur.
Un poëte alla im jour à la Chartreuse voir un Chartreux son parent. Après avoir parlé de plusieurs choses, il lui dit : « Je viens de finir un poëme, qui, je crois , me fera quelque honneur dans le monde. J'y ai apporté tous mes soins , et je vais prendre encore deux ans pour achever de le polir, et le mettre en état de paraître au jour. Il vaut mieux , continua-t-il , différer un peu pour s'assurer du suffrage du public. — ,Je crois, dit le Chartreux, que vous différeriez encore deux autres années , si on vous assurait que votre poëme ^ aussitôt qu'il paraîtrait, serait lu et admiré de tout Paris , de toute la cour et de toute la France. — Assurément , dit le poëte, et je croirais ces quatre années bien employées. — Mais, continua le Chartreux, si on vous assurait qu'en différant quatre autres années votre poëme serait recherché de toute l'Europe, traduit en toutes les langues , et admiré partout , ne consentiriez-vous pas à attendre jusqu'à ce temps-là? — - Très-volontiers , répondit le poëte : une si grande gloire mériterait bien d'être achetée au prix de huit années dà ravail — Mais, continua encore le Père, si,
en différant huit autres années , vous étiez sur que l'estime qu'aurait l'Europe pour votre ouvrage se maintiendrait, s'augmenterait même dans la postérité, et irait croissant jusqu'à la fm du monde, consentiriez-vous encore à attendre ces huit ans ? — Sans difficulté, répliqua le poëte. — Cependant, dit le Père, cela fait seize ans ; et , à l'âge où vous êtes , espérez-vous de vivre assez au delà de seize ans pour jouir de cette gloire? — Non, répartit le poëte, mais qu'importe ? La gloire qui ne dure que la vie de l'homme n'est rien ; c'est celle qu'on laisse après soi qui mérite d'être ambitionnée, — Vous consentiriez donc, dit le Chartreux, à travailler toute votre vie pour une grande gloire qui ne vous viendrait qu'après votre mort ? — Sans doute, répliqua le poëte, et c'est le sentiment de toute àme bien née et de tout homme qui pense. — Et , si cela est , mon cher cousin , répliqua le Père, qui vous empêche d'acquérir cette grande gloire , et une plus grande gloire encore qui vous viendra après la mort, une gloire que vous ne laisserez pas après vous, mais qui vous suivra , et dont vous jouirez éternellement ? Vous n'avez pour cela qu'à employer le reste de vos jours , non à corriger votre poëme , mais à corriger vos mœurs et à servir Dieu avec ferveur. Et ce que personne ne peut vous promettre pour votre poëme , quelque corrigé qu'il soit , la foi et la religion vous le promettent pour la correction de vos mœurs et votre fidélité à servir Dieu, — Oh ! s'écria le poëte, je m'imaginais bien que c'était là que vous me meniez , mais ce n'est pas là de quoi il s'agit. Vous autres Char-
treux , vous n'avez que des idées sombres et funestes» Nous sommes dans cette vie , et nous ne devons parler que de la gloire de cette vie ; car pour la gloire de l'autre vie nous ne la voyons point.
— Mais , reprit le Chartreux , verrez-vous la gloire de cette vie lorsque vous n'y serez plus ? Et puisque vous devez quitter cette vie et entrer dans l'autre , n'est-il pas plus sage d'acquérir une gloire qui vous suivra, et dont vous jouirez, qu'une gloire qui vous survivra , et dont vous ne jouirez point ? Mais qu'est-ce que cette gloire que peut vous procurer votre poëme ? Qu'est-ce que toute la gloire du monde , en comparaison de celle que peut vous procurer une sainte vie ? La première est très-incertaine , et personne n'oserait vous la garantir , au lieu que la seconde vous est assurée par la parole de Dieu, par la religion, par la foi. La première sera toujours très-petite et très-bornée. Quand bien même votre nom deviendrait célèbre dans toute la France , dans toute l'Europe , dans toute la postérité , combien d'individus parmi tous ces peuples qui ne le connaîtront pas ! au lieu que la seconde sera universelle , en sorte qu'au dernier jour non-seulement tous ceux qui habitent maintenant la France , l'Europe , l'Asie , l'Afrique et l'Amérique , non-seulement ceux qui vivront après eux jusqu'à la fin du monde , mais encore tous ceux qui y ont vécu depuis le commencement du monde , tous , sans en excepter un seul , vous connaîtront , vous estimeront , vous loueront , vous admireront , vous respecteront. Enfin la gloire de votre poëme sera toujours de courte durée
et périssable , et ne peut aller tout au plus que jusqu'à la fin du monde. Après quoi il ne s'agira plus de poésie , ni de tout ce qui nous occupe ici-bas , et toute gloire mondaine disparaîtra ; il ne restera plus que la vraie gloire , que la solide gloire qui vient de Dieu , dont le jugement, fondé sur la vérité et l'équité , entraînera le suffrage de toutes les intelligences créées , et cette gloire sera éternelle. Le désir et l'espérance de cette gloire , sont-ce donc des idées si sombres et si funestes ? Y en a-t-il de plus consolantes , de plus brillantes , de plus ravissantes ? Qu'en dites-vous ? — Je dis , mon cousin , que voilà un très-beau sermon , mais un peu long.
— Eh bien ! dit le Chartreux , laissons tout cela , et revenons à votre poëme ; vous comptez donc le donner au public dans deux ans? — Oui, si Dieu me conserve. — Quand une fois vous y aurez mis la dernière main et qu'il paraîtra , comptez-vous qu'il ne se trouvera ni critiques ni censures? — Oh! s'il s'en trouvera ! — Et combien ? — Un bon ouvrage n'est jamais sans critique, souvent même il y a de la cabale et des jaloux ; mais je ne les crains point , et si l'on m'attaque je me défendrai. — Mais, dit le Chartreux, si, en prenant quatre ans pour le retoucher , vous étiez sûr de le mettre au-dessus de toute critique , en sorte que ceux qui vous portent le plus d'envie n'osassent souffler, et fussent contraints eux-mêmes de vous louer, n'attendriez-vous pas ces quatre ans à le donner au pubUc? ~ Où est-ce, dit le poëte, que vous prétendez encore me mener avec vos supputations?
