‹ Histoires et parabolesChapitre 8 sur 54 · LE SOLDAT · texte numérisé non relu

LE SOLDAT

Un soldat, nommé Beau-Séjour, récitait tous les jours sept Patei^ et sept Ave Maria en l'honneur des sept allégresses et des sept douleurs de la sainte Vierge. Qui est-ce qui lui avait appris cette pratique?

et comment vivait-il avec cette pratique ? C'est ce que je ne sais point ; tout ce que je sais, c'est qu'il y était attaché, qu'il n'y avait jamais manqué ; et, s'il arrivait qu'après s'être couché il se ressouvînt de n'avoir pas rempli ce devoir, il se levait sur-le-champ , quelque temps qu'il fît, et récitait cette prière à genoux.

Un jour de bataille, Beau-Séjour se trouva à la première ligne en présence de l'ennemi, attendant le signal de l'attaque. S"étant souvenu alors qu'il n'avait point dit sa prière accoutumée, il se mit à la dire, commençant à faire le signe de la croix. Ses camarades qui étaient à ses côtés, s'étant aperçu de ce signe de croix, et voyant que Beau-Séjour récitait des prières, se mirent à le railler, à se moquer de lui, à lui rire au nez et à l'appeler timide, lâche , poltron. Ces railleries et ces insultes passaient de bouche en bouche. « Beau-Séjour a peur, Beau-Séjour est devenu dévot. )) Il entendait, autour de lui et derrière lui, répéter son nom avec de prétendus bons mots et des éclats de rire. Mais Beau-Séjour, sans s'inquiéter de tous ces beaux discours, continuait sa prière. A peine fuL-elle fmie que les ennemis firent leur première décharge, et Beau-Séjour, sans avoir reçu aucun coup, resta seul de tout son rang. 11 vit étendus morts à ses pieds tous ceux qui, le moment d'auparavant, se moquaient de lui et raillaient sa dévotion : il ne put s'empêcher de frémir à cette vue et de reconnaître la main qui l'avait sauvé. Tout le reste de la bataille, qui fut très-sanglante, et tout le reste de la campagne, qui fut longue et meurtrière, il ne reçut

aucune égratignure. A la fin de la campagne , ayant reçu son congé, il s'en revint chez lui sain et sauf, publiant partout les louanges de celle à qui il se croyait redevable de la santé et de la vie.

Que le respect humain ne nous empêche jamais de nous acquitter de nos pratiques de dévotion envers la Mère de Dieu, et, quand nous voyons les autres empressés à lui rendre leurs devoirs, gardons-nous de nous en moquer et de leur insulter ; car elle est également puissante pour récompenser et pour punir.

l'ÉCOLIF.Px.

Une petite rivière se trouva un jour extrêmement débordée à l'endroit du passage, c'est-à-dire dans l'endroit où on avait coutume de la passer en bateau. Quelques écoliers étant allés se promener de ce côtélà, et voyant les eaux si grandes , eurent la curiosité d'approcher et allèrent se divertir et folâtrer au bord de l'eau. L'un d'entre eux, apercevant là un petit canot où il n'y avait personne , entra dedans , le détacha , et avec un grand bâton armé de fer , qu'il y trouva, il commença à gouverner le canot et à le conduire comme il l'avait vu pratiquer aux bateliers. Notre nouveau Tiphis était enchanté de sa manœuvre et insultait à la lâcheté de ses compagnons qui restaient sur le rivage ; mais bientôt il eut lieu de se repentir de sa témérité. Il conduisit assez bien son canot, tant qu'il ne vogua que sur les eaux débordées, où avec un bâton il trouvait aisément la terre; mais

