POURQUOI L'ON TUE
à H. Fournier.
La salle des assises est bondée.
C'est en une petite ville de Provence au nom joyeux comme un trille d'aubade, fleurant le thym des Alpilles et le basilic de la Saint- Jean.
Mais à cette heure, ce nom n'évoque qu'une pensée de crimes nombreux, terribles par leur marche certaine, effroyables par ce qui se révèle, plus effroyables encore par ce qui se soupçonne et se dit tout bas...
C'est une complexe affaire d'empoisonnement dont il s'agit. Trois femmes ont été arrêtées, vont être jugées. La justice, pré-
2i2 HISTOIRES FIN DE SIÈCLE
tend-on, craint d'avancer dans la voie ouverte, redoutant d'y rencontrer d'embarrassants incidents. Des rumeurs courent, singulières. Sur la paisible petite ville un vent d'inquiétude semble souffler. Et chacun se demande si la femme souriante, aimée, qui tous les soirs s'assied à son foyer, n'a pas, d'une main assassine, jeté quelque poudre dans l'honnête bouillon conjugal. C'est pourquoi tout le monde est venu, inconscient du gai soleil, de cette joyeuse journée d'été qui invite à vivre, à respirer les poumons gonflés d'aise, à trouver toutes choses douces et à ouvrir son cœur.
Elles sont là, les trois empoisonneuses — entre les gendarmes dont les buffleteries blanches les encadrent comme la bordure claire d'une toile impressionniste — convaincues d'avoir tué leurs maris. Elles avouent.
Là aussi, l'herboriste, assis à côté d'elles — « le marchand de typhoïde » — qui, pour trente francs, débitait une série de paquets numérotés et subtilement dosés. Et la rumeur publique raconte que s'il voulait dire tout ce qu'il connaît, on saurait bien
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que l'épidémie de fièvre muqueuse qui, par instants, s'abat sur le pays, ne vient pas toute du mauvais air des marais de Lammanosque. S'il voulait, bien des visages qui sont là, curieux et souriants, dans la tribune des autorités et du beau monde, pâliraient mortellement, — et des têtes rouleraient qui s'inclinent avec grâce en des petits saints familiers.
Mais l'herboriste ne s'écarte pas de son système de défense, si ce n'est, par échappées, pour fulminer contre les Sœurs du bureau de bienfaisance qui distribuent des médicaments sans avoir brevet de pharmacien. Il explique, discute, en homme de bonne foi. Et sous sa main qui s'abat de temps en temps — sans violence — pour appuyer une affirmation, sous ses doigts qui tambourinent distraitement tandis que le président objecte, le noyer verni du banc des assises prend la physionomie d'un arrièrecomptoir de boutique.
A certains moments, son geste va à la table des pièces à conviction. Il a fallu adjoindre un tréteau pour supporter toute cette série de bocaux où trémulent, dans
l'esprit de vin : entrailles, viscères — misérables lambeaux auxquels le large cachet rouge qui scelle les couvercles, donne une apparence de comestibles précieux, de pêches à l'eau-de-vie historiques.
Et voici qu'en passant dans l'agitation de son importance rogue, l'huissier-audiencier accroche la table d'une de ses manches '— ses manches battant le vent comme les ailes de la mouche du coche. Un des bocaux vacille, tombe à terre et se brise. Sur les dalles se forme une mare au milieu de laquelle, en guise d'îlot, des viscères baignent.
Confus, ahuri, ne sachant comment réparer sa maladresse, l'huissier, saisi d'une inspiration, marmotte entre ses dents : « Je vais arranger ça. » Et il tire prestement de sa poche un briquet, frotte une allumette, l'approche de la flaque d'esprit de vin: ce punch macabre flambe avec de longues flammes bleues très gaies. Mais bientôt une odeur fétide empuantit toute la salle. Le président, très pâle, est forcé d'ordonner une suspension d'audience...
Maintenant la cour a repris siège. Par les
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fenêtres ouvertes on entend le roulement cahoteux des fardiers, avec des claquements de fouets ; et un bruit régulier de pics dans la roche d'une carrière voisine semble scander les phrases comme quelque métronome de fer. De chez le concierge du palais montent les triolets d'un pinson ramageur.
Commence l'interrogatoire des trois empoisonneuses. — Toutes trois portent le deuil.
La première est une petite femme brune, de trente-cinq ans environ, aux traits aigus, et dont le regard noir a la dureté luisante d'une pierre à fusil. C'est la marchande de tabac de la rue Peyrebrune. Une gentille et gaie créature jadis, un brin coquette aussi.
Quand elle était nouvellement mariée à Olivier Romuald, la boutique ne désemplissait pas: on venait faire un bout de causette, risquer un doigt de cour. Mais cela n'avait guère duré. Elle était tôt devenue, ainsi qu'elle est maintenant: renfrognée, sombre. Le bureau de tabac s'était désachalandé. On n'entrait plus qu'en passant, pour acheter vite à la marchande hargneuse et sèche, dont les yeux luisaient de colères concentrées.
A côté dellc la seconde accusée: une blonde pâle, Faîr doux et ardent, semble abêtie, enfoncée en quelque rêverie cruelle, absente, bien loin de la sombre salle d'assises. Celle-là avait un magasin d'objets de piété sur la Grande-Place. Très mystique, passant à l'église de longues heures et coulant une vie molle au milieu des pieuses images dont les couleurs tendrement fades semblent s'être transposées en ses cheveux trop clairs, son teint trop rose, ses yeux si bleus.
Puis la troisième: une dame correcte, d'une humble bourgeoisie d'aspect, avec un nœud à coques soigneuses sous son menton double, une décence simple et paisible dans toute l'allure, — bien la femme d'un employé des contributions. Elle demeure tranquille, étonnée, avec un tel air de n'être là que par hasard, qu'involontairement l'attention s'arrête sur elle.
— Voyons, femme Olivier, interroge le président s'adressant à la brune aux yeux furieux. Pourquoi avez-vous empoisonné votre mari?
La femme Olivier répond, avec un
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accent où la haine siffle encore inapaisée :
— 11 me battait !
Suivit alors le banal et douloureux récit des brutalités de Thomme du peuple rentrant ivre chaque soir. Par moments elle s'arrêtait et retroussait sa manche pour montrer sur son bras quelque ecchymose pâlie, à peine visible — ou, d'un mouvement violent, entrouvrait sa robe sur sa poitrine meurtrie.
Quand elle eut fini, haletante, strangulée par la rage encore fraîche qui survivait à l'homme tué, le président la fit rasseoir. Et s'adressant à la seconde accusée :
— Et vous, femme Aubinel, pourquoi avez-vous empoisonné votre mari ?
— Il me trompait!
Ceci fut dit froidement... Et fermant ses grands yeux d'un bleu très doux et comme lavé, elle paraît s'absorber dans l'évocation des souffrances jalouses. Elle les revit, tandis que sa parole, avec un accent de rêve, énumère les voisines, les servantes et les mauvaises femmes du bas quartier. . .
Le président dut l'arrêter.
Puis il S ^adressa à la troisième, — la bourgeoise si correcte et si digne :
— Eh bien! et vous, femme Bertissol, pour quel motif avez-vous aussi empoisonné votre mari?
Elle ne répondait pas, les yeux toujours baissés, roulant entre ses doigts gras un coin de son châle.
— Parlez... Vous devez avoir eu quelque raison . . .
Sans plus mot dire, elle eut un mouvement d'épaules, comme si elles avaient eu à supporter longtemps un fardeau écrasant.
Et ses yeux se levèrent au ciel dans un élan de délivrance.
— Il faut expliquer... dans votre intérêt même, insista le président... Est-ce qu'il vous battait?
— Ohl non, peuchèrel murmura-t-elle d'une voix apitoyée et lente.
— Est-ce qu'il vous trompait ?
— Ohl non, peuchèrel répéta-t-elle d'un ton toujours plein de mansuétude.
— Eh bieni alors, qu'aviez-vous à lui reprocher ?
Et, avec cet accent des gens de Provence,
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traînant et amolli comme une caresse, elle répondit simplement :
— Il ne mettait pas de gaieté dans le ménage.
à Charles Malherbe.
Sur les murs du village bourguignon s'étalait l'affiche écarlate de la Compagnie du chemin de fer : Trains de plaisir à prix réduits. Puis, une nomenclature où défilaient les attractions dont l'Exposition universelle fait regorger Paris — cités lacustres, ballons captifs, concerts d'orgue, bals américains, brasseries hollandaises, gitanes et bayadères. En gros chiffres le prix modique du voyage était indiqué : dix-neuf francs, aller et retour des Beaumes, le voisin cheflieu de canton.