— A la vraie gloire , reprit le Père , à cette gloire que personne ne vous disputera , que l'univers entier vous accordera , et qui , au dernier jour et pendant l'éternité , forcera tous vos ennemis à vous louer, à confesser que vous avez bien fait , et à se désespérer de n'avoir pas fait comme vous. — J'avoue bien , dit le poëte, que ce serait le meilleur; que la gloire que nous recherchons dans ce monde , et après laquelle nous nous épuisons , n'est au fond qu'une chimère , qu'un fantôme qui nous séduit. Mais que voulez-vous ? on est homme , on vit avec les hommes ; on est fou avec les fous. — Et qui vous empêche , répliqua le Père , d'être sage avec les sages? Combien y en a-t-il pour qui la gloire de ce monde n'est rien , et qui ne sont occupés que du soin de mériter la gloire éternelle? Vous vivez avec les hommes; mais, en moins de rien, vous et tous les hommes qui vivent avec vous serez dans l'autre monde , avec tous ceux qui nous ont précédés , et avec tous ceux qui nous suivront; et enfin, au dernier jour, nous paraîtrons tous devant le tribunal de Jésus-Christ. Que n'imitez-vous ceux qui , pleins de ces pensées , ne travaillent que pour acquérir la vraie gloire de l'autre monde , qui sera solide , universelle , éternelle ?
— Mon cousin , dit le poëte , si je n'avais que vingt ans je me ferais Chartreux. — Il ne s'agit pas , dit le Père , devons faire Chartreux ; il s'agit de vous faire bon chrétien , fervent chrétien. — Et que faut-il faire pour cela ? dit le poëte. — Il faut , dit le Père, mettre ord,re à votre conscience , faire une bonne confession.
vous adonner à la prière , aux bonnes œuvres , à la fréquentation des sacrements , oublier le monde , et ne songer qu'à vous disposer à paraître avec honneur et avec gloire au jugement dernier. — Et mon poëme, qu'en ferons-nous? — Il faut le jeter au feu et ne plus y penser. — Je vous assure , dit le poëte, que , si je l'avais ici , je le ferais brûler tout à l'heure devant vous ; mais je m'en vais à la maison , et ce sera en arrivant la première chose que je ferai. — Je ne m'y fie pas , reprit le Chartreux ; envoyez-le-moi plutôt , et revenez me voir demain : nous le ferons brûler ensemble. — Dans le moment , dit le poëte , vous allez le recevoir ; il me semble qu'on m'a ôté une montagne de dessus les épaules, depuis que j'ai pris la résolution de me donner tout à Dieu et de ne plus penser qu'à mon salut. Adieu , jusqu'à demain. »
Le poëte tint parole : dès le soir même il envoya le poëme , revint le lendemain le faire brûler et se confirmer dans ses bonnes résolutions , et ne s'occupa plus depuis que des exercices de piété. Sa pénitence fut austère , mais elle ne fut pas longue ; il mourut six mois après , plein d'espérance et de consolation , et remerciant Dieu de l'avoir désabusé assez à temps pour lui demander pardon de son erreur. Il fut enterré aux Chartreux, comme il l'avait souhaité.
f)l»f0»nt vèttg h'uxï main»?.
Un moine eut un rêve qui le fatigua beaucoup. Non-seulement il en fut inquiété pendant son sommeil , mais il en fut encore troublé à son réveil. Comme ce rêve lui était resté profondément imprimé dans la mémoire, il s'imagina qu'il signifiait quelque chose, et il voulut en chercher l'explication ; mais il eut beau mettre son esprit à la torture , il ne trouva rien qui le satisfît. Pour se tirer d'embarras , il alla trouver son abbé, et, se prosternant à ses pieds, il lui demanda sa bénédiction. Ensuite, ayant obtenu la permission de parler, et ayant reçu ordre de s'asseoir, il s'assit et raconta son rêve en ces termes.
« Mon Père, j'ai rêvé cette nuit que le roi m'appelait à la cour. Cette nouvelle m'a-t-elle fait plaisir ou non? c'est ce que je ne saurais vous dire. Je me souviens seulement que j'étais fort occupé du soin de me bien mettre pour paraître avec décence devant le roi. Je me suis donc fait faire une belle robe et un beau manteau ; j'ai pris de beaux bas blancs et me suis mis un capuchon neuf. J'étais , ce me semblait , assez bien. On m'a d'abord introduit dans une grande salle
pleine de seigneurs et de dames. A peine y ai-je été un moment que je me suis aperçu que je n'avais point de capuchon ; ce qui m'a causé une extrême surprise et m'a jeté dans un grand embarras. Bientô après, j'ai vu que j'étais nu-pieds et nu-jambes. Je ne pouvais comprendre comment j'étais venu à la cour dans cet état, et je n'osais ni rester ni me retirer. Ensuite, au lieu d'habits, je ne me suis vu sur le corps que des haillons qui me couvraient mal. Ma confusion croissait à chaque instant, et je ne savais plus oii me mettre.
<( Vous concevez quelle devait être ma confusion au milieu d'une telle assemblée. Mais ce que vous ne sauriez concevoir, et ce que je ne saurais moi-même vous exprimer, c'est le tourment que cause une pareille confusion ; je n'y voyais d'autre remiède que de m'exposer à une plus grande confusion encore, qui était de m'enfuir au couvent et de me renfermer dans ma cellule, en traversant dans cet équipage la salle, les appartements, les cours du palais, les rues de la ville et les corridors du monastère. Quelque horreur que me causât ce parti, j'allais m'y résoudre, lors- Cju'on est venu annoncer l'arrivée du roi et qu'il allait entrer dans la salle. A cette annonce , saisi d'effroi, j'ai poussé un grand cri, qui m'a éveillé. Je me suis trouvé dans mon lit tout essoufflé, mais bien ravi de voir que tout ce qui m'avait tant fatigué n'était qu'un songe. Cependant, mon Père, un songe si suivi et si bien circonstancié signifie quelque chose. J'en ai cherché en moi-même l'explication , mais , n'ayant pu la trouver et me confiant d'ailleurs entièrement à vos lumières, je viens vous la demander.
— Mon Père, reprit l'abbé, vous vous trompez en ce que vous croyez que ce rêve signifie quelque chose ; quoique suivi et circonstancié, il ne signifie rien. Ces sortes de rêves ne sont que des jeux de l'imagination, inexplicables , à la vérité, mais auxquels il ne faut donner aucune croyance. Quoique celui-ci ne signifie rien, nous pouvons cependant en tirer une moralité très-utile et très-solide.
a Nous sommes tous appelés à la cour du Roi des rois.
et nous devons tous paraître devant lui. Cette vérité supposée, vous pouvez tirer de votre rêve trois instructions importantes.
