CONCLUSION
L'oubli d'un seul devoir conduit à l'oubli de tous.
COMPARAISON
Si d'abord l'âme effiayée par l'horreur du péché s'y laisse néanmoins entraîner, elle est bientôt infectée p;ir le cnniacl du vii c qui la lue.
Un jeune homme, traversant une forêt, n'y eut pas marché quelque temps qu'il fut assailli par un monstre épouvantable qui , sur un corps de lion , portait sept grosses têtes de serpent. L'animal, au sortir de sa caverne, vint droit à lui avec des yeux étincelants,
élevant ses sept têtes, dardant ses sept langues, et faisant retentir l'air de ses horribles sifflements. Le
jeune homme, qui étaiL fort et courageux, ne se déconcerta point à cette vue. Il n'avait d'autre arme qu'une hache qu'il portait pendue à sa ceinture selon l'usage du pays. Il la saisit, court à la bête, et, du premier coup qu'il lui porte, il lui abat quatre têtes ; d'un second coup il lui en abat deux, et du troisième il eût sans peine abattu la dernière et remporté une signalée victoire, sans le déplorable accident qui lui arriva.
Cet accident fut qu'au troisième coup qu'il donna la hache lui échappa de la main sans qu'il pût avoir le temps de la ramasser ; car la bête , irritée des six plaies qu'elle avait reçues , se jeta sur lui avec furie, le mordit, le piqua, le déchira et l'emporta avec elle. Le misérable faisait d'inutiles efforts ; il poussait des hurlements affreux , il criait au secours , demandait que du moins on lui rendît sa hache ; mais personne ne l'entendait. La bête l'entraîna tout vivant dans sa caverne, où il servit de pâture à elle et à ses petits.
Comprenez-vous bien le sens de cette parabole ? 1° Ce monstre , c'est le démon et les sept péchés capitaux , qu'il faut combattre courageusement avec les armes de la foi ; 2° Il ne suffit pas d'abattre six têtes à ce monstre : si vous lui en laissez une , vous êtes perdu. Qm vous sert-il d'être exempt de plusieurs passions , si vous en gardez une ? Le plus souvent ce n'est qu'un vice qui damne les hommes. Examinez si, en combattant le lion infernal , vous ne lui avez point laissé une tête qui suffît pour vous dévorer. Notre victoire est vaine si elle n'est entière ; S** Il faut
persévérer jusqu'à la fin, combattre jusqu'à la rnort. N'allez pas vous lasser de ce combat; ne laissez pas échapper la cognée de vos mains ; n'abandonnez pas la prière, l'examen , les sacrements, les pratiques de mortification et de pénitence : le démon profiterait de votre négligence pour vous faire mille plaies; et, si vous veniez à mourir dans cet état , il vous entraînerait avec lui dans les enfers, où vous seriez éternellement sa proie et lejouet de tous les démons. En vain alors vous gémiriez, vous imploreriez du secours, vous demanderiez le temps que vous auriez perdu, les grâces dont vous auriez abusé , les moyens que vous auriez négligés : personne ne vous entendrait, et rien ne vous serait rendu. C'est maintenant , tandis que vous les avez , qu'il faut en profiter.
Une seule tête du monstre n'a pas été abaîtue, et il a tué le /oyageur.
Le voyageur, c'est le chrétien assailli par les sept péchés qu'oit appelle capitaux. Il ne suffit pas qu'il combatte généreusement contre six ; il faut qu'il ne se laisse dominer par aucun.
ANALYSE
COMPARAISON
Agrippioe, dame romaine, voyant que son fils dépensait ]'or et l'argent sans discrétion, qu'il le mettait avec profusion en choses inutiles, et le donnait a pleines mains au premier qui se présentait, voulait le
corriger d'une prodigalité si déplacée, et qui n'allait à rien moins qu'à ruiner sa maison. Elle se servit
pour cela de cette industrie. Un jour que son fils avait dépensé un demi-million , elle fit mettre une pareille somme en argent sur une table de l'appartement où elle se tenait.
Le jeune homme étant entré le soir pour saluer sa mère, et voyant cette immense quantié d'argent, demanda ce que c'était. «C'est, lui répondit-elle, ce que vous avez perdu aujourd'hui.» Et ayant dit ces mots, elle sortit , laissant son fils à ses réflexions. Il en fit de sérieuses , et de si efficaces qu'il se corrigea entièrement.
Si on pouvait de même nous mettre sous un seul point de vue les pertes que nous faisons dans un jour par notre négligence , les grâces , les mérites, les récompenses éternelles que nous manquons d'acquérir par notre faute , nous en serions étonnés , et peutêtre que notre étonnement nous engagerait à être moins prodigues de tant de biens, et à mieux employer un temps d'oii dépend l'acquisition de ces biens immenses. Que d'actions perdues dans un jour, faute d'une droite intention ! Que d'occasions de pratiquer pour Dieu la douceur, l'humilité , la patience, la charité , la mortification ! Ah ! si nous voyions ce que nous perdons chaque jour^ et qu'il nous coûterait si peu de ne pas perdre ! Mais nous le verrons un jour, lorsque nos pertes seront irréparables. Pourquoi attendre à ce moment , et ne pas commencer à les réparer maintenant que nous le pouvons.
iliiiliiiiilliiiliiiiiiiisiiiliii
Il y a des choses dans la vie qui font tant d'impression sur l'esprit que l'on ne peut croire l'effet qu'elles produisent si on n'est pas dans la même situation que ceux sur qui elles produisent ces effets.
Philippe II , roi d'Espagne , entendant la messe , vit deux courtisans qui^ ne firent que parler pendant tout le temps du sacrifice. Au sortir de la chapelle , le roi leur dit : « Est-ce ainsi que vous entendez la messe ? Ne paraissez plus à ma cour. » Ce seul mot fut pour tous deux un coup de foudre. L'un en mourut deux jours après , et l'autre en devint fou. Que sera-ce donc d'entendre de la bouche du Roi des siècles :« Retirez- vous de moi, maudits ; allez au feu éternel! »
ANALYSE
Les courtisans sont cruellement punis par le chàlimcnt que leur inflige un prince de la terre.
