LE MATELOT
Un convoi de dix à douze barques napolitaines portait à Venise , par la mer Adriatique , plusieurs sortes de denrées. On arriva au soir dans une petite anse , où l'on résolut de passer la nuit. On était vis-àvis de Notre-Dame de Lorette , et le lendemain c'était une fête de la Vierge. L'équipage fut touché de la circonstance , du lieu et du temps , et souhaita d'aller
le lendemain matin entendre la messe à Noire-Dame de Lorette, dont on n'était éloigné que de deux à trois lieues. Le patron qui conduisait le convoi s'opposa à ce pieux dessein , disant que les vaisseaux turcs rôdaient dans le golfe , et qu'ils ne manqueraient pas de venir enlever leurs barques , tandis qu'eux s'amuseraient à satisfaire leur dévotion. Alors un matelot , nommé Antonio , prit la parole et dit : (( Mon capitaine , il n'y a point de danger que , tandis que nous serons occupés au service de la sainte Vierge, il puisse nous arriver rien de fâcheux. Mais^ ajouta-t-il, faites mieux : allez-vous-en tous demain matin à Lorette , et me laissez seul à la garde des barques ; je me fais fort de les défendre 'contre les Turcs, s'ils osent les attaquer. Sachez, ajouta-t-il d'un ton animé, que, sous la protection de la sainte Vierge, je ne craindrais pas toutes les forces réunies de l'empire ottoman. » Cette saillie fit rire tout le monde, et le capitaine consentit à la proposition d'Antonio. Le lendemain, avant qu'il fît jour , tout l'équipage partit pour Lorette ; il ne resta qu'Antonio pour garder les barques. Tandis qu'il se promenait, fumant sa pipe, il aperçut au point du jour quelques voiles qui étaient fort éloignées. Le jour croissant et les voiles s'approchant, il reconnut que c'étaient des voiles turques. Quelque temps après il les vit distinctement, et compta vingt bateaux de force , et il ne douta pas à la manœuvre que cette petite flotte ne vînt à lui pour l'envelopper et l'enlever.
((Antonio, se dit-il à lui-même, c'est ici qu"il faut
montrer de la tête et du courage ; mais, après tout, que puis-je faire seul contre tant de monde? Sainte Vierge, c'est à vous à m'inspirer et à me soutenir. Ne permettez pas que ma confiance en vous se trouve vaine, et que ce jour, qui vous est consacré, imprime une tache à votre saint nom. » En achevant ces mots, il prend son parti, et, comme un autre Coclès , il va se placer à la tête du pont, c'est-à-dire dans la dernière barque la plus exposée du côté des Turcs. Là il se couche et se tapit auprès du bordage, tenant une hache à la main, et il disait en lui-même : « Je suis toujours bien sûr que le premier Turc qui entrera dans cette barque, je lui fais sauter la tête ; il en sera après ce qu'il pourra.» En disant ces mots, il sent que la barque est ébranlée. C'était un Turc, qui, s'étant approché, avait mis la main sur le bord, et attirait la barque à lui. Antonio se lève sur ses genoux, et d'un grand coup de hache coupe le poignet à ce Turc, dont k main tomba dans la barque. Antonio se tapit de nouveau et attend qu'il en vienne un second. Mais le Turc mutilé poussa un cri effroyable et jeta l'épouvante dans toute la flotte. « C'est , disait-il , un piège qu'on nous tend ici : ces barques sont pleines de gens armés qui se cachent poumons surprendre. Fuyons, fuyons, avant qu'ils viennent nous attaquer.» Antonio, qui savait un peu de turc, entendant ces paroles, ne put s'empêcher de rire. Il leva la tête et vit que les Turcs étaient déjà bien loin. Il remercia sa puissante libérali-ice, et attendait avec impatience le retour de ses compagnons. Ceux-ci approchaient, maisils étaient
de leur côté dans la plus grande désolation. En revenant de Lorette, ils découvrirent d'une hauteur la flotte turque qui se retirait, et ils ne doutèrent point qu'elle n^emmenât Antonio avec toutes les barques. Le capitaine se désespérait, et les matelots consternés se rendaient avec lui au rivage uniquement pour voir le lieu où ils avaient laissé leurs barques, qu'ils n'espéraient plus revoir. Mais quelle fut leur surprise lorsqu'en arrivant ils virent toutes leurs barques et Antonio qui chantait et dansait , portant sa hache haute, à laquelle pendait une main ensanglantée ! Ils ne savaient ce que cela voulait dire ; mais Antonio leur expliqua tout, et tous ensemble se mirent à chanter les Litanies de la sainte Vierge, pour la remercier d'une si éclatante victoire.
Mettons, comme ce généreux matelot, notre confiance en la sainte Vierge, afin qu'elle mette en fuite les ennemis de notre salut ; mais aussi, comme lui, combattons vaillamment; et, dès le commencement de l'attaque , mettant en œuvre la prudence et la force, portons-leur des coups qui les étonnent , leur fassent lâcher prise et leur ôtent pour toujours l'envie de nous attaquer.