((La première, sur le soin de nous préparer à ce grand jour. Si vous étiez si occupé du soin de vous mettre bien pour paraître devant un roi de la terre, maintenant que vous savez que vous devez bientôt paraître devant le Roi du ciel, quel soin ne devez-vous pas prendre de purifier votre âme, de l'orner de toutes les vertus et de l'enrichir de toutes sortes de bonnes œuvres ?
(( La seconde, sur la confusion qu'éprouveront ceux qui n'auront pas pris ce soin. Quelle honte pour un religieux, pour une àme chrétienne, de paraître au dernier jour devant Jésus-Christ, devant toute la cour céleste, les anges et les saints, devant l'univers entier, dans un état de nudité et d'indécence ! Que serace d'y paraître couvert de plaies et d'ulcères , c'està-dire de péchés et d'iniquités, dans un état d'horreur et d'abomination ?
«La troisième, sur l'humilité qui doit accompagner toutes nos actions et être le fondement de toutes nos vertus. Vous croyiez être bien habillé en allant à la cour, et quand vous y avez été, vous vous êtes trouvé nu. Combien devons-nous craindre que le bien qui paraît en nous ne disparaisse au rayon de la lumière divine, que nos richesses apparentes ne se réduisent à une pauvreté réelle, et que notre gloire imaginaire ne se change en une confusion éternelle ! Cette pensée ne doit pas nous décourager, mais seulement, en
excitant notre vigilance , nous conserver dans l'humilité. ))
Le moine se retira rempli de consolation. La ferveur et l'humilité qu'il montra tout le reste de sa vie firent voir qu'il avait bien profité de la morale de l'abbé. Profitons-en nous-mêmes, car elle nous regarde aussi bien que le moine.
ANALYSE
Un religieux rêve qu'un roi l'appelle à sa cour ; il cherche à se présenler avec le plus d éclat possible dans sa condition de moine, et devant le roi il se trouve pauvre et déguenillé.
COMPARAISON
La situation de cè religieux devant son roi n'est-elle pas une allusion frappante à l'état de l'àme paraissant devant Dieu, son souverain juge?
-Ces fJrijc^utton©*
On demanda un jour à un philosophe quel était l'art le plus grand et le plus estimable de tous. « C'est, répond-il , l'art de régner, de gouverner les peuples, les provinces, les villes et les familles ; l'art de conserver la santé du corps et de régler les passions de l'âme. » On pourrait ajouter (d'art de faire son salut, l'art d'éviter le péché et l'enfer, l'art d'acquérir les vertus et de conquérir le ciel.»
On est encore assez attentif à prendre ses précautions dans les affaires du monde ; il n'y a que dans l'affaire du salut qu'on ne prend aucune précaution.
Quand un voyageur rencontre en son chemin un endroit dangereux, il marche avec circonspection et il observe tous ses pas.
Si vous étiez obligé de traverser un champ de gazon et de tleurs que vous sauriez être plein de fosses cachées et d'abîmes couverts, où il est aisé de tomber, et d'où il est impossible de se retirer quand on y est une fois tombé, je vous le demande, marcheriezvous dans ce champ sans crainte, sans attention, sans regarder où vous mettriez les pieds ? Mais si, en y mar-
seriez-vous pas saisi d'effroi, et ne redoubleriez- vous pas votre attention? Mais si quelqu'un de ceux qui marchent avec vous , quoique instruit comme vous, aimait mieux mépriser le danger que de prendre la peine de l'éviter; si vous le voyiez marcher hardi- .ment de tous côtés, danser, sauter, rire , folâtrer, ne jugeriez-vous pas qu'il a l'esprit dérangé ? Vou-» driez-vous prendre sa conduite pour modèle de la vôtre ? Hélas ! votre voisin a disparu de dessus la terre et est entré dans son éternité : votre frère est caché sous sa tombe , il a subi son jugement et ne reparaîtra plus , et vous ne tremblez pas , et vous ne vous précautionnez pas ! Voyez les justes , comme ils
tremblent et s'observent. Mais, dites-vous, combien d'autres marchent sans rien craindre ? C'est donc ceux-là que vous prenez pour modèles ?
Quand on sait qu'une route est infestée de voleurs et d'assassins , on n'y passe pas ; ou, si la nécessité nous force d'y passer, on ne va point sans être bien armé et bien accompagné, et, à chaque pas, au moindre bruit , on se tient sur ses gardes.
Vous, au contraire , vous vous jetez dans les occasions les plus dangereuses, sans nécessité, sans
crainte, sans armes et sans défense : quelle merveille que vous y périssiez ?
Quand il court une maladie épidémique, on se munit de remèdes et d'antidotes. Quand on entend dire que la peste est dans un pays voisin , on garde les frontières pour ne rien laisser entrer de contagieux . et vous, au milieu d'un air corrompu , vous ne prenez aucune précaution , vous n'employez aucune pénitence , ni jeûne, ni mortification , ni prière, ni oraison ; quoique environné d'un air contagieux , vous ne mettez aucun garde à la porte de vos sens ; vous y laissez entrer toutes sortes d'objets ; vous recevez dans votre maison livres , chansons, portraits, et tout ce qui renferme le poison le plus subtil : comment après cela ne pas périr ?
Quand on craint ou la disette ou la famine, on se précautionne , on fait ses provisions ; et, si cela ne suffit pas^ on quitte son pays , pour chercher ailleurs sa subsistance et ne pas mourir de faim. Faites donc d'abondantes provisions dans la prière et dans les sacrements, et, s'il est nécessaire, séparez -vous de ce monde, pour vous procurer la nourriture du pain céleste, dont le monde ne fait plus ou n'ose plus faire usage.
Quand le feu est dans un quartier de la ville , tous les voisins tremblent, et prennent leurs précautions. Le feu de l'enfer dévore actuellement plusieurs de vos semblables , il s'avance vers vous , il est sur le point de vous atteindre, et vous ne tremblez pas I et vous ne prenez aucune mesure 1
Quand une bête féroce et inconnue ravage le pays et dévore les hommes , chacun tremble pour soi et se tient sur ses gardes. Le démon , comme un Hon furieux, rôde de toutes parts , cherchant qui il pourra dévorer; mais tous les jours il en surprend quelqu'un et l'entraîne dans l'enfer. Peut-être que vous êtes déjà en son pouvoir, et vous vous laissez entraîner sans cris et sans résistance !