COMPARAISON
Ce châtiment représente les arrêts de Dieu, bien autrement terribles, et qui frappent le coupable pour l'éternité.
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Gyrus, roi des Perses , gagna une grande bataille , dans laquelle Tigrane , roi des Arméniens , fut fait prisonnier de guerre avec Bérénice , son épouse. Le Vainqueur, voyant ces deux illustres captifs, admirant d'un côté les charmes de Bérénice, et de l'autre sachant combien Tigrane l'aimait, dit au roi: «Que donneriez-vous pour la délivrance de Bérénice ? — Seigneur, répondit le roi, je donnerais mon royaume, mon sang et ma vie. — C'est bien aimer, répondit Gyrus , et je loue votre générosité. »
Peu de temps après, les affaires s'accommodèrent, et le roi Tigrane fut rétabli dans ses États. Un jour qu'il s'entretenait seul avec la reine Bérénice , il lui demanda ce qu'elle pensait du royaume des Perses delà majesté du roi Gyrus, de l'éclat de sa cour, du nombre de ses officiers , des richesses de son palais. Bérénice répondit : « Excusez-moi , Seigneur, je n'ai rien vu; je n'ai eu des yeux que pour celui qui a offert sa vie pour ma délivrance. — Ah ! ma chère Bérénice , s'écria le roi en l'embrassant, que vous êtes digne de mon amour, et que je suis heureux, en vous aimant, d'avoir un royaume à partager avec vous! »
. Cette histoire , prise en elle-même , me charme et m'attendrit ; mais quand je l'applique au Roi du ciel et à l'âme fidèle, elle me ravit et me transporte hors de moi-même; elle m'élève et m'humilie; elle me confond et m'anime d'un nouveau courage. Faites-en l'application à vous-même , si vous voulez , en suivant ces quatre points :
1° La première parole de Tigrane et la générosité de son amour. Non-seulement Jésus-Christ s'est offerl à mourir, il est mort véritablement pour nous délivrer ; non-seulement pour nous délivrer d'une captivité temporelle, mais d'une capLivité éternelle, d'une mort éternelle, d'un supplice éternel ; non-seulement pour nous délivrer, mais pour nous procurer en même temps une vie éternelle et un royaume éternel. Il est mort", non pour une épouse aimable , digne de son amour, mais pour la rendre aimable, d'effroyable qu'elle était ; pour la rendre digne de son amour, lorsqu'elle n'était digne que de sa haine. Oh ! quel amour ! Il en coûta peu à Tigrane pour dire ce mot qui , en marquant l'amour qu'il portait à son épouse, lui faisait encore honneur à lui-même dans l'esprit de Gyrus et aux yeux de toute sa cour ; mais qu'il en a coûté à Jésus-Christ pour nous témoigner son amour! Il n'a trouvé dans le témoignage qu'il nous en adonné que supplices et opprobres.
2° L'impression que fit sur le cœur de Bérénice cette parole du roi son époux. Elle en fut pénétrée ; elle en fut embrasée; elle sentit toute l'ardeur, toute la tendresse , tout le prix d'un amour si généreux.
eX toute la gloire qui lui revenait d'une déclaration si publique. Oh ! combien plus doit vous embraser la vue de la croix ! Quel amour! quelle tendresse! quelle générosité ! Et pour vous , quel bonheur et quelle gloire !
3** La reconnaissance de Bérénice. Bérénice fut si pénétrée de ce mot du roi son époux que, pendant tout le temps qu'elle resta à la cour du roi des Perses, elle n'en perdit jamais le souvenir ; elle en fut continuellement occupée : nulle autre pensée n'entra dans son esprit ; nulle autre affection ne toucha son cœur; nul autre objet ne fit impression sur ses sens. Elle ne voulut rien voir, elle ne voulut rien entendre, pour ne pas se distraire d'un amour qui faisait son bonheur et sa gloire. Oh ! que ce point m'humilie ! Heureuses les âmes fidèles qui ont mis entre elles et le inonde un mur impénétrable , pour ne s'occuper, dans la retraite, que de l'amour et de la croix de leur Sauveur !
h" Le bonheur de Bérénice dans la réponse qu'elle fit au roi son époux. Qu'il lui fut doux, qu'il lui fut honorable de pouvoir dire ce mot! Quel bonheur pour une âme fidèle qui^ au sortir de ce monde , pourra dire au Roi du ciel : « Seigneur, dans le monde d'où je viens je n'ai rien vu ; je n'ai eu des yeux que pour celui qui a donné sa vie pour ma délivrance ; je n'ai aimé que lui , je n'ai pensé qu'à lui , je n'ai agi que pour lui.» De quelle tendresse, de quelles déhces une telle fidélité sera-t-elle récompensée par le Roi des siècles , dans le royaume de l'amour et de l'éternité !