Depuis trois mois déjà les journaux apportaient jusque dans cette bourgade de
Saulx-le-Comte, haut perchée sur un des derniers contreforts du Morvan, les effluves enfiévrants de la gigantesque ripaille. Ces affiches avaient achevé Toeuvre de boniment. Dans les humbles colorations des murs gris, de la terre pâle, des costumes ternes du coin campagnard, ces larges placards couleur de sang et de feu mettaient une vibration dure, inattendue, troublante.
— Cela éclatait dans le soleil, tel qu'un lambeau arraché par la bise à un vélum de pourpre tendu sur quelqu'un de ces galas formidables et somptueux qui avaient lieu là-bas dans la grande ville en fête.
Oubliant l'heure de l'école, dont la cloche égrenait vainement des notes aigres, les petits éc^rquillaient les yeux et épelaient très studieusement les mots incompréhensibles où paraissait tenir un monde de choses si belles et si prodigieuses. Et un vieux, édenté, au chef branlant, s'arrêtait devant chacune des rutilantes affiches et recommençait vingt fois par jour à expliquer que le Champ de Mars — il y avait bien souvent manœuvré quand il servait voltigeur sous Louis-Philippe — était plus
grand que toute la plaine du Murgeais, la plus grosse du vallon cependant.
Le train de plaisir! Bientôt il ne fut plus question que de lui dans chaque maisonnée.
De Saulx-le-Comte aux Beaumes, le trajet n'est pas si long : quatre petites lieues par la foret. On ferait ça bien aisément, qui à pied, qui en carriole. La moisson s'annonçait bien, les avoines étaient lourdes, on avait fini les foins. En cinq jours on pourrait la visiter cette Exposition, et aussi, en marchant bien, voir un peu Paris... Le maire se décida le premier : c'était un homme très ami du progrès et qui allait à la ville, une fois par an, pour son plaisir.
La mairesse se refusa à quitter ses oies et ses couveuses; elle n'était pas tranquille hors de chez elle, estimant que rien n'est bien que ce qu'on fait soi-même. Son mari haussait les épaules avec un peu de pitié pour ces préjugés de femmes, et il entraîna toute sa famille h venir avec lui; l'aïeule d'abord, une grande vieille de soixantedouze ans, sèche, noire, silencieuse et active. Puis le beau-frère, un gros fermier, sa femme et leurs deux garçons, l'un de vingt et
l'autre de dix-huit ans, auxquels on acheta pour la circonstance des blouses neuves, d'un beau bleu d'épicerie et luisantes comme de la tôle. Le sabotier Cadet Rouanod en fut aussi. Même il décida qu'on emmènerait le petit enfant : à trois ans on ne leur fait pas payer de place et il n'était pas prudent de le laisser à sa mère-grand qui aimait trop le marc.
Ils étaient une vingtaine au jour du départ.
On se mit en route par la forêt aux vieux chênes enrubanés de lierre. Les hommes à pied, les femmes cahotées sur les dures charrettes, lis chantaient, joyeux, et causaient très haut, comme le font dans les moments d'excitation les gens ordinairement peu parleui's. Sur les genoux de sa more, l'enfant de Cadet Rouanod dormait.
Arrivés aux Beaumes, ils ne trouvèrent plus seulement une afflche, mais dix, vingt, cent, qui leur chantaient l'hosannah de la grande fête parisienne. Hôtels, restaurants, bouillons, étaient représentés, vantés, célébrés. A chaque instant, du quai de la Gare, où ils étaient venus s'assurer de l'heure du
départ, on voyait passer des trains venant de bien loin au delà, de Dijon, de Lyon, et qui filaient empanachés de fumée, haletants, sans même s'arrêter à l'humble station, comme talonnés par la crainte de ne pas arriver assez tôt là-bas, dans la direction de la flèche peinte aux murs, dardée vers le nom magique : Paris.
La joie exubérante avait fait place, chez les villageois, à un sentiment d'intimidation, d'apeurement presque. Un Indien, bizarrement coiffé d'un madras rouge, qui penchait la tête à une portière, emporté dans le poussiéreux tourbillonnement d'un express, leur donna envie de rire. Mais ils n'osèrent pas.
Le sabotier, qui depuis quelques instants prisait d'un air pensif, dit tout à coup :
— Ça doit être plein d'beau monde làbas- Tous des gens d'château, quoi. Je m'demande si nous sommes assez bien attifés pour Paris... Faudrait pas donner à rire. Et les Parisiens, vous savez comme c'est moqueur. Rappelez- vous l'Polyte qu'est cocher d'fiacre à Paris, comme y' s'fichait du monde quand il est venu y a trois ans...
Une immense perplexité les envahit alors.
Enfin le maire s'écria d'un air de triomphe :
— Attendez, j'ai une idée! J'connais l'homme qui tient le bazar dans la rue de l'Église. Il a été deux fois à Paris et il sait la chose qu'est la chose. Nous avons encore une grosse demi-heure, allons-y; il nous dira.
Toute la bande, se marchant sur les talons avec ce pas hésitant des gens qui ne savent pas flâner, se dirigea vers le bazar. Le patron consulté déclara que, pour être mis à la suprême mode, il ne leur manquait que certain ruban de chapeau, « la dernière nouveauté parisienne », aflfirma-t-il. Et il leur déroula un galon large comme la main, d'un bleu cru, sur lequel la tour Eiffel, reproduite en rouge tous les cinq centimètres, faisait comme les créneaux usés et effilés de quelque ruine féodale.
— Je vous promets qu'avec cela vous n'aurez pas l'air de provinciaux, assura le marchand.
Tous entourèrent avec ravissement leur ample et sombre feutre morvandiau du bleu ruban brodé de tours Eiffel. Les femmes
s'en firent des cravates. Et quand ils furent dans le train, empilés en un compartiment où le courant d'air traînait des pestilences d'ail et de pipe refroidie, ils avaient retrouvé toute leur assurance et leur gaieté. Ce qu'on allait s'amuser I
Le petit Rouanod s'était réveillé et criait.
Lentement — plus lentement que les convois de bestiaux et de légumes devant lesquels il se garait — le train de plaisir se dirigeait vers Paris.
— Mais que qu'il a donc ton sacré mioche?
demandait par instants l'un des voyageurs agacé par les pleurs de l'enfant qui ne cessait de gémir.
— J'sais pas. Il est tout drôle... Tiens, mon petiot, bois donc...
Et la mère collait aux lèvres de l'enfant une bouteille de vin mêlé d'eau. Mais le petit pleurait toujours, crachait et se débattait.
La nuit était venue. Tous dormaient, ne prenant plus garde aux gémissements assourdis du petit être.
Au point du jour ils débarquaient et se faisaient péniblement conduire rue de la
Fédération, chez un marchand de vins logeur qu'on leur avait indiqué — un du pays, établi depuis longtemps à Paris.
Bien avant l'ouverture des portes, tous se pressaient au guichet de l'avenue Sufifren, avec dans leur bissac du pain et du lard et une bouteille de vin dont le goulot luisait.
Seule, la femme de Cadet Rouanod était restée chez le logeur. Son petit l'avait empêchée de dormir en wagon. Elle avait la tête en marmelade ; et aussi il n'avait pas trop l'air d'aller, l'enfant : sa figure était rouge et luisante comme une tomate, et il avait un drôle de bruit dans le cou quand il respirait... On avait eu beau insister, son mari tout le premier, lui dire que ce n'était rien — la fatigue de la route probablement — que la femme du patron garderait le mioche, elle n'avait pas voulu venir.
Pendant la journée entière, la bande, toujours en file indienne, avait erré, ahurie, poussée, bousculée, collée aux murs, cognée aux portes par le flot rapide et ingambe des civilisés qui vont vite et précisément. Ils avaient vu ruisseler des diamants sur des velours sombres, des poupées jouer de la harpe, la
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lumière couler en irisvi lions infinies sur des verreries multicolores, des chapeaux en plumes d'oiseau-mouche, des Turcs, des Arabes, des corsets pailletés, des éventails où jouaient des amours, des hommes à bonnets pointus, des machines aux mouvements de géant fou, des femmes peintes en jaune; ils avaient entendu les boîtes à musique allemandes, les réveille-matin suisses, les orchestres de tous les pays, les crieurs de plans de l'Exposition, toutes les langues parlées sur la surface du globe se heurtaient dans leurs oreilles; ils s'étaient rencontrés nez à nez avec le roi du Fouta-Djalon escorté de sa suite, et un moment les nègres et les paysans s'étaient regardés avec un ahurissement et un intérêt semblables : les nègres, eux aussi, avaient le ruban bleu crénelé de tours Eiffel rouges ! seulement, faute de chapeaux, ils le portaient en ceintures. Et à tout cela les Morvandiaux ne comprenaient goutte. Leurs pas se faisaient lourds, et ils allaient toujours.