Quand on traverse lin torrent sur une planche , ou un bourbier sur des pierres, on est attentif à regarder oià l'on met le pied. Marchez donc avec crainte dans la voie étroite des commandements de Dieu ; et, pour ce qui regarde la foi , appuyez-vous sur la pierre solide et inébranlable de l'Église.
EXPLICATION
VEglise, il faut entendre par le mot église, non-seulement ce qui est de principe religieux, mais encore le ministère sacré du sacerdoce.
PENSÉE
A voir tous les petits soins qu'on se donne pour la vie mortelle il faut se demander si la vie éternelle, devant Dieu, n'est pas un but plus digne de l'attention et des veilles du chrétien.
La ville de Cosmie était la capitale d'un grand royaume du même nom. L'île d'Éonie n'en était pas fort éloignée. Mais il y avait entre les Éoniens et les Gosmiens une telle antipathie que, quoique les Éoniens fussent originairement une colonie de Gosmiens, ces deux peuples n'avaient entreeux aucun commerce ni aucune communication. S'il arrivait même que quelque Gosmien , poussé par la tempête, abordât à cette île , on le saisissait aussitôt , et on le reléguait dans la Pétrce ou la Serpentine, pays ainsi nommé parce qu'il n'y avait là que des rochers, des forêts, des bêtes fauves et une multitude effroyable de serpents de toute espèce. Les habitants de cet infortuné pays ne se nourrissaient que de fruits sauvages et amers, n'avaient pour logement que des cavernes , et se faisaient entre eux une guerre plus cruelle que celle que leur faisaient les bêtes fauves et les serpents. Autant ce pays était horrible et ses habitants malheureux , autant le reste de l'île était un séjour charmant , où les habitants vivaient dans l'abondance , les richesses, la paix , l'union et toutes sortes de délices. Cette partie
de l'île , séparée de l'autre par une chaîne de montagnes impénétrables, s'appelait le Fortiinat , non-seulement parce que le pays était fortuné , mais encore parce qu'on n'y admettait aucun étranger qui n'abordât à l'île avec une grande fortune et d'immensej richesses.
11 y avait dans la ville de Cosmie une coutume ou une loi assez bizarre : c'est que tous les ans le sénat éhsait un nouveau roi et détrônait l'ancien. On choisissait le nouveau roi parmi les étrangers, afm qu'il ignorât la loi du sénat , que le peuple ignorait luimême. Le roi , pendant le court espace de son règne, disposait à son gré et des peuples et des richesses du royaume; mais au bout de l'an , lorsqu'il s'y attendait le moins, on le dépouillait de tout , on lui bandait les yeux, on l'embarquait et on le faisait entrer en canot dans l'unique port par où l'on pouvait entrer dans l'Éonie. Il était aussitôt saisi, et étant reconnu à l'habit pour un Cosmien, et se trouvant d'ailleurs pauvre et dénué de toutes choses , on le reléguait dans la Serpentine, pour y passer misérablement le reste de ses jours.
Il arriva une année qu'on choisit pour roi un étran^ ger nommé Eumène. C'était un homme fort sage et fort réglé dans ses mœurs, d'ailleurs homme d'esprit, et doué surtout d'une prudence consommée. Dès qu'il fut sur le trône, il commença à réfléchir sur la manière dont il y était monté. Il était surtout étonné de n'entendre point parler de son prédécesseur, de ne voir personne de sa famille, de ne savoir ni comment
il était mort, ni même s'il était mort^ et ce qu'il était devenu. Il faisait souvent des questions sur tout cela ; mais au lieu de lui répondre, on ne l'entretenait que de sa grandeur et de sa puissance. Ces flatteries ne le satisfaisaient pas, et ne faisaient que le confirmer dans l'idée oii il était qu'il y avait là-dessous quelque mystère. Ne pouvant venir à bout d'éclaircir ses soupçons, il s'appliqua du moins à bien gouverner son royaume, à y faire régner la justice , fleurir les arts et le commerce , à soulager les peuples, à les rendre bons et heureux : il sut même payer de sa personne dans une guerre qu'il eut à soutenir. Il se mit à la tête de ses troupes, remporta une glorieuse victoire , et fit une paix avantageuse aux vainqueurs et aux vaincus. Son nom devint célèbre, cher à ses peuples , et glorieux chez l'étranger. Mais tout cet éclat ne l'éblouissait pas ; il eût préféré un mot d'éclaircissement sur ce qui l'inquiétait , à toute? les louanges qu'on lui prodiguait. Quand un roi cherche sincèrement la vérité, il est impossible qu'il ne la trouve point. Un sénateur, charmé des vertus d'Eumène , s'aperçut de son embarras ; et , ayant eu avec lui un entretien particulier, il lui découvrit , sous le secret , la loi mysté rieuse de l'État. Eumène l'embrassa, le remercia, et lui recommanda de son côté de ne dire à personne qu'il lui eût fait cette confidence.
Le roi , charmé de cette découverte, songea à en - profiter pour éviter la Serpentine. L'occasion ne tarda 'pas à s'en pré tenter. Un coup de vent fit échouer sur les côtes de C( smie une barque d'Éoniens. La nouvelle
eo étant venue à la cour, on ne manqua pas de dire au roi que ces Éoniens étaient les ennemis de l'État, et qu'il fallait les traiter comme tels. Mais le roi répondit que des malheureux ne pouvaient être regardés comme ennemis de l'État , et qu'ils ne méritaient que de la pitié et des secours. Il ordonna qu'on les fît venir à la cour, oia il les traita honorablement. Par bonheur pour lui , plusieurs de ces Éoniens étaient des principaux du royaume d'Éonie. Il eut avec eux des conférences particulières , oii , leur ayant déclaré que son dessein était d'aller s'établir parmi eux , il convint avec eux des mesures qu'il y avait à prendre pour faire passer secrètement en Éonie les trésors -dont il pouvait disposer. Tout étant réglé, il congédia les Éoniens , leur fit de magnifiques présents, et envoya au roi d'Éonie une couronne d'or enrichie de diamants , et une autre presque pareille à la reine mère. Après leur départ, le roi , sans oublier le soin de son royaume , songea à amasser le plus de trésors qu'il pourrait, et toutes les semaines il en envoyait une bar- <îue chargée en Éonie.