Parmi les jeunes religieux qui se formaient à la piété sous la discipline de l'abbé Eugène, il y en avait un , nommé Félix , qui avait l'esprit fort cultivé , et qui , dans le monde , s'était fort plu à la lecture des poètes profanes. Le souvenir de ce qu'il avait lu venait quelquefois le troubler dans sa solitude. Le Père Pantime , son Père-maître , ne pouvant venir à bout d'ôter de l'esprit de son disciple ces restes d'une éducation profane , le renvoya par-devant l'abbé pour qu'il le chassât du monastère comme incorrigible. L'abbé, homme prudent, voyant Félix tout en pleurs, en eut compassion. 11 le consola , l'encouragea, et lui dit que , quand il ne pourrait pas chasser de sa mémoire ces sortes de vers , il tâchât du moins de les appliquer à quelque sujet de dévotion , et qu'alors la distraction se changerait en bonne pensée et lui serait utile. Félix suivit ce conseil , et s'en trouva bien pendant quelque temps. Mais un jour, ne pouvant spirilualiser les vers qui lui venaient à l'esprit, il alla trouver l'abbé et lui dit : « Mon Père , je suis désolé : depuis deux jours, j'ai Tesprit tout rempli d'une pif^ce
d'Aiiacréon , que je ne puis ni chasser de n^ia mémoire, ni appliquer à rien de bon. — Que dit cette pièce ? reprit l'abbé. — Le poëte , répliqua Félix , dit que le dieu d'amour lui a lancé plusieurs flèches enflammées, et qu'il a su les parer toutes, sans en ressentir d'atteintes ; mais que ce petit dieu malin s'est lui-même changé en flèche, et s'est emparé de son cœur.)) Puis il ajoute : «Quel moyen de se défendre d'un dieu si terrible ?
— Félix, reprit l'abbé, écoutez-moi. Ce qui rappelle à votre esprit le souvenir importun de ces traits profanes, c'est l'estime que vous en faites. Ne voyez-vous pas, mon enfant , que toutes ces idées poétiques et païennes ne sont qu'erreur et mensonge; que ce dieu de l'amour n'est qu'une chimère , qu'un mot vide de sens, inventé par des poètes libertins, pour excuser, pour cacher, pour embellir même, s'ils le pouvaient, celle de toutes les passions qui est la plus honteuse?
(( Le vrai Dieu de l'amour, c'est le Créateur du ciel et de la terre , celui qui , dans son amour, vous a créé vous - même et vous conserve ; qui s'est fait homme pour vous , qui vous a racheté au prix de son sang , qui s'est livré pour vous , qui est mort pour vous. Tous ces bienfaits sont autant de traits enflammés, dont, pendant longtemps, vous n'avez que trop su vous défendre. Mais voyez les admirables inventions de son amour ; vous savez en quoi s'est véritablement changé ce Dieu d'amour pour pénétrer dans votre cœur , pour s incorporer en vous et ne faire qu'un avec vous. Il ne s'est pas changé en flèche ,
comme rameur profane, pour blesser votre cœur d'une plaie cruelle et déshonorante, pour le percer de mille soins cuisants, pour le déchirer par mille affections contraires, basses, honteuses, désespérantes; il s'est mis sous de plus tendres symboles, sous la fonne du pain et du vin, pour être votre nourriture, votreforce, votre consolation, pour vous élever jusqu'à lui et vous rendre participant de sa nature divine, de son bonheur et de sa gïoire. Voilà , Félix , le vrai Dieu de l'amour. Ecriez-vous donc maintenant : Quel moyen de se défendre d'un Dieu si puissant et si aimable ? »
A ces mots, le jeune homme se jeta aux pieds de l'abbé , et, les arrosant de ses larmes, il s'écria :« Je reconnais , ô grand Dieu ! mes trop longues résistances ; mais enfin je cède à ce dernier trait de votre amour. «Depuis ce temps-là il m pensa plusaux poètes profanes, qui ne chantent que des dieux chimériques, des démons méprisables ou des passions honteuses. Les plus beaux traits de ces chants libertins , qu'il avait admirés et appelés divins, lui devinrent odieux. 11 ne se plut désormais qu'aux psaumes , aux hym.nes sacrées de l'Église et aux cantiques spirituels qui louent le vrai Dieu, et n'inspirent que les seiUim entsde cet amour pur, tranquille, délicieux , qui fait dès à présent et qui fera à jamais notre bonheur et sa gloire. Les bienfaits de Dieu l'occupèrent tout entier^ et surtout celui de la très - sainte Eucharistie. Lorsqu'il était devant le saint Sacrement, ou même ailleurs, on l'entendait souvent s'écrier ; «Quel moyen de se défendre d'un Dieu si grand et si bon^ qui descend jusqu'à nous, qui entre et demeure en nous 2 »
4Ce roi 1t>e (STastiUi? , ou V occasion innfoxKhU.
Suintilla^ roi de GasLille', étant à la chasse^ s'écàrla de ses gardes, et entra dans une forêt où il s'égara. Après avoir erré longtemps , comme la nuit approchait , il rencontra deux jeunes gens de bonne mine, qui se promenaient dans la forêt. C'étaient deux cousins germains , l'un nommé Gaspard qI l'autre Castro, qui avaient leur demeure dans deux villages voisins. <( Jeunes gens, leur dit le roi en les abordant et sans se faire connaître à eux, tirez-moi d'embarras. Je m'égare dans cette forêt ; aidez-moi à en sortir, et procurez-moi un logement pour cette nuit. Demain je pars pour la cour, où j'ai quelque crédit ; si tous les deux, ou l'un des deux , voulez me suivre, je vous y promets de la fortune et des emplois. «Gaspard prit la parole et lui dit : (( Seigneur, vous tirer de cette forêt et vous donner un logement, rien n'est plus aisé ; mais pour vous suivre àla cour, au moins moi je n'en ai aucune envie. — Eh bien, reprit Castro, seigneur, venez avec moi chez mon père , et demain matin , si mon
^ Atijourd'liui piovince considcni'olo l'Esp.ionc.
père y consent, je partirai avec vous, m'abandonnant à vos soins et à votre protection, » Sur cela on se sépara. Gaspard alla chez lui , et Castro emmena avec lui le roi chez son père. On y reçut le roi de son mieux, quoiqu'on ne le connût point ; et le père, après bien des résistances , consentit enfm que son fils partît avec lui. -Le lendemain , le roi, avec Castro , n'avait pas fait un quart de lieue qu'il rencontra ses gardes. Ceux-ci l'ayant salué comme leur roi , Castro fut fort surpris de cette aventure ; mais le roi, se tournant vers lui en riant, lui dit : (( Vous voyez , Castro, que je ne vous ai pas trompé, en vous disant que j'avais quelque crédit à la cour. — Non, sire, lui répondit Castro, mais je crains, moi , de m'être trompé, en vous donnant, comme à mon ami, toute l'aflection de mon cœur, au lieu du respect que je vous devais comme à mon roi. — J'ai assez de respects, reprit le roi; mais je ne sais si j'ai d'autre affection sur laquelle je puisse compter que celle de Castro ; ainsi conservez la-moi, et me suivez. » Le roi le combla d'honneurs et de bienfaits, et le tint toujours auprès de sa personne, comme son plus intime confident.