Ils s'étaient assis; on les fit payer leurs chaises, et cet incident les assombrit beaucoup. Puis ils avaient. dîné, accroupis par
terre, dans une foule compacte d'où l'air respirable semblait avoir été enlevé avec un soin méticuleux. Les fontaines lumineuses les avaient frappés d'un suprême ahurissement, mais on avait volé le cabas de la vieille-grand et le maire perdait son parapluie... Enfin, la retraite sonnant, il fallut partir.
Les jambes rompues, un grand bourdonnement dans la tête, ils revinrent à l'hôtel.
Au milieu de la chambre douteuse, éclairée par une lampe à pétrole qui fumait, ils trouvèrent la femme de Cadet Rouanod assise, abrutie, hébétée. Sur le lit, l'enfant était couché : il n'était plus rouge et luisant comme une tomate, mais tout blanc, son petit nez pincé, la bouche ouverte faisant un trou d'ombre au bas de sa mince figure ; il était mort.
La mère secouait la tête sans pouvoir répondre aux questions. Et le logeur, avec une volubilité qui semblait vouloir dégager Paris, l'Exposition et son établissement de toute responsabilité dans ce malheur, expliquait que « personne n'aurait rien pu faire, car vraiment le petit avait passé sans qu'on
s'en aperçoive seulement ; pour sûr il avait dû apporter son mal de là-bas ».
Je l'ai vu, l'autre jour, arrêté un moment par un reflux de foule, l'humble convoi du petit Morvandiau. C'était au milieu du brouhaha des voitures pressées, des vociférations de camelots. Sous le clapotis des drapeaux et des oriflammes, la bande des gens de Saulx-le-Comte, effarée, dépaysée, suivait, — toujours en file indienne, — le cercueil mesquin. Ils tenaient à la main leurs larges chapeaux de feutre dont les bleus rubans, crénelés de tours Eiffel rouges, pendaient lugubrement. Contre le mur, audessus du terne et lamentable défilé, le soleil ardent de juillet faisait vibrer les grandes affiches aux mirifiques promesses, et les yeux vagues et troubles des paysans, s'y arrêtant pendant la minute d'immobilité de l'enterrement, épelaient les grandes lettres : Train dk plaisir.
à Louis Ganderax.
Dans le silence oppressé de la salle des assises, le greffier terminait la lecture de l'acte d'accusation :
... « En conséquence, Antoine-Louis Teisset, âgé de vingt-quatre ans, garçon pharmacien, est accusé d'avoir commis le crime d'empoisonnement sur : d^ Laure Fagon, femme de son patron; 2® Juliette Fagon, fille des époux Fagon, et 3*^ Zoé Chapelard, leur servante. »
Après avoir jeté un coup d'oeil rapide sur ses notes, le président se tournant vers l'accusé prononça d'une voix froide :
— Teisset, levez-vous.
C'était un jeune homme de moyenne taille^ aux formes grêles et resserrées. Sa tête extrêmement petite gardait une pâleur absolue, sans autre nuance que deux marques bistrées autour de ses yeux clairs, intelligents et doux. Il avait l'air modeste, les cheveux soigneusement peignés, les main»
bien tenues, et semblait l'un de ces hommes auxquels il faut des tendresses, des indulgences, beaucoup de caresses autour de leur cœur.
A la voix du magistrat, il s'était levé* Un tic très léger tortillait sa lèvre supérieure de temps à autre et donnait par instant une expression pénible à cette tranquille physionomie.
— La triple accusation qui pèse sur vous, continuait le président, est basée sur les preuves les plus graves, les plus pertinentes. D'autre part, je reconnais dès à présent que vous vous présentez devant la justice avec un passé absolument honorable, que tous les témoins établissent votre parfaite moralité... Vous avez nié devant le juge d'instruction, nié contre l'évidence même...
car on vous a vu à plusieurs reprises dé-
tourner d'assez fortes doses de belladone dans la pharmacie du sieur Fagon où vous étiez employé — or, la femme, la fille et la servante de votre patron sont mortes après les phases plus ou moins longues d'accidents identiques, et l'autopsie a révélé que Tagent de ces empoisonnements était la belladone... Persistez-vous à nier ?
Sur la lèvre de l'accusé le tic nerveux s'accéléra ; son regard se ternit tout à coup. Il sembla regarder quelque chose de lointain, de très lointain, par delà le mur de la lugubre salle. Sa respiration s'accourcit et devint perceptible. Enfin, il dit avec une voix de rêve :
— C'est vrai. C'est moi.
Une rumeur de surprise courut dans la foule. Puis le silence se refit brusque : comment ce garçon sympathique et doux allaitil expliquer ce forfait monstrueux, obscur — comment allait-il se défendre?
L'étonnement perçait dans le ton avec lequel le président lui demanda :
— Alors vous reconnaissez avoir empoisonné ces trois personnes?
El Teissel répondit seulement, après un court arrêt:
— Oui.
— Mais quelle haine aviez-vous contre ces femmes ?
— Je ne les haïssais pas.
— Quel intérêt?
— Un intérêt?... je n'en avais aucun.
— Mais enfin, vous avez eu une raison, un mobile?
Et, son regard de plus en plus lointain semblant se pâmer dans le ravissement d'une vision, le jeune homme prononça — en laissant tomber chaque syllabe très lentement :
— C'était... à cause des yeux... des grands yeux...
— Vous dites?
Teisset continuait dans une sorte de monologue, d'une voix détimbrée, un peu rauque, qui s'entendait mal :
— Elles sont mortes toutes les trois...
oui... Et bien d'autres aussi... Combien?
Je ne sais pas... Vous pensez que je suis un assassin... vous ne pouvez pas comprendre... Mais moi qui ai vul... La pre-
LES GRANDS YEUX ^JAl
mière, c'a été madame Fagon... J'étais tout jeune encore, il y a de cela quatre ans...
Depuis dix mois j'étais placé là comme garçon de magasin, je faisais les courses, les paquets... A mon entrée dans la maison, le patron m'avait montré l'armoire aux poisons. Il m'avait bien défendu d'y toucher... Et cependant comme la clef était toujours sur la porte, cela m'amusait beaucoup quand je restais seul dans la boutique d'ouvrir cette armoire... Je restais devant à regarder les noms en lettres d'or sur les étiquettes noires... Je songeais qu'il y avait là de quoi faire mourir tant de gens. C'est drôle l'effet que ça me faisait de penser à cela... Cela me donnait du cœur à vivre quand j'étais triste... et j'étais souvent triste, mon caractère est comme ça, et puis ma mère m'a beaucoup battu lorsque j'étais tout petit... Cependant on était très bon à la pharmacie pour moi, mais voyez-vous:
quand on en a trop enduré à un certain âge, on est moulu pour le reste de la vie.
Je travaillais de mon mieux, j'apprenais vite les choses, j'étais soigneux... Jamais on ne me voyait au café ni dans tous ces en-
droits où mes camarades allaient le dimanche... Ils disaient que j'étais un sournois... Ce n'était pourtant pas ma faute si rien ne me plaisait ! . . . Je n'avais pas encore vu les yeux!
Il eut un redressement brusque de tout son être et reprit :
— Je me souviens qu'un lundi... je n'ai jamais oublié ce jour-là, c'était un lundi, le premier lundi de mai... mon patron me dit: « Ma femme est malade, ce sont des palpitations de cœur. » Et il alla ouvrir l'armoire, l'armoire aux poisons, pesa avec soin, compta des gouttes. Puis il monta dans sa chambre, au-dessus. J'entendais son pas. J'étais triste de savoir la patronne malade... elle était très bonne pour moi, si douce surtout. Elle n'était pas très jolie... Non, il me semble qu avant elle avait un regard vague, terne... mais, je ne sais plus très bien... J'étais beaucoup mieux traité là qu'à la maison; mais, tout de même, je n'étais pas heureux ; il me manquait quelque chose, je n'aurais pas pu dire quoi... Une heure plus tard, le patron qui était redescendu, me dit; « Va voir comment
elle est. » J'entrai dans la chambre sur la pointe du pied. La petite Juliette était là ; à voix très basse, je lui demandai comment allait madame. Elle paraissait dormir, la patronne, cependant elle m'entendit bien, allez. Elle se retourna sur son lit, elle était couchée du côté du mur, en me disant:
« Je vais mieux... » Et elle me regarda...
Ahl ces yeux II... C'est de là, voyez- vous, qu'est venu tout le mal que j'ai fait... et, cependant, je n'aurais pas voulu lui faire de mal. Elle était si douce... comme j'aurais voulu que fût ma mère... Mais, dans ce moment-là, quand elle me regarda, je vis des choses dans ses yeux, dans ses yeux devenus si grands, si larges I... Il me semblait n'avoir jamais vécu jusque-là... C'était comme si une grande lumière s'était faite faite dans la chambre... dans ma poitrine aussi. Je n'oublierai jamais comment ils étaient ces yeux... noirs, noirs, une seule tache, mais énorme et tellement brillante, avec un cercle mince comme un fil qui semblait remuer autour d'un cercle vert, d'un vert aigu... J'avais toujours cru qu'elle avait des yeux gris...