on peu de temps il arriva au courant de la rivière, où le bâton lui devint inutile, n'étant pas assez long pour pouvoir toucher le fond. Quand le jeune homme sentit que la terre lui manquait, la peur le saisit ; il se recommanda à la sainte Vierge, et il se mit à réciter le Salve, Regina. Ses compagnons avaient pour lui encore plus de peur que lui-même , parce qu'ils voyaient mieux que lui ce qui se passait. Ils voyaient que le courant de l'eau l'emportait, et la rivière était si rapide qu'un moment après ils le perdirent de vue. Alors ils poussèrent tous ensemble un grand cri, qui lit sortir un des bateliers de sa maison. Le batelier, ayant appris ce que c'était, fut effrayé du danger que courait ce jeune homme ; cal' il savait que l'embouchure de la rivière n'était pas éloignée, et qu'une fois arrivés à l'Océan lui et le canot seraient aussitôt engloutis et fracassés. Pour empêcher donc, si cela se pouvait, la perte du jeune homme et aussi la perte de son canot, il prend le parti de couper par les prés et de courir pour tâcher d'arriver au canot, qui, en suivant les sinuosités de la rivière, avait un plus long cours à faire. Le jeune homme, qui ignorait ce qu'on faisait pour lui , faisait de son côté ce qu'il pouvait faire. Il ne comprit bien le danger où il était que lorsque, au lieu des vastes eaux oia il s'était embarqué, il se vit entre deux rives fort hautes et fort voisines, et qu'il s'aperçut que les arbres qui les bordaient fuyaient derrière lui avec une vitesse incroyable. « Eh ! où suis-je, s'écria-t-il, et où vais-je?» En disant ces mots , il redoublait ses prières et son

travail, sans trop savoir ce qu'il disait ni ce qu'il fai^ sait; il répétait sans cesse le Salve^ Regina, et avec son bâton ferré il prenait des bordées et se poussait continuellement d'une rive à l'autre, ce qui retardait un peu le cours de son canot. Mais tout ce qu'il faisait et tout ce qu'on faisait pour lui eût été inutile sans un événement qui parut tout perdre et qui sauva tout. Gomme il avait beaucoup plu , le batelier , en traversant les prés, trouva tant d'eau, tant de trous, tant de fossés, qu'il fut plusieurs fois sur le point de s'en retourner et d'abandonner à leur malheureux sort et le canot et l'écolier ; mais ce qui l'y détermina tout à fait, ce fut un orage qui survint avec une pluie abondante et un coup de vent si furieux qu'il jeta le batelier dans un fossé plein d'eau et de boue. Le même coup de vent fit tomber l'écolier dans le canot, qui, par cette chute, pensa perdre l'équilibre et se renverser. Le pauvre écolier, se sentant couché dans l'eau, ne savait s'il était dans le canot ou dans la rivière. Las, fatigué, brisé, incapable de se donner aucun mouvement, il s'abandonna à la merci des flots, récitant toujours son Salve, Regîna, non plus pour se conserver la vie, mais pour se préparer à la mort. Le même coup de vent abattit un vieux saule et le fit tomber dans la rivière. Le batelier, qui, au sortir de son fossé, vit cet arbre abattu, jugea que de son tronc et de ses branches il pourrait bien barrer la rivière et arrêter le canot. Comme l'orage était dissipé, il courut encore jusqu'à cet endroit-là , où effectivement il trouva le canot anêté^ et notre éco-

lier, comme un autre Moïse, couché dedans. La tendresse des sentiments ne fait pas le caractère des bateliers. A la vue du canot et de l'enfant, la pitié fit place à la colère, et le batelier se mit à gronder fortement l'écolier et à lui demander de quel droit il avait été prendre son canot , au risque de le lui faire perdre. Le jeune écolier, plus mort que vif, qui ne savait ni qui était cet homme , ni d'où il venait, et qui le regardait comme un ange descendu du ciel pour venir à son secours, n'avait garde de répondre. Cependant le batelier entra dans le canot, souleva le jeune homme et le fit asseoir sur le devant du canot ; pour lui, se tenant sur le derrière , il saisit le bâton ferré d'une main qui n'était pas celle d'un écoher, et, conduisant le canot le long du rivage, il le remit, en peu de temps , dans l'endroit oii l'écolier l'avait pris. Quand il vit son canot en sûreté, il prit des sentiments plus humains pour celui qu'il venait de sauver; il le conduisit à sa maison et fit faire un grand feu, où tous les deux se séchèrent à leur aise, en se racontant mutuellement la part que chacun avait eue à un événement si singulier.