Cependant au village on ne s'entretenait que de la crédulité du vieux Castro, qui avait, disait-on, donné son fils à un aventurier. Les parents et les amis venaient lui en faire des reproches , et il s'en faisait luimême des plus amers. D'un autre côté , on louait la prudence du jeune Gaspard , et l'on en féhcitait son père. Mais lorsqu'on eut appris , par des lettres de Castro , que c'était le roi lui-inéme qu'il avait suivi ,
et qu'on eut vu le magnifique présent que le roi envoyait à son père , alors on changea d'idées et de langage : la joie et les félicitations furent pour Castro , et pour Gaspard les plaintes et les regrets , que la guerre qui survint rendit encore plus cuisants.
Le roi , dans cette guerre , ayant besoin d'un grand nombre de troupes, on enrôla toute la jeunesse du pays , et Gaspard se vit obligé de servir en qualité de simple soldat. Que n'eut-il point à souffrir dans ce rude métier ! Mais, au milieu de ses peines, ce qui le tourmentait le plus, c'était cette pensée, dont il ne pouvait détourner son esprit : « Tandis que je meurs ici de faim , de fatigues et de mauvais traitements , Castro est à la cour, tranquille, honoré et dans l'abondance; et j'y serais avec lui si j'avais su comme lui profiter de l'occasion, o
Mais, comme si cette pensée n'eût pas suffi pour l'affliger, il fallut encore que ses yeux servissent à son tourment , et gravassent dans sa mémoire le souvenir immortel de son malheur. Le roi voulut faire la revue de ses troupes ; il était assis sous un dais , et Castro à ses côtés. Les troupes défilèrent : Gaspard vit Castro, et Castro vit Gaspard, a Si j'avais suivi le roi, disait Gaspard en lui-même , je serais avec Castro. — Si je n'avais pas suivi le roi, se disait Castro, je serais maintenant comme Gaspard, n 0 cruelle pensée pour l'un ! 0 pensée délicieuse pour l'autre!
Ne devons-nous pas tous paraître un jour devant l'immortel Roi des siècles? Quel bonheur alors de
l'avoir suivi ! Quel désespoir do ne l'avoir pas suivi ! L'occasion de le suivre et de nous attacher à lui n'est pas encore tout à fait passée pour nous , mais bientôt elle le sera. La laisserons-nous échapper ? Ah ! plutôt, profitons de ce qui nous en reste.
Rien n"est si accablant que d'avoir manqué l'occasion ou d'éviter un grand mal que l'on souffre ou d'acquérir un grand bien dont on se voit privé ; l'esprit revient sans cesse à cette triste pensée , et on ne peut se consoler. Au contraire , rien n'est plus ravissant que de se voir ou délivré d'un grand mal , ou possesseur d'un grand bien, pour avoir su profiter de l'occasion qui s'est présentée d'éviter l'un ou d'acquérir l'autre. Ce qui fait le tourment de celui qui se trouve dans la souffrance , c'est la facilité qu'il y avait de profiter de l'occasion, et ce qui fait la joie de celui qui se trouve dans la félicité , c'est le danger qu'il y avait de ne pas profiter de l'occasion. Cette facilité de profiter de l'occasion se manifeste au premier, et augmente son tourment, lorsqu'il se trouve en effet qu'un grand nombre en a profité. De même le danger de ne pas profiter de l'occasion se fait sentir au second , et augmente sa joie, lorsqu'il voit en effet que plusieurs n'en ont pas profité. Enfin , ce qui met le comble au tourment de l'un et au ravissement de l'autre , c'est lorsque l'occasion est de telle nature qu'étant une fois passée on ne peut plus en attendre le retour.
La vie présente nous est donnée comme une grande et belle occasion d'éviter le souverain malheur de l'enfer et d'acqnéiir le souverain bonheur du pa-
radis. Celle occasion une lois passée ne revient plus. Cette grande occasion en renferme en elle-même une infinité de petites. Chaque jour est pour nous une occasion favorable d'éviter l'enfer et de gagner le paradis; et chaque jour contient encore mille occasions particulières d'éviter le mal et de pratiquer la vertu. De même chaque état, chaque profession, chaque condition est pour nous une belle occasion. De même tout ce qui est , tout ce qui arrive , tout ce que l'on voit dans la vie est pour nous une belle occasion. La pauvreté et les richesses , la maladie et la santé , la joie et la tristesse, les bons exemples et les scandales, la douleur et les plaisirs , tout , en un mot , est pour nous une belle occasion. Les tentations mêmes et les occasions de pécher que nous n'avons pas recherchées sont pour nous une belle occasion de témoigner à Dieu notre fidélité. Oh ! malheureux ceux pour qui tant de belles occasions sont passées , sans qu'ils en aient profité ! elles ne reviendront plus pour eux Oh! heureux ceux qui en ont su profiter, et qui ne craignent plus d'être exposés au danger d'en abuser î Oh ! nous heureux encore , de ce qu'après en avoir tant laissé passer, sans en profiter, nous en avons encore de si belles de réparer nos fautes et de nous sauver !