Cependant la fin de son règne arriva , et le sénat vint le lui annoncer ; il n'en fut point étonné , parce qu'il s'y attendait et qu'il avait pris ses mesures ; il se laissa dépouiller sans murmurer ; il se laissa bander les yeux , embarquer et conduire. Les seigneurs éoniens , qu'il avait si bien traités , l'attendaient au port. Ils le conduisirent à la cour, où on lui remit tous ses trésors, et où il jouit toujours depuis de la
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faveur du roi , de l'amitié des grands , et de la considération du peuple.
Si vous aviez été à la place d'Eumène, et que vous eussiez su ce qu'il savait , n'en auriez-vous pas fait autant que lui? Eh! que ne le faites-vous donc? Ne voyez-vous pas que la Cosmie n'est autre chose que ce monde ; que l'Éonie est l'éternité ; la Serpentine, l'enfer, et le Fortunat, le paradis? En un sens^ vous êtes roi en ce monde , du moins vous y êtes maître de votre cœur et de vos actions. Réfléchissez donc sur la manière dont vous avez été mis dans ce monde , sur la fm pour laquelle vous y avez été mis, sur le sort de ceux qui vous ont précédé, et qui ne paraissent plus. Qu'est-ce que tout ce mystère ? vous ne l'ignorez pas. Cherchez à l'approfondir encore davantage^ et aimez à vous en faire instruire. Craignez une éternité malheureuse ; désirez une éternité bienheureuse. Faites-vous des amis dans le ciel : envoyez-y tous vostrésors et tout ce que vous pourrez de vertus et de bonnes œuvres ; travaillez à mériter les bonnes grâces du roi et de la reine sa mère , et, quand la mort viendra vous dépouiller de tout , vous la recevrez avec reconnaissance , parce qu'elle vous mettra enpossession d'un royaume qui ne finira jamais.
RÉFLEXION
Ce tableau de la vie présciile et du sort iutur, ces iniayi^s du monde, de i éternilé, de i'cnferetdu paradis, doivent jrîs|)irer de salutaires réflexions, et bien pénétrer le clii étien des devoirs qw lui sont imoosés par son divin Créateur.
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Un voyageur, traversant une forêt , fut aperçu paf une lionne furieuse , qui se mit aussitôt à le pour^ suivre pour le dévorer. Elle poussait des rugissements affreux, dont les bois et les montagnes retentissaient au loin. La peur dont il fut saisi liïi fit trouver des forces pour fuir avec une extrême vitesse , et pour mettre entre lui et l'animal une distance assez considérable. Mais en fuyant avec cette légèreté que lui donnait la peur du danger présent , il tomba dans un autre, et ne prit pas garde à un gouffre qui se trouvait sur son chemin , et dans lequel il se précipita. Quand il sentit que la terre lui manquait sous les pieds , effrayé de ce nouveau danger, il étendit les bras pour saisir le premier objet qui se présenterait.- 11 fut assez heureux dans sa chute pour rencontrer une branche d'arbre à laquelle il se tint suspendu, et qui l'empêcha de tomber au fond de l'abîme, où il ne pouvait manquer de s'écraser en tombant.
Dans cette situation , quoique pénible, il se félicita d'avoir retardé sa perte au moins de quelques momenLs. Mais il ne connaissait pas encore tous les dan--
gers qui le menaçaient. Ayant donc considéré l'arbre qui le soutenait , il vit deux gros rats de montagne , l'un blanc , l'autre noir, qui en rongeaient le pied sans cesse, et à qui il restait peu à faire pour le couper entièrement. Ayant ensuite fixé ses regards au fond de l'abîme , il vit un dragon énorme, les yeux étincelants , la gueule béante , qui n'attendait que la chute de l'arbre pour dévorer la proie qui s'offrait à lui. De là il porta sa vue du côté de la caverne où l'arbre avait ses racines , ^et il aperçut quatre grosses têtes de serpents qui s'élançaient vers lui pour le mordre, (( Hélas ! Seigneur, s'écria-t-il en soupirant, à quels . périls m'avez-vous réservé , et auquel de ces monstres dois-je servir de pâture ? Ne me reste-t-il donc aucun moyen de me tirer d'ici, et d'échapper à ces bêtes féroces ? )> Ayant dit ces mots, il vit que de quelques-unes des feuilles de l'arbre il découlait un peu de miel. Il en ramassa quelques gouttes. Les ayant portées à sa bouche , il les trouva d'une douceur admirable et se sentit tout fortifié. C'était un rafraîchissement que le Ciel lui envoyait, dont il eût dû profiter pour ramasser toutes ses forces , et par le moyen de cet arbre, ou de quelque autre plus solide qui aurait pu se trouver là , tâcher de sortir de cet abîme ; d'autant plus |qu'il était à présumer que la lionne, dont il n'entendait plus les rugissements s'était retirée et enfoncée dans les bois. Mais , qui le croirait ? au lieu de songer à se sauver, il monta sur l'arbre, et s'y étant mis un peu plus à son aise, il ne s'occupa que du soin d'amasser du miel et d'en goûter
la fatale douceur. Il entreprit môme de s'en faire une
provision qui pùL lui durer longtemps, et il formait encore des projets , et prenait selon lui de sages mesures pour en rendre dans la suite ia récolte plus abondante. Mais, tandis qu'il s'occupait de ces chimères, l'arbre, suffisamment rongé , éclata tout à coup, se rompit , • tomba au fond du gouffre avec celui qu'il portait, et le dragon de l'abîme, étendant ses griffes et dilatant son gosier, engloutit pour jamais l'imprudent voyageur.
0 hoiiniies insensés ! reconnaissez - vous du moins dans cette peinture ; et , tandis qu'il en est temps encore, réparez votre erreur et prévenez-en les suites funestes. Serez-vous toujours la dupe d'un moment de plaisir qui vous fait oublier votre intérêt éternel ? Depuis votre naissance , la mort, comme une lionne furieuse , vous poursuit. Vous avez entendu ses rugissements, et plus d'une fois la pensée de la mort vous a épouvantés. Cette terre où vous voyagez est un gouffre qui engloutit tout , et au fond duquel est l'abîme de l'enfer et de l'éternité. L'unique appui qui suspend votre chute , c'est la vie du corps ; mais ce corps est sans cesse menacé par les éléments mêmes qui le composent , et qui , en se mêlant et se combattant , se changent en poison pour lui, et tendent sans cesse à sa perte et à sa destruction. La durée de ce corps a une mesure déterminée que vous ne pouvez prolonger ; et cette mesure est continuellement diminuée , et pour ainsi dire rongée par le jour et par la nuit, jusqu'au moment où cet arbre fragile tombera enfin , et par sa chute vous précipitera vous-même dans l'abîme de l'éternité.