JSi^ srsr>::&Es fis »e siècle
d il <^jjmH;fc ua inslant, chancelant cocLuutf w!i ^oaioamtmle aemblé soos un re-
— ... Aà î c^s j\*ttx !... Quand je suis rt^îie^oeoîj: dît ai^i^iaEn^ j'êtab comme fou. *e w ucavjkiî> piirfer^ et cependant j'aurtjLÙs ^:i*: v.^clu: siTij^ir... Ce n'est que bien ^feï^ t :5^:i::> a:cv:?^ lies heures peut-être, que j^^ v(:s> I:r^ j^u^ j>atnxi : « Xadame devait ci^cir *a ti«^\r*f... el> avdit le reâ:ard si bril- Ixa:. ^ Il <e rc'.t à rire» le patron, et il me t^tvt'vh': : 4 Ce<t Tt^iEit de la belladone que >* lui: a: 6:cr:»iv. % H n^attachaît pas de Titiivcrca^io? i «>^ «^:i^:l nie disait ainsi. Mais lUvH, jVcuLi> cv?a:'Cî de sawr... Le lende- :tta::u v 'i's M. Fa:^oa premire encore W Cvivva da :s nirr^xire. Je ne inan«pKii pas vk t\t.H:rt;er»,ii:is La chanii-re de madame... Je c^'\t> CCS yeux <i doux, si laraes, qui me ètisikaï t;vox:>vr u:ie jot^e îtiexj>tî<:aWe, un tî^'twire datu?- tout In- O-^rî^s et •ians tout le cvvur... Tev!-;uwut i^ue vers le soir je revins e:tv\HV { cvrî^ire d*es ii:uveILes. El elle me rernenùa ^W riaUrvt «^ue je lui ttrmoignais.
Elle iK^ <e ikxititit l'Os que cVtait fotir mci que jt^ vviKiiss |vur luvî «luî me n^ciiauflais
à la lueur de ces yeux grandis, énormes.
Au bout de quelques jours, elle se rétablit et je redevins tout triste, plus triste encore... Quelque chose me manquait. Bientôt je compris ce dont j'avais besoin... il fallait que je puisse les voir, ces yeux, au delà de la nature... Ah I je vous jure que j'ai lutté, bien longtemps. Je savais où était le flacon... que de fois l'ai-je sorti, puis rentré sans oser le déboucher I Un jour... je sentais que j'allais mourir si je ne revoyais plus ça...
j'ai volé de la belladone... Oh 1 très peu d'abord... j'en ai mis dans la tasse de lait de madame... quelle ivresse cela a été pour moi !... Et depuis ce moment, je n'ai plus pu m'empêcher, j'ai été endiablé... Et toujours j'en mettais plus, car il me semblait qu'ils devenaient moins brillants, moins pénétrants, ces grands yeux qui me ravissaient... Quand elle est morte je ne pouvais pas croire que ce fût de ma faute... Et cependant, tout au fond de moi, je sentais bien que je l'avais tuée... Mais il me fallait... Et alors c'a a été le tour de la petite Juliette, de Zoé la bonne. On m'a vu prendre de la belladone : c'est vrai, j'en mettais
dans leurs aliments, dans leur vin... Je leur étais bien attaché cependant... mais c'était plus fort que moi. Oh I j'avais un tel besoin de les regarder, ces yeux de femme, larges, immenses, où il me semblait voir des pensées que je ne comprenais pas mais qui m'enivraient comme si j'avais bu quelque chose de brûlant et de très fort. . . Puis un jour, une jeune fille est venue me demander un médicament, elle était jolie, elle avait des yeux couleur de giroflée... Je sentis que l'idée de ces yeux devenant comme les autres me rendrait heureux, si heureux I et dans son médicament je mis de la belladone... A partir de ce moment-là, je n'ai plus eu besoin de les voir réellement, ces regards merveilleux; je demandais seulement aux personnes qui venaient faire exécuter une ordonnance dans combien de temps elles devaient prendre le remède...
je les regardais s'en aller avec une joie étrange, et, à l'heure où certainement leurs yeux devenaient tels que ceux que j'avais vus, j'entrais dans une extase divine... Oh I divine 1 Je donnais toujours, toujours de ce féerique poison. Et, la nuit dans mon
Lt:s GRANDS YEUX
lit, lorsque la lumière était éteinte, je voyais sortir du noir les yeux sans nombre, cerclés du mince fil d'or ou d'émeraude, ces grands yeux qui semblaient venir jusqu'à moi, me toucher, ces yeux que j'avais tués, ces yeux qui m'aimaient... Voilà la vérité. Je la dis maintenant, car je sens que je ne pourrai plus les voir... Je ne veux pas vous faire perdre votre temps... A quoi bon défendre ma vie... envoyez-moi tout de suite à l'échafaud. Là-bas, je les reverrai peut-être les chers yeux, les sublimes yeux... les grands yeux !
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APKÈS LES ASSISES
à Francis Ghevassu.
Dans la cour de la gare, à Bernoux-sur- Tille, le courrier d'Aubigny attendait les deux trains qui se croisent vers six heures cinq — l'un venant de Vesoul, l'autre de Dijon.
En ce mois de décembre, la nuit était déjà faite, opaque. A la lueur intermittente des réverbères furieusement balancés par le vent d'ouest, la patache apparaissait vaguement comme un considérable tas de boue. Les chevaux, dont la couleur s'effaçait aussi sous les crachements de la grande route, semblaient immobilisés au sol vers lequel leurs tètes tombaient. Ils songeaient
sans doute, en leurs rêves douloureux de bêtes harassées, aux montueux vingt-huit kilomètres le long desquels il faudrait tout à l'heure haler la puissante guimbarde.
Un son de corne lointain, puis un siffle^ ment prolongé, encore lointain aussi, mais dont les vibrations semblaient approcher rapidement, et le train entrait en gare.
Quelques claquements de portières, le nom de « . Bernoux-sur-Tille » promené d'une voix traînante et ennuyée tout le long du quai, le roulement d'un chariot à bagages qui sonnait le fer. Puis des voyageurs sortirent dans la cour. Tous, des gens du bourg sans doute, se hâtèrent vers les maisons dont on percevait la masse sombre, étoilée deci delà par quelques lueurs distantes. Seul demeurait un gros homme grisonnant, d'une cinquantaine d'années, qui se dirigea vers la patache d'Aubigny.
— Tu as de la place, Gadet? fit-il en s'adressant au cocher.
Et sans attendre une réponse, il ouvrit la portière et, se hissant un peu lourdement, monta dans la voiture.
— Pour vous, monsieur Olagnier, on s'ar-
rangera pour en faille... quoique j'aie déjà sept places de retenues pour des gens d'Anbigny... Ils vont arriver tout de suite par le train de Dijon.
— Et comment as-tu tant de clients?...
Ils ne sont pas si voyageurs que ça d'ordinaire, àAubigny.
— C'est que c'était aujourd'hui qu'on jugeait le père Tupin...
— Ah I c'est vrai.
Les deu?: hommes se mirent à rire.
— Le vieux porc I fit M. Olagnier, redevenant subitement très grave.
Puis, baissant la voix, il ajouta :
— Et il paraît qu'encore on ne les sait pas toutes.
— Jamais de la viel Depuis dix ans qu'il menait ce manège-là, il y en a plus d'une...
Il s'interrompit brusquement : quelqu'un s'approchait d'eux. C'était un homme d'équipe qui leur apprit que le train de Dijon avait un quart d'heure de retard.
Et la conversation continua alors sur le père Tupin — un vieux retraité de soixantedeux ans, qui attirait chez lui les gamines
d'Aubigny ; et Dieu sait les vies qu'il faisait avec elles. C'était du propre I Enfin dénoncé, arrêté, il avait dû passer ce jour-là aux assises.
— Nous saurons les détails de l'affaire, fit Olagnier avec animation... Vous allez remmener tous les témoins?
— Oh! non, pas tous... Il y a seulement la femme Thomasse et sa petite, la Viennot et les deux siennes, et puis madame Gardon... et puis le brigadier Coclu.
— C'est vrai, il y a aussi les petites, dit M. Olagnier avec un hochement de tête.
— C'est madame Cardon, à ce qu'il parait, qui a vendu la mèche? interrogea l'homme d'équipe,
— Oui... Par la lucarne de son grenier, on voyait tout ce qui se passait chez le père Tupin.
— Et lui, qui ne s'en doutait pas, a eu la mauvaise idée d'appeler madame Cardon devant le juge de paix pour la forcer à couper un prunier qui était trop contre leur mur mitoyen, fit M. Olagnier.
— Elle s'est vengée, cette femme, conclut philosophiquement le cocher.