Un paysan . nommé Pierre , qui n'avait vu que son village , fut averti que son frère était mort sans enfants dans la capitale de la province , et qu'il laissait un bien considérable ; qu'il eût à se présenter au plus tôt pour recueillir cette riche succession. A cette nouvelle , maître Pierre prend son bâton un beau matin et se met en chemin. 11 n'eut pas fait deux lieues qu'il rencontra une rivière : c'était la première qu'il eût vue de sa vie ; il n'avait vu chez lui que des torrents qui ne mettaient pas plus de temps à se dissiper qu'à se former. Quand il vit cette rivière large et profonde : a Oh! oh ! dit-il, voilà bien de l'eau ! Il faut qu'il ait bien plu dans ce pays-ci , tandis que chez nous on se plaint de la sécheresse. Je l'avais bien ouï dire , que le temps n'était pas le même partout : voilà comme on apprend en voyageant. Que faire cependant? continua- t-il ; il faut bien attendre que cette eau passe. » Ce qui lui persuadait que l'eau serait bientôt écoulée , c'est que, la rivière faisant un coude du côté où l'eau venait , il ne voyait de ce côté-là que trèspeu d'eau ; d'ailleurs il observait que l'eau coulait ra-
piclement. Sur ces observations, notre imbécile prit le parti de s'asseoir et d'attendre que l'eau fût écoulée,
Le batelier, qui était de l'autre côté de la rivière , voyant cet homme assis, avança son bateau, et étant près de terre : a Ne voulez-vous pas passer la rivière lui dit-il. — Oui, répondit le paysan. - Êh bien, reprit l'autre , montez donc dans le bateau. — Oh : répliqua notre homme , je ne suis pas si pressé que je veuille exposer ma vie dans votre bateau ; j'ai bien le temps d'attendre.— Tant qu'il vousplaira, » dit le batelier, qui crut que cet homme se moquait de lui. Cependant il '^e présenta d'autres pa-ssagers qui s'embarquèrent.
l^ierro admirait leur témérité, et continuait d'attendre que l'eau fût écoulée pour passer à son aise ; mais la rivière coulait toujours.
Il attendit ainsi jusqu'au soir ; mais , voyant que la nuit approchait , il remit la partie au lendemain, et retourna chez lui , ne doutant point que le lendemain la rivière ne fiU à sec. Il revint le lendemain, et la rivière coulait encore. Il revint trois jours après, et la rivière coulait toujours. (( Assurément, dit-il, quelque sorcier se met de la partie , et je vois bien que cette succession n'est pas pour moi. » Dans son dépit, il céda tous ses droits à Jacques, son cousin, qui fut plus lin que lui, qui passa la rivière en bateau, recueillit la succession, et revint fort riche dans son village , où il fut un gros monsieur, tandis que maître Pierre resta dans sa cabane et dans sa misère , et ne retira de sa succession que le surnom d'imbécile ; car, depuis que l'on sut son aventure , on ne l'appela plus que Pierre l'imbécile.
Qui s'imaginerait que la plupart des hommes , au regard de l'héritage céleste qu'ils ont à recueillir , tombent dans la même folie que le paysan dont nous venons de parler ? Car, examinez les pécheurs et tous ceux qui mènent une vie peu chrétienne et peu fervente , et vous verrez que tous attendent que la rivière s'écoule. On attend d'abord que la jeunesse passe , que le feu des passions s'amortisse ; ensuite on attend qu'on soit établi , qu'on soit en un état fixe et tranquille -, ensuite on attend que cet embarras soit
fini , que cette affaire soit terminée ; et ainsi on attend toujours un temps propre pour se donner à Dieu, et on ne le trouve jamais. On attend qu'il ne se présente aucun obstacle à son salut ; on attend que ceux qui se présentent soient passés : c'est attendre que la rivière s'écoule. Les obstacles au salut se succèdent sans cesse , et forment une rivière d'un cours perpétuel, et dont la source est intarissable. C'est pardessus ces obstacles qu'il faut passer ; c'est malgré ces obstacles qu'il faut aller ; c'est par le moyen de ces obstacles qu'il faut avancer.
Voyez combien traversent la rivière et continuent leur route : imitez-les ; dès aujourd'hui commencez. Si vous différez , si vous attendez une occasion plus favorable , vous attendez que la rivière s'écoule. Insensé ! un autre vous supplantera , et vous aurez le désespoir de le voir en possession d'un héritage qui était pour vous.
ANALYSÉ
L'imbécile attend que l'eau se soit écoulée. L'adage: Busticus expectat dum dfjluat amnis, a fourni ce sujet pieux de !a parabole.
COMPARAISON
Le calme de Pierre, c'est l'inertie du chrétien ; son ignorance, c'est le peu d'aptitude du pécheur aux vertus qui le conduiraient au port de la vie éternelle.
Un jeune homme fort aimable et fort riche aimait une jeune demoiselle qui réunissait aussi ces deux avantages. Tout était d'accord pour le mariage, et on n'attendait plus que l'arrivée d'un parent pour célébrer les noces. Entre temps le jeune homme eut un petit voyage à faire pour quelques jours ; mais avant de partir il fit présent de son portrait à sa maîtresse, dans une riche boîte d'or. La demoiselle, de son côté , se disposa à envoyer aussi son portrait à son amant avant qu'il fût de retour, mais elle voulut que ce portrait fût de main de maître. Elle s'adressa pour cela à un Père Capucin qui excellait en ces sortes de miniatures. Le Père Capucin refusa de le faire , disant que, s'il avait quelque talent, ce n'était pas pour l'employer à de pareils ouvrages. Cependant , à force de sollicitations , le Père , qui roulait déjà dans sa tête le projet qu'il exécuta , se laissa gagner et accepta la commission.