IN'y a-t-il donc point de moyen peur éviter un si grand malheur? Il y en a un , sans doute ; et l'unique soin qui doit vous occuper pendant cette vie, c'est de ne le pas manquer, Jésus-Christ vous offre sa croix , comme l'arbre de vie qui peut seul vous sauver; attachez-vous-y, et vous échapperez à tous vos ennemis. Redoutez le miel que le monde vous présente. C'est , à la vérité, un présent du Ciel . mais craignez
que sa douceur n'enivre votre cœur et ne vous fasse oublier les dangers qui vous menacent. N'en prenez qu'autant qu'il est nécessaire pour soutenir vos forces, poyr vous mettre en état de faire pénitence, de donner l'aumône , de pratiquer les bonnes œuvres , d'éviter l'enfer et de mériter la vie éternelle.
Belle peinlure des dangers de la vie, allégorie frappanlo. Ce voyageur, c'est le chrétien qui, dans le sein même des dangers, séduit par les douceurs d'un plaisir éphémère, pour un instant de bonheur sur la terre, perd la félicilé du ciel.
RÉFLEXION
Le Pape Martin V prit pour ses armoiries , qu'il fit graver sur son cachet , un feu allumé , voulant par là se représenter trois choses :
l** Le feu de joie que l'on avait fait à son couronnement , et qui , par son peu de durée , l'avertissait que sa dignité , sa gloire et sa vie devaient bientôt finir ;
2° Le feu du dernier jour, par lequel le monde entier devait finir ; cet incendie universel qui devait consumer tiares , sceptres et couronnes , et réduire tout en cendres ;
3° Le feu de l'éternité , allumé par le souffle de la colère de Dieu ; ce feu qui ne s'éteint point ; cette fournaise ardente oii brûleront éternellement ceux qui auront abusé de leur autorité et des biens de cette vie ; cet étang de soufre ; ce lieu de tourments dans lequel chaque pécheur tombe dès l'instant de sa mort.
Ah ! si nous avions ce cachet bien imprimé dans le cœur, que d'erreurs dont nous nous garantirions ! que de péchés nous éviterions! que de bonnes œuvres dont nous nous enrichirions !
Un philosophe , accoutumé aux calculs de l'algèbre, ayant entendu un sermon sur l'éternité , n'en fut pas content , non plus que des supputations et des exemples que le prédicateur proposa. Il revint chez lui , et, étant entré dans son cabinet , il se mit lui-même à penser sur cette matière , et jeta ses pensées sur le papier, sans ordre, comme elles lui venaient, et comme il soit.
1° Le fini , ou ce qui a une fin , comparé à Tinfini , ou à ce qui n'-a point de fm , est zéro^ est rien. Cent milHons d'années, comparées à l'éternité, sont 2:é''ra, sont rien.
2° Il y a plus de proportion entre le plus petit fini et le plus grand fini qu'il n'y en a entre le plus grand fini et l'infini. Il y a plus de proportion entre une heure et cent millions d'années qu'il n'y en a entre cent millions d'années et l'éteraité , parce que le plus petit fini fait partie du plus grand , au lieu que le plus grand fini ne fait pas partie de l'infini. Une heure fait partie de cent millions d'années , parce que cent millions d'années ne sont autre chose qu'une heure répé-
tée un certain nombre de fois ; au lieu que cent millions d'années ne font pas partie de l'éternité , et que l'éternité n'est pas cent millions d'années répétées un certain nombre de fois.
30 p^j. rapport à l'infmi , le fini le plus petit ou le fini le plus grand sont la même chose ; par rapport à l'éternité, une heure ou cent millions d'années sont la même chose ; la durée de la vie d'un homme ou la durée du monde entier sont la même chose , parce que l'un et l'autre est zéro , est rien , et que le rien n'admet ni le plus ni le moins.
Tout ceci demeure évident et accordé.
Je suppose maintenant que Dieu ne vous accordât qu'un quart d'heure de vie pour mériter l'éternité bienheureuse , et qu'il vous révélât en môme temps qu'une heure après votre mort le monde entier finirait. Je vous le demande , dans cette supposition , quel cas feriez-vous du monde et de ses jugements ? Quel cas feriez-vous des peines et des .douceurs que vous pourriez éprouver pendant votre vie? Avec quel soin ne vous croiriez-vous pas obligé d'employer pour Dieu , et pour vous préparer à bien mourir, tous les instants de votre vie ? 0 insensé que vous êtes ! eh ! ne voyez-vous pas que, par rapport à Dieu , par rapport à l'éternité , la supposition que je viens de faire est la réalité même? que la durée de votre vie, par rapport à l'éternité , est moins qu'un quart d'heure , et que la durée entière de l'univers est moins qu'une heure.
Je fais encore une autre supposition.
'Si Vous aviez cent ans à vivre , et que vous ne dussiez avoir pour votre entretien, pendant tout ce temps-là , que ce que vous pourriez dans une heure emporter chez vous d'un trésor plein d'or et d'argent monnayé, dont on vous laisserait l'entrée et la disposition libre pendant cette heure, je vous le demande, à quoi emploieriez-vous cette heure? A dormir? à vous promener? à vous entretenir? à vous divertir? Non , sans doute ; mais à amasser des richesses , et même à vous charger d'or préférablement à l'argent. 0 insensés que nous sommes ! nous devons durer une éternité ; nous n'aurons pendant cette éternité que la récompense des mérites que nous aurons amassés pendant le temps et le court espace de notre vie , et nous n'employons pas tout ce temps à amasser des mérites ! Mais, me direz-vous, il faut bien, pendant la vie, dormir, boire, manger, et prendre quelques moments de récréation. Je vous l'accorde. Mais qui vous empêche , comme dit saint Paul , de faire tout cela pour l'amour de Dieu, et de mériter tout en le faisant?