Cependant le train de Dijon arrivait. Et bientôt la voiture publique fut bondée.
— On s'arrangera bien... Au besoin on pourrait prendre les enfants sur les genoux, dit avec empressement madame Cardon, une petite femme sèche et ratatinée, au teint jaune, dont la tête en poire, coiffée d'un chapeau aux larges brides vertes, avait l'uir d'un fruit ridé dans la collerette de son feuillage encore verdoyant.
On ne partait pas. Il y avait un tas de colis à chaîner sur la voiture : des houes, des sacs de semaille, des casseroles étamées, des ballots aux formes bizarres.
— Vous comprenez, expliqua la mère Viennot à M. Olagnier, puisqu'on allait à la ville c'était une bonne occasion pour faire ses provisions. . . Y a besoin de tant de choses à la rentrée de l'hiver.
— Certainement. . . Et l'affaire est terminée? fit-il en s'adressant au brigadier. Il en a eu?
— Pour cinq ans.
— C'est pas trop, reprit aigrement madame Gardon. Un tel monstre!...
— Ah! oui, pour sûri tonitrua la grosse Viennot.
Et la femme Thomasse, une chétive blonde qui tenait d'un air douloureux son mouchoir sur sa joue — elle venait de se faire arracher une dent à la ville — geignit :
— Ce n'est que tout juste ce qu'il méritait.
Alors la petite Thomasse, une enfant de dix ans, maigrelette et pâle comme sa mère avec des yeux très grands, cernés singulièrement, se prit à pleurer. Les deux fillettes de la femme Viennot : Lucie, une fraîche blonde de douze ans, et Marie, une brunette qui paraissait à peu près du même âge, la regardaient en se poussant le coude,
— Et voilà comment elle est toujours, depuis que ce vilain homme... Si c*est pas malheureux ! gémit la Thomasse.
On se tut. Du reste la voiture qui s'était enfin mise en route commençait la traversée du bourg. Et sur le pavé inégal et dur les cahots secouaient si bruyamment les vitres, faisaient tellement sonner les ressorts et crier le parquet, que l'on ne s'entendait plus causer.
Quand on fut sorti de Bernoux-sur-Tille, la voiture roulant paisiblement sur la grande route unie, la conversation reprit.
On parla de la neige qui menaçait, de l'état des « trésilles », mais languissamment. Les esprits étaient à d'autres préoccupations, à d'autres souvenirs. Et bientôt l'on revint à l'affaire de Tupin.
— Avait-il l'air assez gnioUe! dit madame Cardon avec une gaieté féroce. Il ne faisait plus son important comme devant le juge de paix pour mon pauvre prunier.
— Et le juge... celui qui était en rouge...
il lui a bien dit ses vérités, reprit avec admiration madame Viennot.
— Celui qui était en rouge? hasarda la Thomasse... Moi, j'avais cru d'abord que c'était l'bourreau.
On se mit à rire. Les petites filles aussi — sans bien savoir pourquoi. Jusqu'à Félicie Thomasse qui commençait à se consoler en. berçant une poupée toute neuve.
Et le brigadier reprit, du ton docte d'un habitué des joutes oratoires :
— Il a été très éloquent, monsieur le substitut de monsieur le procureur général.
— Comme il lui a bien dit que Ton ne donnait pas dix sous à une enfant pour faire de ces choses-là ! que c'était voler le monde quoi... et il a parlé d*un capital.
— J'ai pas très bien compris.
— Oh! moi si.
— Enfin, interrompit le gendarme, qui ne voulait pas se hasarder à expliquer le réquisitoire dont la redondance Favait frappé plus qu'il nVn avait saisi les finesses, enfin tout le monde a été très bien : magistrats, témoins...
— Les petites ont bien su déposer ? interrogea M. Olagnier avec sollicitude
— Très bien, fit madame Cardon... Il n'y a que Félieie Thomasse qui n'a rien pu dire... A peine : oui, non... Elle pleumit à tout ce qu'on lui demandait...
En entendant parler d'elle la fillette se reprit à larmoyer. De grosses larmes tombaient sur sa poupée — se rosissant aux joues de carton dont elle détrempait le carmin.
— Mais Lucie. . . et surtout Marie ! dit avec une fierté toute maternelle madame Viennot. N'est-ce pas, monsieur Goclu, qu'elles ont bien raconté ?
— Effectivement, acquiesça le brigadier.
— Tu n'as pas eu peur, petite?
Et comme M. Olagnier demandait cela à la cadette des Viennot avec un air de surprise et d'intérêt, la mère reprit vivement :
— Tenez, vous allez en juger... Dites la chose, mes enfants... Pour montrer au monsieur.
— Moi d'abord, maman I s'écria joyeusement Lucie.
— Non, moil glapit Marie.
Une dispute allait s'élever.
— Voyons, fit la mère, ne vous poussez pas comme ça. Faites attention à vos robes neuves...
Et elle confia à mi-voix à M. Olagnier :
— C'est des robes que ce Tupin leur avait fait cadeau... Le marchand de Dijon m'a dit aujourd'hui que c'était tout ce qu'il y avait de plus mauvais et de meilleur marché comme étoffe... Le vieux sale!
— Voyons, intervint madame Cardon qui paraissait se promettre un plaisir infini à ce relent de vengeance. Commence, toi, Marie... Tu es la plus jeune.
Et d'une voix aigre d'écolière, sur un ton uniforme de récitation — avec quelques hésitations au milieu des mots — la petite commença :
— C'était il y a deux ans, j'en avais huit alors, je revenais de l'école avec mon panier sous le bras où il y avnit des cerises, alors j'ai rencontré M. Tupin qui m'a dit comme ça : <f Petite, si tu aimes les cerises, viens chez moi; je te donnerai des cerises, j'en ai de très bonnes. » Et alors je suis allée chez lui, et alors M. Tupin m'a fait des choses, et puis il m'a donné des cerises, et puis aussi dix sous, et puis il m'a dit de ne rien dire à mes parents.
Tout d'une haleine elle avait récité c^la, avec un sourire plein de la vanité particulière à l'enfant qu'on écoute parler. Et à peine avait-elle fini que Lucie, impétueusement et plus vite encore, jalouse du succès de sa cadette, reprenait :
— Je revenais de l'école, avec mon panier sous le bras, etc...
Même narration — à cette différence près que c'étaient des poires et non des cerises que lui avait données le vieux Tupin.
M. Olagnier félicita chaudement madame Viennot sur l'intelligence de ses enfants.
Puis la conversation languit, s'apaisa peu à peu, s'éteignit enfin dans un sommeil général... Dans son coin, la petite Félicie pleurait toujours sur sa poupée.
Tous furent brusquement réveillés par l'arrivée à Aubigny. Les voyageurs se séparèrent en hâte après s'être souhaité bonne nuit. La neige s'était mise à tomber en gros flocons.
Comme il mettait la clef dans la serrure de la grille artistique de sa maison de bourgeois cossu, M. Olagnier entendit un pas pressé, amorti par la ouate de neige. C'était la Thomasse traînant sa geignante fillette.
Toujours le mouchoir sur sa joue, la femme s'approcha, soufflant un peu de la rapidité de la marche.
Le gros homme s'arrêta une seconde, la femme le rejoignait.
— Dites donc, monsieur Olagnier, fit-elle, j Voulais vous dire... Ces petites Viennot, vous savez, c'est pas grand'chose, et puis la mère est si cancanière... faut s'méfier de ces gens-là... Moi, c'est pas la même chose...
oh! cte dent, ça me fait-y mail... J'voulais vous dire, not' vache a du bien bon lait. Si vous vouliez, ma petite Félicie pourrait vous en porter Tmatin comme ça...
après l'école.
à Besnard,
toi que j'eusse aiméej ô toi qui le savais
Beaudelairb.
C'était au Nouveau-Cirque; les lions finissaient leurs exercices. Las des coudoiements humains, j'allais sortir, lorsque deux doigts s'appuyèrent sur ma manche; en mêmetemps, une voix basse et mate disait:
— Bonsoir.
Après le « Tiens! c'est vous! » stupide et irrésistible, je demeurai un moment silencieux. Il y avait longtemps déjà que je n'avais serré la main du singulier garçon qui était là devant moi, me regardant
avec ses yeux blêmes — oui, c'est bien cela qu'ils étaient, ces yeux, à la fois luisants et décolorés.
— Changé? hein?... Vous ne m'auriez pas reconnu? continua-t-il.
Je répondis seulement:
— Vous avez l'air fatigué.
— Oui, je le suis... J'ai une maladie nerveuse ; ce sont les médecins qui le disent ; ils prétendent que j'ai trop travaillé...
Ici mon interlocuteur rit sèchement, d un rire las et très triste. Et il reprit .
— C'est vrai que j'ai bûché rudement.