Il ne peignit d'abord que la tête de la demoiselle, et il la lui envoya pour consulter son goût , et savoir si elle était contente. C'était la plus belle tête qu'on pût
jamais voir. La demoiselle en fut enchantée ; elle la montra à ses amies , elle la montra à tout le monde , et tous ceux qui la virent avouèrent qu'ils n'avaient jamais rien vu de si beau et de si bien fait. Elle la ren voya au Père avec un beau présent, avec mille louanges et mille remerciements, le priant de vouloir bien achever un si bel ouvrage et le lui renvoyer au plus tôt.
Le Père l'acheva en effet : mais que fit-il ? Au lieu de peindre un beau corsage sous une si belle tête , if
peignit un squelette 'très-bien fait , et par là n^éme
très-jîideux, et l'envoya à la demoiselle. Elle.défit lepaquet avec empressement; mais quand elle vit cette horreur jointe à la tête, elle entra dans une grande colère. Elle s'en plaignit à sa famille et à tout le monde, comme d'un outrage qui demandait une vengeance éclatante.
Cependant elle se complaisait à regarder sa tête ; mais, ne pouvant la voir sans voir en même temps cet objet d'horreur, elle entrait en de nouvelles fureurs contre le Père. Néanmoins, à force d'y revenir, elle se familiarisa un peu avec le squelette. « Hélas î ditelle, après tout, n'est-ce pas là ce que je dois devenir un jour? Ce n'est pas un tour que m'a voulu jouer ce bon Père, c'est bien plutôt une leçon qu'il m'a voulu donner : profitons-en. » Comme elle faisait ces réflexions , la bénédiction sonnait aux Carmélites ; elle y alla. Le squelette lui vint à l'esprit : elle pleurai , elle balança; enfin, docile à la voix de la grâce, elle ee décida généreusement, et elle entra chez ces religieuses, où elle prit l'habit. De là, elle envoya son portrait à son amant, lui écrivit les réflexions qu'elle avait faites et le parti qu'elle avait pris , l'exhortant à en faire autant de son côté.
L'amant , à cette nouvelle , jette feu et flamme , abandonne toute autre affaire, revient en toute hâte, court aux Carmélites et demande à parler à sa maîtresse. Mais elle lui fait dire qu'elle n'a pas le temps de descendre au parloir, qu'il a son portrait et sa letti^e, qu'il peut considérer l'un et lire l'autre, et faire sur cela ses réflexions. Devenu plus furieux par cette
réix>nse, il court aux Capucins et demande le Pèré peintre; mais il n'y était plus. 11 avait pk^évii roi:'age!, et il s'était retiré dans un autre couvent. 11 demanda le Père gardien, qui, après avoir essuyé son premier feu, l'exhorta à la patience, et lui laissa entrevoir que tout cela était un eftet de la Providence, qui voulait le détacher du monde pour qu'il ne s'attachât qu'à Dieu.
Le jeune homme, excédé de fatigues, d'ennuis, de chagrins, retourne chez lui ; il veut prendre quelque repos ; mais le trouble et l'agitation de son âme ne le lui permettent pas. 11 tire la lettre de sa poche, il tire le portrait, et, regardant tantôt l'un, tantôt l'autre, ii' soupire, il verse des larmes. Enfin, après quelques moments de silence : <( Je suis bien fou, se dit-il à luimême, d'aimer la pourriture, tandis que je puis aimer Dieu ; de m'attacher à la terre, tandis que je puis gagner le ciel ! Allons, allons ! ne nous laissons pas vaincre par une femme ; du moins ayons le courage de l'imiter. » A ces mots, il se lève, va se jeter aux pieds du Père gardien, lui fait part de ses résolutions, et lui demande l'habit.
Quand il l'eut reçu , il écrivit à la Carmélite pour jui apprendre son changement et se recommander' à ses prières. Depuis ce temps-là ils ne se virent ni ne s'écrivirent plus ; mais, après une vie assez longue, dont la ferveur ne se démentit jamais, ils moururent tous deux le même jour en odeur de sainteté.
Quelle joie maintenant pour eux dans l'éternité! Si nous voulons y avoir part, réfléchissons conime eu-x,
et mettons en pratique nos réflexions. Elles ne doivent pas nous conduire tous dans un cloître ou dans un
monastère ; mais ïa pensée de la mort, bien méditée, nous arrêtera au milieu de nos projets , et nous détournera de nos entreprises, dans lesquelles nous ne consultons le plus souvent que notre vanité, nos passions et notre intérêt temporel.
Mahmoud avait été tiré de l'obscurité par le roi Sémestris, qui l'avait comblé de bienfaits et élevé jusqu'au rang de son premier ministre. Il fut d'abord reconnaissant et fidèle ; mais bientôt , poussé par une criminelle ambition, il osa conspirer contre son roi. Ses projets furent déjoués, et Mahmoud puni de mort.
Il laissait un fils encore au berceau, nommé Alimed. D'après les lois du pays , la postérité d'un conspirateur devait être punie d'an exil perpétuel, à moins qu'un prince de la famille royale ne se dévouât pour elle, en supportant deux années d'une prison rigoureuse, où il devait subir le traitement réservé aux criminels d'Etat. Josès, héritier de la couronne, était fils unique du roi Sémestris. Ce prince, à la fleur de l'âge, touché du sort du jeune Alimed , résolut de le sauver lui et les siens du malheur qui les attendait. Il sait qu'il va quitter la liberté pour des fers, un palais magnifique pour un cachot obscur, une vie douce et agréable pour une existence pénible et douloureuse : rien ne peut l'arrêter ; il s'offre comme victime, il supporte avec résignation les humiliations et les
rigueurs de la captivité , et il montre' une patiertcef inaltérable au milieu des privations et des souffrances. Les deux années s'écoulent, le jour de la délivrance arrive, et le jeune prince retourne solennellement au palais de ses pères, au milieu des acclamation^ de tout son peuple.