Cependant les autres écoliers, que l'orage avait fait fuir chacun chez soi, ne manquèrent pas de pubHer partout que leur camarade s'était noyé. Ce bruit parvint bientôt aux oreilles de la mère , qui était veuve et qui n'avait que cet enfant. Comme elle était douée d'une grande prudence, elle ne se laissa point alarmer et ne donna pas une foi entière à un bruit confus, répandu par des enfants, et, comme elle était

fort pieuse et fort dévote à la sainte Vierge , elle lui recommanda son fils par une prière pleine de ferveur et de confiance. 11 semble que sa prière se fit en même temps que le grand coup de vent qui renversa tout et sauva tout, et peut-être ce coup de vent fut-il l'effet de sa prière. Quoi qu'il en soit, elle attendait que quelqu'un vînt du passage lui apporter des nouvelles plus rassurantes de son fils. Le premier qu'elle vit venir fut son fils lui-même , de qui elle apprit tout ce qui s'était passé, et avec qui elle loua Dieu et remercia la sainte Vierge d'une protection si marquée.

Plusieurs personnes qui étaient venues pour consoler la mère eurent la satisfaction d'embrasser le fils , et reconnurent comme eux dans cet événement un effet sensible de la protection de Marie. Ils ne cessaient de louer et de remercier cette puissante Reine du ciel ; mais le jeune homme se crut obligé à quelque chose de plus , et , avec le consentement de sa mère, et par un nouveau bienfait de la sainte Vierge, il se consacra à Dieu le reste de ses jours dans un ordre religieux qui fait profession d'honorer spécialement la Mère de Dieu et de la faire honorer. Dieu le conserve et achève de le sanctifier ; car, si je ne me trompe, il vit encore tandis que j'écris ici son histoire, que je tiens de lui-même.

Mettons donc , à son exemple , notre confiance en Marie ; invoquons-la dans nos périls, et prions-la surtout qu'elle ne permette pas que le courant de nos passions et le torrent des mauvais exemples nous entraînent à la perdition.

LE LiBEKTIN DE PROFESSION.

Un jeune liJaertin , qui se livrait sans remords à toutes sortes de vices, d'excès et de scandales, fut arrêté au milieu de ses débauches par une maladie dont il mourut. Tout libertin qu'il était, il avait pourtant pris la coutume de dire tous les jours un Ave Maria en l'honneur de la sainte Vierge. Au plus fort de ses crimes et de ses désordres, il ne manquait jamais à faire cette courte prière, qu'il récitait sans trop savoir pourquoi , et plutôt par une espèce d'habitude que par aucun motif d'espérance et de piété. Dès qu'on sut que sa maladie était sérieuse, M. le curé alla le visiter et l'exhorter à se confesser; maisil répondit que, s'il avait à en mourir, il voulait mourir comme il avait vécu, et que , s'il venait à en échapper, il ne voulait pas vivre autrement qu'il avait vécu. Ce fut là toute la réponse (ju'il ht à tous ceux qui lui parlèrent de confession ; et ni le curé, ni le vicaire, ni plusieurs autres prêtres et religieux qui le virent, ni aucun de sa famiUe, ne purent tirer de lui aucune autre réponse que celle-là. Tout le m.onde était dans une consternation qu'on ne peut exprimer, et personne n'osait plus lui parler de conversion, de crainte de lui donner occasion de répéter ses blasphèmes et ses impiétés. Un de ses camarades, du même âge que lui, mais plus sage que lui , et qui l'avait souvent repris de ses désordres , alla le voir un matin, et, après lui avoir parlé d'autres choses, il lui dit : «Tu devrais pourtant songer à