Il faut avouer que les passions sont si vives , et les occasions si séduisantes , qu'il est étonnant qu'il y ait un seul juste sur la terre ; cependant il y en a : c'est l'effet de la miséricorde de Dieu et de la grâce du Rédempteur. D'un autre côté , la mort , le jugement , l'éternité sont des vérités si terribles qu'il est étonnant qu'il y- ait un seul pécheur sur la terre ; il y en a pourtant : c'est l'effet de l'oubli de ces grandes vérités. Méditons donc , veillons et prions, afin d'être du nombre des justes dans le temps et dans l'éternité.
Tel fut le sermon que notre philosophe se fit à luimême , et dont il fut si content qu'il le lisait tous les jours et plusieurs fois par jour. Il fit plus, il en profita et mena une vie sainte , conforme aux grandes vérités qu'il avait toujours devant les yeux.
DÉFINITION
L'algébriste est l'homme qui se livre à l'étude de cette partie des mathématiques qu'on nomme algèbre.
Ce livre, bien qu'écrit pour la jeunesse, n'en sera pas moins lu avec fruit par les personnes d'un âge mùr qui sentiront la solidité des raisonnements qu'il peut contenir.
PENSÉE
La conséquence la plus simple de cette parabole, c'est qu'elle offre l'image de la fragilité et du néant de la vie.
tin gentilhomme i*uiné n'avait qu'une fille nommée Julie, et surnommée la Belle à cause de sa rare beauté.
G'éta:t l'assemblage de toutes les perfections , tant pour le corps que pour l'esprit et le caractère.
Ses charmes lai attiraient un grand nombre de courtisans ; mais sa pauvreté écartait tous ses prétendants. Il ne se présenta pour la demander en mariage que le fils d'un riche paysan. Ce paysan s'appelait Bréchet; mais son fils était plus communément nommé le Noir, ou le Vilain, ou le Méchant. Tous ces noms lui convenaient et exprimaient parfaitement les qualités de son corps et de son âme. Il était courtaud et
trapu ; il avait les jambes grêles et recourbées en dedans, la poitrine élevée, les épaules grosses, la tête
allongée en pointe , le teint noir et le visage défiguré de plus d'une façon. Il avait à la joue gauche une longue cicatrice d'une blessure qu'il avait reçue dans une 'querelle. La petite vérole lui avait labouré et gercé tout le visage, lui avait fait perdre l'œil gauche, avait bordé l'œil droit d'un rouge très- vif, et lui avait laissé sur ce même côté du front une large croûte horrible "à voir. Le caractère du galant répondait à une si belle figure. Le jeune Bréchet était grossier, brutal , colère , querelleur, avare , insolent , orgueilleux , débauché, jureur, ivrogne et jaloux. En un mot, il avait toutes les qualités dont une seule peut rendre un homme odieux et sa femme malheureuse.
Tel était celui qui prétendait épouser la belle Julie. Quand le père de Julie lui en fit la première proposition, elle tomba évanouie, et on eut bien de la peine à la faire revenir de sa pâmoison. Alors le père lui dit : «Ma^chère fille, tu ne l'épouseras qu'autant que tu le voudras ; je ne prétends point forcer ton inclination et te marier malgré toi ; mais enfin il faut bien songer à te procurer du pain. Nous ne vivons que sur une modique pension qui s'éteindra à ma mort : que deviendras-tu après? — Mon père, dit Julie , j'aime mieux mourir de faim et de misère que de me voir livrée à un pareil monstre ; peut-être le Ciel aura-t-il pitié de moi. » En disant ces mots elle versa un torrent de larmes. Son père l'embrassa et se retira pour cacher les siennes, et lui dit en sortant ; « Ne crains rien, ma fille, il ne sera plus question de ce mariage. » Cependant le méchant se tenait assuré d'épouser
Julie ; il s'en vantait partout, et partout on discourait. Ces discours passèrent du peuple à la noblesse, de la noblesse aux grands du royaume, et parvinrent jusqu'à la cour. Le fils du roi, qui était un prince accompli, et qu'on parlait de marier à une princesse sa parente, entendant tout ce qu'on disait de Julie, fut curieux de la voir.
Il vint la voir en effet, et, dès le premier entretief* qu'il eut avec elle, il fat épris de ses charmes. Les courtisans s'en aperçurent, et, comme il ne manque poiut
de bonnes langues dans ce pays-là, quelqu'un dit au prince: «Ce serait bien dommage que Julie, étant si belle, eût les défauts qu'on lui reproche. — Quels défauts? dit le prince. — On dit, continua le courtisan, qu'elle est fort volage et fort dissipée , qu'elle est sans cesse à courir de maison en maison, et qu'elle ne se tient jamais chez elle.» Comme l'amour excuse tout, le prince répondit : « Gela n'est pas surprenant : Julie n'a rien qui la fixe chez elle ; elle n'y voit que misère et pauvreté ; elle sort pour se distraire et dissiper son ennui ; dans une situation différente , elle tiendra une conduite différente. » Cependant le prince réfléchit sur ce qu'on lui avait dit, et étant retourné vers Julie , il remarqua que^ quand il arriva , elle n'était point à la maison. Tandis qu'on allait la chercber, il s'entretint avec le père et lui déclara le dessein où il était d'épouser Julie, si elle soutenait l'épreuve oii il voulait la mettre. Julie étant arrivée, le prince lui dit : « Julie, je viens de vous demander à votre père en mariage ; mais je lui ai dit que je voulais auparavant mettre votre amour à une épreuve. — Seigneur, reprit Julie^ la plus forte épreuve sera pour moi la plus agréable. Le fer et le feu n'ont point de dangers que je n'affronte pour vous témoigner les sentiments de ma reconnaissance et de ma tendresse. — Il ne s'agit ni de fer ni de feu, dit le prince ; je suis venu vous voir deux fois , et chaque fois je vous ai trouvée absente de la maison ; il a fallu vous aller chercher. Voici l'épreuve où je mets votre amour : c'est que, la troisième fois que je viendrai, je vous trouve à la mai-
son ; si je vous y trouve , ce jour-là même je vous épouse, et je vous emmène avec moi à la cour; c'est ainsi que j'en suis convenu avec le roi mon père : mais si je ne vous trouve pas, ce jour-là même je renonce à vous et j'en épouse une autre. — Et moi, dit le père, ce jour-là même je la marie avec Bréchet. — A ce prix, dit Julie, mon bonheur est assuré ; fallût-il pour cela passer toute ma vie à la maison, je consentirais volontiers à n'en sortir jamais. » Sur cela le prince se retira, et Julie resta bien contente.