Mais son cœur n'est pas encore satisfait ; il fait venir Alimed à la cour, il ordonne qu'on ait soin de ses jeunes années, il lui fait ensuite donner des maîtres pour le former à la science et à la vertu, il l'admet à sa table, et lui prodigue tous les témoignages possibles d'afléction et d'amitié. Alimed était doué d'un esprit vif et pénétrant, et il fit quelque progrès dans les sciences ; mais il avait une âme fière et hautaine, il se soumettait avec peine et osait même quelquefois résister aux ordres de Josès. Le bon prince lui en faisait de tendres reproches, et employait tous les moyens que lui suggérait son amour pour captiver le cœur de son fils adoptif. Ses efforts étaient inutiles ; l'humeur indocile et farouche d' Alimed croissait avec l'âge. 11 refusait hautement de se soumettre, il méprisait les avis les plus sages et se révoltait contre les plus justes femontrânces.
Enfin un jour il poussa la hardiesse jusqu'à porter une main criminelle sur son bienfaiteur. Cet attentat méritait les -peines les plus graves ; mais Alimed, effrayé à la vue des châtiments dont il était menacé, témoigna du repentir, avoua sa faute avec larmes, et elle lui fut pardonnée. Ce dernier trait de la bonté du prince fit sur lui quelque impression. 11 se montrà
pendant quelque temps reconnaissant et soumis. Jo^ bès fut enchanté de cet heureux changement, et, comme Alimed témoignait un grand désir de se signa^ 1er dans les combats, il lui permit de l'accompagner à la guerre. Le nouveau guerrier montra, en plusieurs occasions, une sagacité au-dessus de son âge et une bravoure éclatante , et il semblait devoir effacer par ses services et ses vertus l'ingratitude et les crimes de ses premières années. Tel était l'espoir du bienfaisant Josès. Hélas ! qu'il fut cruellement déçu î
Alimed avait atteint sa vingt-cinquième année. Sémestris était mort, et son iils était monté sur le trône. Les premiers temps de son règne furent signalés par une guerre redoutable. Alimed fut mis à la tète des armées ; il délit les ennemis en plusieurs occasions ^ et enfm remporta sur eux une grande victoire ; ceux-ci ^ réduits à la dernière extrémité, eurent recours au str'atagème.
Un des leurs, nommé Olitor, vient se présenter à Alimed; il se jette à ses genoux, il lui dit qu'attiré par la renommée de sa générosité et de sa grandeur d'àme il vient s'abandoniier à sa clémence. 11 exalte sa magnanimité , et élève son courage et ses vertus jusqu'aux cieux. Alimed devait se prémunir contre le langage fallacieux d'un ennemi transfuge ; mais déjà enflé pas ses succès, il but imprudemment à la coupe de la ilatterie. 11 s'intéressa pour Olitor, le prit en affection, et l'admit en sa confiance. Celui-ci, prohtant avec adresse de son ascendant, lui persuada, sous de Vains prétextes et contre les ordres du prince, qu'il
avait assez combattu, et qu'il devait jouir avec sécurité d'un repos acquis partant de victoires. L'imprudent général suivit cet avis perfide, et resta dans une inaction coupable. Le transfuge, de son côté, animé par le succès, travailla à s'emparer entièrement de l'esprit d'Alimed. Il flattait son orgueil , il lui disait que sa renommée était déjà répandue par toute la terre. Il lui insinuait qu'un homme tel que lui n'était pas né pour obéir, mais pour commander aux autres ; enfin il employait tous les moyens qu'il croyait propres à servir ses desseins et à entraîner Alimed dans la rébellion. Celui-ci avait d'abord rejeté les insinuations d'Olitor : les noms de bienfaiteur et de roi avaient encore quelque autorité sur son cœur ; mais il avait ouvert un chemin au poison ; la flatterie acheva de l'enivrer et l'ambition de le perdre. La vue du sceptre et de la couronne, qu'Olitor faisait briller à ses yeux, détermina sa volonté jusque-là chancelante, lï oublie tout ce qu'il doit à Josès, il devient le plus coupable et le plus ingrat des hommes, et il se sert contre son bienfaiteur de ses talents, de son pouvoir, de ses armes.
Plein de ces projets criminels, il rassemble son armée , il cherche à entraîner ses soldats dans sa révolte ; mais un cri général d'indignation s'est élevé de toutes parts, et Alimed^ le trouble et la honte dans l'àme, prend la fuite, accompagné seulement de quelques parjures dont il s'était assuré. Guidé par Olitor, il se réfugie au milieu des ennemis de son pays, qui le reçoivent avec joie. Là , n'écoutant plus que son
ambition et étoulïant les remords dont sa conscience était bourrelée, il ranime le courage des ennemis abattus, et il accepte le commandement d'une partie des troupes.
Cependant Josès , surpris d'abord de la désobéisï-ance d'Alimed à ses ordres, et bientôt après sensiblement affecté de sa noire perfidie, se hâte d'envoyer un général fidèle et expérimenté pour commander l'armée et prévenir les maux dont le menaçait une aussi lâche trahison. Mais avant d'en venir aux dernières extrémités il veut tenter encore de ramener le rebelle par la voix de la douceur ; il lui écrit de sa propre main une lettre pleine de tendresse ; il lui rappelle tout ce qu'il a fait pour lui ; il l'exhorte, par les motifs les plus sacrés et les plus touchants, à reconnaître et à réparer son crime ; il lui promet l'oubli et le pardon de toutes ses fautes s'il veut abandonner la cause de ses ennemis et rentrer dans le devoir ; mais aussi il le menace, s'il s'obstine dans sa révolte , de tout le poids de son indignation et de sa colère. On parvient avec peine à remettre la lettre du roi entre les mains d'Alimed. Le traître la parcourt rapidement, ne daigne pas y répondre, redouble d'activité et d'ardeur dans ses criminels préparatifs , anime ses soldats par le désir de la vengeance et l'attrait du pillage, et il s'avance contre les siens. Josès, justement irrité d'une opiniâtreté aussi révoltante , ordonne à son général de marcher au rebelle. Un combat sanglant s'engage ; la bonne cause triomphe. Les ennemis plient, sont enfoncés, prennent la fuite et se de-
bandent. Alinied , après s'être longlenips défendu comme mi furieux, se trouvant enfin presque seul et désarmé, est obligé de se rendre : on se saisit de sa personne, on le charge de fers, on l'emmène dans la capitale, et on le conduit devant le roi.