Vous avez vu mes dessins depuis deux ans?
Il y en avait de bien, n'est-ce pas? Mon cher, il me fallait de l'argent, beaucoup d'argent pour aller à la recherche d'un rêve. Je me suis enterré en province, j'ai travaillé, travaillé, vécu de rien du tout. . .
— Et votre rêve s'est-il fait chair?
— Non... Vous avez remarqué, sans doute, que, dans la vie de tout homme, il y a une heure où il se trouve face à face avec quelque chose qui serait le bonheur. Tout dépend de ce qui advient de ce quelque
chose. Parfois il se donne à demi, ou bien il s'en va, ou encore on hésite quand on pourrait le prendre: l'instant passe, il est trop tard... on a le cœur cassé. Cela fait de la littérature pour les autres... Venez, je vais vous dire mon aventure.
A ce moment, notre causerie fut interrompue par la rencontre d'un camarade de Marcel Rey — c'est ainsi que se nomme l'artiste singulier, subtil et tourmenté, que je venais de retrouver.
En attendant qu'il se fût libéré, je regardais, dans sa mouvante figure, où par instants frémissaient des tics légers, où l'expression flottait indécise, se précisant parfois quelques secondes avec une sorte de violence. Il avait raison de se trouver changé. Je l'ai connu, il y a bien des années, toujours un peu fébrile, un peu agité, mais joyeux volontiers, et, en somme, une vigoureuse et puissante organisation, voyant la vie avec cette vision rapide et significative, qui fait de lui l'un des maîtres du modernisme.
Maintenant, il semblait diminué, défait; dans son regard, un trouble douloureux palpitait. Quel naufrage avait jeté à la mer
la joie d'être de cet homme? Et quel dommage !
Il revint à moi, prit mon bras, et m'entratnant :
— Savez-vous : je songeais, en écoutant ce raseur me parler de ses affaires, que j'allais vous donner la même sensation d'ennui... Ne protestez pas. D'ailleurs, ça m'est égal: c'est pour soi-même, qu'on se raconte, n'est-ce pas?... Figurez- vous qu'il y a trois ans... pas tout à fait, c'était dans les derniers jours de juin... Quel temps il faisait I il y avait des gazes d'argent dans l'air, des tulles déchirés sur le vert lointain du ciel...
» J'avais été invité par madame de Vignory à une garden-party, dans sa propriété de Boulogne... Vous connaissez ce grand parc qui borde la Seine... Exquise, cette fête... Les femmes semblaient jolies toutes... Le songe que versent les branches et qui pleure dans les ruisseaux les alanguîssait d'une autre grâce que leur grâce de salon.
REFLET DANS L'eAU 271
Et toutes ces robes tendres dans les fonds d'allée, avec des gouttes de soleil s'accrochant par places comme des broderies I et le son des voix qui faisait une musique mystérieuse!...
» Elles sont si étranges les voix amollies que l'on entend dans les jardins, ces voix devenues discrètes, de citadins en plein air I... Je ne sais pourquoi toutes ces choses m'avaient tendu les nerfs et emmené bien loin dans le passé... Êtes- vous comme moi? 11 me semble toujours que la vie présente c'est mon appartement à moi, dont je sais les coins empoussiérés, dont je vois les peintures éraillées, les meubles décousus, les trous à la tenture qu'on cache par un tableau; — le passé, c'est l'habitation, parfaitement élégante et sans fausses notes, de quelque autre, l'endroit où tout est harmonieux et net. Je n'aime pas la modernité, sans doute parce que j'en vis...
Mais n'importe I
» J'avais causé, bu, ri comme les autres dans ce songeur après-midi d'été ; puis je m'étais lassé de ces autres, et je flânais seul, rêvassant avec une pointe de tristesse et
cette émotion à fleur de cœur qui, par moments, nous fait désirer quelque bonheur imprévu avec un attendrissement exquis et un peu douloureux... Ce sont des instants où l'on pleurerait en entendant jouer la Valse des Roses sur un vieil orgue asthmatique... J'étais tout à l'extrémité du parc, la vie joyeuse de la garden-party s'était éteinte, le soleil tombait de biais... les allées s'éclairaient plus mystérieuses... Il y avait dans les verdures de légers frôlements, de brefs appels d'oiseaux qui s'animaient. . .
» Tout à coup, l'allée couverte où je marchais s'interrompit brusquement, coupée par un autre petit chemin, sans arbres celui-là, et qui longeait un ruisseau plein d'iris qui remuaient très peu sous un souffle d'air...
A dix pas de là, le ruisseau était enjambé par un petit pont de pierre, joliment orné à ses angles de mièvres statues de déesses demi-nues. Il y avait quelqu'un sur ce pont, une femme... D'un mouvement de sauvagerie si rapide qu'il avait précédé ma pensée, je m'étais détourné pour prendre un autre chemin. Presque aussitôt, je revins sur mes
REFLET DANS l'eAU 273
pas, impérieusement ramené par l'image de la femme accoudée à la rampe du pont.
» Je l'avais vue à peine, comme une tache de couleur dans la verdure, et voici que de cette sensation vague et distraite une autre sensation naissait, précise, émouvante, et qui me forçait à me rapprocher de cet être inconnu... Très doucement j'étais revenu auprès du pont et je regardais la femme appuyée... Elle tournait le dos... Jamais je n'ai vu, jamais je ne reverrai rien de comparable à cette silhouette accoudée, pensive... Vous imaginez-vous ce que serait un corps de femme assez puissant pour être plastiquement parfait, assez mince et d'articulations assez longues pour la toilette contemporaine ?
» Mais non, vous ne pourriez me comprendre... à moins de l'avoir connue... Elle était penchée en avant, et sans doute regardait courir le ruisseau sous ses pieds... Elle hanchait un peu, dans un mouvement de distraction abandonnée, et sa joue gauche s'appuyait sur sa main... Maintenant j'étais à quelques pas, mais du côté où elle s'ac-
271 9i§T«iKSS wm BS SIÎ<XS
C'.tuiiiit : «t je De voyais loiqoois d'elle que cc-tie silbcfiiette exquise. EUe était habillée aâorablt-jDeJit anàsL d'une étoffe souple au Um rnhUTt- fourf^ré; uDe guipure à gros rebrfs faisait cian> le «i«js uDe sorte de très crand c:»L r-lle arait deraDcé la mode actoe/ir de> jujies f«]âtts« et je voyais si bien sa tai.n-^ une de ce? tailles Doochalantes qui ont dt^ lâssâixiies merrtâlleuàtîs, des cambrures >u]:»i1es- des t4jrsiL«s de reptiles.
» Mais, riie était imiiK*lHk^ immolMle et >cHîgeQse.,. tristt' aussi ^ j'iniaginais. Et quelvî\>e cbcise dr fratt-niel se mêla à Fémotî(.>n singulière qi»r iix- faisait cette feomie... H T avait loiifttnjjts. je citûs, que j'étais tiertière elle sans qu'elle s'en doutât... Vous aî-je dit qu'elle était côiletée d'une bande de velours violet plus s*>nit*e que sa n>be, et qu*au^dessus de oe velours il y a^ait une pe^u pâle et le friâottenK-nt très léger de cbevwix ojwleur de cuivre et de bronse...
Quels cbeT^ux!... Mon coeur battaiL II me ÊUlait VL^r ^>n visage^ dussé-je la faire partir.. « Lui parler, je n'osais... Toujours sans bruits je me rapprochai et, (M^esque contre i>lle^ je m'aoooudai ausâ à la rampe de
REFLET DANS l'eAU 275
pierre et, comme elle, je regardai dans l'eau...
» Les iris, par un hasard singulier, avaient laissé une place libre, juste au milieu du courant : c'était comme un sombre miroir entouré des belles fleurs mélancoliques...
Au moment où j'attachais mes yeux brûlants d'une curiosité presque douloureuse, dans le ruisseau, un poisson venait de sauter, des anneaux liquides se mouvaient à la surface, et le buste incliné de l'inconnue m'apparaissait transformé , vague. . . Une grappe de fleurs jaunes sur son grand chapeau faisait, dans cette image confuse, une tache vive. . . Le léger remous s'était apaisé : le visage se dessinait comme un rêve au milieu des iris.
» A côté d'elle, à demi effacé par les tiges vertes qui envahissaient le ruisseau elle me vit tout à coup... Un léger mouvement...
Allait-elle partir?... Dans l'eau, nos yeux s'étaient joints... Elle avait repris son immobilité, son regard rivé au mien... Ahl mon
cher! ce qu'était le visage de cette femme, je ne tenterai pas de vous l'exprimer...