Vous jugez bien que le lendemain elle ne sortit point; elle ne sortit point non plus le second jour, ni le troisième , ni le quatrième ; le cinquième, elle sortit un instant et rentra aussitôt ; le sixième elle sortit une demi -heure et revint d'abord ; le septième elle sortit une heure et revint en hâte ; le huitième, son père, la voyant sortir, lui dit : « Ma fille , tu sors trop ; tu oublies ce que t'a dit le prince et ce que tu lui as dit, et tu ne penses pas qu'il s'agit de tout pour toi. — Oh! mon père, répondit Julie, le prince ne viendra point aujourd'hui ; mais d'ailleurs, quand il viendrait, de notre maison on voit au loin sur le grand chemin, et j'ai bien recommandé aux femmes qui sont là-haut de venir m'avertir aussitôt que les équipages du prince commenceraient à paraître ; ainsi il n'y a rien à craindre. — Ma fille, reprit le père, le plus sûr serait de rester à la maison ; c'est mal s'assurer que de compter sur les autres ; et, dans une affaire de cette conséquence, je ne voudrais rien hasarder. «Julie le laissa dire et continua son chemin.
Elle avait à peine passé la porte que , du haut de la maison, les femmes aperçurent les équipages du prince ; mais, comme il n'y avait qu'un moment qu'elles avaient vu Julie, elles crurent qu'elle n'était pas sortie et ne se donnèrent aucun mouvement. Cependant les équipages approchèrent : alors elles appelèrent Julie, et Julie ne répondit point. On la cherche dans sa chambre, on la cherche dans le jardin : point de JuHe. On s'alarme, on se trouble; Julie est sortie. On court à la maison voisine : Julie n'y est point. On court à une autre, et, tandis que l'on court, le prince arrive , trouve JuHe absente , remonte en carrosse et s'en va. Julie arrive assez à temps pour voir de loin les équipages du prince qui s'en retournaient.
0 cris ! ô désespoir ! Julie se meurtrit le visage et s'arrache les cheveux : les femmes pleurent, le père se désespère î (( Malheureuse , je te l'avais bien dit : fallait-il rien risquer dans une affaire comme celle-là? Tu me fais mourir ; mais dès ce soir tu épouseras celui que je t'ai promis. — Oui, je l'épouserai, dit Julie, je l'ai bien mérité. Il ne saurait me faire tant souffrir que je n'en mérite davantage. Faites-le venir tout à l'heure, et que je l'épouse. 11 est digne de moi et moi digne de lui. Sur-le-champ on fit venir Bréchet , un notaire et le curé. Le mariage fut fait, et Bréchet emmena chez lui la belle Julie.
0 sort digne de larmes et de compassion ! Le père en mourut de chagrin quatre jours après ; pour Julie, elle eut tout le temps de pleurer sa folie avec des larmes de sang. Tout le monde la plaignait , et on ne pouvait
s'empêcher de la condamner. Elle se condamnait ellemême. Au plus fort de ses peines elle s'écriait : « Je l'ai bien mérité ; » et c'était ce qui faisait son plus grand tourment.
Dès le lendemain de ses noces, elle parut le visage ensanglanté de coups que lui avait donnés son brutal mari , parce que, disait-il , elle ne paraissait pas réjouie et contente de l'avoir épousé. Julie dépérissait tous les jours et n'était plus reconnaissable ; tous les jours elle maudissait son sort et souhaitait la mort, mais la mort se refusait à ses désirs. Ce qu'il y a de plus triste encore, c'est qu'elle devint bientôt toute semblable à son mari, aussi laide, aussi affreuse que lui, aussi méchante, aussi haïe, aussi détestée que lui ; c'étaient deux démons, et leur maison était un enfer.
Ame chrétienne , rachetée du sang de Jésus-Christ et lavée dans les eaux du baptême, c'est vous que représente ici la belle Julie. Vous n'ignorez pas que le démon, ce monstre horrible et détestable, a des prétentions sur vous et qu'il se flatte d'unir un jour votre sort au sien , et qu'il prétend que vous n'avez tous deux qu'une même destinée. Cette pensée vous fait horreur; mais ce n'est pas tout : il faut prendre de justes mesures pour empêcher que cela n'arrive. Vous savez aussi que le Fils de Dieu, le Roi du ciel et de la terre, vous demande pour son épouse, que son dessein est de vous conduire un jour avec lui dans le Ciel, de vous y couronner et de vous y faire goûter avec lui les délices d'un amour éternel. Vous le désirez avec
ardeur, et déjà vous voudriez y être. Mais ce n'est pas tout ; il faut vous montrer digne d'un tel époux, et lui témoigner votre amour en gardant ses lois et en soutenant l'épreuve à laquelle il veut vous mettre. Cette épreuve n'est pas bien difficile, mais elle est essentielle ; et il faut que , lorsqu'il viendra pour vous épouser, vous emmener avec lui et vous couronner, c'est-à-dire à votre mort, il vous trouve à la maison, c'est-à-dire dans la grâce. Ah ! mettez-vous-y donc promptement. Ah ! n'en sortez donc jamais. Recherchez tout ce qui peut vous y maintenir et vous y affermir. Fuyez tout ce qui pourrait vous en retirer, ébranler votre résolution et vous engager à en sortir, ne fût-ce que pour un instant. Ce n'est pas le tout de commencer, de continuer pendant quelque temps ; il faut persévérer jusqu'à la fm, jusqu'à ce qu'il vienne.
Gardez-vous surtout de compter sur ce que vous pourriez faire à la mort. La mort n'avertit point, elle vient souvent tout à coup et sans qu'on la voie venir. Si d'autres fois elle annonce sa venue par les infirmités et la maladie, celui pour qui elle vient ne s'en aperçoit point , et ceux qui sont chargés de l'avertir y sont quelquefois trompés eux-mêmes, ou plus souvent encore ils sont négligents et timides, et trop souvent enfin leur avertissement vient trop tard. Le nombre de ceux qui meurent tous les jours sans confession doit vous faire trembler.
Pour vous, âmes généreuses, épouses fidèles de Jésus-Christ, qui depuis longtemps demeurez dans sa maison et dans sa grâce, et vous tenez unies à lui par
un continuel recueillement, n'oubliez pas le sort heureux qui vous est destiné ; occupez-vous de vos espérances ; soupirez après le moment qui doit les remplir, et travaillez sans relâche à vous rendre dignes de ce grand jour.