Josès était assis sur son trône, entouré de ses gardes et des principaux seigneurs de sa cour. Il lance sui- Ahmed un regard foudroyant. (( Je t'avais aimé , lui <( dit-il dime voix terrible, j'avais souffert pour toi (des rigueurs d'une longue captivité; tu me devais
((tout. Malheureux! tu as payé mon amour de haine, (( mes bienfaits d'ingratitude ; les temps de clémence c( sont passés, reçois le juste châtimentde tes crimes. » A l'instant les ministres des vengeances s'avancent, et Alimed périt au milieu des supplices et de son désespoir, -
Quel sort épouvantable! quel châtiment terrible! mais qu'il est mérité I Vous avez admiré dans ce récit la bonté et la longue indulgence de Josès, et vous vous êtes senti indigné contre la perversité et l'ingratitude d' Alimed. Appliquez-vous cette histoire , et réservez votre indignation pour vous-même, homme né d'un père coupable et condamné à un exil éternel. Ce n'est pas le fils d'un roi de la terre , c'est le Fils, du Dieu tout-puissant, du Roi des rois, qui a été votre libérateur. Pour vous sauver, il n'a pas seulement supporté deux ans de captivité , mais trente - trois années de souffrances et d'humiliations, les supplices les plus douloureux , une mort cruelle et ignominieuse. C'est le même Dieu qui vous donne l'existence , les biens , les talents ; vous lui devez tout ce que vous êtes ; chaque instant de votre vie est un de ses nouveaux bienfaits , et c'est contre ce Dieu que vous vous révoltez , ce sont ses préceptes que vous négligez, ses lois que vous méprisez; et ce n'est pas une seule fois, c'est cent fois, c'est mille fois, c'est chaque jour, à chaque instant de votre vie. Cependant il vous appelle, il vous invite à le servir, il vous presse de l'aimer, il vous comble de grâces, il vous
convie à sa table, non pour vous y offrir des aliments grossiers et matériels, mais pour vous nourrir de sa propre chair sous les espèces eucharistiques. Que faites-vous pour répondre à tant de bontés? N'y avezvous pas été jusqu'ici insensible? Et si quelquefois la vue de vos innombrables ingratitudes, la crainte de ces flammes vengeresses et éternelles, de cet enfer si formidable pour un pécheur, ont imprimé dans votre âme une terreur salutaire ; si vous avez levé des mains suppliantes vers le Dieu de clémence , confessé vos iniquités avec un cœur contrit , fait la promesse solennelle de fuir le péché comme le plus grand de tous les maux , ces impressions n'ont-elles pas été en peu de temps effacées , ces moments de ferveur bientôt oubliés, ces promesses presque aussitôt trahies ? L'ennemi de votre salut a travaillé de nouveau à vous perdre, et vous ne vous êtes point tenu en garde contre ses attaques et ses pièges. Il a cherché à vous entraîner dans le chemin de la mort, et vous avez écouté ses perfides suggestions; il a flatté votre orgueil, caressé votre vanité, animé votre amour pour les plaisirs, excité vos passions, et, vous abandonnant à lui , vous avez ravi à votre Dieu un cœur qui lui appartenait, pour le livrer à son ennemi et au vôtre. En vain le Seigneur vous sollicitait de retourner à lui , vous promettait de vous pardonner tout ; en vain il vous menaçait de sa colère si vous persistiez dans votre rébellion. Vous avez cherché à étouffer le cri de votre conscience qui s'élevait contre vous. Vous avez à peine prêté l'oreille à la voix de ses ministres, char-
gés de vous annoncer la grandeur de ses miséricordes et les rigueurs de ses vengeances ; vous avez accumulé de nouvelles infidélités ; vous avez augmenté la mesure de vos iniquités. Tremblez, créature ingrate , tremblez que cette mesure ne soit comblée , que les temps de clémence ne soient passés pour vous, que le Dieu de justice ne vous enlève au milieu de votre course, pour vous faire comparaître devant son tribunal redoutable et vous précipiter à jamais dans les cachots brûlants qu'il a préparés pour les pécheurs impénitents. Ah! plutôt, hâtez-vous de prévenir une destinée aussi déplorable. Votre sort est entre vos mains : cessez d'outrager un Dieu qui vous a donné tant de preuves de son amour et qui a tant de droits à votre reconnaissance ; commencez, il en est temps encore, à l'aimer de tout votre cœur; servez-le avec zèle, ne cherchez à plaire qu'à lui seul , ne travaillez que pour sa gloire, et, au heu des châtiments que vous avez mérités, il vous fera jouir de la félicité éternelle qu'il promet aux pécheurs sincèrement repentants.
RÉFLEXION
On voit ici se dérouler, comme les anneaux d'une chaîne, les bienfaits de Dieu, les ingratitudes de l'homme, et dont le dernier marque la puissance du repentir trouvant un refuge dans le sein d<' la Divinité.
Ce ne sont point des miracles que je vais vous raconter, peut-être n'oseriez-voiis en espérer en votre laveur. Je vous rapporterai seulement des effets sensibles de la protection de la sainte Vierge , tels que , sans témérité, chacun peut en attendre; et, pour animer encore plus votre espérance , je ne vous citerai que trois sortes de personnes dont la dévotion n'est pas ordinairement au-dessus de toute imitation ; savoir : un matelot , un soldat , un écolier , auxquels j'ajouterai , mais non pas comme exeuiples, un libertin de profession et une vieille huguenote.