te convertir. — iMon ami, reprit le malade, je suis trop grand pécheur pour cela. — Eh bien, répliqua l'autre, si tu es un si grand pécheur, aie recours à la sainte Vierge, qui est la mère des pécheurs. — Ah ! dit le malade, je lui dis bien tous les jours un Ave Maria; crois-tu que cela puisse me servir de quelque chose? — Comment, réphqua l'autre, si cela te servira? Cela te servira de tout. Ne lui as-tu pas demandé , dans cette prière , qu'elle priât pour toi à l'heure de ta mort? — Cela est vrai , dit le malade ; et puisque cela est ainsi, continua-t-il, va donc chercher M. le curé, que je me confesse. » En disant ces mots , il se mit à verser un torrent de larmes. «Qu'as-tu à pleurer? lui demanda son ami. — Ah ! répondit-il, puis-j cassez pleurer, après avoir mené une vie aussi débordée, et avoir offensé un Dieu si bon et toujours prêt à nous pardonner ? Ah ! je devrais verser des larmes de sang ; mais mon sang est trop impur pour être offert à Dieu. Mon Sauveur lui a offert le sien , et c'est en lui que j'espère. » Son ami , entendant ce discours et voyant toujours couler ses larmes , ne put retenir les siennes. Cependant M. le curé, qui voulait voir comment était son malade et faire une dernière tentative sur son cœur, entra dans ce moment , et fut fort étonné de voir ces deux jeunes gens qui fondaient en larmes. Ayant demandé ce que c'était : « C'est moi , dit le malade, qui pleure mes péchés. Hélas! je commence bien tard à les pleurer ! mais les mérites de mon Sauveur sont infinis et sa miséricoiTle est sans bornes ; c'est ce qui fait le fondement de mon espérance. — Eh !

qui est-ce donc, dit le curé, qui a opéré un si grand changement ? — C'est la sainte Vierge, répondit le malade. C'est ma bonne mère, qui m'a ouvert les yeux et touché le cœur, et qui ne veut pas que je périsse.

— Vous voulez donc bien vous confesser? dit le curé.

— Oui, monsieur, dit le malade ; faites monter ici tout le monde, afin que, comme mes désordres ont été publics, ma confession le soit aussi. — Cela n'est pas nécessaire, dit le curé ; les scandales de votre vie seront suffisamment réparés quand on saura que vous vous êtes bien confessé. » Sur cela le jeune ami du malade descendit , et raconta à la famille ce qui se passait , tandis que le malade faisait sa confession, qui fut souvent mterrompue par ses pleurs et ses sanglots. La confession finie, le pasteur, qui lui apporta tout de suite le saint Viatique, fut accompagné par une foule infinie de personnes de toutes qualités , que le bruit de cette conversion avait attirées. M. le curé , dans l'exhortation qu'il fit à ce sujet, ne laissa pas ignorer la manière dont cette conversion s'était faite, et il parla de la sainte Vierge d'une manière si touchante qu'il tira des larmes des yeux de tous ses auditeurs. Mais , quand le malade eut pris la parole à son tour, et qu'il eut exprimé les sentiments d'amour, de confiance et de reconnaissance dont il était pénétré, qu'il eut demandé pardon aux assistants des mauvais exemples qu'il leur avait donnés, et qu'il se fut recommandé à leurs prières, on n'entendit dans toute l'assemblée que des soupirs, des sanglots et des cris , et une cérémonie si édifiante occasionna bien des conversions.

Le soir, le malade, sentant son mal augmenter, demanda lui-même les derniers sacrements, qu'il reçut avec les mêmes sentiments de piété qu'il avait montrés en recevant le saint Viatique. A minuit il entra dans l'agonie, et expira environ une heure après. Le concours qui se fit à ses obsèques fut si grand que l'église paroissiale ne pouvait contenir la multitude du peuple qui s'y rassembla. Ces obsèques parurent moins une cérémonie funèbre qu'un jour de triomphe à l'honneur de la sainte Vierge, dont chacun exaltait la puissance et louait les grandes miséricordes.

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