Aussi bien, la force du charme qui agissait sur moi en cet instant ne se fût peut-être pas exercée sur d'autres. Cette figure formulait une âme — l'âme que j'ai rêvée, cherchée — ces yeux contenaient toute la pensée, toute la passion humaine, ces lèvres avaient le pli hautain et sublime des bouches à paroles rares. Elle était pâle, oh! si pâle, et entre ses sourcils nets il y avait comme un trait subtil de burin, une ride douloureuse, toute droite...
» Son regard restait rivé au mien. En une seconde elle paraissait avoir compris tout ce que j'éprouvais; et le long récit d'une vie de souffrances, de rêves détruits, d'aspirations inutiles arrivait de son cœur au mien. Tout mon passé se dressait devant moi, les heures cruelles surtout ; je revoyais tous les avortements d'espoirs, les arrachements passionnels... Et elle devinait ces choses comme je percevais ses navrements à elle. Nos yeux se pénétraient... Mon cœur sonnait dans ma poitrine... Le jour s'atténuait doucement, les bruits du parc aug-
REFLET DANS l'eAU 277
mentaient de mystère... Je n'aurais pu, je crois, articuler une parole.
» Et du reste que dire?... Le silencieux langage du regard ne m'avait-il pas livré tout entier? Qu'aurais-je pu exprimer qui ne déflorât l'émotion merveilleuse d'un tel instant I... A quelques pas, des voix gaies sonnèrent tout à coup; il me sembla que je subissais un choc physique affreusenient douloureux... Elle avait tressailli. Ses grands yeux au triste reflet d'argent, ses yeux couleur de violette furent traversés par une indécise et pénible expression. Lentement elle se redressa... Une seconde encore, elle regardait dans le miroir ceinturé d'iris. Puis... elle était partiel... Je n'avais pas fait un mouvement : je comprenais si bien qu'elle ne voulait pas être suivie.
» D'ailleurs, j'étais heureux d'une profonde et vibrante joie: le souvenir de ces minutes ainsi passées parfumera mes heures tristes, songeai-je en regagnant Paris... car je n'avais pas voulu revoir les hôtes de madame de Vignory, ni elle-même. Auraisje résisté à la tentation de savoir comment se nommait l'étrange créature qui venait de
me brûler Tâme? Je jugeais que, pour être véritablement délicieuses, les sensations doivent demeurer inachevées... J'ai pensé ainsi tout le jour. Le lendemain, je pensais autrement I .. . Revoir cette femme 1... J'ai lutté pendant un mois. Puis, n'y tenant plus, je suis allé chez madame de Vignory avec la pensée de l'interroger; madame de Vignory était partie pour l'Allemagne...
Alors je me suis informé, m'adressant à toutes les personnes à moi connues, et qui assistaient à la garden-party de Boulogne.
On ne se souvenait pas, ou bien on me lançait sur de fausses pistes...
» J'étais retenu par une sorte de pudeur qui m'empêchait de décrire suffisamment mon inconnue, et la mention d'une robe mauve et d'une fleur couleur d'ambre sur un chapeau, ne suffisait évidemment pas...
En décembre, madame de Vignory revint; elle non plus ne put me renseigner... De tout l'hiver je ne manquai pas un seul de ses samedis; je ne rencontrais jamais mon rêve... Mon cruel et obsédant rêve! Vous ne pouvez savoir ce que j'ai souffert!...
Plus de travail, la dette qui me grimpait
REPLET DANS l'EAU 279
dessus pendant ce temps-là... et cette idée fixe, constante I... Ohl je sais bien que c'est idiot et invraisemblable, et vieux jeu aussi, sans doute I Mais ça m'est égal, tout ça...
» Un beau jour, je me suis dit qu'avec de l'argent je pourrais aller à Nice, dans les villes d'eaux élégantes, dans le monde, et, qu'alors, je finirais par la retrouver... la retrouver, c'était pour moi comme en être aimél Aurait-elle pu résister à ce que j'éprouvais? Je savais que non, j'avais lu son âme dans ses yeux divins. Alors, mon cher, je suis allé m'installer dans un trou où je ne connaissais personne, et j'ai travaillé pendant dix-huit mois, jour et nuit. J'ai gagné de l'argent... beaucoup d'argent... Et puis, je suis revenu à Paris, l'idée fixe me hantant toujours. . . J'ai recommencé mes recherches. . . Quelle vie bizarre et atroce j'ai menée!... »
Nous étions sous les arbres des Champs- Elysées. Marcel se tut. Pendant quelques minutes, nous marchions sans nous parler.
Il y avait de gros nuages couleur de suie et
de cendre, et, par moment, un vent haletant et chaud passait en pliant les branches ; puis un silence angoissé s'établissait dans l'air. Il était tard.
— Et ensuite, fis-je enfin avec un peu d'hésitation, vous l'avez retrouvée et elle est stupide... Ou elle a un mari qui vous dégoûte?... Quoi?...
Il rit — comme une heure auparavant, de ce rire las et triste.
— Retrouvée I fit-il et, très bas, il répéta : retrouvée I... Vous aimez les fins d'histoire, vous à ce qu'il me semble, reprit-il sèchement au bout d'un moment.
Voici la mienne... Non, je ne l'ai jamais rencontrée, personne n'a pu me dire son nom, aucun indice ne m'a rapproché d'elle...
Et pourtant I... Tenez : la semaine dernière, je passais devant Saint- Augustin. Il faisait beau; du soleil partout... Il y avait un enterrement : beaucoup d'argent sur les noirs malades des loques funèbres étalées au grand jour... Je ne sais quelle sensation foudroyante me cloua sur le trottoir avec un tourbillonnement affreux dans la tète, et du brouillard tout à coup plein les yeux.
» Cela avait à peine duré quelques secondes, j'imagine, quand je sentis qu'il me fallait voir de près.,. Je me mis presque à courir, comme si quelque chose m'avait dit que je n'avais que peu d'instants à moi...
J'arrivai au porche de l'église, au moment où le cercueil en sortait... Je vois les détails de tout cela avec une précision bête de plaque photographique — et, du bout de son doigt, Marcel semblait dessiner des formes sur le fond de la nuit — je vois la grande trouée noire de la porte, les lumières très loin qui brillaient, et un mouvement rapide d'éteignoir coiffant les cierges les uns après les autres, toute une foule que dégorgeaient les portes... du jais, du jais en tas sur les femmes, qui me tirait l'œil de son brusque pétillement lumineux... les croquemorts qui charriaient des fleurs, des masses énormes de fleurs... il y avait un écusson sur les tentures, un écusson dont les couleurs claquaient comme un coup de fouet...
et puis... le cercueil...
» L'atroce et foudroyante sensation que j'avais eue sur le trottoir venait de me ressaisir, un étouffement me serrait la gorge
si horriblement!... Il y avait sur ce cercueil une immense couronne de glycine mauve et de faux ébénier jaune... ce jaune, ce mauve 1... Je revoyais le divin visage qui hantait ma vie.- Mais pourquoi? Qu'y avait-il de commun entre ce cadavre qui passait tout contre moi et le cher idéal?...
» — Pauvre petit, il a bien raison de pleurer : elle n^aimait que lui au monde, la pauvre, et maintenant Dieu sait s'il aura quelqu'un pour l'élever 1
» C'était une grosse voix, vulgaire et bonne, une voix enchifrenée de larmes, qui avait prononcé cette phrase à côté de moi... Je jetai un coup d'œil rapide sur la grosse femme — quelque servante congestionnée et douloureuse — qui l'articulait, puis... Le cercueil descendait les marches maintenant, un peu relevé du côté de la tête... Très correct, élégant môme, un homme en habit s'avançait, encore jeune, avec des duretés et des inintelligences mondaines sur son masque parfaitement calme. Il tenait un enfant par la main, un pauvre enfant de six à sept ans, tordu de sanglots qu'il faisait un affreux effort pour comprimer...
REFLET DANS l'bAU 283
» A cet instant, je me souvins d'avoir lu quelque part cette phrase : « Il me sem- » blait que mon cœur sortait de moi pour » s'élancer vers lui. » Et j'avais jugé cette image grotesque... C'est cela pourtant que je ressentais absolument en regardant cet enfant... Ohl qu'il relève la tête, que je voie son visage!... L'enfant me frôlait comme m'avait frôlé le cercueil. L'enfant sans mère, le pauvre enfant désespéré... Tout à coup il leva vers moi ses yeux... C'étaient euxl Je les reconnus : les yeux aux lumières d'argent, les yeux couleur de violette... les yeux divins du reflet dans l'eau !...
Brusquement, Marcel Rey me quitta sur une poignée de mains hâtive et sans ajouter une parole. On m'a dit ces jours derniers qu'on l'avait transporté à la maison Dubois avec une méningite.
à Paul Poirson.
La vie est un baiser ^ la mort en est un autre f
HARAUGOURT.
Chez Madame.
La consultation vient de finir. Les médecins se sont retirés avec des physionomies doucereuses et graves d'augures contrariés.
Au travers de l'entrecroisement diaphane, couleur de safran et de violettes de Parme, que font les mousselines de soie sur les vitres, le jour déclinant filtre comme une fine pluie de cendre, qui noie les objets d'indécision.
Dans le lit immense, au fond de la
grande chambre, à peine distingue-t-on, sous l'ample couvreture de Thibet dont les longs poils luisants traînent jusqu'à terre, le profil aminci, presque effacé, de la malade. Une large mèche de cheveux dénoués déborde de l'oreiller. Et, sur la ruche de point d'Angleterre mêlée de rubans également couleur de safran et de violettes de Parme, ce fragment de chevelure blonde, où la défaillante lueur du jour se pose avec un brillant subit, semble tout ce qui reste encore animé dans la créature abattue qui va mourir.
Dans la grande chambre, dominant les odeurs amères de remèdes, flotte un persistant parfum de femme élégante, énervant et exquis. Par instants, monte de la rue un bruit sourd : c'est le roulement des voitures, qu'amollit la couche de paille étendue sur le pavé.
Enfoncée dans un fauteuil, la religieuse lit son bréviaire; de quart d'heure en quart d'heure, après avoir consulté la pendule, elle ferme son livre méthodiquement; puis, avec des gestes lents et précis, verse une cuillerée de potion et s'approche du lit.
La fièvre bat dans le cerveau de la mourante. Des idées vagues et sans lien naissent et s'éteignent, n'apportant pas même d'impressions à leur suite... Worth aura-t-il pensé aux deux robes dont elle lui a parlé pour les deux vernissages?... Elle n'ira pas au concours hippique cette année; plus jamais peut-être. Elle se sent si malade!...
Alors, le souvenir lui revient de la phrase qu'elle a répétée si souvent depuis le mois de janvier aux « cinq heures » de ses amies : « Tout le monde est mort cette année.
Comme c'est devenu banal! » Elle fait un léger effort pour savoir si cela l'ennuie de mourir; elle aimait la vie pourtant... Devant ses yeux, dans la cendre grise qui noie les choses d'indécision, passe, comme une lueur, la vision d'une large ombrelle orange pailletée d'or... Ce serait joli avec une toilette blanche.
La fièvre bat plus fort... Sa pensée se trouble...
Madame délire un peu.
Chez
< n y a peu d'espoir », lui ont dit les médecins. Et, après avoir répondu par la formule banale, mais, à cette heure, péniblement ironique : « Messieurs, je vous remercie, » il est allé machinalement dans son cabinet.
n marche. Puis il s'arrête pour rectifier la position d'un tableau dont le cadre penchait un peu... Il se remet à marcher...
Alberte va mourir!
Son gosier se serre, ses yeux rougissent — œ n'est pas un mauvais homme, c'est un homme un peu nerveux. — Voici huit ans qu'il est marié. Sans avoir jamais
été amoureux do sa femme, il a contracté les habitudes d'une cordiale et peu gênante camaraderie. — Une femme très brillante aussi et qui portait la toilette comme pas une.
Quel bouleversement de toutes ses habitudes cela va être!... Et insensiblement sa pensée va à la combinaison d'un mode de vie nouveau... Bien ennuyeux à Paris, les deuils. Il fera un voyage; les enfants seront envoyés à la campagne, auprès de sa bellemère; cela sera une consolation pour la pauvre femme... Et cette pensée de la douleur d'autrui ravive son propre chagrin. Le front dans ses mains, il songe douloureusement... Tout à coup ses yeux tombent sur son Bciting book. Et voilà qu'il pense que la course dans laquelle il a ponté si fort sur Acvubatc doit être courue maintenant. Il sonne pour qu'on aille lui chercher un journal du soir.
En attendant, agacé, l'épigastre un peu contracté, il allume un cigare et se jette dans un fauteuil.
...Monsieur s'ennnie.
Chez les enfants.
ANNE, sept ans.
HUGUES, six ans.
LA GOUVERNANTE, personne vague et mûre, plongée dans un roman de Marlitt.
Les deux petits jouent à la diligence attaquée par les Peaux-Rougtîs. La diligence — un rocking chair — est attelée, en tandem, d'un mouton frisé, grand comme nature et d'un cheval à bascule. Hugues, monté sur le cheval, excite son ardeur par des cris stridents et le balance d'un furieux mouvement.
Les deux enfants arrivent à produire un ensemble de sonorités qui rapj>elle celui de
la galerie des machines à la défunte exposition.
LA GOUVERNANTE. — Voulez-vous bien vous taire I Votre maman est malade; c'est très vilain de faire du bruit comme ça, elle peut vous entendre... Voyons, Hugues, descendez de ce cheval, ou je vous prive de dessert.
HUGUES, d'un air d'hésitation, — Est-ce qu'il y a de la crème au chocolat pour le dîner?
LA GOUVERNANTE. — Oui.
Hugues arrête aussitôt le balancement de sa monture, demeure un moment pensif, puis dit d'un air grognon :
— Pourquoi qu'on ne peut pas faire de bruit, parce que maman est malade I On en a bien fait quand j'étais malade, moi...
l'année dernière... Y avait des gens qui dansaient plein la maison; je me rappelle bien, puisque j'entendais la musique.
LA GOUVERNANTE. — Ce u'cst pas la même chose. Votre maman est bien plus malade... Elle peut mourir.
— Ah ! fait Hugues, qui descend de son cheval et s'en va vers la fenêtre, oii il
écrase contre les carreaux le bout de son petit nez rose.
La gouvernante se replonge dans Marlitt.
Anne est aussi descendue de la diligence.
Elle va prendre dans son berceau une immense poupée qui la regarde d'un large œil noir, hérissé de cils et qui semble interroger. Anne s'assied sur un tabouret en bambou et, tendrement, berce « sa fille ».
... Après avoir songé quelque temps à des choses qui paraissaient l'absorber profondément, l'enfant se met à chantonner tout bas, sur l'air de la Boileuse^ que moud un orgue lointain : « Comme c'est ennuyant, maman qui va mourir » ; et la phrase, incessamment recommencée, berce la grande poupée aux yeux interrogateurs...
De la fenêtre, sans se retourner, Hugues s'écrie :
— Dis donc, Anne, v'ià d' la paille propre que les hommes remettent... viens donc voir!...
Toujours chantonnant, Anne s'approche.
Dans le regard du petit, quelque chose d'ému passe tout à coup ; avec une impul-
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sioii ardente, il s'élance vers la gouvernante :
. — Mademoiselle, dites, descendez-moi dans la rue, il y a d' la paille propre, un grand tas... c'est comme à la ca.mpagne, on se roule dedans, c'était si amusant... j' voudrais jouer à la paille... descendez-moi, dites...
A l'office.
LE MAITRE d'hotel. — Ça fera un bel enterrement.
le cuisinier. — Pour sûr... Croyezvous qu'elle ira jusqu'à vendredi ?
LA femme de chamrre. — Je ne crois pas. Pourquoi demandez- vous ça?
LE cuisinier. — C'est parce que si elle passait vendredi, l'enterrement tomberait un dimanche. C'est un jour bien gênant... et même pour elle : il y aurait bien moins de monde.
LE MAITRE d'hotel. — Faut espércr qu'on n'aura pas cette contrariété...
LE VALET DE piEp, entrant. — Monsieur
vient de m'envoyer chercher le journal. J'ai regardé le résultat des courses... Quelle veine ! j'ai juste touché Rapine \,,. et monsieur qui était sur Acrobatel Ce qu'il doit faire une tête !
LA FEMME DE CHAMBRE. — Oh I il a
d'autres tintouins.
LE VALET DE PIED. — Lc fait cst qu'il avait l'air chose après avoir causé avec tous ces médecins... Des hommes tout ce qu'il y a de plus capable, m'a dit un des cochers qui attendaient. .. Y en a un qui gagne dans les deux cent mille francs par an ! Figurez- vous. . .
LE CUISINIER. — Ils UC pCUVCUt tOUt dC
même pas empêcher qu'on y passe quand c'est son tour... {A la femme de chambre.) Où croyez- vous qu'on mettra le corps?
LA FEMME DE CHAMBRE. — DaUS la COUr
devant l'hôtel, naturellement... On fera une chapelle ardente sous la marquise... On ouvrira la grille et les invités monteront s'inscrire, en passant par la petite porte... Du moins, c'est mon idée, à moi. Est-ce que vous ne trouvez pas, monsieur Joseph, que c'est ce qu'il y a de plus commode?
LE MAITRE d'hôtel. — Bien sûr...
LE VALKT DE PIED. — J'ai entendu dire que les pompes funèbres donnaient quelque chose aux domestiques, selon l'importance de l'enterrement.
LE CUISINIER. — Certainement; ainsi, chez le duc...
LE MAITRE d'iiotel. — Alors il faudra aller tout de suite à l'administration pour réclamer.